Vulnérabilité des démocraties

Dans un système représentatif multipartis, ou bien un seul parti obtient une majorité lors d’élections et dans ce cas une majorité des électeurs est automatiquement représentée au nouveau gouvernement, ou bien une coalition émerge de manière à constituer une majorité, et dans ce cas ce sont évidemment les partis les mieux disposés à s’entendre, c’est–à–dire ceux qui ont le plus d’affinités entre eux, qui se retrouveront au gouvernement. Les sociologues spécialistes de l’analyse des réseaux pourront prouver de manière formelle que dans un cas comme dans l’autre ce sont les partis les plus extrémistes qui se retrouveront exclus du gouvernement (ce qui n’élimine pas bien entendu la possibilité que dans quelques rares cas de figure un parti de droite ou de gauche aie davantage d’affinités avec un parti d’extrême–droite ou d’extrême–gauche qu’avec un parti situé plus au centre : c’est ainsi que le Parti Communiste français se retrouva au pouvoir dans le deuxième gouvernement Mauroy en 1981).

Vus d’Europe, les partis Démocrate et Républicain américains apparaissent souvent comme chou vert et vert chou. Il s’agit d’une illusion due au fait qu’il existe des enjeux locaux et des clivages selon le groupe ethnique ou l’affiliation religieuse que seule une connaissance approfondie du milieu permet de distinguer. Le système américain encourage de multiples façons les situations où seuls deux grands partis se retrouvent en présence, dont l’un représente l’éventail d’opinions qui vont du centre–droit à l’extrême–droite et l’autre, l’éventail d’opinions qui vont du centre–gauche à l’extrême–gauche. Pour gagner les élections, un parti doit donc nécessairement soit grignoter sur l’aile centriste de l’autre, soit parvenir à mieux mobiliser ses électeurs que l’adversaire.

L’élection présidentielle américaine de 2000 déboucha sur un match nul entre les candidats qui résultait d’un effort sans précédent de la droite fondamentaliste qui parvint à si bien organiser sa base au niveau local que chacun des électeurs susceptibles de voter pour le parti républicain eut l’occasion de se rendre aux urnes. Le match nul fut départagé en faveur de George W. Bush par une Cour Suprême conservatrice qui avait choisi son camp. Les élections présidentielles de 2004 permirent à Bush d’asseoir son pouvoir par un second mandat : face à lui, John Kerry représentait une candidature trop paradoxale pour motiver l’électorat Démocrate, celle d’un patricien à la fois héros de la guerre du Vietnam et ancien gauchiste anti–militariste. George H. W. Bush l’emporta cette fois de manière très nette grâce à la désaffection en sa faveur d’une partie du centre–gauche.

Voter pour un parti qui couvre les positions, soit progressiste, soit conservatrice, sur l’entièreté de leur éventail, de leurs variétés les plus modérées aux plus extrêmes, c’est bien sûr pour les électeurs, acheter un chat dans un sac. En 2000, ceux-ci imaginaient élire avec George W. Bush un doublet de son père George H. W. Bush, un président qui avait représenté le courant centriste du parti Républicain et avait eu la sagesse de s’entourer de conseillers appartenant à l’ensemble des tendances de son parti. Mais le fils ne ressemblait pas au père : ayant connu très tôt des problèmes de dépendance, il s’était converti aux croyances apocalyptiques des églises protestantes fondamentalistes qui attendent avec impatience le combat décisif que se livreront les forces du bien et du mal lors de leur affrontement ultime.

Au contraire de son père, George W. Bush s’entoura d’une équipe représentant un courant bien particulier au sein de son parti : les « néo–conservateurs » dont la politique étrangère était délibérément alignée sur celle de l’extrême–droite israélienne et dont la politique intérieure était anti–démocratique et subversive : leur intention était d’infléchir systématiquement les institutions du pays afin de rendre irréversible la prise de pouvoir par la tendance « néo–conservatrice » qu’ils représentaient. Les deux principales tactiques de cette stratégie consistaient, d’une part, à étendre l’autorité présidentielle dans une direction dictatoriale en retirant à l’administration des pouvoirs dont elle disposait traditionnellement et, d’autre part, à politiser celle–ci autant que possible en nommant des « néo–conservateurs » à tous les postes de confiance et en redéfinissant des postes jusqu’alors a–politiques comme étant réservés désormais aux seuls représentants du parti Républicain. Pour interdire une future alternance, un travail systématique de redécoupage des circonscriptions électorales fut imméditament entrepris, de manière à renforcer l’emprise du parti.

Le grain de sable qui enraya la belle mécanique fut la belligérance de l’ancien ambassadeur Joseph C. Wilson : c’est lui qui entreprit de miner les efforts de propagande qui avaient conduit à l’invasion de l’Irak. Quand, par mesure de représailles et dans un effort concerté, la Maison Blanche révéla à la presse l’appartenance à la CIA de son épouse Valerie Plame, il entreprit une campagne qui devait déboucher plusieurs années plus tard sur la chute de
« Scooter » Libby, principal conseiller du Vice–Président Cheney. Sans la détermination de Wilson, la stratégie subversive du quarteron que George W. Bush avait réuni autour de lui aurait très bien pu réussir.

De scandale en scandale, de démission en démission, l’équipe fut petit à petit décimée : Ashcroft, Wolfowitz que le monde entier, par le truchement du personnel de la Banque Mondiale, attendait au tournant, Rumsfeld, Richard N. Perle, Karen Hughes, la confidente du Président, « Scooter » Libby, déjà mentionné, ainsi que les deux artisans de la mise sous coupe réglée de l’administration : Karl Rove, le principal conseiller du Président Bush, qui démissionna il y a quinze jours et Alberto Gonzales, le ministre de la Justice homme des basses oeuvres, partisan de la torture et adversaire de la Convention « démodée » de Genève, qui devait démissionner mardi dernier. Le dernier carré de Bush en est réduit à la part congrue: il ne reste à ses côtés que le Vice–Président Dick Cheney. Coutumier des propos séditieux, celui–ci n’est cependant pas le « néo–conservateur » le moins redoutable.

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