Dans les villes, aux rues désertées, les animaux de la forêt reviennent

Dans les rues de Nara au Japon

Paul Jorion, Défense et illustration du genre humain, 2018, pp. 135-136

À l’endroit où les eaux douces du Pargo viennent se mêler à celles saumâtres du Vincin, j’aperçois en contre-bas, dans ce no man’s land marécageux, une aigrette garzette pataugeant avec la circonspection et la solennité qui lui va si bien. Je m’arrête un instant pour observer, vaquant à ses occupations, ce gracieux échassier au blanc immaculé et la pensée qui me vient est une pensée « à la Lévi-Strauss » : « Ne vaudrait-il pas mieux pour que continue d’exister la splendeur paisible d’un tel endroit et de son visiteur, que l’homme vide les lieux ? le plus tôt étant le mieux. 

Mais une petite voix se fait entendre aussitôt : « Y aurait-il encore de la splendeur sans notre regard posé sur elle pour la trouver splendide ? », ou bien s’agirait-il du grand n’importe quoi, aussi varié et coloré soit-il, que la nature produit sans effort et continuerait de produire dans une totale indifférence en l’absence de nos yeux embués par l’attendrissement ? Les petits enfants sur Titan – s’il en existe – disent eux aussi sans doute « Wow ! » quand l’arc-en-ciel d’une pluie de méthane liquide se dessine soudain, sur l’immense globe de Saturne monopolisant l’horizon. »

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