Etats-Unis : Quand un journaliste sera-t-il abattu ? par Bruno Colmant

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Je crains que le contexte sociétal américain puisse subir un choc implosif. Des foules exaltées et hystériques qui hurlent contre leurs institutions et leurs médias dans le rappel des blessures de la guerre civile et de la ségrégation, une négation des institutions représentatives au travers d’un plébiscite porté par les réseaux sociaux et un Président qui crée, sans nier son charisme – et peut-être à cause de cela –, une frénésie : tout cela pourrait entraîner des violences politiques et contre des journalistes.

En effet, peut-on, aujourd’hui, postuler que la liberté d’expression est respectée alors que le Président martèle que les médias sont manipulés (ils sont traités d’ennemis du peuple) et entretiennent des « fake news »? Comment appréhender une administration présidentielle qui halète sous la recherche du plébiscite digital en conspuant les institutions et leurs représentants, alors même que des enquêtes pour collusion avec l’ennemi de la guerre froide sont lancées ? Combien de temps un pays peut-il résister, sans sombrer, à cet univers orwellien ? Des sénateurs, des journalistes sont nominativement vilipendés dans l’affirmation que ce ne sont pas de « bons Américains ». La presse locale le suppute à mots voilés : leurs vies sont, le cas échéant, menacées. Et aujourd’hui, l’ONU considère que le Président Trump incite à attaquer des journalistes. Souvenons-nous, dans un autre contexte, de cette députée anglaise, Jo Cox, assassinée car elle s’opposait au Brexit. C’était un signal faible, mais aussi une clameur, de l’histoire. Que se passerait-il dans un tel cas aux Etats-Unis ? Je ne sais pas.

J’ai l’étrange intuition, que j’espère démentie du fond du cœur, que les élections de 2020 ne vont pas se passer normalement. Elles seront en tout cas extrêmement dangereuses pour ceux qui s’opposeront à la ploutocratie qui se met en place car la nature de la représentation publique mute. Elle transforme le consensus en rapport de forces dans un contexte de bouillonnement mondial incontestable. Je combats mon inquiétude en me rappelant la résilience d’un système institutionnel qui a surmonté tant d’épreuves, dont une guerre civile. Et je garde la confiance que cette terre promise, pour de nombreux européens, respectera l’esprit des Lumières et de la liberté.

Mais, pour ceux que les précédents inquiètent, il faut rappeler que 1968 a vu Luther King, Prix Nobel de la Paix mais opposant au Vietnam, et Bobby Kennedy, candidat à l’investiture démocrate, être abattus. En 1970, la garde nationale tira sur un campus contre ceux qui s’opposaient au carnage inutile de l’invasion du Cambodge. Et, plus tard, Nixon, président paranoïaque et proche de la destitution, fut remplacé par son vice-Président, Gérald Ford, qui n’avait lui-même pas été élu, ayant remplacé le vice-Président englué dans une fraude fiscale. Bien sûr, les élections de 1976 eurent lieu. Mais comme disait le philosophe Jankélévitch: il faut penser tout ce qu’il y a de pensable dans l’impensable. Pour regarder l’avenir sans ciller.

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13 réflexions sur « Etats-Unis : Quand un journaliste sera-t-il abattu ? par Bruno Colmant »

  1. Tout est à craindre, en effet, toujours.
    L’erreur, fatale, éternelle, universelle, permanente… est de montrer du doigt le ou les coupables supposés…

  2. se méfier des ses collègues, ne pas exciter l’extrême droite, ne pas se trouver au pied d’un immeuble en cours d’écroulement , ne pas enquêter sur des mafias quelles qu’elles soient…

  3. Tuer le messager qui apporte des nouvelles que l’on ne veut pas entendre , depuis les grecs et dans pas mal de « civilisations  » , est une constante qui n’a d’égale que celle du bouc émissaire de toutes natures ( couleur de peau , religion , métiers , fonctionnaire, flic , « belge » …)

    Ce qui est doublement grave dans ce que l’on sent monter, sans comprendre encore si c’est un symptôme , ou une cause , ou les deux , c’est la généralisation et la violence des « exécutions » qui , de plus, s’attaquent aux sources du savoir et de l’éveil de la conscience pour mieux s’anesthésier .

    Entre folie et terreur, une humanité aux abois .

  4. La démarche semble vouloir faire pleurer dans les chaumières européennes, et quoi de mieux de parler d’un journaliste et sous la forme inéluctable : quand sera-t-il tué ? (plutôt que : Si…). Je lis le recueil « Révolutions, quand les peuples font l’histoire » chez Belin en 2017, et les tueries sont nombreuses, mais aussi les attentats, bref les « chocs implosifs » dont parle l’auteur. Quant à la ploutocratie, elle s’installe partout depuis la fin des 30 glorieuses et le ‘néolibéralisme’, et les Etats ne peuvent plus la contrôler.
    « Que va-t-il se passez dans un tel cas ? Je ne sais pas ». Il y a déjà des manifestations d’extrême droite, dont Charlotteville il y a un an, avec des manifestations ce week-end pour en faire reparler. Il y a aussi une opposition à Trump qui monte, chez les jeunes et les femmes. Donc pourquoi jouer à se faire peur ?

  5. Merci d’avoir cité Jankélévitch.
    Trump n’aime pas la presse (américaine). Elle n’a été jamais clémente avec Trump, ni pendant la campagne électorale, ni maintenant. Mais il faut dire aussi que la presse n’est pas toujours objective dans ses contemplations et commentaires politiques, elle aussi obéit à ceux qui payent – on connaît ce phénomène également en Europe. Et l’implication personnelle (en terme d’opinion) des journalistes y est souvent trop forte, ce qui nuit à l’objectivité.
    Mais Trump restera, l’économie va bien, même l’or baisse à cause d’un dollar fort. Le problème: les Etats-Unis sont un pays déchiré, où les ségregations sociales sont très prononcées.

  6.  » Et je garde la CONFIANCE que cette terre promise, pour de nombreux européens, respectera l’esprit des Lumières et de la liberté. »
    Ah bon, vous gardez votre confiance à ce pays….
    Un pays construit sur l’accaparation de terre. Terre où des peuples vivaient avant l’arrivée des Européens…Un pays qui a toléré pendant des décennies l’esclavage..Où était-il l’esprit des Lumières et de la liberté à l’époque? Comment peut on garder confiance à un pays qui puisse ses racines dans des mensonges aussi écœurant?
    C’est clair que le « soft power » à bien fonctionné dans nos comtés, enfin je devrais plutôt dire dans nos protectorats…..
    Oui, on peut nourrir des craintes vis à vis des États Unis. La violence et la force ne sont jamais loin du fonctionnement de ce pays. C’est un pays qui voit le monde avec des yeux de pionnier. C’est à dire de gens qui traversaient des Océans pour faire fortune et dont le seul but était la survie. C’est sur cet état d’esprit que c’est construit les USA. Cette mentalité est encore présente au plus profond de l’Amérique. C’est son cœur, son âme. Comment expliquez vous qu’ils soient encore autant attaché au port d’arme? Sinon qu’il s’agit encore de l’expression d’un inconscient Américain où la survie passe d’abord par sa faculté à se défendre soi même. « Aide toi et dieu t’aidera! » Combien de fois , j’ai pu entendre cette phrase qui reste ce magnifique mantra que les capitalistes expriment à tout va, pour rappeler que le succès du pays dominant provient de sa mentalité de pionnier, de sa faculté à prendre des risques,. autant d’idéologies mortifères.
    Je les écris mainte fois sur ce forum mais je serre les miches quand je pense au moment où la Chine va dépasser sur tout les plans les USA. A ce moment là, je crains que vous cherchiez encore longtemps ce fameux esprit des Lumières qui aurait tant éclairé ce pays baigné des Dieux….

    1. D’accord , d’accord ( encore que je cherche le pays qui ne se soit pas « créé » en accaparant tout ou partie du territoire du voisin . Les Inuits peut être ) .

      Et les atteintes aux journalistes et à la presse , vous en pensez quoi ?

      1. Un voleur arrive devant le juge.
        Il lui dit: « D’accord , j’ai volé mais tout le monde le fait alors votre jugement doit être clément! »
        Le juge ne l’écoutera pas et le jugera pour ses actes…….Fin de l’histoire!

        Quant aux atteintes contre les journalistes, je les trouve regrettable.
        Et vous, vous en pensez quoi des exactions contre la presse en Chine, Russie, Iran ou Venezuela? Cela vous touche t-il? Je suis sûr que cela doit vous touchez autant! A moins qu’il y ait des pays plus important que d’autres à vos yeux…..Ôtez moi un doute de mon esprit?

      2. Si ça vous a échappé , vous faîtes partie des voleurs depuis longtemps . A moins que vous ne vous considériez comme  » le juge » .

        Des atteintes à la presse ( partout ) , j’ai dit ce que j’en déduisais .

        S’il faut vous ôter un doute , je ferai comme Paul Jorion entre Clinton et Trump , ou entre libertariens et Trump , ou entre ultralibéraux et rouges -bruns , ou entre petits voleurs et gros voleurs .

        Mais quand on me parle de la presse , je ne réponds pas colonisation .

  7. Le problème est que les hostilités ont été ouvertes, assez nettement, contre des républicains. Pour celles et ceux qui auraient oublié :
    https://en.wikipedia.org/wiki/2017_Congressional_baseball_shooting

    Ce n’est pas non plus le seul cas. Rand Paul a été attaqué deux fois, dont au moins une, et probablement les deux où son positionnement politique a joué un rôle. Les Républicains se vivent menacés au jour le jour. Bon, c’est un peu leur leitmotiv, la sécurité etc, et on peut discuter du fond mais ce qui est vrai importe moins que ce qui va influencer les choses. Alors parlons plutôt de ça.

    Si demain un journaliste est abattu, ça ne fera pas bouger la base républicaine d’un iota.

    Parce que quand c’était des républicains sur qui on tirait, il faut bien noter que la réaction des démocrates n’était pas celle qu’il aurait fallu. Ni la notre ici d’ailleurs. Les condamnations manquaient pour le moins d’ardeur.

    Ce n’est pas une bonne idée de faire la guerre civile aux républicains. Après tout, ce sont surtout eux qui ont les fusils et savent s’en servir. Il vaudrait mieux prôner le civisme et la discussion. A fortiori quand ce sont sensés être exactement les valeurs de son bord.

    J’ajouterai qu’il y a quelque chose de terriblement indécent à se soucier de crimes potentiels quand on n’a pas condamné les mêmes mais de son camp dans l’autre sens en temps et en heure. Un tel comportement n’est pas seulement injuste envers les concitoyens de l’autre bord, il donne aussi une image déplorable – en fait, pratiquement incapacitante – aux gens de son bord. Un peu comme ces propriétaires de chiens qui ne ramassent pas les crottes de leur chien quand je ramasse celles du mien mais qu’on me fait quand même des yeux pleins de reproche.

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