4 principes et 9 propositions II – Le niveau des principes

Imprimés, les Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières de Frédéric Lordon font quatorze pages. J’avais donc le choix : j’écrivais les 28 pages (au moins) de commentaires que son texte m’inspirait ou bien je réagissais à chaud : j’amorçais la pompe en proposant quelques éléments de discussion et on démarrait à partir de là. C’est cette seconde approche que j’ai choisie.

Bernard, qui avait été l’un des premiers à réclamer un débat autour des 4 principes et 9 propositions, se dit déçu de mes quatre points rapides et pour s’assurer de ne pas rester sur sa déception, il me provoque en caricaturant mes quatre points, je le cite sur le premier :

On ne peut rien faire au niveau européen (?), et d’ailleurs ce n’est pas souhaitable (pourquoi ?)

Ai-je dit qu’on ne pouvait rien faire au niveau européen ? Ce que j’ai écrit, c’est ceci :

1) la finance est d’ores et déjà globale et il ne me paraît ni possible, ni souhaitable, de vouloir la réformer à la seule échelle de l’Europe ;

Ce que j’affirme, c’est que des questions comme la mise au pas de l’effet de levier, le négoce des produits dérivés ou la titrisation des crédits, ne peuvent plus se traiter à une échelle nationale ou continentale. Va-t-on interdire les futures de produits céréaliers en Europe, et permettre à la spéculation dont ils sont l’objet de se regrouper aux États–Unis – quitte à encourager les courtiers européens qui voudraient continuer de spéculer sur ces produits à s’exiler ? Pour quel bénéfice ? Pour avoir le droit de se draper dans sa dignité offensée ? Pour pouvoir dire : « La spéculation sur le maïs et le riz, ce n’est plus nous : nous avons fait amende honorable » ? Et quid des céréaliers européens qui avaient l’habitude de s’assurer contre les fluctuations spéculatives du prix de leurs produits par une vente à terme ? C’est ce qui m’a motivé à écrire :

3) les produits financiers dérivés jouent un rôle d’assurance très positif sur les marchés à terme ; interdire tous les dérivés, sous prétexte qu’ils permettent également des paris directionnels, me paraît excessif : seuls ces derniers sont en cause ;

Est-ce à dire que je considérerais que le bilan des produits dérivés est « globalement positif » – pour reprendre les terme de Bernard ? Pas du tout ! L’activité de couverture est aujourd’hui noyée sur les marchés dans le flot des positions spéculatives directionnelles, lesquelles se contentent de parier à la variation du prix sans se soucier du tout si celui–ci est à la hausse ou à la baisse – et ceci tout simplement, parce que la nature du produit leur est parfaitement indifférente. Les traders prennent position sur les Treasury Bonds américains, sur l’or, sur le CAC40, sur le taux de change dollar / yen et que sais-je encore, mais tout cela pourrait tout aussi bien s’appeler A, B, C, D… ce sont des jeux abstraits auxquels jouent les traders au nom de leur banque : des jeux abstraits qui présentent la particularité bizarre que des gens puissent mourir de faim dans un coin de brousse ou dans un bidonville s’ils devaient tourner mal.

Le fait que l’activité légitime de couverture et les paris directionnels aient lieu simultanément et au même endroit est dû à l’existence pour ces contrats à terme d’un marché organisé : à partir du moment où ils peuvent être revendus et rachetés par d’autres tant qu’ils n’ont pas atteint leur terme mensuel ou trimestriel, cela permet aux spéculateurs qui n’en ont rien à foutre du produit, de venir jouer dans la même cour de récré que ceux pour qui le produit compte vraiment parce qu’ils sont eux les représentants de l’économie réelle. Et c’est pourquoi il n’est pas possible de simplement clamer haut et fort : « A partir de demain, on interdit ! » : il faut faire dans la subtilité, dans la nuance – quitte à se faire traiter de mollasson.

Dans Tirer les conclusions qui s’imposent qui a paru dans La Tribune le 20 mars, j’écrivais :

Les ressorts de la tendance à l’emballement et de l’« effet domino » sont connus : les prix spéculatifs qui décollent de la valeur de leurs fondamentaux, l’effet de levier qu’autorise l’emprunt, ainsi que les produits dérivés qui encouragent les paris directionnels sur l’évolution des marchés financiers. Est-ce à dire qu’il faille fixer les prix ? La mesure serait certainement excessive. Mais cela signifie-t-il pour autant qu’il ne faille en fixer aucun ? Prohiber l’emprunt serait excessif. Mais interdire certains usages des sommes empruntées ne le serait peut-être pas, en particulier si l’usage envisagé était précisément de spéculer sur les prix. Prohiber les produits dérivés serait excessif et même malvenu puisqu’ils favorisent les stratégies de couverture qui réduisent les risques accompagnant les variations de prix. Mais faut-il pour autant autoriser les positions « nues » sur les dérivés qui créent artificiellement du risque là où il n’y en avait pas ?

Bien entendu, « faire dans la nuance », ça peut aussi vouloir dire mettre des emplâtres sur des jambes de bois : faire voter de nouveaux règlements qui ajoutent une virgule ici et un point virgule là, et que le gouvernement suivant s’empressera d’ailleurs de faire sauter. Et c’est pour cela que je propose personnellement que l’on règle toutes ces questions à un niveau plus élevé : au niveau des principes, en en faisant les articles d’une constitution pour l’économie, comme dans notre projet de réforme de la monnaie :

Dans une perspective assurantielle, les banques ont le droit de couvrir leurs positions mais les positions nues, équivalentes à des paris directionnels sur l’évolution des marchés, leur sont interdites.

C’est court, c’est bref et ça restitue aux produits dérivés leur finalité originelle, sans toutefois les interdire. Au niveau des principes cela pourrait se formuler ainsi :

L’activité économique de la nation n’est pas ouverte aux paris.

0Shares

15 réflexions sur « 4 principes et 9 propositions II – Le niveau des principes »

  1. @P Jorion

    Je suis désolé si mon commentaire a pu paraître négatif, ce n’était pas son ambition, mais je n’ai pu cacher ma déception bien réelle, qui venait plus précisément de ce que que les commentaires globaux me paraissaient restreindre largement le champ de la réflexion.

    Quand on veut réformer quelque chose, il me semble logique d’en examiner tous ses aspects pour dégager des principes d’action et examiner la logique complète de leur utilisation. C’est l’efficacité de cette action qui doit être d’abord examinée.

    Bien sûr apparaissent ensuite les limitations liées à l’impossibilité de faire adhérer spontanément tous les acteurs à cette proposition.

    Mais c’est bien l’argumentaire de F Lordon dans son principe 4 d’indiquer que l’entité européenne (Royaume Uni exclu) a la capacité de faire vivre une règlementation plus exigeante, qui aurait ainsi la capacité de montrer son efficacité et, si on admet que les acteurs économiques ne sont pas tous des monstres de cynisme, provoquer un mouvement d’adhésion.

    C’est pour celà que je refuse par exemple l’argumentaire technique des « futures » comme démonstration de l’impossibilité d’entreprendre à l’échelle européenne, car il suppose de considérer le « marché à terme » terme que je préfère, sous sa forme actuelle, comme une entité indispensable.

    Or, le concept même de « marché à terme » est pour moi dangereux dans son essence, car il introduit une distorsion, au moins monétaire, dans l’espace-temps, en introduisant un effet de cliquet (de garantie) pour le céréalier par exemple qui en est une bonne illustration.

    Cet effet de garantie a deux types d’inconvénients:

    Dans le monde réel :

    – il est généralement biaisé car issu d’un rapport de forces global qui contredit l' »atomisation » des producteurs condition nécessaire à la théorie de la libre concurrence.
    – il déconnecte le céréalier de la réalité
    – il est dissymétrique par rapport aux consommateurs qui le subissent et n’ont pas d’assurance donnée par le marché pour ceux qui doivent acheter du pain pour subsister.

    Dans le monde financier :

    – il génère la spéculation en même temps qu’il protège contre elle puisqu’il permet de dégager un profit sur toutes les positions qui ont pu être dégagées dans des conditions avantageuses.

    Et cette monnaie a la possibilité de se matérialiser dans des actifs qui ne sont pas tous virtuels! Et ceci est tout simplement la « particularité bizarre » qui a l’air de vous surprendre. Et attention au contresens, l’effet est plutôt de faire crever de faim s’ils tournent bien !!!

    Je ne prétends pas ici qu’il faille diaboliser les marchés à terme et qu’ils doivent être supprimés, mais je prétends que la règlementation de tous les instruments qui ont un effet de cliquet doit être revue. Et je conteste aux agents économique (y compris aux banques) tout avantage dissymétrique quant à l’assurance de leurs positions.

    Je vous remercie pour la simple existence de ce blog assez atypique et espère simplement que la discussion sera fructueuse.

  2. @ Bernard

    Si, si, vous étiez réellement fâché : vous pensiez que j’essayais de noyer le poisson. Vous avez déjà vu et vous verrez encore que ce n’est nullement mon intention.

    Sur les marchés à terme (futures et de gré à gré), il ne m’était encore jamais venu à l’esprit qu’il pouvait s’agir d’une mauvaise chose en soi. Il faudra que je réfléchisse à vos arguments.

  3. Je ne suis pas très au fait des warrants, des futures et des spéculations sur indice, mais il m’est venu 2 questions/réflexions… n’hésitez pas à me corriger si je dis des bétises, je ne me vexerai pas 😉

    La spéculation financière sur indices a-t-elle des effets sur l’économie réelle ? Il me semble que non. Exemple dans le cas de la S-G. Celle-ci a perdu 5 milliards d’euros et je vois deux conséquences : a) des rentrées fiscales réduites, b) des dividendes réduits pour ses actionnaires. Mais d’un autre coté d’autres banques qui ont reçu ce même montant, celles celles qui avaient bien parié que le marché était à la baisse. Elles ont rétabli cet équilibre… globalement c’est un jeu à somme nulle, non ? Alors, si c’est le cas, où se situe l’effet sur la sphère économique ?

    Mais par contre en ce qui concerne les conséquences de la spéculation sur les matières premières, il me semble que c’est différent. Les spéculateurs jouent la hausse par exemple jusqu’au 22 avril pour livraison mai (ou juin) … le prix du baril augmente, et c’est le « meilleur » enchérisseur qui enlève les quelques milliers/millions de barils qui seront « physiquement » livrés dans un terminal… et ce « dernier » spéculateur va devoir les payer réellement. Cette bataille entre spéculateurs a bien fait augmenter le prix dans l’économie réelle… non?
    La question reste donc pour moi de comprendre comment la spéculation influe sur les prix … seraient-ils identiques s’il y avait obligation – légale – d’achat physique (lors d’une seule mise aux enchères) et de payement de la totalité du prix à la livraison, sans possibilité de revente avant livraison ?

  4. Elément de réponse trouvé sur le net

    S’il n’y avait que des  » hedgers  » (ceux qui utilisent les futures comme instrument de couverture) sur le marché, les vendeurs proposeraient toujours le prix le plus élevé possible, et les acheteurs le plus bas possible. La différence entre le prix moyen offert et le prix moyen demandé (le spread) serait en permanence très importante, et très peu de transactions pourraient se faire. Les spéculateurs intercalent des offres intermédiaires et apportent donc de la liquidité au marché. Pour résumer, pour qu’un hedger puisse se couvrir contre la hausse des cours, il faut qu’il y ait en face de lui un spéculateur qui lui, parie sur la baisse des cours !

  5. un peu hors sujet : dans le projet de réforme monétaire (qui est fermé) Stilgar à dit :

    Stilgar dit :

    9 avril 2008 à 14:06
    @Armand

    La quantité d’or physique est insuffisante pour permettre à l’économie mondiale de fonctionner, et il donne un énorme “avantage comparatif” à ceux qui en ont déjà ou peuvent extraire l’or physique de leur sol ou rivières. Ce ne serait concevable que d’avoir un or physique “nationalisé” (je veux dire “mondialisé”) et une monnaie basée sur un certain poids d’or. A mon avis, exit l’or.
    Mais on pourrait trouver autre chose, la calorie ou le kw, par exemple…

    This idea is worked out by C&S and as far as I know first launched by K. Hubbert (the geologist who predicted Peak Oil ). C&S is not only about money but also about the restriction of CO² production

    C&S:
    If C&S went global, carbon permits could become the cornerstone of a new international monetary system. Just as international monetary arrangements used to be based on currencies backed by gold, it would become possible to issue an international energy backed currency unit or “ebcu”.

    It also provides a kind of Basic Income ( http://www.basicincome.org )

    Bien a vous

    Paul

  6. Vouloir une constitution pour l’économie peut être souhaitable. On pourrait espérer par des règles équilibrer les échanges. En fait, c’est nier que la principale source de revenu dans le capitalisme n’est pas de vendre ou d’acheter une chose à sa valeur. La principale source de revenu est bien de gérer le manque ou l’excès. C’est celui qui ouvre ou ferme le robinet qui peut le mieux valoriser ce qu’il vend ou ce qu’il achète. Pour caricaturer, on voit aujourd’hui un excès de cette méthode. En effet il vaut mieux ne pas nourrir 10% de la population mondiale et augmenter les prix de 30%. Pour la même quantité de nourriture on gagne près de 25% de plus ! Mais on peut quand même se demander s’il existe une morale ou même une volonté de faire simplement bien les choses plutôt que de les faire exprès mal pour obtenir un meilleur résultat uniquement en monnaie, ce qui hélas n’apporte aucune richesse au monde, au contraire. L’excès rapporte autant : on achète à un prix artificiellement bas des choses dont on sait qu’elles prendront de la valeur. Donc une minorité de personnes ayant un pouvoir de créer un excès ou un manque valorisent cela. Avec cette méthode. il y a 5 à 10% d’exclu pour chaque bien ou chaque service. Cela de façon artificielle et coutant plus à gérer que de satisfaire tout le monde tel que peut le faire un service public. Cependant on sait hélas que ce système là n’est pas idéal car l’homme se sent moins investi dans ce service. Pour autant ne pourrait t-on pas limiter la spéculation au profit de la création d’un bien ou d’un service ?

  7. Bravo pour ce travail d’approfondissement …

    Bien d’accord sur votre propos que la finance étant globale et il ne paraît ni possible, ni souhaitable, de vouloir la réformer à la seule échelle de l’Europe : les Américains en maintes occasions historiques ont montré leur capacité de penser justement l’intérêt général et justement sur les deux textes qu’il convient de réactiver Sherman Act et Glass Steagall Act deux textes indissociables qui seuls permettraient au système économique de ne pas virer au casino pervers.

    Bien d’accord aussi sur vos propos sur les dérivés et la proposition :  » Dans une perspective assurantielle, les banques ont le droit de couvrir leurs positions mais les positions nues, équivalentes à des paris directionnels sur l’évolution des marchés, leur sont interdites » constituerait une bonne proposition de frontières pour une réédiction du Glass Steagall, procédant à l’indispensable scission des métiers et interdisant aux banques de crédit légitimement protégées de ne rien faire que du crédit à échéance (à plafonner à x annnées) et du depôt, sans aucune prise de risque direct sur le physique (métaux, céréales) ou sur les actions ou sur les positions dérivées nues…

    Ou en est votre synthèse ? merci

  8. @Paul

    On lit de plus en plus d’analyses et le diagnostics très pertinents sur la crise actuelle, mais je trouve curieux que les esprits critiques et brillants qui les conduisent n’aillent pas toujours au bout de leur raisonnement : comme disent les économistes,- à juste titre pour une fois -, le marché est de loin « la moins pire des solutions », au moins pour tous ceux qui considèrent qu’un minimum de transparence et d’égalité de traitement entre les acteurs de la vie économique est une chose souhaitable ; La spéculation est finalement son pire ennemi car, pour établir les prix, elle substitue une sorte de joyeux « n’importe quoi » ésotérique, souvent fondé sur la rumeur et l’approximation, à la saine confrontation « démocratique » aussi transparente que possible entre l’offre et la demande. Si l’on veut éviter les dérives spéculatives, il faut simplement commencer par interdire toute forme de rémunération, – qu’elle soit personnelle ou « corporate » -, dont le volume soit lié directement aux volumes des écarts de cours, qu’il s’agisse de gains ou de pertes, et, au contraire, rémunérer au maximum quand le « cours » reste stable.

    Cette refondation des mécanismes qui régissent les marchés en général et le marché financier en particulier, est d’autant plus urgente que le développement durable étant in fine une machine sédentaire extrêmement couteuse destinée à réduire les aléas, – qui, schématiquement substitue aux outils rustiques et peu couteux de cueillette, une infrastructure de production -, il est sans doute pour le moins illusoire d’espérer que le système actuel peut le promouvoir sérieusement car, vivant de spéculation sur la rareté et l’extrême mobilité, il sait très bien que ce modèle de développement a pour objectif ultime de tuer sa poule aux œufs d’or.

  9. L’Humanité du 25 septembre 2008

    bonnes feuilles

    Frédéric Lordon : « pour en finir avec les crises financières »

    Nous publions ici en avant-première des extraits (Introduction et chapitre 5) du prochain livre de l’économiste Frédéric Lordon, directeur de recherches au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne fondé par Pierre Bourdieu. L’ouvrage, qu’il a bien voulu confier à l’Humanité, à paraître début novembre aux Éditions Raisons d’agir, s’intitule Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières. L’auteur y décrypte la logique des processus de déréglementation en cours. La configuration actuelle du capitalisme conduit à d’invraisemblables extrémités économiques, qu’il s’agisse de la consommation, des salaires, de la concurrence ou de la spéculation. Formulant une série de propositions qui visent à recloisonner et re-réglementer les marchés, l’économiste souligne qu’aucune solution durable ne saurait mettre la finance à la raison hors d’une refonte complète des structures économiques.

    Extraits de l’introduction

    « Quand le bégaiement de la finance libéralisée est à ce point bruyant, la compulsion de répétition à ce point visible, et que reviennent sans cesse, sous des formes à peine modifiées, les mêmes catastrophes de l’instabilité et de l’incurie financières réunies, il ne reste plus aux amis des marchés que les arguments du quiétisme philosophique, puis celui de l’histoire longue, bref le registre de la sagesse – mais surtout à l’usage des autres. Avec le fatalisme équanime et distingué de ceux qui n’ont jamais eu à souffrir de la fatalité, l’hebdomadaire The Economist, tout entier acquis à la cause des marchés, décline le registre du « c’est ainsi » : « la crise est le prix de l’innovation » (1), « les financiers ont découvert qu’ils avaient créé des risques qu’ils sont incapables de maîtriser. Ça n’est pas une raison pour condamner globalement le système : il est bien trop utile » (2) , et tout cela dit avec un impeccable flegme – en fait celui de qui n’a jamais eu à payer les pots cassés. « Comme le reconnaît M. Paulson, une meilleure régulation ne nous évitera pas une explosion tous les cinq ou dix ans. À ce moment-là se feront de nouveau entendre des clameurs de changement (3) » – il faut donc que les victimes du credit crunch, entreprises conduites au dépôt de bilan faute de renouvellement de leurs crédits et salariés laissés sur le carreau, apprennent un peu à devenir philosophes et à enfin acquiescer au cycle des saisons financières, qu’on ne changera pas davantage que celui des révolutions cosmiques. Dans sa profonde sagesse The Economist fait preuve d’indulgence par anticipation : il y aura inévitablement « des clameurs », mais n’est-ce pas le prix – bénin – à payer de s’adresser à la foule immature et braillarde ?

    révisionnisme historique

    Il y a peut-être pire que la morgue des satisfaits : leur révisionnisme historique. The Economist, encore lui, invite à peser les conséquences d’un geste régulateur inconsidéré à l’aune de l’histoire : on ne saurait aller « contre cinq siècles de booms et d’effondrements financiers » (4) ; oui « un système financier sophistiqué et innovant est susceptible de crises destructrices, mais un système étroitement régulé condamne l’économie à la croissance lente » (5). On passera sur le barbarisme historiographique qui consiste à faire croire que nous vivrions dans « le capitalisme financiarisé » depuis cinq siècles – même s’il y a sans doute quelque chose de vrai dans la référence lointaine : à défaut d’avoir jamais pris le degré d’organisation en système financier qui est le leur actuellement, les mécanismes spéculatifs ont fait connaître de longue date leurs nuisances. Il y aurait donc une lecture exactement inverse à faire de cette histoire longue, non pas la lecture fataliste du « c’est ainsi », mais la lecture avertie, et en fait simplement conséquente, consistant à ne pas vouloir laisser se réinstaller, qui plus est à une échelle élargie, des mécanismes dont la désastreuse instabilité a été si souvent avérée. À qui n’aurait pas été affligé des oeillères de la théorie dominante, il aurait été facile de relire des auteurs – Keynes, Kindleberger ou Minsky – dont la lucidité analytique, instruite des débâcles du tournant du XXe siècle, a montré de quelles catastrophes la finance de marché était capable, et surtout quels en étaient les mécanismes les plus généraux, transportés à l’identique dans le temps. La déréglementation financière du milieu des années 1980 restera au total comme un cas d’école de l’ignorance crasse des enseignements de l’histoire et de la théorie économique la plus éclairée. Du jour où elle a été lancée, et sans nul besoin d’avoir à se figurer les futures trouvailles de l’ « innovation financière », un observateur qui n’aurait pas été complètement intoxiqué par la doctrine « de l’efficience et de l’autorégulation des marchés » aurait pu génériquement annoncer les désastres à venir. Est-il fortuit qu’à peine vieille de deux ans, la déréglementation nous ait fait renouer en 1987 avec un « octobre noir » de Wall Street, pareil à celui de 1929 et ressorti tel quel des congélateurs de l’histoire ou, plus fort encore, que la crise des subprimes nous gratifie avec Northern Rock d’une panique bancaire que le Royaume-Uni n’avait pas connue depuis… 1 866 ? ! Il n’y a hélas rien de nouveau sous le soleil des marchés libéralisés – pas même l’amnésie de ceux qui, en toute inconscience, leur rouvrent la porte à intervalles réguliers.

    Mais dans l’histoire revue et corrigée par The Economist, l’alternative de « la sophistication performante » et de « la régulation à croissance faible » ne laisse pas moins rêveur. L’hebdomadaire libéral a visiblement oublié que la déréglementation financière aura été corrélée dans bon nombre de pays industrialisés avec une croissance très médiocre. En tout cas beaucoup plus faible que celle des années 1945-1975, réalisée dans une configuration du capitalisme qui avait eu la prudence de laisser la finance enfermée à double tour ! On attend toujours du système « sophistiqué » la croissance à 5 % et le plein-emploi du système « régulé » et « archaïque ». Ceux qui ne peuvent recevoir ce genre de référence sans y voir aussitôt le projet passéiste d’un retour à l’ « âge d’or » sont incapables de comprendre qu’on puisse en faire un usage simplement logique – mais fatal. Car il suffit d’un seul contre-exemple pour détruire une généralité. On comprend mieux qu’ils veuillent tant chasser la période du contre-exemple fordien de leur souvenir puisqu’elle est une de ces taches indélébiles de l’histoire qui ruine sans appel la proposition générale du capitalisme financiarisé comme forme universelle et universellement supérieure de l’organisation économique. Le déni révisionniste est alors tout ce qui leur reste, à l’image d’un Alan Greenspan (6) qui n’hésite pas à soutenir que « la régulation, la supposée solution à la crise d’aujourd’hui, n’a jamais été capable d’éliminer les crises de l’histoire » (7). Alan Greenspan sait-il que la régulation est précisément ce qui nous a permis de traverser les années 1945-1985 sans une seule crise financière ? Ou feint-il seulement de l’oublier ?

    N’est-il pas pourtant grand temps de se décider à mettre un terme à l’éternel retour de la crise financière ? Si « les choses peuvent être défaites à condition qu’on sache comment elles ont été faites », il n’y a guère d’autre solution que d’abandonner les évocations grandioses et fallacieuses de « l’histoire » pour ouvrir la boîte noire de la finance. C’est une chose en effet que de constater l’éternel retour de la crise financière, de percevoir l’invariance de ses formes sous la diversité de ses contenus, c’en est une autre d’identifier ses mécanismes fondamentaux et les forces qui la réengendrent continûment. Un paradoxe s’ajoutant à l’autre, il serait presque tentant de se laisser guider par les amis de la finance dont certains, visiblement à leur corps défendant, font état d’un sens du jugement d’une très grande sûreté, mais négativement, c’est-à-dire dans l’erreur.

    L’instabilité financière

    En d’autres termes, pour identifier sans se tromper ce qui est essentiellement vicié dans la finance de marché, il suffit de lire ce qui est le plus célébré par ses idéologues. Éric Le Boucher, dans le journal le Monde : « L’hyperfinance est à la fois fondamentalement bonne et fondamentalement mauvaise. Fondamentalement bonne, (elle) l’est parce qu’elle est fondée sur la compétition et sur l’innovation. Fondamentalement mauvaise, elle l’est parce qu’elle repose sur le mimétisme et l’aventurisme. » (8) Comme souvent, la dialectique sonne le temps des compromis, c’est-à-dire des révisions déchirantes, ou plutôt des révisions déniées, mises en phrases autocontradictoires. En application du principe de lecture inversée, il faut reconnaître à Éric Le Boucher de pointer avec une parfaite sûreté le coeur de l’instabilité financière : la concurrence et l’innovation ! Caractéristique de la pensée sens dessus dessous, les raisons du « fondamentalement bon » sont en fait celles du « fondamentalement mauvais », et les mots lâchés au titre du « fondamentalement mauvais » sont de parfaites illustrations de ceux qui parlent du « fondamentalement bon » (lequel révèle du coup sa nature fondamentalement mauvaise !) : le mimétisme est le produit direct de la concurrence, et l’aventurisme celui de l’innovation financière. Il s’en déduit trois thèses pour remettre sur ses pieds ce qui marchait sur la tête.

    Thèse 1. La concurrence (alliée à la cupidité) est la force par excellence de l’aveuglement au risque et de l’emballement collectif. Le propre de la finance de marché dans la configuration présente de ses structures est que toutes les incitations y sont vicieuses ! Lâchés dans un univers qui offre des opportunités de profit sans équivalent avec le reste de l’économie réelle, et soumis à une concurrence intense qui les poussent à ce que ces profits très hauts le soient toujours davantage, les opérateurs de la finance, banques et investisseurs, sont magnétisés par l’idée du rendement au point d’en oublier son corrélat : le risque. Comme dans le secteur des médias, le secteur de la finance montre assez, contrairement aux idées reçues de l’idéologie compétitive, combien la concurrence tend à produire de l’homogène et non de la diversité. Si quelque part s’amorce une dynamique de profitabilité spéculative – un jour les actions dotcom, le lendemain les dérivés de crédit -, la concurrence, qui exige de ne pas se laisser distancer, pousse irrésistiblement les opérateurs à la rejoindre. Avec la puissante propriété de se donner raison à eux-mêmes puisque l’afflux d’investisseurs, donc de liquidités, dans ces marchés en fait monter les prix, donc les plus-values, donc les profits – et chacun de conclure « rationnellement » que le nouveau lieu du rendement a été correctement identifié. Le mécanisme d’auto-confirmation est même plus puissant encore, puisque la dynamique du prix des actifs nourrie par les forces de la concurrence mimétique s’établit pour un temps dans un régime de croissance intense et stable – et le risque semble en effet s’évanouir ! L’acharnement à poursuivre le rendement sans réserve s’en trouve décuplé. Et décuplée également l’accumulation silencieuse de risques, évidemment voués tôt ou tard à faire retour, mais sur le mode le moins contrôlé de la panique. Tous les mécanismes concurrentiels, à tous les étages de la structure financière, soutiennent ces ralliements aveugles et convainquent jusqu’aux opérateurs les plus « conservateurs » d’abandonner leurs anciennes prudences pour rejoindre l’euphorie générale.

    Magie de l’innovation

    Thèse 2. L’ « innovation » soutient le déni imaginaire des risques… et leur accumulation réelle. La titrisation a ainsi convaincu la communauté financière qu’elle avait enfin trouvé la martingale ultime en matière de risques de crédit. Telle est d’ailleurs la promesse générique des produits dérivés : tout peut être couvert, il n’est pas de risque pour lequel n’existe un produit spécifique permettant de s’en défaire ou de s’en protéger. Enhardis par cette assurance fallacieuse, qui n’a pour garantie que les propriétés magiques du mot « innovation », les opérateurs ont alors consenti à porter des volumes de risque parfaitement déraisonnables et dont ils n’avaient en fait aucune maîtrise.

    l’incertitude radicale du marché

    Thèse 3. La mesure du risque ex ante est impossible. Pour toute la sophistication que lui prête une mythologie sociale savamment entretenue, à base de salles de marchés pareilles à des centres de contrôle de la NASA, de modèles mathématiques et d’analystes surdiplômés, la finance n’a strictement rien vu venir de la crise. Cette incapacité n’est pas une imperfection transitoire qui serait vouée à se résorber du fait des progrès de la science financière. C’est une carence essentielle, ontologique, qui tient à l’indétermination profonde des mouvements collectifs sur les marchés en phases critiques et à l’incertitude radicale – non probabilisable, c’est-à-dire insusceptible d’être appréhendée par les modèles probabilistes – qui en résulte. Cet état de fait indique l’insurmontable limite sur laquelle butent, et buteront toujours, les procédés actuels de la supervision financière. Ceux-ci en effet reposent entièrement sur l’hypothèse -fausse- qu’une mesure du risque ex ante et complète, c’est-à-dire résistante à un déclenchement de crise, est possible. Or elle ne l’est pas. C’est pourquoi les modèles de risques, qui peuvent être fiables quand les marchés fonctionnent « normalement », sont irrémédiablement dépassés au voisinage des points critiques et, non seulement incapables d’indiquer leur localisation, ils le sont plus encore de prévoir ce qui suit de leur franchissement.

    Les marges des banques

    Du renversement de cette hypothèse de la contrôlabilité ex ante des risques financiers résulte, on s’en doute, une vision du problème de la régulation prudentielle radicalement altérée. Car dans son schéma actuel, celle-ci laisse les banques s’exposer en pensant que les conséquences de l’exposition sont correctement évaluées. S’il n’en est rien, si cette évaluation n’est pas robuste à un changement de régime des marchés, comme celui qui survient quand la hausse est brutalement interrompue et que le marché se retourne, alors les marges des banques, et pas seulement les leurs, en matière d’exposition doivent être considérablement restreintes, et cela d’autant plus que les forces de la concurrence aussi bien que les fantasmes entretenus par « l’innovation » ne cessent de pousser à des prises de risque toujours plus importantes. Est-il possible de donner forme plus concrète à ce principe général ? Oui, pourvu qu’on ait d’abord fait l’analyse des mécanismes détaillés que la crise présente a au moins eu pour avantage d’avoir généreusement mis à nu, et qu’on sache alors exactement où poser les verrous. Contrairement à ce que répète le fatalisme intéressé des défenseurs de la finance libéralisée, ceux-ci existent. Il suffit de les pousser.

    ––––––––––––––––––––––
    (1) « Fixing finance », The Economist, 5 avril 2008.
    (2) « Wall Street’s crisis », The Economist, 22 mars 2008.
    (3) « Will it fly ? », The Economist, 5 avril 2008.
    (4) « The regulators are coming », The Economist, 29 mars 2008.
    (5) « Fixing finance », The Economist, 5 avril 2008.
    (6) Président de la Réserve fédérale étasunienne de 1987 à 2006.
    (7) « Repel the calls to contain competitive markets », Financial Times, 4 août 2008.
    (8) Éric Le Boucher, « L’hyper-finance en reconstruction », le Monde, 19 avril 2008.

  10. @ Jean-Paul

    « comme disent les économistes,- à juste titre pour une fois -, le marché est de loin « la moins pire des solutions », au moins pour tous ceux qui considèrent qu’un minimum de transparence et d’égalité de traitement entre les acteurs de la vie économique est une chose souhaitable »

    A mon avis il ne faut pas confondre « marché » et « capitalisme ». Le marché existe depuis bien plus longtemps que le capitalisme. On peut, me semble-t-il, être farouche partisan des marchés ( des biens et services réels ) et aussi vigoureusement anti-capitaliste. Certes il faut être reconnaissant à celui qui vous prête un outil et se faire obligation de lui rendre en aussi bon état que quand il vous l’a prêté, fûsse-t-en lui en procurant un neuf. Mais on peut trouver anormal qu’il exige en retour 30 % du résultat de votre travail. D’autant qu’il est parfois légitime de s’interroger aussi sur la manière dont il s’est procuré le dit outil et pourquoi vous n’arrivez pas à en faire autant.

    Revoir le commentaire de Paul Jorion sur les propos du Président Sarkosy ( rue89, jeudi 25 septembre à 18:30) :
    « La crise actuelle n’est peut–être pas la crise ultime du système économique fondé sur le marché, mais c’est très certainement une crise du *capitalisme* : le « capitaliste », c’est celui qui apporte le capital, c’est–à–dire l’investisseur. La spéculation est en train de tuer l’économie et également le système des marchés, mais elle est malheureusement au cœur-même du capitalisme : la spéculation, c’est la méthode-même du capitaliste. »

  11. @ Jean Jegu

    Tout a fait d’accord. Le capitalisme est une forme de totalitarisme comme une autre, qui n’a pas beaucoup de sympathie pour le marché, et fait même le plus souvent son possible pour l’éliminer au profit de monopoles ou d’oligopoles bien tenus. Les néolibéraux ont réussi à faire admettre l’amalgame entre les notions d’économie de marche et de capitalisme, au point que l’on ne peut plus critiquer le monopole des grandes sociétés sans être accusé aussitôt d’antilibéralisme primaire, ce qui est un comble.

    Je crains que les tenants du capitalisme pur et dur ne profitent des difficiles mais nécessaires mutations actuelles et la peur panique qu’elles inspirent au plus grand nombre pour tenter de mettre en place un capitalisme régulé construit sur le modèle bien connu : « les bénéfices sont privés, mais les déficits qui les financent sont publics ». L’exemple du « bail out » américain n’a rien de rassurant de ce point de vue. Il me semble qu’il y a au moins deux préalables essentiels pour ramener le calme sur des marchés dignes de ce nom:

    – mettre fin a leur régulation spéculative, que je mentionnais dans ma remarque précédente,

    – limiter la monnaie à son rôle transactionnel ; la monnaie n’aurait jamais du devenir un outil de création de valeur en soi. Il est totalement anormal qu’un grand groupe industriel gagne plus d’argent en gérant au mieux sa trésorerie qu’en faisant bien son travail d’industriel, et assez scandaleux que les virtuoses de la « Finance » qui obtiennent ces brillants résultats fassent l’objet d’un traitement comparable a celui des vedettes du monde du spectacle. Quoique….. Apres tout, il n’est peut-être pas illogique que les vendeurs de rêves tarifés au prix fort soient tous traités sur un pied d’égalité.

  12. @ Paul Jorion, Jean Jegu,

    Vous ne trouvez pas tout de même que la distinction entre marché et capitalisme est toute théorique si l’on examine le marché et le capitalisme réellement existants ?

    S’agissant du marché, comme dirait Weber, il s’agit plus d’un idéal type que d’une réalité. Dire qu’il faut réintroduire un peu de transparence ne change les choses que de façon superficielle. Il y a longtemps que le marché n’a plus aucune transparence, tout au moins si l’on s’en tient à la conception libérale du marché.

    Le marché, du point de vue du libéralisme économique, dans son sens le plus basique, et duquel a dérivé la conception économique classique synthétisée par Adam Smith, c’est un lieu d’échange unique, primitivement le marché local, lieu physique, où différents acheteurs et vendeurs s’échangent des produits et services et en déterminent le prix en toute transparence, les différents agents connaissant tous les autres. Evidemment l’image qui revient c’est celle du commissaire priseur. Par extension Le Marché a désigné l’ensemble des marchés, plus ou moins coordonnés, et supposés s’autoréguler, et c’est une grande partie de la réflexion économique de Smith.

    Le problème c’est que cette vision des choses est une vue de l’esprit, car si du temps d’Adam Smith les différents acteurs économiques pouvaient avoir une connaissance relativement exacte de l’état du marché, les marchés demeurant relativement locaux, producteurs, travailleurs et consommateurs occupant des espaces géographes relativement homogènes, avec l’essor du capitalisme et la Révolution industrielle qui lui était associé, la transparence et l’égalité ont vite disparu. Les économies nationales étaient mises en concurrences, et le colonialisme n’était pas le moindre facteur des distorsions. Cette distorsion apportée à l’idée primitive de marché fut d’ailleurs justifiée et en germe dans le propos même de Smith lorsque celui-ci introduisait l’idée de la division du travail. En effet, la division du travail au sein des entreprises fait des travailleurs une simple force de travail. Et, détail crucial, une force de travail disponible sur le marché, le marché du travail.

    Plus tard Ricardo introduira la division internationale du travail. Il s’agira alors d’optimiser l’allocation des facteurs de production en fonction des sépécificités et opportunités qu’offrent les différentes économies.

    Un marché défini en termes de libéralisme n’est pas incompatible avec le capitalisme pour la bonne raison que la transparence renvendiquée y est fondamentalement impossible. Il est en effet impossible aux différents agents écomiques de connaître les motivations, les plans, des concurrents car l’analyse classique surdétermine le rôle de l’entrerprise et fait ainsi l’impasse sur les ressorts humains, sociaux, pour expliquer le développement économique, et donc l’évolution des marchés. L’économie classique est calquée sur le modèle newtonien, linéaire, le chaos, la rupture est son impensé. Si les agents économiques sont capables d’anticiper rationellement les mouvements de la production c’est que la concurrence a disparu, comme dans le capitalisme d’Etat soviétique, à l’économie planifiée.

    Libéralisme et capitalisme n’ont pas évolué de façons autonomes. Le capitalisme n’a cessé de dicter sa loi au libéralisme. Et le libéralisme en retour a fourni l’idéologie du capitalisme, du moins en occident. Le principe même du libéralisme économique fondé sur l’idée de concurrrence libre et non faussée est une contradiction dans les termes. En effet, dès lors qu’il y a liberté économique, c’est à dire d’entreprendre, de commercer, de produire, les capitalistes vont n’avoir de cesse d’essayer d’éliminer leurs concurrents, de capter les marchés à leurs profits. D’où rapidement la formation de monopoles, oligopoles, ententes. Mais, alors, on objectera peut-être, c’est le rôle de l’Etat que de fournir aux entrepreneurs un cadre juridique, institutionnel permettant de garantir l’égalité, la concurrence. On retombe alors dans la contradiction puisque le libéralisme se prétend fondé sur la liberté d’entreprendre. Dès qu’il y a un cadre juridique, des arbitrages qui sont rendus, de la liberté il ne demeure plus que le nom. Dans une économie mondialisée la chose est encore plus évidente. Des réglementations trop strictes livrent l’économie nationale à la concurrence, distordant alors le marché au profit des investisseurs ou exportateurs extérieurs.

    Pour aborder la période contemporaire proprement dite me semble très intéressantes les reflexions du philosophe Bernard Stiegler sur l’hyper capitalisme. Elles précisent la signification de ce que represente le marché dans le système capititaliste d’aujourd’hui. Si l’on considère que le marché est à l’interface entre producteurs et consommateurs, on peut dire que le marché où producteurs et consommateurs forment un milieu associé (Internet dans le domaine de la télecommunication en est un exemple emblématique) tend à s’amenuiser comme un peau de chagrin. Le modèle fordiste – avec toutes ses tares – était à cet égard une certaine forme d’économie associée. Producteurs et consommateurs formaient un ensemble économique homogène. Or, depuis quelques décennies le marché tend à devenir l’interface d’une opération de dissociation entre production et consommation. Le temps nécessaire pour l’appropriation culturelle des objets mis en circulation tend à disparaître. Les objets sont conçus de telle façon que l’on puisse les utiliser de façon durable et surtout aliènent le consommateur en raison de leur possibilités limitées d’avoir un usage social et-ou créatif. Une autre caractéristique de l’hyper capitalisme est que l’on vend plus des services que des marchandises. Des compétences, même basiques, qui jusque là étaient du ressort de la culture personnelle deviennent des services marchands. L’usager perd alors son savoir-faire.

    Le marché est en définitive le lieu – parfois virtuel – où s’exerce un contrôle, une manipulation des consommateurs, via la publicité, le marketing et les industries du spectacle et de la culture. La grande affaire du capitalisme industriel n’est plus alors de produire des travailleurs qui consommeront mais de produire en aval les modes de vie le plus aptes à répondre aux besoins du capital. Le concept de société de marché prend alors ici tout son sens.

    D’une certaine façon l’hyper captitalisme industriel — l’industrie financière mis à part — a résolu le problème des anticipations rationnelles puisqu’il a pris le contrôle des esprits, et même, ajoute Bernard Stiegler, au lieu d’exploiter la libido des consommateurs, il en vient désormais à exploiter les pulsions après avoir comme épuisé le filon de la libido. Ce qui devrait d’après le philosophe conduire à l’autodestruction du capitalisme. Cet auteur indiquait par ailleurs que le renoncement au développement anarchique et démesuré de la finance, le véritable principe directeur du capitalisme actuel, était la condition siné qua non pour entamer toute réforme du capitalisme, en attendant d’aller vers un autre modèle économique.

    Autant dire que dans ces conditions, du marché, il ne reste que les apparences : les flux de capitaux, de marchandises et de services. Les êtres humains libres et égaux deviennent eux les jouets, les proies d’un capitalisme sans vergogne qui, de fait, opérationnellement, réduit toute dimension humaine, sociale, culturelle, politique, au simple calcul de l’intérêt. La tempête financière qui souffle actuellement sur le capitalisme ouvrira-t-elle quelques brèches par lesquelles un peu plus de démocratie s’introduira dans un système où les êtres humains sont devenus les esclaves d’une certaine vision du monde, d’un type d’économie qui a colonisé tous les secteurs de la vie ?

    Bref, à la distinction marché capitalisme, à mon sens peu opérante, ne faudrait-il pas subtituer la distinction démocratie capitalisme ?

    Le capitalisme a absorbé a son profit l’idée de marché mais c’est à reculons que la démocratie y a fait son entrée et la plupart du temps elle en a surtout été l’ennemie, comme vous le dites Paul Jorion en assimilant capitalisme et totalitarisme.

    La réalité la plus ordinaire est que la démocratie s’arrête aux portes du monde des entreprises. Nous sommes tellement habitués à l’idée que la démocratie c’est le système républicain et parlementaire que nous oublions cette évidence.

  13. « (…) la finance n’a strictement rien vu venir de la crise. » (Lordon)

    M. Jorion, au vu de l’expression de vos prévisions sur ce blog, dans vos livres et j’imagine auparavant lorsque vous exerciez dans la finance, comment considérez vous la phrase (certe tronquée) de M.Lordon comme certains (ou plutot beaucoup) autres analystes (politiques ou économiques) ?

    Selon, une information télévisuelle (zapping C+ d’aujourd’hui) sur les enquetes du FBI, des echanges de mails datant de fin 2006 et debut 2007 dans les milieux financiers semblent accablants de contradiction pour ceux qui defendent la these que … personne y compris les plus doués n’ont rien vu venir car c’est bien trop compliqué… Cette information non recoupée est bien sur à prendre avec des pincettes mais il est quand meme plus que surprenant que vous comme d’autres analystes ayez annoncés cette crise et que tous les plus doués des cadres et chefs d’entreprises, hommes politiques la decouvrent.

    Dire que c’etait tres compliqué, n’est ce pas la pour cacher un tres tres gros mensonge ?
    …à savoir que beaucoup de gens savaient (et particulierement ceux qui nous disent le contraire) et que personne ne savait plus arréter le « monstre ». Et au lieu de tenter de faire qqchose en 2006 (ou avant qui sait), on a laissé germer une crise enorme dont l’issue etait ineluctable avec bien d’autres perdants supplémentaires attrappés depuis 2/3 ans (et notamment les plus pauvres)

    Les 2 mails cités disaient en substance :
    « Nous avons créé un monstre… esperons que nous seront riches ou retraités lorsque la crise eclatera »
    « Que la compta ait été faite par des vaches, on aurait de toute facon donnée la meilleure note »

    Désolé pour la retranscription et la source, sans doute y a t il plus precis dans la presse US

  14. @ Bizz

    Une réponse partielle à votre question. Un journaliste m’a interviewé hier par écrit. Voici ma réponse à l’une de ses questions :

    3) Comment expliquez vous « l’autisme » en période de hausse : est-ce parce que le système n’a pas intérêt à dévoiler ses failles, parce qu’il est confiant dans ses modèles mathématiques, ou parce que l’être humain, comme le dit Hans Jonas, ne « veut » pas croire à la catastrophe ?

    L’optimisme : « ça s’arrangera ! » est un élément important. La confiance extravagante dans des modèles mathématiques dont la prédictibilité est quasiment nulle en est un autre.

    Ceci dit, beaucoup de gens « savaient » mais se taisaient. Les patrons savaient qu’on « allait dans le mur » mais avaient le moyen de retirer leurs billes en cours de route – ce qu’ils faisaient systématiquement. Les employés se disaient : « ça durera ce que ça durera ! »

  15. Reponse partielle mais deja explicite !
    Comment les messages de tous ces dirigeants politiques et economiques (j’ai du mal à penser qu’une seule tete pensante ou 2 par entreprise savaient et adapté leur strategie personnelle) peuvent donc avoir une quelconque crédibilité apres ce qu’on peut considérer comme une comportement malhonnete accompagné d’un gros mensonge ?
    Ne peut on considérer leur attitude comme un déli d’initié ? Divulgation d’informations faussement bonnes alors que la situation previsionnelle s’annonce catastrophique… ne manque plus que le retrait eventuel des placements de ces personnes…

Les commentaires sont fermés.