Trends-Tendances – COP26 : Comment Aristote nous joue des tours, le 25 novembre 2021

COP26 : Comment Aristote nous joue des tours

Dans l’une de ses chroniques du Guardian, George Monbiot résumait ainsi la récente COP26 :

« De puissants gouvernements tentèrent de définir un compromis entre nos perspectives de survie et les intérêts du secteur de l’énergie d’origine fossile ».

Réaliser un compromis entre les positions de deux parties est l’approche consensuelle dans un « jeu à somme nulle » : où les intérêts des deux joueurs sont opposés, ce que je gagne tu perds, ce que je perds, tu gagnes. Le compromis s’obtient en réunissant les parties adverses autour d’une table et en atteignant par la négociation une position qui soit acceptable par les deux, même s’il ne s’agit pour aucune d’elles de la solution idéale. 

Un ancien ayant encore connu la pêche à la sardine à la voile dans les années 1920 m’expliquait comment se fixait le prix à la conserverie : « On voyait le prix affiché pour un ‘mille’ (1.000 sardines) et on se mettait à gueuler. Le conserveur faisait entrer une délégation, et on disait : ‘À ce prix-là, c’est bien simple : on ne peut pas faire bouffer notre famille. On ne sort pas !’. Le conserveur disait : ‘Combien vous voulez ?’ On disait le prix et il criait : ‘À ce prix là, c’est bien simple, je peux pas : je ferme l’usine !’. Tout le monde se calmait et on finissait par tomber d’accord sur un prix ».

Chacun ayant lâché un peu de lest, le prix de la sardine se fixait sur une position « moyenne » entre les deux points de vue. Un « juste milieu » comme dit Aristote dans l’Éthique à Nicomaque, modulé par le rapport de force qui s’établit entre acheteur et vendeur parce qu’il y a, soit moins de sardines que ce que l’« usine » peut absorber, soit au contraire qu’il y en ait trop.

Et c’est donc ce qui s’est passé à la récente COP26 à Glasgow : un « juste milieu » entre les positions des environnementalistes et des milieux d’affaire. 

Tout le monde devrait être content, n’est-ce pas ? 

Sauf que l’enjeu de la COP26 n’était pas un « jeu à somme nulle », où il s’agissait seulement que les environnementalistes et les firmes mettent chacun « un peu d’eau dans leur vin ». 

Pourquoi le « juste milieu » d’Aristote fait-il ici faillite ?

En raison de ce que les biologistes appellent la « capacité de charge pour une espèce » : ce que notre planète peut tolérer en termes de dommages qu’elle lui fait subir, avant qu’ayant épuisé son environnement, elle ne s’éteigne. 

Des chiffres comme la quantité de C02 dans l’atmosphère, signifiant une augmentation de la température de tant de degrés, et une montée du niveau des océans de tant de centimètres, et se matérialisant en autant de centaines de millions de migrants à relocaliser, déterminent des seuils qui constituent un donné de nature physique et ne sont donc pas négociables. Ils sont indépendants de la bonne volonté que manifeste X ou Y : au-delà d’un certain chiffre, ils impliquent l’extinction de l’espèce, un point c’est tout. 

On nous dit : « Un nombre impressionnant de nations se sont engagées à ce que leur niveau d’émission de gaz de serre se fixe à tel niveau en 2050, permettant que l’augmentation de la température du globe sur un siècle ne dépasse pas 1,5° ».

Pourquoi 1,5° ? Parce que, je cite le rapport : « le dépassement des 1,5°C aurait des conséquences irréversibles pour la planète ».  

Qu’est-ce que cela signifie ? Que si toutes les nations ne s’engagent pas ou, qu’une fois engagées, elles ne respectent pas véritablement leur engagement, l’augmentation de la température dépassera 1,5°, dès 2050. Or 1,5°, c’est déjà l’intolérable. Et « un nombre impressionnant de nations », c’est loin d’être toutes. Restera-t-il quelqu’un en 2100 pour encore être impressionné par le « nombre impressionnant » atteint à la COP26 ? Je ne suis pas prêt à le parier.

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17 réflexions sur « Trends-Tendances – COP26 : Comment Aristote nous joue des tours, le 25 novembre 2021 »

  1. Je suis un peu perdu dans ces histoires de valeur et de prix.

    Que le prix des sardines s’établisse à l’issue d’un rapport de force entre le conserveur et le pêcheur, cela ne fait pas de doute. Mais je m’interroge sur la valeur qu’on attache aux choses, qui a l’air de dépendre du prix .

    Je me souviens étant petit qu’on attachait une grande valeur à un vélo, car un vélo coûtait cher. Aujourd’hui il suffit de visiter une déchetterie, pour voir qu’on jette à longueur de journées des vélos tout neufs…

    Il n’y a donc pas que le rapport de force dans le prix (la valeur) qu’on donne aux choses. Peut être faut-il considérer que ce prix d’échange, issu d’un rapport de force est un prix « montant » : ce serait celui qui s’établit à la hausse ou à la baisse AVANT l’échange.

    Mais le prix dont on paie les choses possède aussi une dimension « descendante » APRES l’échange. Car le vélo des années 70 rend exactement le même service que celui qu’on peut acheter en 2021, et pourtant on ne peut pas contester que sa valeur lui était supérieure puisqu’on le jetait moins facilement !

    => Le faible prix payé en 2021 a donc « dévalué » l’objet vélo (?)

    1. J’ai surtout l’impression qu’on vole plus de vélos qu’on n’en jette , au point que les constructeurs redoublent d’ingéniosité sur les systèmes plus ou moins antivol . Ce qui surenchérit le prix du vélo qui n’est déjà pas aussi bon marché que vous l’avancez . On trouve aussi de plus en plus d’entreprises pour réparer les vélos ou les entretenir , ou d’échangeries où l’on apprend à le faire . Je ne vois pas jeter beaucoup de vélos autour de moi , sauf peut être la vieille bécane de la grand mère aussi lourde qu’une locomotive ( la bécane) ou le jouet du petit dernier qui est de la camelote ( le jouet ) .

      Les postulats , je jette parce que ça ne vaut rien , ou c’est jeté donc ça ne vaut rien , me paraissent hasardeux , surtout le second .

      Mais je suis pour le recyclage des cycles .

      1. Le prix de mon beau vélo de course offert pour l’âge de mes 11 ans était je me souviens de 650 francs, soit 100 euros. Cela fait plus de 45 ans…je ne dois pas me tromper beaucoup si je dis qu’on peut acheter un vélo identique pour la même somme aujourd’hui : soit une division du prix par 10, compte tenu de l’inflation.

        Et je maintiens qu’on les jette 10 fois plus facilement qu’autrefois, même si comme vous dites, il existe des associations qui les recyclent.

        1. 650 francs de 1975 ça doit faire à peu près 470 euros d’aujourd’hui .

          C’est déjà un beau vélo . La caractéristique des vélos aujourd’hui , c’est que , dans le même type de modèle , la fourchette de prix va de 1 à 7 ou 10 .

      2. Et tous les gens qui se disent écologistes feraient bien de s’intéresser à ce genre de phénomènes, s’il doit un jour être question de diminuer nos consommations d’énergie.

  2. Le marchandage était entre « continuer de s’en mettre plein les fouilles un peu plus longtemps et crever tous très vite ensuite » ou « s’en mettre un peu moins longtemps plein dans les fouilles et crever tous un peu plus tard » : Aristote ne fait pas faillite si l’on définit correctement les parties en présence !

    La biosphère n’était en fait pas invitée à participer aux négociations. Les scientifiques supposés la représenter ont vite compris qu’ils n’avaient pas voix au chapitre et n’ont, lâchement (ou sagement pour leur carrière, leur santé etc) pas insisté.

    Je pense qu’un individu seul dans son coin qui commencerait à gêner sérieusement les intérêts des rois des énergies fossiles aurait vite de gros problèmes personnels : un bon critère pour savoir qui se mouille vraiment.

  3. Dans le cas de la COP 26 , le compromis était peut être à trouver entre  » perspectives de survie et intérêts du secteur de l’énergie fossile  » , mais ça se compliquait encore de la nécessité de compromis entre 196 états + l’Europe .

    On se prend à rêver qu’une entité mondiale unique saurait mieux tordre le bras des intérêts pétro-capitalistes , et on comprend mieux pourquoi les deux grands ont fait bande à part .

    Mais ça laisse entière la seule unique nécessité : la survie , sur une planète qui se détruit et sera de plus en plus hostile à la vie .

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  4.  » il s’agissait seulement que les environnementalistes et les firmes mettent chacun « un peu d’eau dans leur vin « .

    1/ En réalité se sont opposés défenseurs du vivant et mercantis comme on le disait du temps de mes grands-parents.
    Pas au même niveau, n’est-ce pas ?

    2/ En français le mot environnementaliste paraît un peu faible. Sans doute le fait de la traduction.

  5. « De puissants gouvernements tentèrent de définir un compromis entre nos perspectives de survie et les intérêts du secteur de l’énergie d’origine fossile ».

    Entre sardiniers et conserveur, le compromis sur le prix permet à chacun de vivre au mieux.

    Pour la COP XX , le compromis est entre nos vies futures et le futur du secteur de l’énergie d’origine fossile. Avec ce rectificatif: si le secteur hydrocarboné vit bien, nos vies futures sont menacées. Et si ce secteur crève alors nos vies cessent d’être menacées dans le futur.

    Présenté ainsi le compromis COP XX n’a aucun sens. Pourquoi la survie du secteur hydrocarboné est-elle incluse dans l’équation? Ils sont de trop.
    Ce n’est pas nouveau, chaque fois que l’industrie refuse de fournir les efforts nécessaires à sa pérennité, le pauvre clampin et sa progéniture le payent plein pot.

  6. Et le compromis était aux mains de qui ? « Un « juste milieu » entre les positions des environnementalistes et des milieux d’affaire » dit le billet. Il me semble comme vous (Juanessy ci desssus) que le compromis était entre des Etats, qui tenaient compte de leurs industries et de leurs emplois. Les organismes environnementalistes exercent aussi un lobby sur les négociateurs, mais ils n’ont aucune légitimité (représentative) et aucun intérêt à faire valoir. ET ils font souvent valoir des expertises supplémentaires aux expertises mandatées (telle le rapport du GIEC) ; par exemple cette étude qui montrait que la classe supérieure produisait la quasi totalité du CO2 à économiser par personne.
    L’espoir d’une entité mondiale n’est peut-être pas le bon moyen. Car il faut une volonté des Etats forts de s’en sortir. Je viens de lire un gros document sur les négociations internationales pour restaurer l’économie et les finances après la 2e guerre. Elles débutèrent dès 1941 et peu à peu les USA purent forcer la main aux anglais, et ils en profitèrent. Mais ils surent accepter un compromis sauvegardant les intérêts de nombreux pays européens. Et la Belgique eut un rôle important pour sensibiliser les acteurs et surtout les deux grands, aboutir à des accords entre tous (l’URSS s’était désistée), en commençant tôt avec les Hollandais, en montrant l’exemple, en ayant des idées claires sur ce qu’il ne faut pas faire (expériences de 1918 et de 1933). Au point que plusieurs représentants belges (Gutt et Theunis) présidèrent des groupes de travail à Bretton Woods et que son ministre des finances devint le patron du FMI, entité internationale qui venait après les accords pour les contrôler en principe (notamment éviter les dévaluations compétitives entre nations). (JE vais en reparler sous la vidéo sur la dette)
    J’ai déjà dit ici comment les USA ont imposé le marché du CO2, qui s’est révélé un fiasco. Leur négociateur avait dit : c’était déjà difficile entre états, on se serait bien passé de la présence des ONG qui n’apportent pas grand chose. A Glasgow, les Etats sont donc directement responsables des faibles accords, et aussi d’une incapacité à contrôler la mise en pratique coercitive ! Mais, comme l’explique l’article, c’est que les intérêts de l’environnement humain acceptable ne sont portés par une force qui peut s’opposer aux autres forces, ils ne sont pas négociables et ne forment pas encore une force d’acteur. Ne rêvons pas trop d’une approche rationnelle. Dans quelques canicules, sécheresses, incendies et inondations, un acteur musclé surgira-t-il ?

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  7. Bonsoir Paul,

    Pour le coup, j’aurais plutôt pensé à un biais à somme nulle conduisant à l’échec de Glasgow que l’on connait, plutôt qu’un jeu à somme nulle, s’agissant notamment ici, et ceci dès le départ de la COP26, d’une interdépendance négative stricte (ce qui est quasiment impossible à rencontrer en temps normal, mais certainement pas dans le cas de l’emballement climatique en cours et de l’effondrement de la biodiversité, qui opposent donc le camp A/ la science dont ses climatologues et ses biologistes, au camp B/ les climatosceptiques dont leurs lobbies pétroliers et financiers), la balance devant forcément pencher pour l’un ou l’autre des deux camps au terme de la discussion…

    Or ici, ce sont une énième fois les lobbies pétroliers et financiers qui s’en sortent le mieux…

    Les scientifiques nous ont donc surtout démontré (enfin tous ceux qui les représentaient à Glasgow – honte à eux) leur énorme lacune en matière de psychologie de la négociation…

    En même temps c’est bien normal, puisque par nature, les scientifiques ne sont en aucun cas des commerciaux…

    Autrement dit, le joyeux camp B/ a bien vendu sa sale marchandise au piteux camp A/… Et « blablabla »…

    Peut-être un prochain sujet de réflexion pour Paul et Stéphanie ?

    Comment les scientifiques doivent-ils s’y prendre pour négocier face aux lobbies ? Sachant que la réponse à cette question sera de toute façon beaucoup trop tardive ! Ils auraient dû se la poser bien avant la COP21, et ceci afin d’éviter à tout prix un accord de Paris rédigé au conditionnel par des avocats !

    Amitiés,

    Philippe

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    1. Une COP n’est pas un espace de négociation pour des scientifiques . Un scientifique n’a rien à négocier , il ne peut que dire les faits .Une COP n’est pas un GIEC .

      Négocier , c’est la place des politiques . Le poids qu’ils donnent aux scientifiques , aux lobbys , à leurs opinions publiques …c’est leur affaire et leur fonction .

      S’ils déconnent , ce n’est pas aux scientifiques de le juger , c’est aux peuples représentés aidés par les informations des scientifiques ( et elles sont claires pour qui veut bien en prendre connaissance depuis pas mal de temps ) de le faire . Juger les décisions ou non-décisions prises par nos représentants , c’est notre affaire et celle de personne d’autre .

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      1. Certes Juannessy, mais ce discours là, cela fait 30 ans qu’on l’entend, et que rien ne change, c’est donc bien qu’il y a un problème dès lors que les scientifiques sont représentés…

        Et parce que persister dans cette voie nous conduit déjà dans le mur depuis 30 ans, eh ! bien cela nous conduira forcément dans le mur pour les 5 prochaines années…

        A moins que ce discours révolu cesse enfin, car aux toutes dernières nouvelles, il semble de plus en plus évident que politiques et pervers narcissiques aillent de paire…

        N’est-il pas ?!

        Bonne nuit.

        Philippe

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        1. Si les scientifiques sont représentés dans une COP , c’est pour rappelés à ceux qui auraient mal lu , ce qu’ils ont mis à disposition pour la COP ou pour donner des estimations de la portée des débuts de solutions avancées . J’imagine qu’il en est de même pour les lobbys ( industriels ou associatifs ) . Sont responsables ceux qui signent ou pas les accords plus ou moins engageants .

          On peut regretter que les scientifiques ne soient pas écoutés au niveau où ce devrait être , mais dans le monde (démocratique ou pas ) le pouvoir est délégué à des représentants responsables devant leurs peuples . On peut aussi trouver que « ça n’est pas idéal » , mais je ne suis pas prêt à confier le pouvoir aux scientifiques , ou aux artistes , ou aux religieux , ou aux hommes , ou aux femmes , ou à une ploutocratie , ou à une oligarchie , ou à des systémiciens , ou à des médecins , ou à des psychiatres , ou à des hypnotiseurs , ou à telle ou telle catégorie de telle ou telle qualité ….simplement en fonction de cette qualité prêtée .

          Ce qui n’empêche pas tous ces sachants de se présenter au choix démocratique , et d’y être éventuellement choisi …. dans la limite d’un temps imparti .

          Comme les problèmes à résoudre sont planétaires , l’enjeu est de trouver la bonne forme de pouvoir mondial qui permettra le choix de solutions au niveau et leur mise en application .

          Tous les lieux de concertation internationale sont actuellement bons à prendre , et les COP devenues annuelles ne sont pas les moins pertinentes , remarque faite que simultanément les deux grands se disputent la première place pour imposer leur forme de Pax.

          Encore beaucoup de variants de Pax : américana , sinica , europa , de  » l’ est » , de « l’ouest » , du « Sud », « dirigiste » , « régulée » , « libérale » …

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  8. C’est tellement plus simple de s’engager pour une température que pour les mesures nécessaires pour ne pas la dépasser. C’est la version revisitée de l’expression « Casser le thermomètre pour faire tomber la fièvre ».
    Dans le rôle des dealers, il y avait les lobbys du CO2 et du coté des camés, les industriels représentés par les Etats et dans le rôle de vendeurs de méthadone, il y avait les écolos.

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