RUPTURE SOUS CONTRÔLE DANS LA FINANCE ? Première partie, par François Leclerc

L’Association française pour l’intelligence Artificielle (AFIA), qui regroupe les chercheurs du domaine, organisait vendredi 7 octobre à Télécom ParisTech une journée consacrée à « L’IMPACT SOCIAL DE L’I.A. » avec le soutien de la Fondation télécom.

François Leclerc, qui a contribué à son organisation, y est intervenu sur le thème RUPTURE SOUS CONTRÔLE DANS LA FINANCE ?

Billet invité.

Sans le clamer sur les toits, d’autres industries ne s’en privant pas, le monde financier est engagé dans une véritable mutation ! Sur les places boursières, elle a en réalité déjà commencée avec le trading algorithmique, appelé aussi à haute fréquence. En l’espace d’une dizaine d’années, celui-ci a pris ses aises sur les marchés d’actions en dévoyant la mission des Bourses qui consistait à l’origine à financer l’économie. Que l’on en juge, le temps moyen de détention d’une action aux États-Unis était en juillet 2011 estimé à 22 secondes !

À l’inverse du trading algorithmique, le Bitcoin, cette crypto-monnaie qui fonctionne en peer to peer (de pair à pair), a beaucoup fait parler de lui. Dès que l’on touche à la monnaie, les esprits s’échauffent ! Sans autorité centrale ni administrateur unique, elle n’est l’incarnation ni de l’autorité d’un État, ni de celle d’une banque ou d’une entreprise. Le Bitcoin a comme on sait été l’application phare de la Blockchain. En 2016, sa capitalisation avoisinait les 10 milliards d’euros, mais il est plus utilisé à des fins spéculatives que pour des transactions commerciales.

Le Bitcoin a toutefois montré que rien n’est immuable dans le monde financier. La grande mutation qui s’y entame prend logiquement appui sur la technologie Blockchain, ce socle potentiel d’une économie du partage, dont d’innombrables applications sont en projet ou en développement pour la finance. En raison de ses implications potentielles, cette mutation est comparée par ses acteurs à ce qu’Internet a été pour le monde de l’information et du divertissement.

Animée par le besoin impérieux de réduire ses coûts pour combattre une importante baisse de ses rendements, l’industrie financière a découvert son Graal. C’est la technologie Blockchain, qui fonctionne sans organe central de contrôle et supprime la nécessité d’un tiers de confiance, comme une chaîne de stockage et de transmission transparente et sécurisée. Dans de très nombreux domaines d’activité, elle est présentée comme un instrument de rupture par excellence. Dès qu’il s’agit de contrôler les identités, de certifier, de traçabilité notamment agro-alimentaire, de transactions immobilières, ou de protection de la propriété intellectuelle.

Dans la finance, le mot-clé est désintermédiation – la suppression des intermédiaires – et l’objectif poursuivi est d’opérer un très important dégraissage afin de réduire les coûts. Les estimations varient, les chiffres valsent, mais ce ne va pas être de la petite monnaie car cela s’exprime en dizaines, voire en centaines de milliards de dollars annuels selon les estimations. Une réflexion générale est engagée, chacun étant dans son rôle. L’Autorité bancaire européenne (EBA) s’intéresse à l’émergence de nouveaux risques, l’ESMA, en charge des produits dérivés, va prochainement publier un papier à ce sujet. Le Financial Stability Board (FSB) a lancé une étude centrée sur les risques proprement systémiques. L’un des principaux régulateurs américains, en charge des marchés boursiers, la S.E.C., évalue le potentiel de l’arrivée de la Blockchain dans son domaine.

Toutes les activités bancaires sont au premier chef concernées : le trading, l’analyse financière, l’évaluation du risque, l’octroi de crédit et la gestion de portefeuille. Le back office et le front office vont être atteints et les chambres de compensation (le clearing) sont particulièrement visées. Les transferts d’argent de toute nature sont concernés, entre banques, entreprises ou particuliers, et le fonctionnement des grands marchés, le marché monétaire et celui du repo sont aussi visés, ainsi que le gigantesque Forex, le marché des devises (plus de 5.000 milliards de dollars de transactions quotidiennes). Pour ce dernier, un système utilisant la technologie Blockchain est en cours de test à échelle réduite par huit grandes banques et institutions financières.

La réflexion généralisée au sein du monde financier, un foisonnement de projets est apparu, non sans confusion ni concurrence. Tenant le haut du pavé, une pléiade de banques et d’institutions financières travaillent déjà au sein du consortium « R3 ». Ses membres visent à créer un système de référence adapté aux besoins spécifiques des marchés financiers, ce qui les a conduits à prendre leurs distances avec la Blockchain d’origine : « celle-ci n’a pas été conçue pour répondre à tous nos besoins », font-ils valoir, car « il nous faut empêcher un partage inapproprié des transactions par tous les participants ». On croit comprendre que le plus important regroupement de forces du moment n’a pas vocation à changer son monde. Il est au contraire critiqué comme étant destiné à protéger Wall Street d’une mutation réservée aux autres.

Afin de faire du sur mesure, les transgressions ont commencé, le conseil en informatique Accenture introduisant la possibilité de modifier une information sur une Blockchain, afin de corriger une erreur ou une fraude. Une hérésie aux yeux de ceux qui défendent l’immuabilité et l’intégrité des informations qui y sont inscrites, qui est à la base de la confiance. Autre déviance, le projet Corda du consortium « R3 » permettra de contrôler de son côté l’accès à la base d’information et l’identité de ses utilisateurs.

D’autres projets sont en développement, auxquels contribuent des adhérents multi-cartes du consortium « R3 », qui ne misent pas sur un seul cheval car la course aux standards n’en est qu’à son commencement. IBM s’appuie ainsi sur le projet open-source Hyperledger, chapeauté par la fondation Linux, où se retrouvent notamment Intel, Accenture, la Bourse allemande, le stock exchange de Londres, J.P. Morgan et Wells Fargo.

De nouveaux venus, les FinTech, sont très vite apparus, lançant sans attendre de nouveaux services dans tous les domaines : le transfert des flux financiers, le financement participatif (crowdfunding), les activités de crédit, la simplification des services bancaires, le conseil en placement (les « robo-advisors ») et enfin le marketing prédictif. Aux États-Unis, leurs services ont déjà grignoté des parts de marché significatives. Le créneau du crédit sur les plateformes électroniques devrait ainsi représenter plus de 8% des crédits à la consommation aux États-Unis, et 16% des prêts accordés aux PME dans cinq ans, d’après Morgan Stanley. Des plateformes électroniques de prêt entre particuliers sortent aussi de terre. Tous les types de prêts y sont possibles : crédits à la consommation, prêts immobiliers, financements de projets de PME, prêts étudiants… Dans le secteur des levées de fonds, outre les plateformes de financement participatif, les FinTech jouent aussi les entremetteurs entre les entreprises cherchant à se développer et les investisseurs.

Pour l’heure, les grandes banques multiplient les annonces de création d’incubateurs ou de prises de participation minoritaires dans les FinTech. Les deux secteurs ont dans l’immédiat besoin l’un de l’autre, les FinTech cherchent des capitaux et les banques l’« agilité technologique » qui leur fait défaut. Si les FinTech font preuve d’un grand dynamisme, elles ne représentent cependant pas la plus grande menace potentielle pour les banques. Conscientes de l’importance de celle que représente les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), qui sont en embuscade, les banques ont pris les devants en s’organisant en consortiums. Les GAFA disposent en effet de tous les prérequis pour aller chasser sur leur terrain : savoir-faire technologique, moyens financiers et très large audience. Privilégiant pour l’instant les alliances avec les banques, elles pourraient par exemple décider demain de développer l’utilisation des porte-monnaie électroniques, ce qui réduirait les banques de dépôt à un simple rôle de « teneur de compte ».

(À suivre… )

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