Amnésies présidentielles, par Jean-Michel Servet

Billet invité.

Chez le président Macron, l’histoire paraît fonctionner surtout comme un décor utilisé en telle ou telle circonstance. Naguère la cour du Louvre, le château de Versailles ou un salon de l’Elysée. Tout récemment la nécropole impériale de Xian. Mais leur image est sans résonance profonde car aucun discours n’associe ces lieux explicitement à ce qui pourrait être un véritable projet de transformation de la société, qui inclut la préparation à celle-ci. Ce projet de nouveauté assumée supposerait de nouer de véritables liens entre passé, présent et avenir. De révéler son contenu. Un projet de changement ne peut pas être une soumission aux changements. Autrement dit l’affirmation d’une adaptation nécessaire à ceux-ci, associée à une affirmation d’une tolérance pour les désaccords, mais dépourvue d’une réflexion collective sur des choix explicitement et nécessairement constitués de désirs et de refus des différentes parties prenantes d’une nation.

Le 31 décembre, les auditeurs des vœux présidentiels n’ont pas échappé à la traditionnelle évocation de celles et de ceux qui sont seuls, malades ou mobilisés par des services tels que les policiers ou les militaires. Toutefois parmi ces derniers, ont curieusement été oubliés celles et ceux qui travaillent le soir de la saint-sylvestre en tant que prestataires de services marchands : le personnel des restaurants et de bars et de lieux touristiques alors ouverts ou les chauffeurs de taxi, éloignés de leurs proches pour gagner, et souvent durement, « leur pain quotidien » dans un pays où les inégalités de patrimoine et de revenus s’accroissent de jour en jour. Cela ne risquait-il pas de faire écho à la volonté d’une forte flexibilisation du travail salarié, en particulier les dimanches, les jours fériés et la nuit, qui banalise sans aucun doute et étend ce genre d’activités génératrices de revenus. Or, cette supposée modernité détruit des liens familiaux et amicaux, qui sont une forme de solidarité, à laquelle le président Macron a par ailleurs fait appel de façon très générale.

En ce domaine, les spécialistes de la communication ont relevé la similitude entre son appel à la solidarité entre les membres d’une même nation et quelques phrases du discours inaugural du président Kennedy. Comme dans toute amnésie, cette référence est demeurée implicite. Les citations sont exceptionnelles, sauf lors de commémorations d’événements auxquels le calendrier ne permet pas d’échapper. Citer nécessiterait de commenter ; donc de se situer par rapport au projet de celui qui le premier a produit une idée nouvelle. Autrement dit d’user de la mémoire collective.

Cet appel à une solidarité dépassant les « luttes de classes », l’expression il est vrai est devenue désuète, a toutes les chances de tomber à plat. Car un appel à la vertu civique ne peut convaincre que s’il est lancé par des femmes et par des hommes unanimement considérés eux-mêmes comme totalement vertueux. N’y-a-t-il pas là une autre amnésie, celle des turpitudes de la finance ayant produit la crise de 2008 ; et sans nul doute d’autres à venir plus ou moins rapidement, tant les garde-fous apparaissent insuffisants.

En matière de solidarité, on aurait pu s’attendre à ce que, dans ses vœux aux Français élargis aux Européens, le président Macron évoque deux dates qui ont marqué le siècle passé et qui d’une certaine façon leur sont communes. Il est vrai que vient d’être annoncé que la présidence serait désormais avare en commémorations. Difficile de croire qu’en 2018 ne seront pas célébrés sous une forme ou sous une autre 1918 et 1968. La première guerre mondiale a marqué le sacrifice suprême en Europe de millions de mobilisés. Mai 68 a été porteur pour celles et ceux qui y ont participé d’espoirs de nouvelles solidarités. L’une et l’autre ont profondément marqué les générations les ayant vécus. N’oublions pas tant ces désirs d’un autre monde que les possibles brutales sorties d’amnésie d’un pays qui semble s’ennuyer.

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