« Dix-sept portraits de femmes » XX. Les femmes que j’ignore parfois superbement

Et hier soir tous ensemble, nous sommes allés au « game », au base-ball : les Géants de San Francisco contre les Chiots de Chicago.

La boîte offrait une trentaine de tickets et nous devions être une vingtaine à avoir saisi l’occasion. Nous nous partagions équitablement en deux groupes : d’une part, les vrais fans qui avaient redoublé d’astuce pour obtenir un ticket et d’autre part, les célibataires que personne n’attend à la maison et qui n’ont donc rien de mieux à faire le soir que d’aller exhiber leur solitude dans des endroits surpeuplés, espérant secrètement que l’excursion contribuera à y mettre fin, pas en restant vissé sur son siège bien entendu, mais au détour de la multiplicité des petites rencontres qu’offre généreusement un game de base-ball. Car, et je vends la mèche à l’intention de ceux qui l’ignorent : comme rien ne permet d’avoir la moindre idée à l’avance de combien de temps durera la partie, elle constitue en réalité un énorme pique-nique aux milliers de participants : tout un chacun s’en va bavarder avec une connaissance vague ou affirmée, aperçue sur les gradins là-bas dans le lointain, ou bien engage une conversation que rien ne vise à interrompre avec un interlocuteur de rencontre à la buvette ou au stand des hotdogs, sur les qualités respectives peut-être des deux équipes qui s’affrontent, mais aussi bien sur les vertus, ou les vices au contraire, de plus ou moins de moutarde ou d’oignon haché fin pour couronner la saucisse. Du temps qui passe, on s’en fiche : vu le train d’escargot d’une partie de base-ball, on n’aura de toute manière pas perdu grand-chose.

Ne me demandez pas quelle équipe a gagné : même si ce n’était qu’hier, je ne m’en souviens pas, au cas même où je m’en serais enquis, indice qui permettra à la lectrice et au lecteur de deviner aisément à laquelle des deux sous-populations, des aficionados ou des dragueurs, j’appartiens.

La vue est splendide avec, en arrière-plan, à gauche, la Baie de San Francisco à laquelle le stade est adossé, et, à droite, l’amorce de Bay Bridge, le grand pont qui se dirige vers l’Est, bien plus long mais, n’étant pas badigeonné d’une peinture écarlate, bien moins photogénique que le Golden Gate dont il est le pendant et qui file lui droit vers le Nord. Et de l’autre côté du bras de mer : Oakland, patrie de Jack London, et plus loin sur la gauche et à mi-colline, Berkeley, patrie de la contestation étudiante du siècle dernier.

Il y avait là quelques-unes de mes soupirantes qui n’ont, en dépit de la profondeur abyssale de leurs soupirs, pas encore eu la distinction de voir leur nom ne serait-ce que mentionné dans le présent ouvrage (ô infamie ! J’en suis conscient). L’une d’elles s’était portée volontaire à veiller scrupuleusement sur mon exemplaire du San Francisco Chronicle pendant que j’allais m’acheter des frites, et me l’a retourné avec une moue mauvaise quand elle a compris que je n’irais pas pour autant m’asseoir à côté d’elle.

Il y avait aussi Dominique, tout à fait dans son élément et dans un numéro de veuve joyeuse : invitée, excusez du peu, du patron de ma patronne et s’affichant avec lui d’une manière à la fois voyante et tapageuse, redoublant d’amples gestes et d’éclats de voix. Le stade entier, et moi en particulier, avait cependant les yeux fixés sur sa toison drue aux reflets bleutés. Et lui, le bougre, il avait l’air d’aimer ça.

Elle était assise à deux rangs de gradins devant moi, un peu vers la droite. À un moment donné, elle s’est retournée et m’a regardé bien droit, disant avec ses yeux : « Alors mon gars ! Qu’est-ce que t’en penses, hein ? C’est-y pas le moment de montrer si t’as des couilles ! » À quoi je lui répondis aussitôt, de ces mêmes yeux qu’elle visait avec les siens : « Madame, si vous croyez que je puisse m’intéresser à une personne de votre sexe qui se conduit d’une manière aussi vulgaire ! ».

Tout ça entre amis bien sûr. Car la séduction sous cette forme-là, c’est un jeu d’arène, et si jamais, « un beau matin, fatigués », nous décidions tous les deux de nous mettre en ménage, la mort se mettrait aussitôt à l’œuvre. Je n’entends pas dire la mort de notre flirt – cela aussi bien entendu – mais, cette femme étant « fatale », la mort de chacun d’entre nous. C’est une chose qu’il m’a été donné récemment de comprendre.

Mise à jour – Cet ahuri de patron de ma patronne ne l’a pas emporté en paradis : j’ai appris bien plus tard qu’il avait terminé sa carrière comme directeur d’agence dans un bled paumé en bordure du désert de Mojave. Quant à sa patronne à lui, qui me fixait de ses yeux de merlan frit quand j’assurais le secrétariat de la réunion hebdomadaire de son Comité de détermination des taux, elle a fait de la prison pour escroquerie dans la gestion du San Francisco Opera. Je m’en suis moi beaucoup mieux tiré puisque, comme vous ne l’ignorez pas, je cours toujours.

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6 réponses à “« Dix-sept portraits de femmes » XX. Les femmes que j’ignore parfois superbement

  1. Avatar de Hervey

    Quasi dantesque la série, puisqu’au final vous réglez quelques petits comptes … pour le plus grand plaisir des lecteurs, cela va sans dire.
    Béatrice a fugué.

  2. Avatar de Pierre-Alain Dauzet
    Pierre-Alain Dauzet

    « mais, cette femme étant « fatale », la mort de chacun d’entre nous. C’est une chose qu’il m’a été donné récemment de comprendre. »
    Cela même entre guillemets, outre le plaisir certain de lire ce portrait de femme, aiguise la curiosité 🙂

    1. Avatar de Paul Jorion

      Au moment où j’écris cela (printemps 2003), je suis dans la phase finale d’un divorce. J’y fais allusion dans différents chapitres de ce manuscrit.

  3. Avatar de arkao

    Qu’est-ce qui peut bien pousser des hommes et des femmes conscients qu’une relation va être toxique et mortifère à se lancer quand-même dans l’aventure ?

    1. Avatar de un lecteur
      un lecteur

      La reproduction et juste avant, la division cellulaire.

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