Bernard Madoff (1938-2021)

Piqûre de rappel. Mon billet du 15 décembre 2008 : Affaire Madoff : la malhonnêteté ordinaire. Je ne vois pas ce que je pourrais y ajouter.

La version officielle de l’affaire Madoff, est que l’ancien patron du NASDAQ avoua à ses fils que son entreprise n’était qu’une gigantesque pyramide, une cavalerie où l’on verse aux clients plus anciens les fonds qu’apportent les plus récents, et que ceux-ci – probablement subjugués par l’indignation – allèrent vendre la mèche à la police.

Il y a de nombreuses raisons de remettre en cause cette version officielle. D’abord le fait que ce soient ses fils qui aient contacté la police. Vous feriez ça à votre père, homme d’affaires à la stature colossale, parce qu’il a été malhonnête ? Ensuite, les fils Madoff sont non seulement financiers eux-mêmes, mais travaillant aussi dans l’affaire du papa (même si ce n’est pas dans le même département) : pas des enfants de chœur non plus donc et peu susceptibles de tomber à la renverse en apprenant qu’une affaire rentable l’est essentiellement parce qu’elle est une pyramide. Le chiffre de 50 milliards de dollars manquant dans la caisse a éventuellement pu les surprendre.

Je lis les journaux et je vois que ce que l’on essaie de nous vendre, c’est de la consternation : « Comment est-ce Dieu possible ? » C’est possible parce que la pyramide est le meilleur business plan que l’on puisse imaginer : la formule par défaut qu’ignorent seulement les gagne-petit qui – par manque de relations – sont obligés de vraiment vendre quelque chose.

Passons alors aux vraies questions. La première : combien de hedge funds, de fonds d’investissement spéculatifs, fonctionnent-ils sur un autre schéma que la cavalerie, que la fuite en avant ? Étendons la question : combien d’établissements financiers (1) ? Deuxième question : combien de clients de Mr. Madoff ignoraient-ils que son fonds était une pyramide ?

Ma réponse, à vue de nez, pour chacune de ces deux questions, est qu’on peut les compter sur les doigts d’une seule main.

Les lecteurs de mon blog – et apparemment de blogs apparentés – succombent souvent à la théorie du complot pour expliquer ce qui se passe en finance et je leur répète inlassablement : « Vous ne comprenez pas : en finance, les complots ne sont pas nécessaires ! »

Bien sûr, ceux des clients grugés de Mr. Bernard Madoff, dont la participation à son fonds était passée par l’intermédiaire d’une banque, vont se tourner vers celle-ci et glapir pour réclamer l’argent qu’ils ont perdu. C’est de bonne guerre : malheur aux vaincus ! Mais ignoraient-ils vraiment ce qui se tramait ? Un fonds qui fonctionnait comme un mouvement d’horlogerie et rapporta pendant vingt ans 1 % par mois, qu’il pleuve ou qu’il vente ? Un fonds dont les journaux rapportaient depuis 1999 qu’il était une pyramide, après qu’un certain Mr. Markopoulos avait alerté sans effet la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés financiers ? Non : pour participer au fonds, il fallait être parrainé, et ce que votre parrain devait vous glisser dans le tuyau de l’oreille, c’était ceci : « C’est l’ancien patron du NASDAQ, personne n’ira jamais voir ! Et s’ils devaient jamais aller regarder : il siège dans tous les comités de surveillance ! »

Alors, pourquoi les fils ont-ils vendu la mèche ? Un commentateur sur mon blog avance l’hypothèse suivante : « Quelqu’un a dû lui dire qu’il allait lui faire la peau et les fils ont pensé qu’il valait mieux pour leur père d’être sous les verrous ». C’est bien possible mais – comme vous le savez – la maison ici ne fait pas dans la supputation.

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(1) Franco Modigliani, Prix Nobel d’économie, écrivait en 1992 : « … une banque dans une position délicate ne doit pas automatiquement déposer son bilan tant qu’elle est à même de verser à ses épargnants intérêt et principal, faisant pour cela appel à ses réserves, ou liquidant certains de ses actifs, mais surtout, en utilisant la technique dite ‘de Ponzi’ [= “cavalerie” ou “pyramide”] : en attirant de nouveaux clients. » in Frank J. Fabozzi, Franco Modigliani, Mortgage and Mortgage-backed Securities Markets, Boston (Mass.) : Harvard Business School Press 1992, p. 100.

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20 réflexions sur « Bernard Madoff (1938-2021) »

  1. La technique Madoff/Ponzi n’est-cepas un peu l’émission de prêt de la BCE (dette à ne pas rembourser ?) ou tout simplement l’équilibre de l’économie par la croissance ?

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  2. La citation de Franco Modigliani est extraordinaire. Elle éclaire beaucoup. Faut avoir un sentiment certain d’impunité pour oser l’écrire.

    Je suis en train de réviser fébrilement “L’argent, mode d’emploi” Fayard, 2009. L’auteur est …, heu! , que je regarde, vite mes lunettes, les voilà, c’est bien ça : P-a-u-l J-o-r-i-o-n. Paul Jorion, vous connaissez?
    je peux vous (vous= lecteurs) dire en confidence que la page 239 commence sur les chapeaux de roue.

    Merci, Paul.

  3. @daniel citation remarquable en fait il n’y a pas de problème de financement, il n’y a que des problème de trésorerie.
    Pratiqué donc par les très riches et aussi par ceux qui tirent le diable par la queue.


  4. l’ancien patron du NASDAQ

    J’avais complètement occulté le fait que M. Madoff avait été patron du Nasdaq, je l’imaginais comme étant quand même un peu plus en marge du système.

  5. Si un prix Nobel écrit que les banques sont libres de se financer avec des cavaleries de Ponzi et que nous vivons de facto dans des États sous l’emprise de la finance (banques + milliardaires + peta-fonds de placement), nous sommes forcés de considérer l’inflation des bourses comme une vulgaire pyramide de Ponzi. CQFD

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    1. Dans leur grande sagesse, les égyptiens firent leur pyramide en commençant par la base,
      sachant déjà où elle se finirait.

      Celle de Ponzi, on commence par le sommet, et on croise les doigts pour qu’elle freine toute seule.
      (une chance sur 3 que vous tombiez sur la bonne parmi Khéops, Khéphren et Mykherinos).

    2. @ un lecteur

      Aaaah ! je respire. Profond soulagement.
      Passe que à la lecture de votre vitriolique remarque, j’imaginais la conséquence logique : suppression de la Bourse.
      Notez que certains esprits se font forts de la réformer. Peuvent rêver…

      Réprimer les instincts les plus primitifs de l’Homme est toujours dangereux. Ces instincts peuvent déchaîner une violence extrême pour pouvoir se donner libre cours. On a connu le meurtre à grande échelle pour enfoncer dans les têtes le droit de propriété inaliénable. On a connu et on connaîtra encore le déploiement généralisé de la même violence pour maintenir le droit à la spéculation.

      On pourrait circonscrire l’étendue du mal, par exemple les cavaliers-Ponzi-schématiques pourrait faire ça uniquement entr’eux puisqu’ils y tiennent. Car enfin quoi ! En finir avec le pigeon systématiquement plumé, ce serait beau, non ?
      Ben non, le plumé est le surplus d’âme qui rend le bourse, telle qu’elle est, si excitante.

      Et pour le cantonnement des spéculateurs, c’est bien ce qui se passe: la bourse est déconnecté de la production, au plumé près.
      La preuve, dans un pays atone et en récession, le CAC40 atteint des sommets. Faut pas le dire.

      1. Je dirai que l’évolution naturelle de la finance (faire de l’argent avec de l’argent) dans un environnement insuffisamment contraint, dégénère très rapidement en une cavalerie.
        Une contrainte est maintenant fameuse sur ce blog et j’espère aussi dans la constellation de la goche qui se cherche un centre, c’est “L’interdiction pure et simple de la spéculation”, dixit PJ.

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  6. Une autre possibilité -à ne pas écarter trop vite : Bernard Madoff, sachant sa fin (financière) proche, et dans un grand éclair de générosité, recommande à ses rejettons d’aller le balancer à la police en se disant “ça va peut-être marcher, ils vont peut-être croire ce stratagème qui consiste à faire croire que mes enfants ne savaient rien” et je serai le seul à plonger. Perdu pour perdu…

    1. Malheureusement votre hypothèse ne se qualifie pas en tant que “autre possibilité – à ne pas écarter trop vite”, puisque … c’est exactement ce que je dis 😉 .

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      1. Certes, mais la dernière hypothèse de votre article, citant un comentateur sur votre blog -« Quelqu’un a dû lui dire qu’il allait lui faire la peau et les fils ont pensé qu’il valait mieux pour leur père d’être sous les verrous », évoque une possibilité nettement plus radicale, à savoir l’élimination physique de Bernard Madoff, à choisir -et donc à spéculer- j’en resterai à l’hypothèse la plus machiavélique -et donc celle que vous insinuez au debut de votre article- mais peut-être suis-je trop naïf!

  7. Bernard L. Madoff Investment Securities LLC était une des principales sociétés d’investissements à Wall Street avant sa chute en décembre 2008.

    Banque universelle : banque de dépôt+ banque d’investissement

    Société Générale:
    En janvier 2008 , la banque universelle SG , avait liquidé 50 milliards de positions prises par J. Kerviel sur les contrats à terme=> perte 4,9 Mds€
    2020 : forte augmentation du coût du risque -3,3 Mds€ et résultat net proche de 0

    François Hollande :campagne présidentielle janvier 2012 , discours du Bourget:
    « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ».

    Moscovici , décembre 2012 , ministre de l’économie et des finances de F. Hollande:
    Pas de remise en cause du modèle de la banque universelle

    Pour rappel:
    Crise 1929
    Le Glass-Steagall Act , par le le Banking Act de 1933 aux USA instaure :
    * l’incompatibilité entre les métiers de banque de dépôt et de banque d’investissement
    *le système fédéral d’assurance des dépôts bancaires

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    1. @ilicitano
      Mais justement Bernard L. Madoff Investment Securities LLC n’était pas vraiment une banque universelle, et s’il a accepté/embarqué/grugé des gestionnaires de fonds d’oeuvres de bienfaisance de sa communauté, il refusait certains prospects, ne les jugeant pas assez riches !

      Pour Kerviel c’est différent, mais la prise de risque, jugée subitement inapropriée, s’est révélée absorbable.

      1. @ Ruiz

        Madoff Investment était un banque d’investissement qui a monté un système Ponzi , sur des rendements à 1% par mois.
        Les plus gros perdants ont été des gros investisseurs type hedges fund gestionnaires de fonds, banques , des célébrités qui cherchaient à maximiser le rendement de leur placement financier.

        https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Madoff#Principaux_clients_de_Madoff
        https://www.20minutes.fr/economie/551107-20081215-economie-toutes-les-victimes-du-scandale-madoff

        Madoff Investment a été ruinée et mise en faillite.

        Le problème de la banque universelle est qu’elle cumule :
        – banque de dépôt et ses activités commerciales de dépôts
        – banque d’investissement et ses activités de marché

        Pourquoi les lois ne garantissent les dépôts des banques qu’à hauteur de 100.000€ par client ?

        En cas de très grosses pertes de la Banque d’investissement d’une banque universelle entraînant un dépôt de bilan où les actifs ne couvrent plus le passif , les dépôts viennent en troisième rang pour couvrir les pertes

        1 – les fonds propres ( actions + réserves de dividendes non distribués)
        2 – les obligations et les certificats de dépôts
        3 – les dépôts de la clientèle

        Les pertes générées , après débouclage , par les placements Kerviel n’ont fait que réduire d’autant le résultat net de la SG .

        Par contre les ratios prudentiels ont évolué pour minimiser le risque.

        Le Crédit Lyonnais , et son affaire ,était une banque universelle. C’est l’Etat qui a couvert les dettes.

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  8. Le circuit étant fermé, une personne juste moyennement intelligente devrait se demander quand on lui propose 12% de rendement :

    Qui meurt à l’autre bout ?

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    1. Rendement et rendre l’âme, même mot.
      Faust en grand agent de change, il ne fait du quantitative easing que par temps de covid celui-là.

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