A quel point mauvaise et de quelle durée ? – le point de vue de Jacques Sapir

Dans 2008 et 1929 je soulignais le glissement idéologique qui avait lieu sous la plume de Ben Bernanke, l’actuel Président de la Fed, quand il substituait aux causes jusque–là admises de la crise de 1929 : spéculation immobilière et boursière, disparité croissante dans la distribution du patrimoine, une interprétation monétariste où l’hésitation des patrons à licencier aurait joué, selon lui, un rôle clé.

Je suis plus explicite encore dans mon article à paraître dans Savoir/Agir, intitulé La compréhension des crises financières et leur répétition, puisque j’y écris que :

La substitution de théories fausses aux théories vraies n’est pas innocente puisqu’elle autorise le retour de crises qu’une prise de conscience qu’une configuration familière, prélude à un désastre, s’est reconstituée, permettrait au contraire d’éviter. S’il a été possible à la crise qui éclata en 2007 de reproduire celle de 1929, c’est parce que la compréhension de cette dernière s’est perdue à l’occasion d’un processus de sélection entre les différentes explications qui en ont été offertes et où la fausse a éliminé la vraie grâce à l’investissement massif consenti dans l’enseignement et dans la production de la « science » économique par ceux dont l’intérêt est que ces théories fausses prévalent.

Une interprétation très semblable à la mienne est offerte par Jacques Sapir dans How Bad, How Long? A tentative attempt in forecasting the crisis depth and duration, texte qui constitue la première version de sa contribution au séminaire Franco-Russe CEMI-EHESS qui se tiendra du 30 juin au 2 juillet 2008. Il a eu l’amabilité de me permettre de reproduire son texte et vous le trouverez ici en cliquant sur le lien.

Jacques Sapir écrit en effet :

La finance a dû intégrer un désordre plus profond résultant de la remise en forme économique et institutionnelle générée par la « révolution conservatrice » mise en œuvre dans les années 1980. Lue dans cette perspective, la crise actuelle doit être envisagée non pas seulement comme la fin d’un cycle commercial mais comme la fin d’un cycle politique global. […] La crise actuelle n’est pas « globale » au sens habituel du terme car elle affecte de manière disproportionnée les pays dont les institutions économiques ont été les plus fondamentalement remodelées par des « révolutions conservatrices ».

Autre convergence entre nos approches : là où je reconnais dans le « capitalisme sauvage », c’est–à–dire le moins régulé, l’expression de mécanismes naturels, tels que la nature les déploie lorsqu’elle est laissée à elle–même, Sapir écrit :

Loin de promouvoir l’efficience, la concurrence a en réalité sérieusement sapé la stabilité financière et a conduit à une série de décisions privées de toute durabilité. Il s’agit d’un cas classique de sélection negative. […] Les marchés hautement concurrentiels ne constituent pas nécessairement l’outil de coordination optimal…

Je vous recommande bien entendu de lire le texte dans son entièreté, il contient en particulier une analyse de l’impact de la crise sur la situation en France. On y lit plus spécialement que

Dans une certaine mesure la politique prônée aujourd’hui par le nouveau Premier Ministre Mr. Fillon n’est pas sans rappeler celle que Pierre Laval mit en œuvre en 1935. Une telle politique tombe au mauvais moment et accroîtra probablement la vulnérabilité de l’économie française en 2008 et 2009.

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4 réflexions sur « A quel point mauvaise et de quelle durée ? – le point de vue de Jacques Sapir »

  1. bonjour,

    un signe de plus de la fin d’un cycle:

    15-05-2008 15h06    |    Statistiques économiques 

    USA : sorties nettes de capitaux en mars

    Les Etats-Unis ont accusé une sortie nette de capitaux en mars, de 48,2 milliards de dollars, contre des entrées nettes de capitaux de 48,9 milliards en février. Les analystes tablaient sur des entrées nettes de capitaux de 62,5 milliards de dollars.

    http://www.investir.fr/cours-actions-cotation/FR/ISI/cours-valeur-88601-mnemo/infos-conseils/88601/USA___sorties_nettes_de_capitaux_en_mars.html

  2. Pendant la campagne électotale présidentielle de 2008 le chroniqeur économique du journal Le Monde Eric Le Boucher, chantre du libéralisme pur et dur, faisait l’éloge des propositions économiques de Sarkozy. Je lui ai répondu par courrier électronique qu’il était en train de dérouler un tapis rouge devant le petit Laval.

    POUR CE CHRONIQUEUR LA CRISE DES SUBPRIME LA FAUTE EN INCOMBE AUX HUMBLES AMERICAINS QUI ONT CRU AUX SLOGANS BUSHIENS DE LA MAISON POUR TOUS

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