Veille effondrement #66 – Le capitalisme se défendra, par Thom Billabong

Bonjour Paul, vous avez raison dans vos vidéos et vos écrits, le capitalisme se défendra toujours pour survivre. Il faut admettre que la survie est la meilleure preuve de l’efficacité d’un système, les autres n’étant généralement plus là pour témoigner…

Une illustration de cette constante est très visible en ce moment du côté des sociétés pétrolières qui n’hésitent pas, au moyen d’un dispositif juridique appelé ISDS, à extorquer des dommages et intérêts faramineux aux Etats qui refusent d’honorer leurs précédents engagements auprès des intéressées, ces refus ayant pour conséquence de limiter les revenus attendus du pétrole, charbon, gaz, etc.

Un récent article du Guardian, traduit ici sur le site Les Crises, explique comment l’ISDS permettait de réduire les risques des investisseurs face aux instabilités politiques des Etats dans les années 50. Il explique aussi comment les pays signataires du Traité de la Charte de l’Energie (TCE) se retrouvent désormais attaqués par les compagnies pétrolières qui se servent de ce même ISDS pour protéger leurs actifs, cette fois face à une vague imminente de législations sur le climat.

Nous y sommes donc, c’est de protection des actifs dont il s’agit. Somme toute, c’est assez légitime d’un point de vue économique et financier. La menace vitale de dépréciation des actifs est là, les opérateurs le sentent et se débattent en mordant via l’ISDS pour l’éviter. Les banques, de leur côté, sont totalement solidaires de cette situation : leurs bilans sont remplis d’actifs fossiles (chiffre à retrouver) qui, s’ils étaient dépréciés du jour au lendemain par décision politique de décarbonation, seraient emportées dans une crise financière sans précédent. Normal, 100 ans d’économie mondiale dopée aux énergies fossiles, ça ne s’efface pas d’un trait de plume. Pourtant, elles sentent bien que le vent tourne, que les assureurs se désengagent (ou refusent de s’engager) face aux risques climatiques avérés, que les fonds majeurs comme BlackRock entament le même virage. En face, ces banques voient bien qu’elles ont tout intérêt à financer les méga-projets écologiques et reconstructions durables mais ne peuvent assumer en même temps sans contrepartie la disparition pure et simple des actifs fossiles de leurs bilans. Les alertes des rapports du GIEC sont finalement pris en compte, c’est plutôt une bonne nouvelle.

Le problème est donc posé en termes contradictoires : Si ces actifs fossiles se déprécient très vite, trop vite, par décisions politiques hâtives ou soubresauts financiers incontrôlés, c’est la méga-crise financière mondiale, avec de possibles conflits armés à la clé générés par les pays concernés par la chaîne de valeur des énergies fossiles ? C’est à dire presque tout le monde. De l’autre côté, si les virages écologiques et environnementaux, dont l’abandon des énergies fossiles pour réduire ce fichu CO2, ne sont pas pris très rapidement, c’est également une crise majeure qui nous attend, aux conséquences tout aussi funestes, un monde invivable pour l’humanité en prime.

Dans les règles du système capitaliste actuel, avec ses normes comptables actuelles, il n’y a pas de bonne solution. Dans les deux cas, ça va secouer et provoquer des crises majeures. Peut-on minimiser les conséquences qui s’annoncent désastreuses de la situation actuelle ? Oui, en partie, et tenter d’en sortir par le haut.

Cette analyse est soutenue par Gaël GIRAUD qui propose des solutions pour sortir de cette double contrainte paradoxale *.

…/… à suivre

* Chiffres disponibles dans le résumé exécutif en libre accès du rapport de l’Institut Rousseau – ACTIFS FOSSILES, LES NOUVEAUX SUBPRIMES ? par Gaël Giraud et Christian Nicol, publié le 10 juin 2021.

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13 réflexions sur « Veille effondrement #66 – Le capitalisme se défendra, par Thom Billabong »

  1. https://www.arte.tv/fr/videos/073938-000-A/l-homme-a-mange-la-terre/
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    L’homme a mangé la Terre
    De la révolution industrielle à aujourd’hui, un décryptage minutieux de la course au développement qui a marqué le point de départ de l’ère de l’anthropocène (ou l’ère de l’Homme) et de la déterioration continue de la planète.
    Quelque 1 400 milliards de tonnes de CO2 sont aujourd’hui prisonnières de la basse atmosphère. Réchauffement climatique, déforestation, inondations, épuisement des ressources, pollutions, déchets radioactifs… : en deux siècles, la course au progrès et à la croissance a durablement altéré la planète, la crise environnementale se doublant d’une rupture géologique, avec l’avènement de l’ère anthropocène. Portée par l’exploitation des énergies fossiles – du charbon de la révolution industrielle en Angleterre au tout-pétrole de la domination économique des États-Unis –, l’industrialisation et ses corollaires, taylorisme et colonialisme, entraînent une exponentielle production de masse. Un processus qu’accélère la Première Guerre mondiale, les firmes chimiques mobilisées pour tuer l’ennemi se reconvertissant dans la destruction du vivant avec les herbicides, insecticides et fertilisants de l’agriculture intensive. Alors que l’urbanisation s’étend, la voiture, qui sonne le glas du tramway, se généralise, et l’Amérique s’inspire du modèle autoroutier nazi. La Seconde Guerre mondiale engendre une nouvelle organisation du travail, laquelle devient la norme, et annonce l’ère nucléaire de la guerre froide. Dans sa démesure, l’homme rêve déjà d’usages civils de l’atome (y compris pour l’abattement de montagnes et la dissolution des calottes glaciaires !). Le plastique et le béton deviennent les piliers de la consommation de masse, dévoreuse de matières premières et antidote à la contestation sociale, jusqu’à la révolution numérique.

    Liaisons dangereuses
    En balayant, avec de formidables archives issues du monde entier, deux siècles de progrès jusqu’à l’ère du big data, le film remonte aux sources de la crise écologique, en interrogeant avec précision les enjeux scientifiques, économiques et politiques qui y ont conduit. Fourmillant d’informations, il éclaire l’histoire de cette marche folle, et les liaisons dangereuses entre industries militaire et civile. Entre capitalisme et mondialisation imposés par les grandes puissances, un décryptage passionnant du basculement dans l’anthropocène, funeste asservissement de la nature par l’homme.

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  2. Billet très pertinent. Une seule observation de forme : le capitalisme, c’est un système, qui n’a ni état d’âme, ni volonté. Quand on dit « le capitalisme se défendra », on veut dire, je pense, que les capitalistes se défendront. La nuance a une importance politique…

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    1. C’est parfaitement exact. C’est l’ensemble des capitalistes qui forment le capitalisme. Ils sont désormais nombreux à sentir le vent de l’évaporation des actifs si chèrement accumulés et sources de profits. D’autant que le vent forcit pas mal ces temps-ci. C’est donc d’une sorte de pierre de rosette dont ils ont besoin : comment transcrire leurs actifs dans un autre référentiel pour ne pas « trop » perdre en passant de l’un à l’autre. Une décote est acceptable, comme pour les taux négatifs en ce moment, mais pas trop importante. Au bilan, il y a Actif et Passif, et il faut équilibrer en prenant sa paume la plus petite possible au passage . Ou mourir. Ce dont ils n’ont pas du tout envie.

    2. Piketty , ce soir ( « CàVous ») , précise :  »  »  » Capitalisme financier héréditaire  »  » « 

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  3. Vivement un bon choc pétrolier, donc, avec écroulement financier. Il me semble que le système Cap ou Fin a besoin de confiance pour subsister, faire des affaires, croître.
    Je disais hier sous la vidéo de Paul que l’opinion ne basculera que suite à un choc qui laissera les gens au pouvoir pantois. Ce qui n’empêche pas que la partie voulant « un autre monde » se prépare dès maintenant à cette chute du pouvoir.
    Ma question est donc : à quelles conditions le capitalisme tombe par terre écroulé ?

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    1. « Les capitalistes se défendront ». Cela me rappelle cette blague vers 1968 du syndicaliste négociateur qui demande à la masse des travailleurs : Camarades, quelles sont nos revendications ? » et la foule répond d’une seule voix l « on veut la révolution ! » Et lui de rétorquer : « Mais vous êtes fous ! Les patrons n’accepteront jamais ! » (dessin de Wolinski, je crois).

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    2. Jamais. Il évolue, s’adapte, devient autoritaire ou coulant, selon la pression populaire et l’opposition politique, et se transforme de l’intérieur. Normes comptables à la clé. La
      Chambre de commerce US à d’ailleurs commencé à nuancer sa position dure historique au sujet des actionnaires et des tierces parties. Si une issue louable et durable est perçue, les capitalistes l’adopteront sans état d’âme. La peur de tout perdre est trop forte.

  4. Pour aller chercher un peu de certitude, les capitalistes auront sans doute très envie de miser sur l’énergie électrique et ses dépendances :
    nucléaire, batteries, « grid », etc.
    Au motif que fiche en l’air les bouts du congo ou de bolivie ou du chili riche en coltan, lithium et cuivre (respectivement), c’est secondaire
    si on est crédible en termes « d’actifs climat ».
    L’autre pan indispensable, c’est l’agriculture (voir la Chine) et là on a peut-être des leviers « à deux pas de chez nous » et chez nos bouchers-charcutiers aussi.
    Pour les autres choses énergétiquement incorrectes (transports, chauffage, béton/ciment) il restera une part d’hydrogène/biométhane pour donner un peu le change.

    Mais sans compréhension industrielle et systémique des couplages de ces grandes masses et finances autours (à la Gael Giraud par exemple), ça pourrait cafouiller hénormément…

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    1. Yep, Timiota, l’agriculture est aussi importante que l’a partie transport dans les émissions de GES, et c’est un gros angle mort, la voiture électrique est l’arbre (ou plutôt le bonsaï, car véhicule électrique-serait plus juste) qui cache la forêt des mesures à adopter, dont un gros tiers sur le modèle agricole.
      Pour la Chine, je ne savais pas qu’elle était active sur un changement agricole profond si c’est le cas tant mieux, et le reste du monde fera pareil…

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  5. Bien sûr le capitalisme survivra. Déjà au milieu du XIXième siécle un grand journaliste et poéte observait que « l’argent est le nouveau dieu ». Le problème n’est pas le capitalisme, c’est l’usage que l’en fait. L’argent peut faire des merveilles et tout son contraire. Et c’est là où mon « pessimisme culturel » m’empêche à prophétiser un meilleur monde, ce sera plutôt le contraire.

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  6. @Tom,
    Bien sur que le capitalisme se défendra, mais « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ! « … Hem.

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  7. on remplace capitalisme par les gens qui font ou contrôle le capitalisme, est-ce que tout ne tombe pas à l’eau.
    J’ai pas le temps d’y réfléchir, je m’excuse, mais des premiere implications semblaient donner cette possibilité.

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