Quiet days in Santa Monica

Ce matin, Adriana travaillait mais j’ai eu envie d’une belle promenade, d’une parenthèse après avoir été à la bourre toute la semaine : le bouquin part à l’impression la semaine prochaine et l’entretien jeudi s’est bien passé. Je vous ai raconté ma dernière journée de travail (Grande tragédie et petit drame) mais c’était il y a six mois et l’économie n’est plus ce qu’elle était ma bonne Dame, et mes économies à moi, elles ont fondu. C’était bien agréable tant que ça durait, allez.

Nous habitons à 16 pâtés de maison de la plage, et d’y aller tout droit ça fait déjà un bon kilomètre et demi de marche à pied. Je connaissais le nom de « Santa Monica » avant de venir y habiter mais quand il a fallu choisir un quartier de Los Angeles en 2003, au moment où nous sommes descendus de San Francisco, je me suis souvenu du commentaire grinçant entendu la première fois que j’y étais venu : une référence désabusée à la « République Populaire de Santa Monica ». Dans le contexte du « chacun pour soi » d’une certaine Amérique, ce genre de qualificatif ne peut pas manquer de vous rassurer.

On me demande régulièrement : « Ça ne vous gène pas, cette bienveillance à l’égard des clochards, à Santa Monica ? », et je réponds invariablement : « Non, je trouve ça plutôt sympathique » bien que la plupart soient du genre misanthrope et un peu vociférant. Il y en a un qui dort juste derrière le coin. Dans la journée il est ici ou là à bougonner dans sa chaise roulante. Il dort devant le coiffeur, jusqu’à ce que celui–ci rouvre sa boutique le matin. Il se couche et dresse alors ses deux jambes de bois – qu’il a peintes en vert pomme – comme un rempart entre le trottoir et son corps allongé.

J’arrive à la plage et je vais marcher au bord de l’eau. Encore un peu frisquet : il faudra encore attendre une semaine ou deux avant de pouvoir se baigner. Hier un nageur s’est fait happer par un requin à Solana Beach, juste au Nord de San Diego, à deux heures de route d’ici. Ça arrive malheureusement de temps à autre. Je passe sous le fameux « Santa Monica Pier », l’estacade et son « Luna Park » – comme on disait à l’époque d’Yves Montand. Je suis le rivage du Pacifique sur trois ou quatre kilomètres, jusqu’à Venice Beach.

J’aime bien Venice Beach. Trois enclaves hippy–kitsch ont survécu en Californie depuis 1967 : Telegraph Avenue à Berkeley, le quartier Haight–Ashbury à San Francisco et à Los Angeles, Venice Beach. Au cours des dix dernières années, des étrangers sont venus en Californie, portés par la prospérité de la bulle. Maintenant que la bulle a crevé, ils vont être obligés de repartir. Alors, les vrais Californiens : les Hippies, les surfeurs et les artistes reprendront possession du monde qui leur était destiné. La décroissance, le troc, il ne faudra pas les leur apprendre : ça fait quarante ans qu’ils répètent : ils sont prêts. Les Hippies dans la clandestinité – suivez mon regard ! – vont refaire surface. En six mois, les cheveux m’ont repoussé. Je m’étais demandé pour jeudi – c’est une boîte très classique, très comme il faut – est-ce qu’il faut aller chez le coiffeur ? J’ai choisi la voie moyenne, je lui ai dit : « La longueur, c’est bon : juste un peu rafraîchir ! ». Ils ont été très courtois et sensibles aux temps qui changent : ils n’ont pas bronché.

Au moment où j’arrive sur la digue, je tombe sur un couple dans la trentaine en train de se chamailler, la femme se met à frapper le type : « You’re a fucking drug dealer ! A fucking drug dealer ! » Ambiance, ambiance. Je vais prendre un verre à « On the Waterfront », le café où, au début de Million Dollar Baby, la boxeuse et future euthanasiée est serveuse. En été il y a davantage de monde que dans la bande dessinée de Régis Franc mais l’hiver, c’est mon « Café de la Plage ». La patronne ici est suisse, avec un accent allemand à couper au couteau.

Il y a un autre café un peu plus loin : celui où les Doors ont débuté. Il faut que je vous dise : quand Jim Morrison chante :

C’mon baby, take a chance with us
And meet me at the back of the blue bus
Doin’ a blue rock
C’mon yeah
Kill, kill, kill, kill, kill, kill
This is the end…

n’allez pas incriminer l’abus de substances intoxicantes : les bus à Santa Monica, ils sont vraiment bleus.

0Shares

3 réflexions sur « Quiet days in Santa Monica »

  1. Un vrai bonheur de revoir et d’entendre Jim Morrison…

    J’ai beaucoup souri en vous lisant, du sourire que font naitre les bons souvenirs, et les espérances qui n’arrivent pas à disparaitre. « Comme elle est longue à mourir, ma jeunesse » chantait Reggiani.

    Merci pour ce que vous écrivez – je vous inscrit dans les liens de mon propre blog.

    Bien cordialement.

    RH

  2. Hélas, beaucoup de vidéos sont supprimées sur votre blog « due to a copyright claim ». Etrangement, en allant directement sur Youtube, on les y trouve.

Les commentaires sont fermés.