La parabole des talents – LE TEMPS QU’IL FAIT LE 14 AVRIL 2017 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 14 avril 2017. Merci à Olivier de Taxis !

Bonjour, nous sommes le vendredi 14 avril 2017 et je voudrais vous parler aujourd’hui de quelque chose que j’ai fait hier. Vous en avez vu d’ailleurs le résultat : un petit texte que j’ai écrit dans l’après-midi sur la parabole des talents encore appelée parabole des mines dans les Évangiles. Parabole des talents chez Mathieu et parabole des mines chez Luc. Le talent et la mine étant des pièces de monnaie dans l’Antiquité.

Et la raison pour laquelle je me suis intéressé à ça, en début d’après-midi, c’est qu’on m’a demandé de faire une contribution à un ouvrage collectif et on m’a déjà montré le texte d’une des personnes qui participera à ce volume et on y parle de cette parabole et on en parle d’une manière qui m’a intrigué.

Je savais qu’il y avait, — je connaissais cette histoire : je m’étais dit que j’y reviendrais un jour et le moment était venu parce que dans cette histoire que je vais vous raconter très brièvement, il y a des anomalies flagrantes.

Alors voilà : il y a un seigneur. Un seigneur part en voyage. Et il confie à trois de ses serviteurs des pièces de monnaie. Au premier, il en donne cinq. Au deuxième, il en donne trois et au dernier, il en donne une. Ça c’est chez Mathieu. Chez Luc il donne les mêmes quantités et finalement vous verrez cela n’a absolument aucune importance. Et quand il revient, il s’enquiert sur le destin de ses pièces de monnaie et le premier qui en avait reçu cinq, il lui donne, il lui dit : « Voilà j’ai fait fructifier cela et maintenant j’en ai 10 et je vous en donne cinq ». Le second dit : « Vous m’en aviez donné trois, je les ai fait fructifier et en voilà trois pour vous ». Et le dernier lui dit : « Maître, tu étais dur, j’ai eu très peur de toi et j’ai caché le talent que tu m’avais donné. Tiens le voilà ». Et alors aussitôt le maître lui dit : « Mais tu aurais pu aller chez les changeurs et toi aussi tu aurais pu obtenir des intérêts sur cette somme. Méprisable individu ! ».

Voilà. — Et voilà comment on vous raconte l’histoire. Et puis on vous raconte une morale. La morale de cette parabole, eh bien, c’est qu’il faut faire fructifier ce qu’on a reçu et en particulier que ce n’est pas une mauvaise idée de mettre son argent à la banque ou à la caisse d’épargne pour que ça rapporte.

Alors : anomalie ! Anomalie : ce n’est pas du tout dans l’esprit de l’époque, cette histoire telle qu’elle est racontée là. Et ce n’est pas du tout dans le genre du Christ : il n’a rien à dire de bon sur l’argent. Et imaginer le Christ en train de recommander à ses fidèles, aux gens qui l’écoutent, qu’il faudrait mettre leur argent à la caisse d’épargne ou à la banque : ça défie vraiment l’imagination !

Alors, quand j’ai vu ça, je me suis dit la chose suivante : je me suis dit : « Tu as déjà eu une expérience comme celle-là devant un texte dont on te dit qu’il est plus ou moins mystérieux, qu’on n’est pas sûr tout à fait de quoi ça parle mais enfin le message est quand même assez évident : c’est la théorie des prix d’Aristote. La théorie des prix d’Aristote : il y avait des gens comme monsieur Karl Marx qui disait : « On n’y comprend pas grand-chose », monsieur Schumpeter disant : « Il lui manque une théorie de la valeur». Etc. Etc.

J’étais allé voir ce texte. C’était il y a pas mal d’années. C’était dans les années 90 *. Et j’avais constaté la chose suivante : c’est que les lecteurs du texte n’avaient pas compris, n’avaient rien compris à ce qui pourtant était écrit noir sur blanc. Oui, il y avait une petite difficulté. Une petite difficulté : c’est que manifestement à un moment donné, il y a une description par Aristote ou par le scribe qui a écrit là, par l’étudiant qui prend des notes (parce qu’en général c’est ça les textes d’Aristote) : il manque le dessin, il manque le [diagramme]. Bon, il fallait réintroduire le [diagramme] et apparemment d’après ce que j’ai vu il y avait quelqu’un au [11e siècle] qui avait remis le [diagramme] et puis bon ça s’était perdu de nouveau **.

Une fois qu’on avait mis le [diagramme] on comprenait très clairement ce qui était dit. Aristote disait : — le prix se constitue de telle manière que l’ordre social soit reconstitué après la transaction exactement comme il était avant.

Et on peut en tirer la conclusion : le pauvre restera pauvre et le riche restera riche dans la proportion exacte [qui existait] avant même qu’ils échangent un objet contre de l’argent ou qu’ils échangent quelque chose dans le troc puisque l’exemple chez Aristote c’est aussi du troc plutôt que de l’argent. Enfin, voilà. Bon alors je me suis dit : ça va être pareil. Ça va être pareil : quand je vais lire attentivement cette histoire, ça sera aussi probablement écrit noir sur blanc et il n’y aura pas de problème. Et effectivement. Effectivement parce que la morale de l’histoire, bon ce n’est pas laissé à notre imagination : elle est écrite noir sur blanc. Et c’est : — Ah ! Ah ! C’est la même ! C’est la même que chez Aristote : — à celui qui a, il recevra encore davantage, et celui qui n’a pas, il sera encore privé du peu qu’il avait.

C’est écrit noir sur blanc après la parabole, à l’intérieur de la parabole, après avoir raconté l’histoire, le Christ ajoute : « Celui qui a déjà beaucoup recevra encore davantage et celui qui n’a rien on lui prendra le peu qu’il a ». Il n’y avait aucune nécessité, aucune nécessité d’aller chercher ! d’aller se gratter le crâne ! de se demander ce que cette histoire voulait dire et, comme je l’ai noté dans mon petit papier : si même on avait encore une hésitation, eh bien il suffit de regarder ce qui est écrit encore ensuite dans les Évangiles où il est dit et là je l’ai reproduit, c’est-à-dire les fidèles qui s’adressent au Christ et qui lui disent : « Quand tu avais faim on t’a donné à manger, quand tu avais soif on t’a donné à boire, quand tu étais en prison on est allé te chercher, quand tu étais nu on t’a habillé ». Et lui répond, il dit : « En effet, mais quand cela arrivera qu’il aura soif, qu’il aura faim, qu’il sera nu, qu’il sera en prison, au plus petit des petits, au dernier des derniers, aux délaissés, aux abandonnés, si vous ne faites rien c’est comme si c’était à moi que vous le faisiez aussi. » Bon alors si on n’a toujours pas compris ce qui est dit [rires], il faut être vraiment (vous connaissez l’expression) bouché à l’émeri.

Pourquoi est-ce qu’on est allé chercher vraiment midi à quatorze heures ? On me montre dans les commentaires, on me montre encore une psychanalyste qui va dans le genre capillotracté, qui tire un truc invraisemblable, une [usine] à gaz de ça, alors que c’est écrit noir sur blanc.

Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas le voir ?

Et les indices ! Il y a encore des indices supplémentaires. Parce qu’on vous dit que le seigneur en question : on vous dit que c’est une crapule. On vous l’explique bien [rires]. On vous dit que son peuple le déteste et que quand il est en voyage le peuple se rebelle. L’esclave ou le serviteur rebelle, celui qui lui rend juste son sou, il lui dit : « Tout le monde sait que tu vas moissonner sur le champs des autres. Tout le monde sait que tu vas couper le foin à des endroits qui ne t’appartiennent pas, des plantes que tu n’as pas plantées » et chez Luc, pour terminer, une fois que ce seigneur en question a dit à son esclave : « Tu aurais dû aller à la caisse d’épargne, aller chez les changeurs, et mettre tes sous là », il ajoute, Luc ajoute : « Et le seigneur dit après ça : ‘qu’on m’amène les rebelles que je les fasse égorger devant tout le monde’ .»

Bon, donc ce n’est pas comme si le type était présenté comme un type sympathique ! Le Christ insiste sur le fait que c’est un scélérat. Et dans la bouche du Christ — Attention mes amis, tenez-vous bien si vous n’avez pas lu mon texte hier —, le fait qu’il lui dise d’aller chez les changeurs, c’est la preuve supplémentaire que cette vermine est un scélérat. C’est la preuve supplémentaire !

Non ! Ce n’est pas ça qu’on lit. On lit : « Le Christ dit qu’il faut mettre son argent à la caisse d’épargne ! »

On ne lit pas tout ce qu’il y a autour. On ne lit pas la morale de la parabole. On ne lit pas que le type est un salaud. Il y a même un théologien, tenez-vous bien (j’ai vu, je suis allé voir ça sur Wikipédia), il y a même un théologien [allemand] — c’est dans la version anglaise : si vous cherchiez la version française vous ne trouverez pas ça : c’est la version anglaise — il y a même un théologien [allemand] qui a dit : « Le personnage du seigneur dans l’histoire c’est probablement le Christ lui-même ». Ah ! Oui ? La fameuse crapule qui dit aux gens d’aller mettre leur argent à la banque !

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’on ne sait pas lire. On ne sait pas lire. On ne sait pas lire ce qui est écrit !

C’est-à-dire, si vous êtes catholiques, si vous êtes chrétiens, tenez-vous bien, ça veut dire simplement que Mammon a gagné. Mammon = l’argent. L’argent : un démon. Une forme du démon ! Ça veut dire que quand Moïse descend de la montagne et qu’il voit son peuple adorer le Veau d’or : le Veau d’or est revenu et il a gagné.

On est même incapable de lire ce que le Christ a dit et qui est rapporté d’une manière absolument compréhensible, avec la morale expliquée en toutes [lettres] d’une histoire qui s’est passée à l’époque. On vous dit que Jésus-Christ a dit qu’il faut mettre son argent à la banque parce que ça rapporte. Cette logique du « ça rapporte » a gagné sur tout. Et comme vous l’avez remarqué, cette morale, et comme je l’ai souligné (c’est la même que chez Aristote) : « Nous vivons dans un ordre social et cet ordre social est immuable : le riche deviendra encore plus riche, et le pauvre sera encore plus pauvre » ou, exprimé comme le disait Aristote : « L’ordre social se reconstitue durant la transaction : la transaction ne fait que confirmer l’ordre existant ». Le prix ne marche pas s’il y a quelque chose qui cloche de ce côté là. Voilà la leçon de cette histoire.

Alors nous ne pouvons plus la lire. Nous ne pouvons plus la lire. On est mal barrés. Il faut sauver le monde mais comme je l’ai dit dans Le dernier qui s’en va éteint la lumière : on ne le fera que si ça rapporte, que s’il y a du profit à dégager. Du greenwashing, on appelle ça aussi.

C’est-à-dire mes amis, qu’on est mal barrés.

Un texte qui dit clairement ce qu’il dit, par un personnage dont on sait qui il est, dont on connaît – au moins on devrait le connaître – la cohérence de ce qu’il raconte, on le lit comme disant le contraire de ce qui est dit. Et quand on voit la conclusion, quand on voit la morale qui est tirée, on ne la lit pas, on passe à la suite.

Alors, eh bien oui, c’est intéressant toute cette histoire. Mais ce n’est pas… voilà, là je ne termine vraiment pas avec une conclusion optimiste. Pensez à ce théologien qui considère que cette brute sanguinaire c’est peut-être le Christ lui-même : le malentendu est total ! Il est vraiment, vraiment total. Quant au catéchisme, je vois qu’on traduit ça en disant là carrément on prend le mot « talent » dans le sens qu’il a maintenant [rires] et en disant que quand on a reçu du talent, il ne faut pas le gaspiller. C’est mieux que considérer qu’il faut mettre l’argent à la banque mais c’est encore tout à fait à côté de la plaque.

Le message est clair. Lisez le passage aussi bien chez Mathieu que chez Luc : ça dit ce que ça dit. Ça ne dit pas autre chose.

Allez. Passez quand même une bonne semaine ! J’espère que ça ne vous empêchera pas de dormir. Mais ce n’est pas brillant. Pas brillant !

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* Paul Jorion : Le prix comme proportion chez Aristote, Revue du MAUSS N° 15-16, 1992, pp. 100-110

** Michel d’Éphèse au XIe siècle.

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