Ma naissance se perd dans la nuit des temps

Je crois que Socrate fut le premier à demander pourquoi on se préoccupe du temps qui suit la mort et pas de celui qui précède la naissance. (*) Une réponse possible est que, si l’on a des enfants, on voudrait pouvoir continuer à veiller sur eux et qu’en mourant on perd évidemment ce pouvoir. Je crois qu’il y a une autre explication bien que j’ignore si mon expérience là correspond à celle de tout un chacun. Ce qui me fait douter que mon sentiment soit partagé, c’est que j’entends dire par certains que la vie est courte. Est–ce là véritablement leur expérience vécue ? Ou est-ce dans leur bouche une manière d’exprimer autre chose, par exemple que la mort est une expérience atroce que l’on redoute.
Pour ma part, j’ai le sentiment que ma naissance se perd dans la nuit des temps. Quand j’essaie de comprendre ce que le mot « éternité » veut dire, il me vient à l’esprit le temps qui sépare ma naissance du moment présent. Je sais bien que cela ne représente que soixante années et que ce n’est rien par rapport à l’histoire connue des astres, voire même des hommes. Je sais aussi qu’Hitler est mort « il n’y a pas longtemps » : « il y a un peu plus d’un demi-siècle », etc. Il n’empêche que tout cela se perd pour moi dans les brouillards d’une époque à laquelle appartiennent tout aussi bien Moïse ou Akhénaton.
La réponse à la question de Socrate est alors la suivante : le temps devant soi se compte en jours, en semaines, en mois et au grand maximum, en années, alors que le temps derrière soi, une fois que l’on a rempli sa mémoire de multiples saisons sur de multiples continents, se confond bientôt avec l’éternité toute entière.

(*) Woody Allen pose la même question dans sa parodie du Criton : « Mon apologie ».

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Une réflexion sur « Ma naissance se perd dans la nuit des temps »

  1. Pour moi c’est l’inverse : le futur commence à ma naissance, il n’y a pas très longtemps, la vie est donc courte.

    Il se fait qu’entre neuf et treize ans j’ai lu deux à trois mètres linéaires des revues Fiction, Galaxy, etc. En résultat, je conserve en permanence le sentiment que mon style de petit bout de vie, ici, est relié à d’autres styles de petits bouts de vie situés à quelques milliards d’années lumières, ces styles de vie peuvent être très différents, (j’ai toutefois une préférence pour un style « amish libertaire» au quotidien et hyper-technologique, seulement en cas de nécessité). Le fait d’avoir vécu le débarquement d’Apollo en direct a fixé cet imaginaire : toutes les expéditions futures sont déjà commencées. Sans rire, mon seul regret sera de ne pas avoir vu débarquer une jolie fille de Cassiopée.

    Curieusement, votre question vient de me faire prendre conscience que cette appartenance à « des mondes au-delà de moi » va, encore maintenant, uniquement vers l’avant, ce qui n’est pas « logique ».

    À la même époque, je trouvais que Staline avait bien de la chance de toujours tenir de jolies filles blondes de mon âge dans les bras ; j’étais aussi persuadé que l’on construirait les villes nouvelles avec des machines taillant d’un coup cent blocs de marbre comme des morceaux de sucre, l’avenir était radieux et du passé, j’avais sans doute fait table rase… Le passé était de la cendre sur laquelle on ne pouvait pas revenir, l’avenir était vivant dans la mesure ou je pouvais l’inventer à foison, ce qui permet de supporter de vivre maintenant dans « l’Antichambre du Paradis » (A. Zinoviev). J’ai longtemps pensé que les athées étaient (comme les haricots hâtifs) des gens qui s’étaient dépêchés d’évoluer.

    Le mieux est encore de s’efforcer d’écrire « pour dans trois cents ans », disons la durée de vie du premier support, avant qu’une bonne âme vous retranscrive, pour un tour… Je présume que l’asymétrie évoquée plus haut vient de ce que je ne peux imaginer qu’au futur « comment je vivrai dans la mémoire de l’autre »… s’agit de trouver son Platon.

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