Le parti Républicain déchiré par la lutte des classes

En matière de réglementation de l’avortement, les États–Unis constituent un cas très particulier puisque son statut n’est pas l’objet d’une loi mais résulte de la jurisprudence : la légalité de l’avortement résulte du précédent crée par le fameux cas « Roe vs. Wade » tranché par la Cour Suprême en 1973. L’opinion américaine se partage entre les partisans de l’avortement, dits « pro choice », (littéralement pro–choix) et ses adversaires dits « pro life » (pro–vie). Bien que « Roe vs. Wade » ait plus de trente ans, les adversaires de l’avortement espèrent toujours que la composition de la Cour Suprême – dont les membres sont nommés par le Président – permettra que la décision soit un jour reconsidérée et renversée.

En temps normal, la dichotomie Démocrate / Républicain coïncide largement avec l’alternative « pro choice » / « pro life », mais dans les élections qui se préparent pour 2008, la situation est un peu inhabituelle puisque les deux candidats qui se retrouveront probablement en face–à–face, Clinton et Giulani, sont tous deux partisans affirmés du « pro–choice ». Ceci n’est pas du tout du goût de l’aile la plus conservatrice du parti Républicain qui se retrouverait du coup sans candidat. C’est pourquoi, le week-end dernier, certains de ses représentants se réunirent pour envisager la création d’un troisième parti au cas où une majorité d’électeurs républicains inscrits portaient leur choix sur Giulani lors des primaires du parti qui se dérouleront début 2008. Une partie de la presse a réagi à cette nouvelle en parlant de rodomontades mais d’autres ont souligné que les conservateurs farouchement déterminés à refuser leur vote à Giulani au cas où celui–ci était désigné comme candidat officiel du parti Républicain, entendaient seulement être prêts « au cas où », quitte à faire imploser leur parti à cette occasion.

Mais les mauvaises nouvelles pour le parti du Président ne s’arrêtent pas là. Celui–ci, désespérant de laisser son nom dans l’histoire comme l’inventeur de la démocratie au Moyen–Orient avait conçu, comme une alternative, un grand projet de réforme de la politique américaine de l’immigration. Le projet a capoté en raison d’autres tensions à l’intérieur de son parti : celles entre la droite xénophobe et le milieu des affaires dont la prospérité repose de manière non négligeable sur la main d’oeuvre au rabais que constituent les 12 millions de travailleurs clandestins, principalement d’origine mexicaine. Le projet avait été rédigé dans une perspective essentiellement favorable au milieu des affaires, amnistiant par étapes une grande partie des clandestins et créant un volant de travailleurs immigrés temporaires pour les emplois où ils constituent déjà la part principale de la main d’oeuvre : restauration, abattoirs, agriculture et construction. La droite xénophobe s’indigna à l’idée d’une amnistie, même conçue comme elle l’était dans le projet comme un parcours du combattant, et fit capoter le projet. Réduit à son dernier carré (voir mon Vulnérabilité des démocraties), et entamant sa dernière ligne droite, le Président a décidé de donner des gages à la droite xénophobe et vient d’autoriser les déportations massives de travailleurs clandestins. Le moyen de cette politique : le contrôle du numéro matricule de la Sécurité Sociale pour l’ensemble des travailleurs, existait déjà depuis de nombreuses années mais avait lieu dans un climat laxiste caractérisé par l’absence de sanctions. On assiste alors du côté des patrons à une étonnante levée de boucliers, coordonnée par la très réactionnaire Chambre de Commerce, se retrouvant pour la première fois dans le camp opposé à George W. Bush et affirmant – probablement à raison – que le nombre de pépiniéristes, de cueilleurs de fraises et de couvreurs tombera à zéro du jour au lendemain si la politique d’expulsions devait être appliquée à l’échelle prônée par le Président.

La disparité inattendue entre les fonds récoltés par les candidats démocrates et républicains à la prochaine élection présidentielle : une avance de plus de 70 % pour les Démocrates, ainsi que la défection de Wall Street – une première historique – a convaincu le parti Républicain que la présidence en 2008 lui a d’ores et déjà échappé. La défaite anticipée avive les rancoeurs entre ceux qui s’en rejettent déjà mutuellement la responsabilité et révèle les lignes de fracture naturelles du parti Républicain qui séparent, d’une part, la droite religieuse fondamentaliste et les libéraux, et d’autre part. la droite xénophobe et le milieu des affaires, les deux axes coïncidant dans une très large mesure. Les premiers traitent les seconds de « snobs » qui les qualifient à leur tour de « ploucs », les disparités entre les deux groupes quant à la fortune étant en effet patentes. Le parti Républicain est aujourd’hui déchiré par la lutte des classes.

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