« Dix-sept portraits de femmes » XXXI. La femme qui, sous mes yeux, est remontée dans le temps

Jane et moi faisions partie en ce temps-là, à Cotonou, de la même bande d’expatriés : la clique de la mentalité « pas colon », par opposition à l’autre, au clan des nostalgiques du « temps des colonies ». J’avais moi trente-huit ans. Je n’ai jamais connu l’âge de Jane à cette époque, disons en tout cas que si elle en avait vingt, elle ne les faisait pas.

Jane appartenait au Peace Corps américain et elle avait d’excellentes raisons de faire partie de la mouvance « pas colon » puisqu’elle était Noire.

Le Bénin était en cette année 1984 sous régime marxiste-léniniste, si bien que les déplacements des citoyens américains sur le territoire national étaient jugés malvenus et Jane était donc, de fait, confinée dans la capitale. Nous nous connaissions à peine elle et moi, ce qui ne l’a pas empêchée de venir un jour me trouver du fait de ma réputation d’avoir visité des villages dont le nom ne figurait pas sur la carte. Jane m’a demandé s’il était possible qu’elle m’accompagne lors d’une de mes randonnées « dans la brousse » comme on dit là-bas. 

Je n’ai pas conservé le souvenir s’il a fallu que j’obtienne pour qu’elle vienne avec moi un tampon au bas d’un formulaire, ou si j’ai fait ni vu, ni connu, puisque nul ne s’étonnerait au Bénin de voir une jeune femme noire passagère de ma Land Cruiser aux armes des Nations-Unies. Toujours est-il que nous partîmes un jour en direction d’un village passablement inaccessible dans la zone marécageuse qui s’étend au Nord du Lac Ahémé. Ce serait la première fois que je me rendrais dans ce village particulier, en tant qu’ambassadeur de notre projet FAO. L’habitude qui avait été prise était que quand nous entendions parler d’un village de pêcheurs inconnu de nous jusque-là, je m’y rendais pour comprendre quel type de pêche s’y pratiquait et, le cas échéant, proposer aux villageois notre aide en termes de nos conseils – souvent peu judicieux – et leur offrir – ce qui les intéresserait davantage – divers matériaux et équipements : filets, grillage en acier galvanisé pour enclos à poules et autres usages, dont la confection de claies sur lesquelles fumer le poisson ou simplement le faire sécher au soleil, etc.

Il s’avéra que leur pêche était passive : des nasses posées faisant cul-de-sac au bout de deux barrages en branches enchevêtrées disposés en entonnoir. 

J’ignore si c’est encore le cas aujourd’hui mais il y avait à cette époque en Afrique deux manières distinctes de se vêtir pour les Blancs : les Européens d’une part, et ceux qui venaient d’Amérique d’autre part. Si les premiers avaient abandonné le casque colonial, l’habitude leur était restée des vêtements amples, de couleur claire, et en tissu léger : coton, lin, soie. Des vêtements « fonctionnels » selon l’expression : adaptés à un climat chaud et humide. Les Américains quant à eux s’habillaient de la façon qui est la leur dans les régions chaudes de leur propre pays : pour aller à la plage en Floride ou en Californie. 

Jane portait ce jour-là T-shirt, short effrangé mini coupé dans un jean, et baskets écarlates.

Dans un village où il n’est pas attendu, le voyageur n’entre pas d’autorité avec son véhicule, en quête d’une grand-place par ailleurs inexistante : il le gare plutôt à quelque distance, puis il s’avance à pied, en sa direction. Si personne ne vient alors à sa rencontre, si sa présence n’a pas été détectée, une fois arrivé à proximité des premières huttes, à une distance telle que s’il frappait des mains il serait entendu, c’est là précisément ce qu’il va faire, à trois reprises.

Le voyageur devra parfois attendre, parce que ce n’est pas celui ou celle qui l’aura entendu qui viendra nécessairement à sa rencontre : c’est un responsable, un représentant accrédité, qui le mènera alors vers un banc situé à l’ombre, où il patientera jusqu’à ce que le chef de village, accompagné de quelques dignitaires, vienne le saluer et lui souhaiter la bienvenue dans son humble village. 

Chacun ayant pris place, le ou les invités assis de l’un des côtés d’une petite table basse amenée entretemps, les autorités, de l’autre, de l’eau est apportée dans une cruche, et est partagée dans des verres, un hommage étant rendu aux ancêtres par l’offrande de quelques gouttes versées sur le sol avant que chacun ne boive. Un « greeter » – le mot existe en anglais, mais il n’y a pas l’équivalent en français de « salueur » – adresse alors un compliment de forme traditionnelle aux invités. Il s’agit d’une sorte de chant exprimé avec force, à la fois scandé et modulé où les visiteurs sont abondamment loués pour leurs très hautes qualités. Si vous vous êtes jamais interrogé sur les origines historiques du style musical dit « rap », ne cherchez pas plus loin : vous êtes parvenu à bon port.

Jane était assise à mes côtés sur le banc des visiteurs, silencieuse et figée, sidérée par la solennité du rituel et le sérieux de l’assemblée des acteurs – des hommes seulement, à part elle. 

Je n’en étais pas moi à ma première visite de village reculé et rien dans l’étiquette ne me surprenait, mais si Jane avait imaginé un accueil davantage à la bonne franquette, du type : « Hi guys ! What’s up ? », ça va les gars, ça boume ? elle devait alors se sentir sur une tout autre planète.

À quoi s’attendait-elle d’ailleurs, je n’en savais rien. À du « pittoresque » seulement ? À voir enfin des cases, des femmes au buste dénudé pilant du manioc pendant que junior emmailloté à leur taille pique un somme ? Autre chose en tout cas que les « carrés » en parpaings et toitures en Eternit ou tôle ondulée de la capitale : un village de paillotes sans eau, ni gaz, ni électricité, ni télé, aux enfants qui observeraient ce jour-là leur premier homme blanc et la première fille – apparemment du pays – qui arborerait mini-short et baskets rouges. Or ce que Jane découvrait à la place, c’était elle et moi traités avec les mêmes égards qu’un couple princier en tournée sur ses terres, et ayant peut-être le sentiment de vivre le moment le plus important de sa vie jusque-là. Et elle n’était pas au bout de ses surprises.

Aussi respectueux que je le sois dans ces circonstances, notre visite relevait cependant pour moi de l’exotisme à proprement parler : de la manière dont font des gens qui, pour ce qui est de leur culture, ne se comportent pas exactement comme chez moi. Mais pour Jane, toute citoyenne américaine qu’elle fût, il s’agissait d’une toute autre affaire car elle, avec ses baskets rouges, venait de prendre place – à son corps défendant si j’en jugeais à l’expression perplexe qu’avait adopté son visage – dans une machine à remonter le temps, et elle se retrouvait – après avoir subi l’équivalent d’une accélération de plusieurs G – en un temps qui précédait celui où ses aïeux et ses aïeules avaient traversé l’Atlantique, au rang indigne de bagnards enchaînés à fond de cale, avant de se retrouver esclaves dans les plantations d’un soi-disant « Nouveau Monde ». 

Quand j’en eus fini de poser mes questions, d’y obtenir leurs réponses, et d’offrir les services de la FAO, je pris congé en notre nom. 

C’est alors que le notable qui m’avait servi d’interprète me demanda la faveur de pouvoir me dire encore quelque mots en aparté, ce que je lui accordai bien entendu volontiers. Voici ce qu’il me dit : « Pourriez-vous, en y mettant les formes, dire à la jeune personne qui vous a accompagné, que le chef du village aimerait l’épouser, et qu’il est prêt à y consacrer la somme qu’elle jugera appropriée ? ».

Je me dis aujourd’hui que plusieurs options s’offraient en réalité à moi, par exemple l’option paternaliste envers Jane, fondée sur l’idée que la proposition la troublerait, de garder pour moi le message : ne pas lui en faire part et inventer de toute pièce une réponse que je présenterais comme ayant été celle de Jane après consultation. Il y avait aussi l’option « colon » : lui rapporter ce qui m’avait été dit d’un ton rigolard qui aurait conduit Jane à se demander en la compagnie de quel sombre crétin elle passait la journée.

Mais en réalité, je ne me suis pas posé de questions quant à la meilleure approche, sans doute parce que je ne me sentais aucun droit de ne pas rapporter à Jane ce qui m’était présenté comme un message à son intention car il lui appartenait pleinement à elle et non à moi. Aussi je lui transmis dans sa langue, en anglais, la proposition qui lui était faite, reproduisant j’imagine, le même ton respectueux que j’avais entendu dans les mots qui m’avaient été prononcés : « Jane, this is what I’ve just been told… », suivirent des mots qui signifiaient un moment de l’histoire du continent où Jane se trouvait en cet instant, un moment de l’histoire de l’Afrique qui se trouvait être également la terre de ses ancêtres.

C’est une chose d’être assis dans la machine à remonter le temps, c’en est une autre d’avoir le sentiment qu’elle est tombée en panne, et que l’on est bloqué à une époque reculée, en un lieu qui est sans doute, de temps immémoriaux, le vôtre, mais où la puissance de l’affect qui est là présent, mobilisé en ce moment-même, est telle qu’elle vous terrasse tout simplement. C’est en tout cas ce que je crus lire dans les yeux de Jane quand j’eus terminé de lui rapporter ce qui m’avait été dit. 

Elle n’a rien répondu : elle était stupéfaite, subjuguée, par ce témoignage inattendu, par ce retour trop massif et soudain de ses racines, au cours d’une randonnée qu’elle avait dû envisager comme ne devant être rien de plus qu’une partie de campagne, agrémentée de paysages et de scènettes dont il serait doux un jour de se souvenir. 

J’ai remercié nos hôtes en son nom, expliquant à quel point elle était flattée, même si elle devait à regret opposer un refus à l’aimable offre qui lui était faite.

Durant le périple du retour, Jane est restée prostrée. Nous n’en avons jamais reparlé et, pour tout dire, je n’ai pas souvenir de l’avoir jamais revue. 

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6 réflexions sur « « Dix-sept portraits de femmes » XXXI. La femme qui, sous mes yeux, est remontée dans le temps »

  1. Symétrie dans le temps et l’espace (un des mes sujets de recherche, by the same token) :

    Ayant loué un véhicule ordinaire pour me balader ordinairement dans la Californie quelconque, ni côtière, ni désertique, ni cordillière,
    je choisissais d’arriver à pied dans la “place du village” de facture 1990 constituée par 2 à 6 lieux d’animation ordinaires (Steakblabla, TacosBell quelque chose, ),
    ou dans les plus petits, par un seul lieu.
    Je me garais donc délibérément 200 ou 300 m avant, puis cheminais.
    Une fois entré dans un de ces lieux quelconques, je devinais quelquefois un petit moment d’incompréhension du tenancier car le parking était désert et quelqu’un se pointait … sans voiture !
    Je violais le protocole du lieu en arrivant ainsi (même sans taper les mains), j’aurais pu ou dû être au plus un migrant
    ou une fille-mère de passage pour aller ainsi à pied.

    Jane aura-t-elle perçu que dans l’univers de taille géographique limitée des villages “reculés”, il y a une palette de diversité plus vaste que celle de rues du Bronx ou du Queens ?

  2. en 1984, on parlait déjà de “laxisme-béninisme” plutôt que de “marxisme-léninisme” pour qualifier le régime politique instauré par Mathieu Kérékou !

  3. La métaphore de “La Machine à remonter le temps” ajoute une dimension littéraire à “l’anecdote”. Elle transfigure la stupeur de Jane. Quelle conscience a-t-elle de faire un “retour” après un ou deux siècles sur une terre où sa lignée a sans doute perdu les repères généalogiques ?
    Et son accoutrement est un peu le signe d’une inconscience ou d’une insouciance : je m’habille selon les codes de mon groupe social et ignore ses effets sur la population locale (tels ces syndicalistes qui ne voient aucun problème à arborer leurs baskets Nike, alors qu’ils visitent leurs collègues à Cuba…).
    Il y a d’autres aspects intriguants, comme la personnalité de ce chef apparemment fortuné prêt à s’offrir une épouse se vendant elle-même librement. Je songe à ma lecture de Jacqueline Roumeguère-Eberhardt et de sa fille à propos de l’insertion sociale d’une femme seule dans la tribu…
    Finalement, c’est votre silence durant le chemin de retour qui surprend, comme si le sujet avait moins d’importance que la pêche !? Non, vous avez noté sa prostration, et vous ne l’avez pas questionnée ni invitée à s’exprimer pour sortir de cette prostration.

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  4. Cher Paul,
    Quelle aventure,
    Quel témoignage,
    Entre exotisme, mission FAO ( générosité), observation participante, immersions dans une culture si différente, malgré l’expérience, mais témoins et guide de Jane chez elle pourtant , un chez elle si lointain que ça méduse…

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