“… les trésors retrouvés de Louis-Ferdinand Céline” : une remarque

Le quotidien Le Monde titre : Des milliers de feuillets inédits : les trésors retrouvés de Louis-Ferdinand Céline, par Jérôme Dupuis.

Mon statut d’abonné m’autorise à mettre des commentaires. Voici celui que je viens de mettre en ligne :

Les manuscrits perdus d’une canaille méritent-ils le nom de “trésors” ? Trésors de quoi ? De l’art d’écrire, coupé de toute réalité humaine ? À quoi sert d’écrire de belles phrases si c’est pour faire apparaître en surface l’horreur la plus abjecte tapie en certains d’entre nous, dont l’espèce ferait volontiers l’économie ?

Céline, “grand écrivain” ? Heidegger “grand philosophe”, malgré sa militance – pas juste une carte d’adhésion – au sein du Parti national-socialiste ? Combien de temps rangerons-nous encore l’éthique au magasin des accessoires, sous prétexte qu’existent pour voiler l’infamie, des phrases bien faites ?

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54 réflexions sur « “… les trésors retrouvés de Louis-Ferdinand Céline” : une remarque »

  1. Société sanitaire – le corps et l’esprit lessivé – bref je vous laisse dans votre pureté de l’idéal humain intègre à tous les étages de son humanité –

  2. Pour étayer un peu plus ma formulation laconique, procédant d’un avinement de bon aloi et d’une vitupérance circonstanciée par l’époque prolixe aux indignations précipites – Que l’antisémitisme avéré, le nazisme embrassé, par ces deux auteurs soit par là seule façon d’appréhender leurs oeuvres et bien je dis dommage, que sait-on des opinions de Michel Ange, Leonard De Vinci, de Bach ou tant d’autres formidables créateurs qui pourraient alors ruiner la considération que nous portons à des oeuvres unaniment appréciées – bref l’eternel débat entre l’oeuvre et l’homme, et rares sont les grands créateurs à être de grands hommes par delà leur oeuvre.
    J’ai rencontré bien plus de “sainteté” parmi les gens de peu que ceux auréolés des gratifications de la société.

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      1. Alors là vous me surprenez par cette réponse totalement en dehors de mes considérations, ma foi, l’indignation doit être comme un acte de foi pour certains….

    1. Salut Naroic,

      Tu penses à Rousseau qui fut un très mauvais père ?

      Ou alors à toute une clique d’intellectuels de renoms qui défendaient en son temps des pédophiles au prétexte que les enfants n’avaient pas violemment défoncé ?

      https://www.franceculture.fr/societe/quand-des-intellectuels-francais-defendaient-la-pedophilie

      J’ai franchement adoré Voyage au bout de la nuit, ce roman m’a pris aux tripes et m’a enfoncé profondément dans mon anti-militarisme naturel et ma détestation de la guerre, mais c’est vrai que Céline était un vieux con.

      Faudrait que je relise ce bouquin pour comprendre comment on peut devenir aussi con en étant en fait aussi profondément humain. La ligne est fine entre le génie et la bêtise lit-on souvent, entre l’humanisme et la monstruosité aussi.

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      1. Merci Cloclo, j’ai exactement la même interrogation….bien que assez peu érudit en littérature, je n’ai pas connaissance d’un récit qui démonte a ce point le militarisme que dans ce roman…une chose est sur, l’homme et l’oeuvre font deux…

  3. > Les manuscrits perdus d’une canaille méritent-ils le nom de “trésors” ? Trésors de quoi ? De l’art d’écrire, coupé de toute réalité humaine ?

    Ces questions sont paradoxales. Car la canaille est une réalité humaine. La preuve : vous l’écrivez, et vous êtes humain. Si Céline est une canaille il n’est par conséquent pas coupé de toute réalité humaine.

      1. Mais non Paul c’est un effort minimum à faire, en plus tu le sais bien.

        Hitler lui même était un être humain, et c’est à cette seule condition qu’on peut le juger de ses actes et émettre une condamnation radicale. Sinon, tu te retrouves le cul entre deux chaises étranges (irresponsabilité de leurs actes/propos et similarité d’attitude) pour une personne civilisée…

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      2. Le présent billet pose ici le problème essentiel du divorce moderne entre deux faces du même être humain . L’écart n’est-il pas en effet de plus en plus extrême entre la réalité humaine composée du mammifère et de l’artiste ? Une même personne présente au monde par ses organes sensibles ( toucher et être touché) est apte à se montrer touchante par le truchement de langages ( avec ses propres dimensions de communication) Ainsi désinstallé du monde ( re-construit, re-présenté) l’artiste nous en installe un autre à imaginer . Précisément Heidegger, dans « l’Origine de l’oeuvre d’art », en s’appuyant sur l’analyse des traditions culturelles, rappelle que « faire-oeuvre » ce devrait-être, (comme jadis) bâtir un temple, inaugurer un lieu humainement habitable, c’est à dire natal, soit à partir d’un centre et avec un horizon. La découverte moderne de ce que la terre n’est pas plate ni centre du Monde a créé une dualité extravagante que je choisis de traiter par cette autre extravagante vérité : La Terre est à la fois ronde et tourne autour du soleil pour la science, ( juste représentation théorisée) mais elle demeure vécue comme plate quant à l’expérience sensible selon laquelle nous sommes les uns après les autres nés ouverts à un diversité de mondes propres.

  4. Je me pose la même question sur cette manie du cinéma d’abord américain, puis mondial, d’illustrer la condition humaine, l’amitié, l’amour, la trahison, la mort d’un proche…, dans un monde de criminels riches, gangsters proxénètes, assassins et voleurs.

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    1. @Guy
      Parce que les gens “normaux” (le vulgus pecum), n’ont pas d’histoire.
      Dans la tragédie grecque, il y a des Dieux, des Rois et des Reines, il n’y a pas de balayeurs, de boulangers, d’ouvriers ou paysans. Même avec Molière, les Servantes et les Valets sont mis en valeur dans leur relation de servitude avec leur Maître, qu’ils savent adroitement détourner pour pousser les dominants au ridicule. C’est sans doute avec les personnages du Western qu’on voit apparaitre des Aventuriers issus du peuple mais encore une fois, c’est pour servir des stéréotypes : le bon, la brute et le truand ou le colon et l’indien, les “bons” et les “méchants”, le “selfmademan” avec le révolver prêt à dégainer. Pour devenir un héros, vous devez avoir en vous du divin ou commettre un act qui le laisse croire : un migrant qui escalade un immeuble pour sauver un enfant d’une chute mortelle, se mettre seul debout face à des chars sur une place en Chine…
      Les histoires sont là pour illustrer les valeurs du moment et dans un monde où l’argent règne en maître, héros et antihéros vivent au rythme des lois du marché à la sauce pétard sponsorisé par la NRA.

  5. Même si Céline est un être abject, Voyage au bout de la nuit est un grand livre qui ne se contente pas d’aligner des belles phrases mais ausculte en profondeur l’être humain et son époque. Pas de signe égalité entre l’oeuvre et l’homme.

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  6. Et voici M. Jorion qui se noie dans la “culture” woke ! Que resterait il de notre civilisation sans le travail des crapules ?
    Déplorons que l’antisémitisme resurgisse sous les oripeaux politiquement corrects et islamo-gauchistes de l’antisionisme.

      1. Il y a, malheureusement, “un gouffre qui sépare l’homme de l’oeuvre, disait Aragon qui en savait quelque chose. Il a couvert en connaissance de cause les horreurs du soviétisme russe pendant de longues années. Mais il a écrit de merveilleux poèmes de résistance, par exemple “La rose et le réséda”, et c’est un rétif à la poésie qui vous le dit. Écoutez-le chanté par Bernard Lavilliers (et surtout pas par Juliette Greco, qui en fait des tonnes.) On peut aussi opposer Simenon et Maigret, et bien d’autres. François Villon était une véritable crapule.
        Pour revenir à Céline, son parti-pris de noirceur systématique dans Le voyage me le rend insupportable. Mais j’ai aimé Mort à crédit. Ce qui est sûr, c’est qu’il est un des tout grands stylistes du XXème siècle français. Le seul avec Proust, disent certains, ce dernier étant de son côté un sacré énergumène, un pervers, dans sa vie privée. Dans ses dernières années, Céline a versé dans la pathologie mentale (enfin, il me semble), comme Baudelaire sur sa fin, écrivant sur les Belges et ravagé neurologiquement par une syphilis terminale (ceci, c’est établi).

        1. la rose et le réséda est pour moi un poème insupportable de patriotisme et d’union sacrée. Rien à sauver d’Aragon après la période surréaliste (Le paysan de Paris, etc.)

  7. Si ce Céline n’avait pas été « coupé de toute réalité », s’il s’était renseigné auprès de ceux qui savent, il n’aurait pas écrit des horreurs par erreur, il aurait su sans équivoque de qui « l’espèce ferait volontiers l’économie », n’est-ce pas…

    1. Il n’a rien écrit “par erreur”, voyez sa correspondance : son intention c’est de rouler les gogos.

      Cf. L’Art de Céline et son temps de Michel Bounan

      Céline n’est pas cet “homme de gauche” qui a dérapé vers l’infamie, mais un provocateur lucide au service de l’ordre établi, qui s’est déguisé en libertaire. La falsification de sa biographie, son écriture même, “faussement innocente et consciemment manipulatrice” participent de cette entreprise qui, depuis les Protocoles des sages de Sion au siècle dernier jusqu’aux récentes menées des révisionnistes, vise à détourner l’agitation révolutionnaire par un prétendu “complot juif” à chaque fois que celle-ci met en péril l’édifice social.

      janvier 1997 – prix: 6,20 €
      format : 100 x 170 mm
      128 pages
      ISBN: 2-911188-76-4

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      1. Ne peut-on pas comparer cette duperie attribuée à Céline littéralement à un tour de prestidigitation? Entretenant l’ambiguïté entre deux modes de prise de conscience perceptive. Il y a en effet ( en référence du moins selon moi à Merleau-Ponty) deux effets ou deux niveaux, simultanément praticables, qui rendent le lecteur sensible au texte entendu ou lu: L’attention du mammifère en nous ressent directement les tonalités affectives du discours comme est ressenti le sens d’un geste, soit par le corps. Alors que pour la prise intelligente les mots expriment un sens interprété par le lecteur à partir de tout un apprentissage antérieur de conventions sociales? Est-ce que ça ne rappelle pas la même ambiguïté que ces jardins – très artistiquement composés- qu’on crée en milieu urbain, en y assemblant des spécimens de plantes exotiques? Avec le risque de se donner à croire qu’on sauvegarde ainsi une biodiversité en voie de destruction, et une richesse des textures formes et couleurs du monde végétal naturel?..

      2. Je crois comprendre que Paul Jorion, fort instruit de “l’oeuvre” de Céline ne recommande pas sa lecture.
        Est-ce là un paradoxe ?
        Pas vraiment.
        Il ne lira pas ces inédits. Je comprends pourquoi.
        Tellement d’autres auteurs oubliés méritent notre attention !

        1. Comment dire ? Céline : un des plus dangereux auteurs sachant bien écrire. Heidegger : le Céline de la philosophie.

          Ce qui est essentiel chez eux c’est la mauvaise foi. L’objectif de Céline c’est que des gogos disent qu’il est un grand auteur et achètent sa soupe empoisonnée parce que sa soupière est splendide. L’objectif de Heidegger est de passer pour un excellent philosophe pour mieux détruire la philosophie (pour que Dieu ait sa revanche grâce à lui). Et il est parvenu en tout cas à sérieusement l’endommager. Et son influence obscurantiste s’exerce toujours dans les départements de philosophie, bien que son dossier de militant nazi soit maintenant gros comme une maison.

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          1. C’est cette vigilance que vous n’avez de cesse de nous confronter par des articles dans lesquels la perversion de la maîtrise du langage cache des intentions inavouables.

          2. Cher Paul,
            désolé, mais encore une fois non : Céline n’est absolument pas un auteur sachant “bien écrire”, faisant “de belles phrases” / il invente un style, une écriture, une musique… (l’as-tu vraiment lu ?)
            Par contre, je conçois aisément qu’on n’aime pas son écriture, ses romans (“des goûts et des couleurs”), mais tu confonds Céline avec un idéologue, ce qu’il n’a jamais été… mais un écrivain… et une canaille, ça oui ! mais un écrivain du chaos, les nerfs à vif… qui dit “MERDE” à tout ! sauf à la danse et à la mer…
            (et il dit “merde” aussi à lui-même : “mon “je” n’est pas osé du tout ! je ne le présente qu’avec un soin !… mille prudences !… je le recouvre toujours entièrement, très précautionneusement de merde !” (“Entretiens avec le Professeur Y”).

            Sinon, une chose me chiffonne un peu, quant aux “gogos”…
            mais bon, je tombe de fatigue (et nous sommes le 6 août… alors…)

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          3. oups…
            en effet, comme mentionné par quelqu’un plus haut, cet article, très scrupuleux et précis, documenté, est autrement plus sérieux que les partis-pris, tricheries, incompréhensions, omissions, réductions (parfois caricaturales) du petit brûlot de Michel Bounan, vraiment, vraiment pas sérieux du tout !
            Céline n’a jamais été “au service de l’ordre établi”, mais tenait farouchement, sauvagement à son indépendance…
            (pas le temps, pas l’énergie non plus, de développer davantage)

            http://lherbentrelespaves.fr/index.php?post/2021/03/15/Tentative-d-objectivation-du-cas-Louis-Ferdinand-C%C3%A9line

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    2. Moi, si j’étais la planète, c’est de la dite espèce (humaine) dont je ferais l’économie, parce que vraiment… Mais de toutes façons, un système basé sur l’entre dévorement, ne peut produire que d’immondes saloperies, non?… Céline n’en est qu’un symptôme parmi d’autres, non? Oui, bon, ok… N’empêche…

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  8. Je veux d’abord souligner que l’indignation tient beaucoup à un mot du titre : “trésors”. Ce mot n’est pas repris dans le début de l’article (le reste n’est pas accessible, et je ne me prononce donc pas dessus). Or le titre de presse fait lire et fait vendre, c’est une compétence propagandiste particulière du média. Le titre accentue souvent les clichés et les clivages, il est manipulateur souvent. Or il n’y a pas de trésor, mais une “trouvaille” : il semble qu’on a trouvé surtout des brouillons, parfois de textes déjà publiés. Faut-il vraiment aller plus loin dans la réflexion ? Jeter l’anathème sur une imprudence ? (Je ne juge pas si c’est ou non le cas).
    Ensuite il me parait nécessaire de définir des critères pouvant amener à l’exclusion d’une oeuvre. PJ cite un texte où Céline est présenté comme un manipulateur systématique. S’il y a consensus là-dessus, on pourrait juger que toute oeuvre de lui relève de ce travers dominateur et malveillant. Cela ne parait pas ainsi aux yeux des lecteurs qui évoquent Voyage au bout de la nuit.
    J’évoquerai effectivement l’auteur pédophile récemment rattrapé, et qui parait bien avoir tenu un journal littéraire manipulateur présentant des relations pédophiles systématiques comme très acceptables. Malgré l’appui libertaire de nombreux intellectuels, et l’ambiance de l’époque (cfr des écrits de Cohn-Bendit), la volonté de manipulation de cet auteur est avérée. Faut-il retenir un élément valable de son œuvre ? Nous mesurons mieux aujourd’hui la destruction profonde que peut entraîner une agression sexuelle, et il faut en tirer les conséquences. Mais faut-il en passer par une interdiction ? Ou par un avertissement et une mise en contexte (comme on vient de le faire pour le livre de Hitler) ?
    A contrario, nous avons dans notre ville un sculpteur qui, penchant à gauche dans sa jeunesse, s’est efforcé de produire de nombreuses statues présentant le travail et les travailleurs, et nombreuses sont ses oeuvres qui sont dans un musée d’un charbonnage en Belgique. Il se fait qu’il a ensuite choisi le camp de la collaboration et fut condamné lourdement à la fin de la guerre. Vu la difficulté selon moi de trouver une volonté manipulatoire dans une représentation sculptée du travailleur, faut-il jeter un anathème sur ces œuvres ? Mais comment alors y associer l’histoire fourvoyée de l’auteur ?
    Il faut sans doute rappeler que plusieurs éléments du mouvement socialiste belge, emmenés par le président de l’ancêtre du PS et penseur du “Plan” comme élément indispensable de régulation du capitalisme (en faisant référence à l’hitlérisme naissant en Allemagne des années trente, Henri de Man, ont versé dans une idéologie de collaboration, malgré l’épouvantail que constituait le puissant mouvement fascisant des Rexistes de Degrelle. On affirme que même Paul-Henri Spaak faillit adopter cette idéologie, il s’en fallut de peu. Il choisit finalement l’exil à Londres comme ses collègues du Gouvernement et devint Secrétaire Général de l’Otan par la suite. Je ne trouve plus le nom de tel homme politique autrichien qui fut récemment rattrapé a posteriori par un passé de fasciste.
    J’évoquerai enfin Heidegger, aussi évoqué par PJ. J’ai bien connu l’époque où ce philosophe était vanté dans les universités, et notamment à Louvain par des professeurs de premier plan. Je l’ai donc étudié moi aussi (c’était pas ma tasse de thé). On pourra sans doute trouver des accointances entre ses conceptions fascistes découvertes aussi a posteriori (et qu’on a cherché à minimiser) et ses réflexions philosophiques, mais pas une intention manipulatoire systématique, et je ne pense pas que l’histoire de la philosophie doive s’amputer de cette branche importante de la phénoménologie. ON doit certainement flétrir la renommée et la reconnaissance de ce personnage, par une mise en contexte, mais pas toucher à ses publications les plus connues.
    Bref trouver des critères qui répondent à la complexité. La formule “séparer l’oeuvre et l’homme” est réductrice à cet égard.

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    1. Et pendant ce temps-là les néo rexistes belges font fortune dans la bd mine rien et l’Humanité recycle les dessinateurs cathos amis de Brasillach… Sans parler de Dargaud qui , lui, recycle les Lucien Combelles… Et , quelques années plus tard, on blackliste les dessinatrices un peu trop rouges sur les bords dans l’indifférence générale… Il court il court le furet, il est passé par ici, il repassera par la… Ni vu ni connu.
      On est entre gens sérieux, n’est ce pas? Comique.

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    2. Tout à fait d’accord avec cela, Chabian (le mot “trésor” est bien spécieux).
      De très nombreuses crapules ont écrit, peint, composé des choses sublimes. Il n’y a pas que Céline, loin de là, à être une telle canaille, mais c’est celle qui, régulièrement, en France, ranime les mêmes débats presque impossibles… autour de l’homme et l’oeuvre. Céline dont l’écriture (on peut tout à fait ne pas l’aimer) n’a pas grand chose à voir avec de “belles phrases” (presque le contraire d’ailleurs), mais plutôt avec une musique toute particulière, presque unique, un style qui cherche à retrouver l’émotion de l’oral à travers l’écrit et ausculte les profondeurs de l’âme humaine, sous tous les vernis… fait, à sa manière, remonter la merde (comme Genet, d’une autre façon) pour la mettre sous le nez du lecteur.
      Quant à savoir s’il a été manipulateur, oui, en partie, mais la question est plus complexe, nuancée, et ne fait pas du tout l’unanimité chez les spécialistes (indépendamment de toute admiration qu’on puisse porter ou non à ses livres – certains du moins).

      Hélas, oui, l’horreur, le mal font partie de la nature humaine… voir Sade, qui en a révélé le plus fortement, et de façon inadmissible pour la plupart, les abîmes les plus secrets à l’intérieur de l’homme ; mais selon lui, “à quelque point qu’en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire”. Lors du fameux procès Pauvert (nommé “L’Affaire Sade”, 1956), G. Bataille défendra l’oeuvre en disant que sa lecture est recommandable, et même nécessaire, pour l’étude profonde du coeur de l’homme.
      Dix ans plus tard, H. Arendt parlera de “la banalité du mal”, et Eichmann n’était pas un monstre, loin de là, plutôt un “pauvre type”, pas très rusé, mais obéissant, respectueux des ordres – et finalement cette terrible, “impensable banalité du mal” tient justement à cette “pure absence de pensée”.

      “Si c’est un homme” ?! bien sûr que Céline est un être humain ! L’inhumain est en l’homme, comme l’animalité et la mort ; et dans certaines conditions de terreur, chez certains êtres, ce mal, qui est en l’homme, resurgit violemment… si bien que l’horreur n’est pas propre à une certaine catégorie d’hommes. L’hybris dont l’homme est capable (et le siècle dernier l’a éloquemment illustré, à une échelle jusqu’alors inédite) a son origine dans une sauvagerie qui est en nous, “au coeur des ténèbres” de l’homme.
      Qu’on l’accepte ou non, rescapé de l’horreur la plus indicible, Robert Antelme aura dit comme personne cette terrible “unité de l’espèce humaine”. C’est ce même irregardable, impensable “humanisme déchiré” qu’énonce ainsi Georges Bataille :
      “Il est généralement dans le fait d’être homme un élément lourd, écœurant, qu’il est nécessaire de surmonter. Mais ce poids et cette répugnance n’ont jamais été aussi lourds que depuis Auschwitz. Comme vous et moi, les responsables d’Auschwitz avaient des narines, une bouche, une voix, une raison humaines, ils pouvaient s’unir, avoir des enfants : comme les Pyramides ou l’Acropole, Auschwitz est le fait, est le signe de l’homme. L’image de l’homme est inséparable, désormais, d’une chambre à gaz…”

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      1. Merci pour cette suite. Vous me réveillez le souvenir d’un ami belgo-italien et ajusteur qui, bien que engagé et tenace sur les principes de lutte de classes, jouissait de lire Céline, pour cette langue directe, irrespectueuse et humainement vraie. Sans cesser de condamner l’homme Céline. Sans doute mon ami pouvait accepter cette torture de l’âme tout en restant ferme et intolérant sur les dérives de certains autour de nous. “Il y a des limites et je n’accepte pas” disait-il souvent.

        1. je crois que j’aurais bien aimé rencontré votre ami…
          “Humainement vrai”, c’est cela… jusqu’à soutenir, voir l’irregardable…

            1. Oui, je n’avais pas repris l’accord (grammatical), mais c’est bien ce que je pensais et approuvais dans votre phrase précédente.

    3. « Je ne trouve plus le nom de tel homme politique autrichien qui fut récemment rattrapé a posteriori par un passé de fasciste. » Kurt Waldheim ?

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      1. Tout à fait! Il a réussi à être secrétaire général de l’Onu et président de son pays!
        Ce dernier d’ailleurs a réussi pendant quelque temps à se présenter comme une victime de l’Allemagne nazie, et à obtenir le retrait des troupes soviétiques d’occupation après 1945 contre une promesse de neutralité. En réalité, les Autrichiens ont dans leur grande majorité applaudi à l’Anschluss de 1938 qui les réunissait à l’Allemagne, et leur pays a fourni plus de SS par million d’habitants que l’Allemagne.
        Aujourd’hui, le score électoral de l’extrême-droite flirte régulièrement avec les 40% dans ce pays, et la naturalisation d’un étranger, qui est légalement formulé, y est en pratique quasi impossible.

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