« La Malinche » (± 1500 – ± 1530)

Trouvera sa place dans le panorama de l’anthropologie que je rédige en ce moment.

Les deux pictogrammes ci-dessus mettent en scène le personnage historique appelé en espagnol « La Malinche » ou « Doña Marina », connue aussi en nahuatl, la langue des Aztèques, comme « Malintzin ». En français on dit aussi « La Malinche » en prononçant le mot autrement qu’en espagnol. Les interprétations varient mais la plus vraisemblable est celle-ci : baptisée « Marina » vers 1519, elle devint aussitôt « Doña Marina » pour l’une de deux raisons que je vais mentionner, ou les deux à la fois, qu’elle était reconnue comme aristocrate au sein de sa propre culture, ce qu’incitait à penser le fait qu’elle était familière de plusieurs dialectes de cour, que devenue la compagne de Hernan Cortés, le conquistador du Mexique, et la mère de Martin, son premier fils, et chef de guerre elle-même, elle suscitait une très grande admiration. La particule « -tzin » dans Malintzin, exprime elle aussi le respect, cette fois en nahuatl, et « Malintzin » serait l’équivalent de « Ô Marina » en français.

Voyez ces deux images. On y voit, facilement reconnaissable, le personnage de La Malinche, Doña Marina, à l’arrière de Cortés assis, dans le second cas.

La Malinche (± 1500 – ± 1530) n’était pas aztèque : elle appartenait à une population maya asservie par les Aztèques. Interprète d’abord, maîtresse ensuite de Cortés, on considère aujourd’hui que c’est elle qui rendit possible la conquête du Mexique grâce à sa connaissance des langues locales et en raison de son hostilité militante envers les Aztèques : certaines chroniques en nahuatl la représentent comme une Jeanne d’Arc locale, vainquant les Aztèques universellement haïs par les autres Mexicains du fait de leurs exactions, à la tête d’une armée où dominent les Tlaxcaltèques et où les Espagnols ne jouent qu’un rôle de « support logistique », pour reprendre les termes de Tzvetan Todorov.

Dans son livre La conquête de l’Amérique, Todorov écrit :

« … les unités semblent souvent composée de dix cavaliers et de dix mille combattants Indiens à pied ! Telle est déjà la perception des contemporains : d’après Motolinia, franciscain et historien de la ‘Nouvelle Espagne’, ‘les conquistadores disent que les Tlaxcaltèques méritent que Sa Majesté leur accorde beaucoup de faveurs, et que s’il n’y avait pas eu les Tlaxcaltèques, ils fussent tous morts, lorsque les Aztèques repoussèrent les Chrétiens hors de Mexico, et que les Tlaxcaltèques les recueillirent’ » (Todorov 1982 : 77). 

La Malinche aurait été vendue en esclavage pour la mettre à l’écart dans un contexte familial à la Cendrillon : pour que le fils d’un second mariage puisse succéder à son père au lieu d’elle. Esclave, mais d’origine aristocratique, forte de tous les signes de son appartenance de classe, dont en particulier la maîtrise de divers dialectes de cour, elle dispose d’un capital stratégique inestimable au débarquement des Espagnols le 23 avril 1519. Cortés, à la différence de ses concitoyens l’ayant précédé sur le continent, a des projets plus ambitieux que de dérober de l’or ici et là. Dans L’Historia verdadera de la conquista de la Nueva España (1568), Bernal Diaz Del Castillo rapporte « Cortés répondit en riant qu’il n’était pas venu pour de si petites choses, mais pour servir Dieu et le Roi ».

Sitôt débarqué, Cortés se met en quête d’interprètes fiables, cruciaux dans sa stratégie de fondation d’une Nouvelle Espagne. Il tombe sur Aguilar, un Espagnol naufragé quelques années auparavant et que l’on prend d’abord pour un autochtone, tant il s’est fondu par ses apparences dans la couleur locale. Puis sur La Malinche qui se retrouve parmi ses biens, comme l’un des dons qui lui sont faits dans une offrande de bienvenue ; elle est là parmi d’autres femmes et un monceau de victuailles. Cortés l’avait aussitôt offerte à l’un de ses acolytes. Au départ de celui-ci pour l’Espagne, il la reprit pour lui-même, l’épousa et en eut son fils aîné. 

Aguilar ne connaît que le Nahuatl, La Malinche connaît bien d’autres langues. Elle communique d’abord par son truchement uniquement, avant, dit-on, de maîtriser rapidement l’espagnol. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle se retrouve dans une position de pouvoir où son ressentiment à la fois familial, ethnique et politique va pouvoir prendre toute sa dimension, au point qu’elle deviendra le pivot qui façonnera une fois pour toutes la relation entre l’Ancien Monde catholique et le Nouveau Monde païen : celle d’un métissage quasi instantané. La relation entre le Nouveau Monde païen et l’Ancien Monde protestant sera celui d’un génocide, actif dans le pire des cas, seulement larvé dans le meilleur des cas.

Compagne de Cortés, la jeune amérindienne (elle a alors vingt ans), non seulement s’intègre à la culture des conquistadors espagnols mais elle y devient la très respectée « Doña Marina ». Tirant parti des guerres intestines du Mexique où certaines populations sont en rébellion quasi permanente contre l’empire dominant des Aztèques, lequel est miné (comme l’est à la même époque, celui des Incas) par des querelles intestines (Moctezuma craint avant tout le soulèvement de son propre peuple), ce sera elle qui offrira, de fait, le Mexique aux Espagnols. Cortés aurait dit : « Je n’aurais rien pu faire de ce que j’ai fait sans elle ». Les chroniqueurs de l’époque sont unanimes : ce fut non seulement La Malinche qui permit la communication entre Espagnols et autochtones grâce à sa connaissance de plusieurs langues locales et de leur dialecte de cour et sa maîtrise rapide de l’espagnol, mais l’authentique Conquistador du Mexique, ce fut elle ! 

La Malinche est l’un de ces cas véritablement exemplaires de personnage clé dans ce qui constitue le dialogue, ou l’absence de dialogue, entre cultures, dans ce qui est parfois, comme ce fut le cas dans ce Nouveau Monde envahi, un authentique choc des cultures et des civilisations. Un choc qui prend parfois un caractère très curieux et très ambivalent, comme ici où c’est l’une des représentantes de la civilisation victime d’une invasion qui devient la principale protagoniste de la tragédie, et de ce qui sera, selon les interprétations qu’on en offrira, soit un véritable génocide démographique et culturel, soit la féconde synthèse de deux cultures qui se situaient au moment où elles se découvrent, aux antipodes l’une de l’autre, même si la cruauté qui leur est propre, particulièrement remarquable chez elles deux, constituait sinon pour elles un terrain d’entente, du moins une conception du monde partagée, offrant du coup à chacune un moyen d’anticiper les mauvais coups en préparation de l’adversaire, leur ampleur probable, et quelles en seront les funestes conséquences.

L’exercice est délicat on le voit de rapporter ce genre de conflagrations historiques en termes faisant sens pour nous aujourd’hui sans trahir pour autant de manière grossière la façon dont la succession des événements fut vécue en leur temps par leurs protagonistes.

Bien entendu, un personnage aussi crucial que la Malinche dans l’histoire de sa nation, le Mexique, a subi le même sort que chez nous Napoléon Bonaparte : adulé par les uns comme l’âme même d’un peuple, vilipendé par les autres comme une crapule achevée, si ce n’est par les mêmes selon l’humeur du moment. La Malinche, exemple ultime de la trahison des siens, selon certains, comme en témoigne le terme malinchismo appliqué à ceux qui renient leurs origines pour leur préférer la dénaturation induite par une influence étrangère. Mais aussi, destructrice féroce de la culture mexicaine dont les Aztèques constituaient le fleuron, ou bien Jeanne d’Arc triomphante, non-défaite, dans la lutte des Tlaxcaltèques contre la tyrannie sanglante des Aztèques. Héroïne féministe pour certaines, soit en raison de sa fière détermination, soit au contraire, selon d’autres, en raison de son statut de victime de combats patriarcaux vains et délétères. 

La Malinche est le personnage central des deux images que j’ai reproduites, splendides en tant qu’exemples de ce qu’était l’écriture, ou plutôt de ce qui en tenait lieu, dans le Mexique pré-colombien.

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Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique. La question de l’autre, Paris, Le Seuil 1982

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7 réflexions sur « « La Malinche » (± 1500 – ± 1530) »

  1. J’ai eu l’occasion de discuter longuement avec un péruvienne qui revendiquait sa filiation amérindienne.

    La Malinche pose problème: une traitresse qui s’est mise au service de ces “chiens d’espingos” (ses paroles, pas les miennes). Mais aussi, une femme conquérante, la revanche des faibles. Bien que dotée d’une intelligence politique certaine, elle n’a, semble-t-il, jamais compris l’enjeu, qui était l’éradication d’un mode de vie et d’une culture. Les conquistadors, dont Cortès, n’ont jamais eu d’autre but, la religion n’étant qu’un prétexte. Ce faisant, elle a choisie son camp avec détermination.
    On ne peut s’empêcher de penser qu’elle a su prendre un ascendant sur Cortès, au moins quand il s’agissait de contacts diplomatiques.

    Dans les deux cas, une femme qui a permis une révolution. Elle devrait rester dans l’histoire.

  2. Apparemment , il était possible à Cortès de mener campagne avec une seule interprète .

    Que ce soit en Afghanistan ou en Irak , il semble qu’il y a eu beaucoup plus de” malinches ” recrutés par les troupes étrangères pour conduire leur mission , apparemment plus foirée que la colonisation à la Cortés , et qui laisse des milliers d’individus , non pas dans l’histoire mais sous la menace sinon l’opprobre .

    Enfin , on devrait pouvoir bientôt faire la guerre sans interprète :

    https://beelingwa.com/fr/blog/traducteurs-et-interpretes-tous-chomeurs-en-2025

    1. Voilà cinq minutes que je suis là à tenter de rédiger une réponse, trop déconcerté par l’ensemble, et tout particulièrement par la première phrase.

      J’abandonne !

  3. La Malinche est-elle à classer dans les femmes fatales ?

    Son souvenir n’est toutefois pas complètement perdu…

    Feu!Chatterton, La Malinche :

    https://youtu.be/wBB_gLKEa5c

    (Merci à monsieur Morlie pour le “scilicet”… Décidément !)

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