À propos de « La mort. Comment l’apprivoiser ? », par Sylvain Jouty

À propos de mon texte « La mort. Comment l’apprivoiser ? » dans le numéro le plus récent de Quinzaines. Ouvert aux commentaires.

Je ne connaissais pas le texte de London. Il a tout à fait raison, j’ai écrit quelque part (dans une nouvelle) que la mort par le froid est la plus douce qui soit, et j’ai raconté ailleurs le suicide de Guy Waterman, l’un des grands écologistes des USA, au mont Lafayette, dans les montagnes Blanches, y partant en hiver dans la tempête, après avoir simplement dit à sa femme (ils vivaient dans une maison très isolée, sans électricité ni téléphone, mais avec un piano Steinway, et voiture exprès à 2 km), « pense à faire du pain aujourd’hui ».

Ayant été 18 ans rédacteur en chef d’un magazine spécialisé, j’ai connu tout les grands alpinistes de la période 1980-2000, et la plupart sont morts en montagne.  Pas moi, parce que je suis à la fois prudent et poltron, mais cela a plusieurs fois failli m’arriver, et j’en retire le sentiment que la peur de la mort est une anticipation. Mon expérience est que lorsqu’on est vraiment en danger, on n’a pas peur, on est dans l’action, on n’a pas trop le temps de penser. D’ailleurs c’est un des intérêts de l’alpinisme, où concrètement on se place volontairement dans une situation de survie. Là Heidegger ou Proust ne comptent plus comme ils peuvent le faire dans la vie normale. Là c’est aménager le bivouac,  voir ce qu’il reste à manger, que faire demain. Les Magdaléniens et autres ne devaient guère penser autrement. Bref l’alpinisme, malgré toute la technologie dont il profite, c’est un peu se replonger dans la préhistoire. Alors en général ça dure peu de temps, un ou deux jours, cinq pour Bonatti au pilier éponyme au Dru, dix je crois pour la première ascension hivernale de la face nord de l’Eiger en 1961, etc. Le record absolu étant celui de John Mallon Waterman, fils du Waterman dont je vous parlais plus haut: 145 jours solitaires pour ouvrir l’itinéraire le plus difficile de l’Alaska. C’est tellement incompréhensible que John Mallon Waterman  n’est pas trop connu. Bon, il était psychotique, très bizarre, et a terminé sa vie au mont McKinley, alias Denali, où il était parti sur la paroi la plus dangereuse avec un équipement totalement inadapté et des vivres également. C’était un suicide, plus ou moins voulu peut-être.

Un alpiniste des années 20-30, Robert Tézénas du Montcel, raconte dans un livre magnifique plusieurs ascensions et aventures. C’est publié chez Gallimard, j’ai voulu le faire rééditer chez Hoëbeke où j’étais directeur de collection, c’est pour moi un des livres les mieux écrits sur l’alpinisme. Donc dans ce livre Tézénas du Montcel raconte une tentative avortée de la face nord des Grands Charmoz. Lui et son compagnon remontent la pente de neige du milieu, ils sentent que ce n’est pas génial, mais redescendre serait plus difficile, le mieux serait de rejoindre au-dessus la partie rocheuse. 

Mais voilà, l’avalanche les prend et les entraîne, et assez miraculeusement les laisse au bas du névé, c’est à dire au-dessus des barres rocheuses inférieures, où d’une chute dont ils n’auraient pu réchapper. Et c’est là que Robert Tézénas du Montcel explique : « En fait, ce n’est pas si difficile de mourir. Nous avions fait le plus dur ». Je trouve ces phrases magnifiques.

P.S. Une psychanalyste nommée Yvette Assedo, dont j’ignore tout, avait écrit un article jugeant que les alpinistes étaient contraphobiques. Je suis assez d’accord, et mon copain Jean Afanassieff, grand alpiniste, premier français au sommet de l’Everest et plein d’autres, choses, était d’accord, et lui qui était assez risque-tout était bien placé pour le savoir. Bon lui il est mort d’un cancer du pancréas. 

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48 réflexions sur « À propos de « La mort. Comment l’apprivoiser ? », par Sylvain Jouty »

  1. En fait , mourir par le froid est une technique de suicide assez connu . Elle a été par exemple mise en œuvre par un couple âgé du secteur il y a une vingtaine d’années , qui s’est immergé , un mois d’hiver, dans le lac après avoir ingurgiter une bonne bouteille de whisky . Double avantage : ça fait déjà descendre de près de deux degrés la température interne du corps , et ça rend aussi inconscient qu’euphorique . Le pied !

    J’avais repéré ça comme truc pas mal , si le besoin de partir me sautait à la gorge , mais en prévoyant deux bouteilles .

    E n fait , après avoir accompagné pas loin d’une dizaine de personnes ( dont mes parents ) dans leurs derniers jours et heures , je me suis aperçu que l’on apprivoise pas la mort ( sauf à l’anticiper ) et que c’est notre nature mortelle qui nous apprivoise in fine , en nous ôtant la conscience au bon moment.

    La nature est « bonne mère » jusqu’au bout . Un peu sévère , mais bonne mère .
    Mais tout ça n’est pas très important .

    1. Avec le réchauffement climatique, la fenêtre d’action se raccourci et il faut monter de plus en plus haut pour trouver le froid nécessaire…

      1. C’est vrai aussi . Ça m’ennuierait un peu de me suicider dans le congélateur, même si on devrait avoir l’idée d’ouvrir la porte avant 5000 ans comme avec ce brave Ötzi .

        D’autant que moi je ne suis pas tatoué et que j’intéresserai beaucoup moins la science .

      2. Bienheureux Inuits qui, malgré tout, peuvent encore « s’étendre sur la glace » au moins 6 mois de l’année. Pour les fainéants ou les éclopés de nos contrées, restent les téléfériques et autres télécabines.
        Gaffe! Avec deux bouteilles vous risquez de ne pas trouver le chemin du lac ou d’être embarqué pour ébriété sur la voie publique 🙂

      3. J’avais prévu de les attaquer seulement une fois assis dans l’eau .
        De nuit, pour ne pas attirer l’attention de sauveteurs trop empressés .

      4. « De nuit, pour ne pas attirer l’attention de sauveteurs trop empressés . »

        On n’est jamais trop prudent, de nuit un congelé qui passe peut en cacher un autre, surtout de nuit.

    2. « et que c’est notre nature mortelle qui nous apprivoise in fine »

      Entièrement d’accord, alors vivons ! On n’emmène rien , sauf ce que l’on a dans son Coeur.
      Passagers, locataires, enfants du vent et du soleil. Alors vivons ! 😉

    3. … » J’avais repéré ça comme truc pas mal , si le besoin de partir me sautait à la gorge « …
      Sauf si la décision doit être prise en été… °(^!^)° ..!
      … » je me suis aperçu que l’on apprivoise pas la mort ( sauf à l’anticiper ) « …
      Là, bien d’accord avec votre évolution… sauf qu’en France, malgré diverses promesses(qui, c’est bien entendu, n’engagent que..etc..) , sans piston et/ou réseau ,…faut émigrer (bien anticipativement, et encore à voir..) chez les belges…
      Ceci écrit, j’arrête, car on(je) déborde du réel sujet proposé.

      1. Pourquoi dépenser du fric et brimer les héritiers alors qu’il suffit d’attendre ?

        Si ça devient vraiment urgent , il reste encore pas mal de viaducs assez spectaculaires .

      2. J »ai aussi œuvré à la naissance d’un tel tremplin qui n’ est pas dégueu .

        Il y a aussi dans le massif central , une kyrielle de viaducs ferroviaires en maçonnerie ,de la fin du XIX —ème , début du XX -ème qui ont déjà et encore un score de candidats au vol plus ou moins plané , assez considérable , au Monastier sur Gazeille , près du Puy en Velay , par exemple .

    4. Le cuisinier du Titanic a testé pour vous, il était paraît-il passablement bourré au moment du naufrage…il était resté vivant, malgré 2 ou 3 heures passées dans l’eau glacée…

      1. Les cuisiniers , c’est toujours gras et dodu et déjà entrainé à l’alcool ( comme les confiseurs ).

        En général ils se suicident au cholestérol , AVC ou crise cardiaque . S’ils sont fumeurs ça accélère un peu le processus .

  2. COMMENT RESTER JEUNE A DÉFAUT D’ÊTRE UNE VIEILLE CONNE.

    (Lettre à Monsieur Jean Daniel)

    Je peux dire que je suis jeune parce que chaque année qui passe me rajeunit. Ainsi, quand tant d’autres supportent dans leur tête toute la vieillesse de notre civilisation, moi je suis de quarante quatre, quarante cinq, quarante six ans plus jeune qu’à ma naissance ; parce que ma conscience grandissant, j’ai toujours plus à découvrir en renforçant ma vigueur par la mémoire de mon passé. En moi l’enfant demeure pour devenir adulte. A chaque question à laquelle je puis répondre, c’est sans arrêt une question nouvelle qui surgit devant moi, plus précise, plus pertinente. L’isolement, la dépendance et le caprice des autres ne me menacent plus du fait que je sais les surmonter. Ainsi, je ne les refuse plus parce que je n’ai plus peur mais persiste avec acharnement à ne pas m’y résigner, quitte à être seule contre tous si ma raison me le commande.
    Que je sois « moins vieille nulle part » ou « plus jeune partout », ou « moins vieille partout et plus jeune nulle part », cela m’importe peu parce que je n’ai plus besoin de comparaison : Je suis.
    Donc je vis.
    C’est donc bien à moi que vous vous adressez comme à tant d’autres inconnus. Et puisque vous me posez des questions, je vais essayer de vous répondre.

    Vous demandez : « Qu’est-ce que la mort ne peut ravir ? Un sens ou une intensité ? »
    Ma réponse est : la naissance et le passé, c’est-à-dire la vie entre la naissance et la mort. Parce que la seule chose que la mort puisse ravir est le futur en arrêtant le présent. Elle nous prend donc « le sens de la vie », celui qui nous entraîne vers notre futur, et nous prend « l’intensité de la vie », celle qui actionne le mouvement perpétuel de notre présent.
    Il est donc vain de croire que vouloir donner à tout prix un sens à sa vie et vivre le plus intensément possible permette d’échapper à la mort, puisque ce sont les seules choses qu’elle prendra : le sens et l’intensité.
    Cela n’engendre plus souvent qu’une fuite en avant et de ne plus voir la vie dans l’obsessionnelle échappée. La mort ne peut donc nous prendre ce par quoi elle existe, sinon elle n’existe pas. Au contraire, en existant, elle confirme qu’il y a eu notre naissance puis notre vie.
    Ainsi le secret du refus de vieillir, c’est accepter de vivre, avec le désir de chaque chose commandé par nos émotions et nos sentiments (tel « le désir d’être heureux » que vous trouvez si redoutable), qui nous indique la marche à suivre de la vie : Manger quand on a faim, boire quand on a soif, faire l’amour quand on aime… etc.
    Ce n’est pas refuser de mourir mais au contraire savoir que la mort viendra inéluctablement, tôt ou tard, puisqu’il y a eu naissance, puis vie.
    Ainsi refuser la mort c’est renier sa naissance et sa vie. Cette seule certitude de notre futur fait d’inconnu nous permet de ne pas craindre d’avancer vers elle pour ne pas subir cette peur inhibitrice du perpétuel mouvement du présent, laquelle peur nous fige dans le passé ; comme la mort.
    La vie et la mort ne peuvent coexister, l’une n’intervenant qu’après l’autre et l’annulant. Sinon il y a survie, cet état transitoire entre la vie et la mort, qui n’est pas tout à fait la mort mais son appréhension et qui n’est déjà plus la vie mais son souvenir.
    Vivre, c’est le secret d’une jeunesse éternelle…. jusqu’à la mort.
    Être jeune, c’est regarder la vie et oser l’affronter en se battant pour elle.
    Vieillir, c’est regarder la mort et se battre contre elle.
    Être vieux, c’est ne plus lutter, la résignation absolue.
    On peut être vieux à vingt ans. J’ai été vieille plusieurs fois.
    Mais à présent le temps ne m’affecte plus : je file avec lui et non contre lui.
    Ainsi je vis de plus en plus, je meurs de moins en moins. Je suis plus jeune et plus robuste de jour en jour, malgré mes rides et mes cheveux blancs qui ne parviennent pas à estomper la sincérité de mes sourires et de mes enthousiasmes.

    Morale :
    La vie est faite de soleils, de ciels bleus, de nuages, de tonnerres et de nuits.
    C’est sa richesse et la nôtre.
    Poil à l’aorte.
    Jaja

    (texte inclus dans « les morales de Jaja », 1998)

    1. Vous aviez des cheveux blancs en 1998 ?

      Dans la vie , quand on n’a pas de veine , il faut effectivement avoir de l’aorte avec ou sans poil .

      C’est pour ça qu’il y a tant besoin de cardiologues , mais l’IA vient à notre secours .

      Plus rigolo qu’une IA , tu meurs .

      Ou pas , si tu es transhumaniste .

      1. Oui, pas mal de cheveux blancs (parait-il entrain de mourir, avec des pieds de nez), et ce n’était pas encore à la mode. Et vous en 98 (ou99 je sais plus, les dates….) ? En couche-culotte ? poil à la glotte ?
        Au fait, j’ai de la veine. Et vous ? Morose ? Angoissé ? Vieux ? Mon cardio, il trouve qu’il ne me voit pas assez, il n’a rien à me prescrire, tjrs ça d’économisé pour la sécu. Alors qd je vais le voir, on philosophe, on parle art, vie… Et avec le vôtre, vous parlez de quoi ?

  3. Personnellement je crois en la réincarnation, la mort de mon point de vue est une expansion de conscience.
    J’ai personnellement vécu deux expérience de sortie du corps et j’ai bien vu que ma conscience était plutôt limitée par ce corps.
    Les nombreux témoignages de NDE ne font que confirmer mon point de vue.
    Ce que nous appelons conscience est la nature même du monde, et nous ne faisons qu’élargir notre capacité à ressentir et à manifester cette « conscience ».
    La peur de la mort provient de notre ego, mais le Soi lui n’a pas peur.

    1. Pour convaincre qu’une expérience de « sortie du corps » n’est pas forcément une hallucination, il faudrait qu’une personne en ayant vécue une fournisse une information vérifiable qu’elle aurait obtenue durant cette expérience et n’aurait pu obtenir autrement.

      Par exemple, qu’une personne dont le cœur s’est arrêté fournisse après son réveil non un compte-rendu des conversations des sauveteurs – elle a très bien pu les entendre même dans son état – mais une description de ce qui se trouve sur le dessus de telle armoire dans la pièce, qu’elle aurait vu en « planant » dans son état de fantôme et qu’elle ne pouvait pas voir sinon.

      A ma connaissance, ce n’est jamais arrivé.

      De plus, si cela arrivait, cela susciterait certes des études scientifiques plus poussées, mais cela n’emporterait pas l’adhésion de tous. Par exemple, un certain nombre de guérisons inexpliquées ont été scientifiquement constatées à Lourdes, mais tout le monde n’est pas convaincu que ces guérisons soient des miracles de Dieu.

    2. j’ai aussi fait une near death expérience après avoir ingurgité un ravioli( sans doute périmé ) derrière le tunnel et la lumière il n’y avait rien ! c’est un cul de sac , pour cette raison que je me suis empressé de « revenir à mon corps  » par peur panique du néant !

  4. D’abord, il faudrait mesurer ce qu’il a de proprement masculin dans ces vies-avec-la-mort que voilà : le marin, l’alpiniste. C’est l’homme face aux éléments naturels qui le dépassent.
    Rien du confort auquel tant de nous aspirons pour notre tranquillité (un compromis avec une fin de vie sans tragique). La course à l’Espadon du « Vieil homme et la mer » est aussi la confrontation avec la nature sauvage.
    Pourtant les masculins en général (dans leur jeunesse surtout) apprécient la prise de risque, le défi à la mort gratuit et artificiel : le saut à l’élastique, l’aviation, les sports violents, la course vers le vide comme James Dean dans « La Fureur de Vivre » (sic), toutes réactions à la vie trop confortable, trop assurée sans risques.
    Donc il y aurait deux relations à la mort masculines : la gratuite et l’inéluctable, celle pour se jouer et celle pour se dépasser dans un destin de marin, d’alpiniste.
    Dans ces deux (risques de) morts, il y a un refus d’assumer la reproduction de la vie : engrosser et protéger une mère et son enfant. C’est une autre modalité de la vie masculine, dont la perspective de mort est par définition absente : je maintiendrai, je protégerai, je m’engagerai. Nous dompterons les éléments naturels sans risques inutiles.

    Deuxièmement. Deux relations à la durée de vie et donc à la mort aussi. Et deux relations à l’humanité : comme seul et/ou solidaire de quelques uns, ou alors comme membre d’une tribu, faisant société et faisant un avenir après moi. Donc acceptant la mort quand elle vient comme la fin d’un cycle qui laisse la place à d’autres pour la vie qui continue.
    Bien des hommes ne supportent pas la mort, tout simplement car c’est la disparition de leur moi. Nul ne pourrait penser à moi comme moi. Quelle perte pour mon moi quand je ne serai plus là pour penser avec moi ! Accepter sa disparition, c’est anticiper sereinement la mort.
    « A quoi bon se suicider, il suffit d’attendre » (Claude Semal)

  5. Que de romanesque quand il s’agit de la mort des autres ou de la sienne idéalisée. La mort c’est avant tout instantané et physiologique. C’est bien peu ragoutant et nous ramène a ce que nous sommes : un tas de viande. Cf Kundera quand il digresse sur les aspects physiologique de Jésus qui buvait et mangeait mais ne deffequait point dans son livre intitulé L’immortalité me semble t il. Il n’y a pas de mort digne avec l’esprit apaisé et la paix du devoir accompli, c’est du pipeau, la mort est aussi atroce qu’inexorable, indigne en ce qu’elle nous ramène à un simple objet inanimé. Tout le reste n’est que l’histoire que nous nous racontons de notre vie à chaque instant or la mort nous saisira tout juste entre l’acte et l’illusion de volonté de le poser, nous ne nous la raconterons jamais.

    https://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_baudelaire/une_charogne

    1. Salut Dup
      J’arrive trop tard ? Parti ? zut, encore raté.

      Extrait de « Les pérégrinations d’un hypocondriaque » (1995/1996)
      (je vous ai envoyé une partie de cet extrait au billet sur le poème de Kipling, mais plus personne, trop tard)

      Le repli

      Il (l’hypocondriaque) s’écroula vaincu, sa lassitude amère,
      et soupira alors en regardant la mer :
      « Puisse cette eau m’emporter loin de ce monde pervers
      à l’abri de ma vie comme un ventre de mère ».

      Et l’hypocondriaque se jeta à l’eau.

      Mais au lieu de couler euthanasié de son suicide par un instinct de vie belliqueux,
      dans une lutte acharnée tel un duel,
      il nagea de toutes ses forces, longtemps, très loin, jusqu’au milieu des abîmes neptuniens.

      Alors qu’affolé il s’essoufflait, voyant la mort le harponner de sa faux, un catamaran magnifique étincelant de lumière apparut, toutes voiles déployées sifflant aux vents comme un souffle d’espoir.
      Hourra !

      Un marin-solitaire le repêcha,
      l’agrippant de ses mains rongées par les sels corrosifs,
      ses rides racontant ses combats héroïques,
      ses yeux brûlés par les dragons des mers,
      sa bouche taisant ses rêves de sirènes
      et sa foi cirrhosée par sa course des rhums.

      Après avoir domestiqué son haleine sauvage, après s’être séché réchauffé ressaisi,
      l’hypocondriaque se tourna enfin vers celui qui le sortit des vagues-à-lames.

      Mal à l’aise, ratatiné, tordu en deux d’un mal de mer, il osa rompre penaud le long silence si écrasant
      et s’adressa au marin-solitaire qui le toisait sans mot dire de son œil dédaigneux :

      « – Quel homme heureux tu es, toi qui domptes les flots !
      quelle chance tu as loin de tous ces fléaux !

      – Moi, dit le marin-solitaire de sa voix lente et mousse
      pour ne pas gaspiller ses mots précieux d’eau douce,
      plutôt que de ramer dans ta pauvre galère,
      j’ai choisi de voguer sur mon puissant navire,
      laissant femme acariâtre et enfant de colères
      fouettés des vents-tracas sur le bord de la rive. »

      Et ainsi naviguait le marin-solitaire,
      avare de ses peines, de ses joies, de partage,
      méprisant l’hypo-branque pleurnichard et pauvre hère
      et sourd de la complainte de ce piètre naufrage.

      Il débarqua alors le rescapé du silence dans un port sinistré de ce monde-vacarme,
      et re-leva ses y-en-a-marre! pour rejoindre son horizon-tale,
      seul, héros-errant vainqueur de son défi-refuge,
      conquérant tel Ulysse de ses vagues pléiades.

      …etc
      JS

      Faux poèmes, simulacre parfois d’alexandrins… l’hypocondrie ce n’est ni poétique ni drôle. Mais j’ai plein de tendresse pour cet hypocondriaque du monde « négatif » qui voit mieux que quiconque du monde « positif » ce que vivre signifie. (il n’est pas moi…)

      1. Suite

        Puis l’hypocondriaque tournant le dos à cette mer d’Œdipe,
        pesta, râla, maugréant, de sa merde maudite.

        Mais alors que soudain un orage éclata,
        alors que l’enfer envoya ses éclairs transpercer les noirs cumulos,
        une tempête effroyable déchaîna les flots,
        déchiquetant de ses lames acérées le catamaran du marin-solitaire.

        Celui-ci se battit tant qu’il put :
        mais la mer cruelle ayant eu raison de son sauve-qui-peut-courage,
        il se retrouva épuisé, vaincu, piteux sur le bord de la plage.

        C’est ainsi que le marin-solitaire
        redevenu terrien tel l’hypocondriaque sur ces rives maussades,
        trahi par ses océans-mères
        et broyé par ses vaines chimères

        se mit à pleurer.

        L’hypocondriaque ayant poursuivi sa route
        se retrouvait alors au milieu d’un désert.

        Mais ne sachant plus où diriger ses pas,
        son opiniâtre quête dissipée,
        il s’assit là, perdu dans cette immensité.

        Tous les êtres qu’il rencontra durant ses pérégrinations
        lui semblèrent vivre selon leur détermination.

        Etaient-ils donc princes et n’était-il que serf ?
        Seul, un homme était comme lui, alors qu’il paraissait
        si porté d’enthousiasme.
        Il se sentit moins seul,
        en eut une pensée émue,
        mais sans accepter sa disgrâce.

        Et abandonné de ses espoirs,
        dans ce désert glacial comme sa solitude,
        les vents le giflant telle sa vie trop rude,

        il se mit à pleurer.

        La douleur enserrant son crâne et les maux brûlants enflamment ses viscères semblaient ineffaçables.

        (snif ! Fin 2ème partie : le monde négatif. Suite : 3ème partie : rencontre des 2 mondes -en l’occurrence avec le monde positif- : hourra! ??? Je vous en fais grâce)

  6. Une personne alpiniste ou non qui me dit que ce n’est pas si difficile de mourir et qu’elle a fait le plus dur. Ça me donne une indice de l’état du monde dans lequel se trouve cet homme.
    Vivre pleinement est déjà presque impossible.
    Et les deux sont consécutifs.
    Donc cette phrase est irrespectueuse envers Tous les vivants, désolé.
    Il faut faire un petit peu attention à ce qu’on écrit même si c’est pas aussi dangereux qu’une montagne.
    Je comprends qu’on s’amuse bien à prendre de l’air frais en haut des sommets et avoir une vue magnifique mais de là à en écrire et à en faire des magazines… C’est de l’entre soi de gens qui disposent de santé et de temps.
    Les hommes préhistoriques eux s’ils ont passé les montagnes de Chine ce n’était pas pour les pages dans le magazine où se gonfler les poumons. Non mais

    1. Pour appuyer ma thèse : Allé dire cette phrase que vous trouvez magnifique à une personne en train d’agoniser de faim ou de soif et Qui a déjà perdu quelques un de ses proches.
      Ce n’est pas du tout sûre qu’il la trouve magnifique.
      Changer de psychanalyste. 🙂

    2. @Lucas
      Rien ne dit que les hommes préhistoriques en question n’en tiraient pas une petite gloriole personnelle et qu’ils ne rabâchaient pas à leurs petits enfants leurs exploits passés, le soir autour du feu, faute de télévisions et de magazines 😉
      Ce qu’exprime l’auteur du texte, c’est que de se sentir, se voir, se croire mourir est peut-être plus difficile que l’instant de l’arrêt de la mécanique biologique (épisode dont on ne sait effectivement rien puisque personne n’en est revenu pour nous raconter). Notre peur de la mort vient sans doute autant de cet inconnu que de l’appréhension des souffrances de l’agonie.
      Vivre pleinement n’est-ce pas aussi accepter, voire choisir, sa mort ?

      1. @arkao 18h49 mais pas que…
        ((J’pensais pas que la discussion continuerait dans ce sens…alors j’en profite…un peu..))
        … » Notre peur de la mort vient sans doute autant de cet inconnu que de l’appréhension des souffrances de l’agonie. » …
        Avec l’expérience des années (et assez de rationalité) on peut intellectuellement concevoir que la notion d’ « inconnu n’a d’autre poids réel que culturé dans nos régions. En effet , raisonnons:
        ++ C’est un peu comme si chaque soir on avait peur de s’endormir….(l’inconnu du sommeil profond dont on pourrait ne pas revenir le matin..). Puisque chacun est CERTAIN de mourir (un jour), il s’agit de l’unique stade d’égalité entre tous les humains (souvent les rues d’accès aux cimetières sont dénommée: « rue de l’égalité »..) , stade d’égalité enfin atteint qui devrait nous réjouir, ou au moins nous « calmer » devant cette « échéance inéluctable commune ». Hélas, triple hélas, notre vraisemblable passé « religieux » européen poursuit son activité « soumitive » avec cette crainte incompréhensiblement instillée dans l’enfance … »incompréhensiblement » puisque, de deux choses l’une, SOIT les croyants ont raison (un au-delà possiblement merveilleux)..et donc ..en cas de vie « correctement normale » tout va bien lors du passage…, , SOIT ils ont tort..et donc il n’y a rien « après »…à quoi bon avoir peur de « rien »?
        ++Par contre  » l’appréhension des souffrances de l’agonie « … ça..!!..
        Pour ceux qui n’auraient pas eu à vivre(?) de cas familiaux qui ont « mal tourné » , trois ou quatre petits stages d’un mois dans des EHPADs bien choisis permettraient à chacun d’ « apprécier » à quel point, encore aujourd’hui en France, il est bien trop difficile d’ acquérir la certitude au moment individuel adéquat que l’on mourra de manière apaisée, mort librement rigoureusement planifiée, accompagnée par les aimés, ceux qui restent , et à qui je ne peux souhaiter, en aucun cas, le choc et les interrogations liés à l’annonce anonyme de la mauvaise surprise..suivie du spectacle des « résultats » physiques de « chutes de viaduc » ou autres joyeusetés auxquels en sont réduits de trop nombreux français…..sauf à recourir (bien anticipativement, surtout, pour les candidats..!) aux services de santé des pays voisins, fameuse course d’obstacles médicaux et administratifs (https://www.lepoint.fr/societe/euthanasie-la-belgique-ne-doit-pas-etre-la-solution-pour-les-francais-28-09-2018-2258657_23.php) qui a le mérite, quand elle « se termine bien », d’enfin permettre à l’être concerné d’avoir la conviction rassérénante de, d’une certaine façon, « vaincre sa mort ».

        Quelque chose de ressemblant à développer dans le programme P.P. ?

      2. Si si tout à fait!
        Vivre est en quelque sorte apprendre à mourir mais les deux sont totalement différent.

        Et il est bien plus difficile de rester en vie que de se laisser mourir!
        c’est pourtant le contraire qui semble l’emporter, car nous sommes traversé par de fortes pulsions vitales.
        il nous est donc impossible de nous laisser mourir dans la plupart des cas.
        Mais dire que la mort n’est pas difficile à atteindre, c’est idiot.

    1. @Arnaud
      Il y a quelques témoignages de gens qui n’en sont pas passé loin. A priori l’état d’inconscience arrive avant l’arrêt définitif des fonctions vitales.

      1. J’imagine bien,
        On ne lit ou ne connait directement que les récits des survivants qui ne témoignent donc pas de tout vu notre biologie.
        Comme Dup je ne souscris pas à une mort « douce » par exemple par le froid.
        Éventuellement par une sédation bien faite et définitive.
        Il est beaucoup question de London dans le livre « Into the Wild » de John Krakauer (alpiniste et aventurier chevronné) , enquête sur la vie et la fin poignante de Christopher Mc Candless à 22, qui se perdit en Alaska.
        Le récit de London évoqué par Paul est le récit de l’homme seul face à la mort. Mais l’homme est il si seul?
        La mort d’un individu ne doit elle pas plutôt être considérée par rapport au groupe auquel il appartient?

      2. @Arnaud
        Votre dernière question a été amplement étudiée par des sociologues et des anthropologues.
        J’ai la flemme de vous en faire la liste et encore plus d’en rédiger une synthèse.

      3. @Arnaud :

        Dans mon exemple lacustre, on ne meurt pas de froid , on meurt noyé ET d’hypothermie ET alcoolisé .

        Dans l’exemple  » grand viaduc » , bien que moins élaboré , il n’y a que peu d’exemple de loupés . On peut l’agrémenter avec les deux bouteilles de Chivas , mais ça introduit une incertitude , car une fois dans le vague , il faut malgré tout être capable de repérer le bon côté du parapet .( et s’assurer avant le début de la manœuvre que personne n’est susceptible de passer en dessous dans le quart d’heure qui suit .

        Mais , quelque soit la méthode , si elle réussit , on finit , comme l’argot le rappelle , assez refroidi .

        Je n’ai pas , comme tout un chacun qui n’est pas illuminé , l’expérience d’un retour de voyage retour réussi après passage de la frontière , mais mes expériences d’accompagnements de mourants ( les médecins , les infirmiers et aides soignants pourraient être plus crédibles que pas mal de nos commentaires ) me laissent à ce jour avec trois convictions :

        – accompagné ou pas , c’est bien « seul » qu’on se retrouve face à la mort .
        – provoqué ou subi ce cheminement est une épreuve lourde ,la seule sans tricherie .
        – il est de notre nature humaine de réduire autant que faire se peut les souffrances physiologiques et psychiques de celle ou celui qui part , sans les confondre avec nos propres terreurs ou impatiences de « encore vivants » . Pas simple . Humain donc .

    2. @Arnaud :

      Si vous êtes prêt à potasser 320 pages , j’avais aussi déjà cité un bouquin titré  » La mort est une autre naissance » , écrit à plusieurs mains et préfacé par Marc Oraison ( ça ne s’invente pas ) Albin Michel 1989 .

      On y passe en revue la Chrétienté ,la Mésopotamie ,l’Egypte , la Grèce , le Chamanisme, l’Islam, la Silva Oscura et les traditions ésotériques occidentales , le karma et l’Hindouisme, le Bouddhisme tibétain , le Zen…

      Ça m’avait donné l’occasion de retranscrire une citation de Antonin Artaud qui y est mis en exergue :

      « Il y a un mystère dans ma vie…dont la base est que je ne suis pas né à Marseille le 4 septembre 1896 , mais que j’y suis passé ce jour là ,venant d’ailleurs ,parce que , en réalité ,je ne suis jamais né et que je ne peux pas mourir . Pour les ânes médicaux-légaux , c’est du délire ; pour certains de la poésie , pour moi , c’est de la vérité comme un bifteck aux pommes frites ou un coup de vin blanc au comptoir d’en face . »

      Ce qui , de ce que j’y perçois , n’était pas loin de Zazen , avec l’éternité avant la naissance , après la mort , pendant la vie ,

    1. Mais je préfère deux bouteilles de whisky à la tuberculose .( qui réapparait grâce aux réfractaires à la vaccination ) .

      « Demain le printemps  » vanté par Octobre , ça me réjouit .

  7. De deux choses l’une :
    – Soit l’âme est matérielle et mortelle, alors la mort n’est rien pour nous car quand elle est là nous ne sommes pas
    – Soit l’âme n’est pas mortelle, dans ce cas la mort est certes un passage, mais vers quelque chose que notre raison ne peut nous faire connaître, il ne sert donc pas à grand chose de s’en inquiéter à l’avance

    Quoi qu’il en soit, ne doit nous importer que de bien vivre, que ce soit pour encore une heure ou un siècle.

    J’ai retenu ce proverbe juif : « Une journée de vie, c’est encore la vie »

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