« Dix-sept portraits de femmes » XIV. Les femmes pour qui j’ai le coup de foudre

Dans mes premiers jours à la banque, il y avait eu deux coups de foudre. Des petits, des « Tiens ! Voilà qui est très intéressant ! » Comme ce qu’on lit maintenant de la relation très vache qu’entretiennent les avions et les radars des batteries anti-aériennes. La presse affirme que cela se passe de la manière suivante. Un radar (c’est en réalité les yeux d’une batterie de DCA) envoie à tout hasard des rayons vers le ciel. Un avion passe par là, le radar voit (sent) revenir vers lui les ondes qui ont heurté l’intrus : le regard qui balayait à tout hasard s’est posé sur un objet. Alors il « verrouille » l’avion, c’est-à-dire que les canons auquel il est couplé se tournent vers lui, prêts à tirer. Mais l’avion lui, pendant ce temps-là, qui a senti les rayons du radar dardés sur lui (pareils à ce que j’ai dit du regard qu’on sent posé sur soi, même s’il vient de l’arrière), verrouille à son tour ces yeux noirs qui le fixent, et sa roquette avec sa tête chercheuse est là, toute chaude, dans les starting-blocks, et, ironie du sort, c’est le regard du radar posé sur lui qui va servir au projectile d’un rail conduisant vers sa cible (semblable au regard insistant de l’amoureux transi). Ce qui justifie pourquoi la DCA et sa proie, dont elle est elle-même la proie potentielle, procurent aux prémices de la vie amoureuse, une splendide métaphore.

Et dans ces premiers jours à la banque, alors que j’étais gentiment assis à ma place et me familiarisais avec les passants en les dévisageant d’un œil bonhomme, comme à la terrasse d’un café, les radars et les têtes chercheuses avaient verrouillé deux fois, la première avec Lucie, la seconde avec Dominique. Avec Lucie, nous n’en étions rapidement pas restés là et en janvier nous nous étions vus plusieurs fois, nous étions allés au restaurant, nous avions flirté jusqu’à l’épuisement dans un drôle de bar-tabac genre comptoir du Far West, à Sonoma : au milieu du vignoble, au point que nombreux avaient été ceux qui pensaient qu’entre Lucie et moi il y avait anguille sous roche. Mais les dieux étaient contre nous, sous la forme de deux bébés jumelles et de leurs maux nez-gorge-oreilles à répétition, et du mari qui réussissait moins bien dans la vie et qu’il fallait relayer au moins quelquefois dans son enfer de biberons et de rendez-vous chez le médecin avec des gniards qui hurlent. 

Si bien que quand Lucie a commencé à me regarder avec des yeux de chien battu qui supplient « S’il-te-plaît, n’en rajoute pas à mes misères ! », je me suis dit, « Oui, d’accord ». Ce qui prouve qu’on apprend quand même quelque chose dans la vie, ne serait-ce que la charité. Autrefois j’aurais été plus téméraire, ou plus fou, c’est-à-dire, en réalité, plus cruel. 

Mais Dominique, c’était tout autre chose. J’ai dit, « femme fatale », « œil noir qui te regarde… », sous-entendu d’un air « assassin ». Au bal de la banque, à Noël, Dominique portait une robe noire très très déshabillée, avec des bretelles en diamants. On s’est retrouvé par hasard l’un près de l’autre, moi passant derrière elle, elle se retournant, et projetant son œil de cigarière sévillane. J’ai évoqué les regards qui vous font chanceler mais là, je n’ai pas bronché, j’étais prêt, solidement arrimé à la rambarde, prêt à encaisser le choc. Ou plutôt, comme l’avion qui tourne lentement sur son aire et verrouille ses têtes chercheuses sur les mirettes de la dame, je veux dire de la DCA. 

Je ne l’ai pas dit, Lucie est Chinoise de Hong-Kong et Dominique est Pakistanaise : le soleil levant et la nuit de la nouvelle lune. Je n’aurais pas dû m’abstenir : j’ai laissé au lecteur le temps de mettre en scène dans le théâtre de son imagination, deux grandes blondes suédoises, et soudain, pareil à Monsieur Balthazar, je tire le voile d’un coup sec, et voilà deux brunes venues d’Asie, dont la première est jaune et la seconde vraiment très brune, aux yeux verts. « J’aimais déjà les étrangères quand j’étais un petit enfant », disait Aragon. J’étais comme lui, comme Aragon : un goût spontané pour l’exogamie extrême. Ceci dit, Dominique est vraiment Carmen, encore plus Carmen que Carmen. Ou, si l’on veut, Carmen quand elle devient Esméralda. Qui était gitane, c’est-à-dire qu’elle venait précisément des Indes, il y a très longtemps et en ayant parcouru beaucoup de chemin pour parvenir jusqu’aux tours de Notre-Dame.

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4 réflexions sur « « Dix-sept portraits de femmes » XIV. Les femmes pour qui j’ai le coup de foudre »

  1. Méfiance avec les belles étrangères, c’est cette attirance pour les belles étrangères, en l’occurrence les femmes Sapiens, qui a été la perte des hommes de Néandertal au paléolithique, car en effet, le rapprochement physique de ces deux ancêtres amenait à une hybridation, mais malheureusement, l’interfécondité n’était que partielle et les femmes Sapiens faisaient assez systématiquement une fausse couche lorsque le fœtus qu’elles portaient était doté du chromosome Y, côté Néandertal, il semble que les femmes n’étaient pas aussi fécondes ; tout cela a provoqué la disparition du Neandertal, bien que l’Homme moderne semble posséder quelques fractions du génome Néandertalien. 🙂

    1. @Tout me hérisse
      N’oubliez pas le fait, qu’à ma connaissance, les recherches en paléogénétique ne se fondent que sur la petite séquence de l’ADN mitochondrial, or les mitochondries ne se transmettent que par les mères.

  2. S’il faut que la femme pour laquelle on aura le coup de foudre soit étrangère , ça va en faire beaucoup , plus que la DCA ne peut en atteindre , si on pense avec Brassens ( et je le crois ) que toutes les femmes nous sont étrangères ( même si on se souvient surtout de “la première étrangère à qui l’on a dit “tu” ) :

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