Max Weber : Confucianisme et taoïsme VII. Le confucianisme antique

Le confucianisme était exclusivement une éthique, conçue pour générer des comportements qui seraient en harmonie avec le cosmos tout entier. Les fautes personnelles étaient attribuées à une éducation insuffisante. Les exigences économiques (la survie personnelle) et la libido (la reproduction de l’espèce), étaient conçues comme les deux forces auxquelles les êtres humains sont soumis. Le confucéen n’a pas pour idéal de dire le vrai en soi mais le vrai « convenant » dans le contexte social. La vertu cardinale est la piété, la piété filiale en particulier. Le marchand est soumis aux risques propres à ce qui est particulier, incapable du coup d’atteindre à la paix de l’âme. Seul le rôle de fonctionnaire permet l’accomplissement personnel qu’offre l’accès à l’universalité de la culture, débouchant sur l’influence qu’exerce l’homme supérieur autour de lui. Le confucianisme prône la réciprocité négative de la loi du talion mais non la réciprocité positive de l’amour du prochain comme soi-même.

Confucianisme et taoïsme (1915 ; Gallimard 2000) par Max Weber
Résumé du livre par Madeleine Théodore

VI. L’orientation confucéenne de la vie.

Le confucianisme n’était qu’une éthique, une moralité intramondaine de laïcs. Les ordres cosmiques du monde étaient fixes et inviolables, et les ordres de la société n’en étaient qu’un cas particulier. La paix heureuse s’atteignait en s’insérant dans ce cosmos, harmonieux en soi. Il y avait identité entre l’ordre cosmique et l’ordre social. Tout dépendait du comportement des hommes, tout était un problème d’éducation, l’objectif était le développement de soi à partir de dispositions propres à chacun. Il n’existait pas de mal radical, il existait seulement des fautes et celles-ci étaient la conséquence d’une éducation insuffisante. Les intérêts économiques et les intérêts sexuels constituaient les ressorts fondamentaux de l’action humaine. La nécessité du pouvoir coercitif était acceptée comme telle, à cause de la rareté des moyens de subsistance disponibles face aux besoins infiniment extensibles.

Le confucianisme était affranchi de tout intérêt pour la métaphysique et ne s’intéressait à rien d’autre qu’à des objets anciens, à des objets purement pratiques. Il ne doutait pas de la réalité de la magie, mais elle ne revêtait aucune signification pour le salut, elle était impuissante face à la vertu. La contemplation lui était étrangère, la seule espérance « messianique » portait sur un futur empereur modèle.

L’homme cultivé se comportait avec une décence convenable et édifiante, politesse et grâce selon la « convenance », un concept fondamental du confucianisme. L’« homme supérieur » s’adapte à toute situation sociale, sans jamais rien céder de sa dignité, affichant une maîtrise, une observation de soi, une réserve vigilante, une répression de la passion, un détachement à l’égard de tout désir irrationnel non pas pour être délivré du monde mais pour s’y insérer. Le seul péché à ses yeux était de contrevenir au devoir social fondamental : la piété. En effet, de même que le féodalisme reposait sur l’honneur, le patrimonialisme reposait sur la piété comme vertu cardinale. La piété à l’égard du seigneur féodal s’ajoutait à la piété à l’égard des parents, à l’égard des maîtres, des supérieurs dans la hiérarchie des fonctions et à l’égard de tout détenteur d’une charge, de manière générale. La piété filiale à l’égard des parents, sans limites, constituait la première des vertus, comme cela ne cessait d’être inculqué. En cas de conflit, elle passait avant les autres. Cette posture fournit la preuve et la garantie que le devoir statutaire suprême de la bureaucratie sera accompli, à savoir une discipline sans réserve. L’insubordination est pire qu’un esprit vil, l’extravagance est pire que l’esprit d’épargne, lequel ne doit pas non plus être valorisé.

L’homme supérieur ne veut pas se donner la peine d’apprendre la science économique, qui est une littérature de mandarins. Comme toute morale de fonctionnaires, celle du confucianisme rejetait la participation de ceux-ci à l’activité lucrative. Cependant, le confucianisme a élaboré des théories très modernes à propos de l’offre et de la demande, de la spéculation et du profit. La rentabilité de l’argent va de soi, à l’opposé de l’Occident. Simplement, le capitaliste en tant que tel ayant des intérêts privés ne devait pas devenir fonctionnaire. L’avidité du gain était considérée comme source de désordres sociaux mais l’activité économique était valorisée. Confucius lui-même aspirait à la richesse, avec une réserve essentielle : les risques inhérents à l’activité lucrative ébranlent l’équilibre et l’harmonie de l’âme. La position de fonctionnaire est la seule qui soit digne d’un homme supérieur, avant tout parce qu’elle est la seule qui permette à la personnalité de s’accomplir. Sans revenus constants, il est difficile pour l’homme cultivé et tout à fait impossible pour le peuple de conserver une disposition d’esprit constante. L’activité lucrative conduit à la spécialisation professionnelle, tandis que l’homme de qualité recherche l’universalité que seule la culture confère et que la charge officielle requiert de l’homme. Pour le candidat à une charge, il était impossible de considérer une formation professionnelle de type européen autrement que comme un entraînement à la trivialité la plus basse selon la formule : « Un homme de qualité n’est pas un instrument ». L’idéal de qualité s’opposait ici directement à l’idéal platonicien dont l’orientation était sociale. On ne pouvait rien accomplir sans une position influente, et c’est ce que recherchait l’homme de qualité.

Il existe une parenté entre le confucianisme et le rationalisme prosaÏque du puritanisme. L’homme princier évite les tentations de la beauté et les femmes ne sont pas considérées. Par contre, la fidélité en amitié est l’objet de grandes louanges. On a besoin d’amis, mais il faut les chercher parmi les pairs. A l’égard des inférieurs, on manifestera une bienveillance amicale. Le principe d’échange est respecté, selon la réciprocité, fondant toute éthique sociale. En revanche, l’amour pour l’ennemi est rejeté.

Le gentleman confucéen allie bienveillance, énergie, savoir et sincérité, le tout dans les limites de la prudence et de la convenance. Cependant, aucune perfection ne pouvait être atteinte sans un apprentissage sans fin, par des études littéraires. Cette étude ininterrompue consistait seulement dans l’appropriation de pensées déjà existantes. Sans lecture, l’esprit travaillait en « roue libre ».

Il n’existait qu’un devoir réellement absolu : la piété, mère de la discipline, et un moyen universel de perfectionnement : la culture littéraire. Le système comme tel devait nécessairement reposer sur le fondement de la piété, menacé chaque fois que la tradition était ébranlée. Ainsi le confucianisme n’a pas effectué la moindre tentative de rationaliser éthiquement la croyance religieuse existante. Il faut mentionner que plus on remonte dans le temps, moins les lettres s’identifient à l’orthodoxie confucéenne, qui ne s’est imposée qu’au 8ème siècle de notre ère. Un confucéen a recensé cependant six écoles de lettrés antagonistes de son temps : les métaphysiciens, les mystiques, les philologues, les légistes, les taoïstes, les confucéens.

La raison propre au confucianisme représentait un rationalisme de l’ordre, de nature essentiellement pacifiste. Les esprits n’étaient pas dépourvus de qualification éthique : le cri des opprimés entraînait immanquablement leur vengeance, ils veillaient également sur les contrats de toutes sortes. En revanche, une chose était absente : la puissance centrale d’une religion de salut, source d’une orientation méthodique de la vie.

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