Le Monde : Au « Média », le grand déballage se poursuit, le 15 août 2018

Le Monde : Au « Média », le grand déballage se poursuit, le 15 août 2018

Un extrait de Le temps qu’il fait le 17 février 2017 :

« Je voudrais pour commencer,  vous citer quelques chiffres. Les chiffres sont les suivants :

  • courant collectiviste anti-autoritaire, 63 % des suffrages,
  • courant collectiviste marxiste, 31 % des suffrages, et
  • courant mutuelliste, dit encore « proudhonien », 6 % des suffrages.

Si vous additionnez, ça fait bien 100 %. Alors de quoi ça parle ? Et bien ça parle du quatrième congrès à Bâle de l’Association internationale des travailleurs encore appelée l’Internationale. Et l’Internationale aura vécu de 1864 à 1872 – et bien entendu la Commune de Paris sera passée par là, d’autres événements en Italie, en Suisse, en particulier. Et là, je vous parle des chiffres des représentations en 1869, donc on est à cinq ans dans l’existence de l’Internationale – on est à trois ans de la scission et donc je vous répète les chiffres : le courant marxiste 31 %, le courant anarchisant, proudhonien, mutuelliste 6 % et le courant qui s’appelle lui-même « collectiviste anti-autoritaire », 63 %. Donc disons, un petit tiers pour les marxistes, un petit deux tiers pour les anti-autoritaires, et 6 % pour les proudhoniens mutuellistes.

Pourquoi est-ce que les anti-autoritaires s’appellent « anti-autoritaires » ? Eh bien essentiellement parce qu’ils s’opposent bien entendu aux marxistes. Et ça restera comme ça dans l’histoire.

Pourquoi est-ce que je vous cite ces chiffres ? Pour vous rappeler une chose essentiellement : c’est qu’un partage des voix à l’intérieur de la gauche – qui conduira d’ailleurs à la scission en 1872 de l’Internationale (de l’Association internationale des travailleurs) – ça ne date pas d’hier. Il y a eu des épisodes : il y a eu en 1981 – de 1981 à 1984 – il y a eu deux gouvernements Mauroy en France : on a eu à la fois des représentants du MRG, du Parti socialiste et du Parti communiste. Ça fait quoi ? ça nous fait trois ans. Trois ans ! Sinon il y a eu, d’un côté beaucoup moins rassurant, il y a eu la guerre d’Espagne. La guerre d’Espagne où le courant anti-autoritaire et le courant marxiste se sont déchirés : où ils ont perdu leur temps – et c’est assez abominable d’ailleurs – à se déchirer entre eux plutôt qu’à se battre contre leur ennemi commun.

Donc coexistence souvent. Bon, on pourrait parler aussi évidemment de la révolution russe où le courant marxiste élimine assez rapidement… les bolcheviks éliminent les mencheviks.

Relations difficiles. Relations difficiles à l’intérieur d’une gauche entre les marxistes et ceux qui s’appelaient donc à l’époque les anti-autoritaires et qu’on appellera par la suite « socialistes », « anarchistes » et ainsi de suite. Ça ne date pas d’hier, ça ne date pas d’hier qu’un rapprochement entre messieurs Hamon et Mélenchon ne soit pas dans l’ordre des choses.

Dans le pire des cas, c’est la guerre civile entre eux, comme on a vu en Espagne avec tous les coups tordus possibles : voir les films de Ken Loach sur le sujet, les rapports d’Orwell sur le sujet. Enfin bon, ça a été bien documenté. Ça, c’est dans le pire des cas. Dans le meilleur des cas, le gouvernement Mauroy sur une période de trois ans en France et le reste du temps des approches inconciliables : véritablement inconciliables sur les choses importantes.

Donc nous dire « La gauche est divisée » – bon il y a une manière de dire : « Il n’y a plus de gauche » – mais non : la gauche est divisée. La gauche a toujours été divisée ! Il y a eu des rivalités bien entendu.

Il y a eu des moments où des gens qui étaient à gauche sont passés à l’extrême-droite. Beaucoup des grands penseurs de l’extrême-droite sont malheureusement venus de la gauche à différentes époques. Il y a eu [Henri] De Man en Belgique, il y a eu des réflexions très intéressantes mais finalement assez ambiguës de Monsieur [Georges] Sorel en France et ainsi de suite.

Il y a malheureusement des communications entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite. Il y a un monsieur avec qui j’ai discuté hier, je ne connais pas son nom : il intervient sous pseudo sur le blog. Et ce monsieur dit : « Si un courant comme celui de Monsieur Mélenchon n’est pas représenté [au second tour], eh bien moi, je préfère voter FN ! ». Je lui ai dit que malheureusement il était typique d’un certain type d’attitude qui est qu’entre la gauche marxiste – et que je n’hésiterai pas à appeler « autoritaire » par opposition à « anti-autoritaire » -, entre les courants marxistes et certains courants d’extrême-droite, il y a eu des… – voilà : il y a eu des canaux de passage. Et si les preuves manquaient, eh bien il y a ce monsieur avec qui j’ai discuté hier sur mon propre blog. Il n’est pas le seul ! Si vous regardez les intentions de vote en terme d’appartenance à des classes sociales, vous verrez maintenant que ce qu’on appelle la classe ouvrière – ce qu’il en reste – vote massivement en France pour le Front National.

Alors tout ça n’est pas très optimiste. Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut pas essayer de faire quand même comme on a fait entre 1981 et 1984 ? Si, bien entendu ! Mais ça ne sera pas évident parce qu’il y a un passif de 150 années de division de la gauche entre marxistes et les autres, entre autoritaires et anti-autoritaires. Alors voilà, tout ça n’est pas joyeux, comme je vous le dis : ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer d’essayer mais le passif est très lourd. »

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