UN DÉMANTÈLEMENT PEUT EN CACHER UN AUTRE, par François Leclerc

Billet invité.

Installée sur la façade berlinoise de l’immeuble de la Fédération allemande des contribuables, l’horloge de la dette publique du pays indique actuellement qu’elle représente 23.827 euros par personne. Contribuable ou non, on ne sait pas. Manière de sensibiliser les Allemands à ce sujet, s’il en était encore besoin. Pour la première fois en 27 ans, l’algorithme qui permet de représenter ainsi la dette enregistre sa réduction, résultat de la politique instituée en 2014 qui privilégie dans toute l’Europe la réalisation d’un excédent budgétaire.

Mais ce qui devrait être chanté comme une victoire se traduit par une crise politique. Les sondages font état d’une désaffection grandissante dans l’opinion vis à vis de la formule de la grande coalition, laissant supposer qu’il en est de même, ou pire, chez les militants du SPD qui auront le dernier mot.

Après un Wolfgang Schäuble semblant considérer la formule d’un gouvernement minoritaire comme un moindre mal, de crainte de trop importantes concessions accordées à Martin Schulz, le leader du FDP Christian Lindner réanime le projet de coalition « Jamaïque », à condition toutefois qu’Angela Merkel n’en soit pas à la tête… Cela part dans tous les sens et ceux qui, faute de mieux, attendent de l’Allemagne qu’elle mette un coup d’arrêt au démantèlement de l’Europe risquent d’en être pour leurs frais, laissant Emmanuel Macron avec ses envolées sur les bras.

En attendant le démantèlement de l’Europe se poursuit de la manière la plus sournoise possible, avec à l’avant-garde les gouvernements polonais et hongrois. L’Europe a été secouée par le risque que la Grèce sorte en catastrophe de la zone euro, et ses représentants négocient péniblement la sortie du Royaume-Uni de l’Union. Mais la partie qui est désormais engagée est d’une toute autre nature, mettant en cause ce qui est considéré comme étant les valeurs fondatrices de l’Europe. Jean-Claude Juncker l’a qualifié non sans raison de « crise existentielle ».

En raison de la politique des gouvernements polonais et hongrois, l’Europe ne peut plus prétendre au statut d’association de démocraties libérales. Pire, ses institutions se révèlent inopérantes lorsqu’il s’agit de faire rentrer dans le rang les mauvais élèves. Il n’était pas prévu que les anciennes « démocraties socialistes », au lieu de se vautrer dans les délices du capitalisme libéral, allaient pour se singulariser enfourcher le cheval de bataille de la fermeture des frontières aux réfugiés et multiplier les mesures autocratiques. Autorisant le nouveau Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki à déclarer « le vent tourne dans notre direction ». Repris au bond par son homologue hongrois Viktor Orban, qui lui a répondu : « la politique migratoire européenne ne fonctionne pas, c’est un échec spectaculaire. Il est clair que les peuples européens ne veulent pas d’immigration, même si plusieurs dirigeants continuent à promouvoir cette politique qui a échoué ».

Dans un premier temps, la montée de l’extrême-droite a été observée, ratant son coup aux Pays-Bas mais réussissant son pari en Autriche. La gangrène s’est propagée dans les esprits en réaction à l’exode des réfugiés, relayant la peur du terrorisme islamique, avec ceci de plus redoutable qu’elle est insidieuse, difficile à combattre, et qu’elle a un puissant moteur : la xénophobie. Signe de sa progression, on voit déjà de terribles évènements se dérouler en France, à cent mille lieux de la fraternité, dont les réfugiés font en premier les frais. Ce qui hier était inconcevable est devenu banal, sans que soit ressentie la distance parcourue.

Ces valeurs fondatrices valaient ce qu’elles valaient, reposant à la Libération sur la conviction que cette guerre mondiale devait être la dernière, mais qu’il fallait dans la foulée faire barrage à ce que représentait une Union soviétique, dont le nom était usurpé mais pas la contribution majeure à la déroute du nazisme. Le contrat fut rempli, mais les valeurs en question sont désormais bafouées, après avoir joué leur rôle, comme si la page tournée n’était pas seulement celle des « Trente glorieuses  ».

À quoi devons-nous maintenant nous attendre ?

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