L’Amérique a changé… même si elle ne le sait pas encore

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Donc hier soir, les autorités financières américaines sont venues au secours des Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac. Elles s’y sont mises toutes ensemble : la Fed, le ministère des Finances, la Fed de New York et elles ont déclaré – avant l’ouverture du marché de Tokyo – que ça ne se passerait pas comme ça, que des mesures importantes allaient être prises, qu’il faillait que… euh, qu’on allait… ben… euh…

L’optimisme est bien sûr revenu ! La bourse de New York à l’ouverture affichait un bond à la hausse, les actions de Fannie Mae et de Freddie Mac grimpaient de plus de 30 %. Puis je suppose qu’on a dû se mettre à réfléchir, parce qu’à la clôture, le cours de Fannie Mae était reparti à la baisse, ayant perdu 5,07 % de sa valeur par rapport à vendredi et celui de Freddie Mac, 8,26 %. On a réfléchi, et on a dû se dire – comme moi – que tous ces grands discours revenaient à dire aux GSE : « Non, Jeff, t’es pas tout seul ! », mais qu’à part ça, de leur point de vue, pas grand-chose n’avait changé.

Le seul résultat concret, c’est que les autorités financières américaines ont transformé leur soutien implicite aux GSE en soutien explicite. Pour celles–ci, les implications sont minimes. Pour Oncle Sam, cela change tout : hier soir, les États–Unis ont basculé du libéralisme dans la social-démocratie. Ce n’est pas la première fois : ça s’était déjà passé en 1933, avec le New Deal. Ça, c’est très important, sur un plan symbolique d’abord et puis, quant aux modalités que ça prendra. A propos de ces dernières, on ne sait évidemment encore rien : tout ce qu’on sait, c’est qu’il faudra pour que ça marche, que ce soit neuf : vraiment neuf, parce que la planète Terre n’est plus ce qu’elle était en 1933 ! Une social-démocratie avec à sa tête, Obama, ce serait intéressant. Avec McCain, ce serait encore beaucoup plus intéressant bien sûr !

Le plus fascinant sans doute, c’est que c’est le petit tango que la Chine et les États–Unis dansent ensemble depuis quelques années qui nous a conduits là. J’ai la chance que les prévisions que je fais depuis quatre ans sur l’évolution de la crise financière se vérifient jour après jour. Cela me rend audacieux. Alors voici : dans cinq ans, les systèmes politique et économique de la Chine et des États–Unis seront quasi-identiques : un capitalisme d’Etat comprenant comme une enclave en son sein un capitalisme de marché sous très haute surveillance. J’y reviendrai bien sûr.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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5 réflexions sur « L’Amérique a changé… même si elle ne le sait pas encore »

  1. « Un capitalisme de marché sous très haute surveillance ». C’est à dire une transparence sur l’identité et la localisation des transactions sur les marchés ? Puissiez-vous avoir raison.

    Ce qu’on constate pour le moment dans la crise actuelle c’est que les mécanismes des marchés ne sont pas remis en cause, les acteurs ne sont pas inquiétés. La consolidation bancaire se fait sur le dos du peuple, pour éviter une crise « systémique » nous dit-on. Dans ce cadre croyez-vous que les bénéficiaires de cette consolidation bancaire soient disposés à rendre des comptes sachant que leur influence sera probablement renforcée à la sortie de cette crise ?

  2. WOW ! vraiment surréaliste ce qui se passe chez nos amis ricains, sur tous les plans et dans toutes les sphères !

    Bon maintenant on socialise les pertes et on privatise les profits. Bon ! on avait un petit doute là dessus, mais là c’est devenu officiel.

    Comment expliquer un tel phénomène : Est-ce une opération-psy consistant à ajouter l’insulte à l’injure, question de décaper les dernières réminiscence de bon sens, qui s’agrippent de leur mieux, aux neurones de l’américain moyen, et aussi aux nôtres ?

    Ils sont fameux les américains, le rapport Kean sur le 11 septembre 2001 redéfinit les lois de la physique, depuis il ont pris l’habitude de tout redéfinir, ça n’arrête plus… Si ça continue, nous aurons le cerveau mariné dans le mythique comme au moyen âge, rien de tel pour cacher l’arrière-goût d’aberrations totale, qu’il font planer sur la planète. Merci Uncle Sam !

  3. Tu as parfaitement raison ; on ne pourra de toute façon pas construire l’économie durable qui est nécessaire pour faire face à l’épuisement des stocks de matières premières et d’énergie minérale et fossile avec des marchés qui partent dans tous les sens. Elle fonctionne par nature en boucle, à l’exception notable de l’énergie solaire, qui, heureusement, entre en permanence dans la boucle, et ne peut donc pas se passer pour exister d’un minimum de concertation, de planification et de régulation. La version actuelle de la main magique du marché est totalement incapable d’assurer ce rôle ; comme on peut le constater chaque jour, elle ne fait au contraire qu’introduire de la compétition, du désordre et de la destruction de valeur. Les Américains le savent d’ailleurs très bien, car il y a longtemps que le secteur public et le secteur privé se concertent, entre autres dans le cadre de l’Industrial Technologies Program du département de l’Energie, pour étudier les conditions d’une transition vers des modèles plus durables. J’ai malgré tout quelques réserves sur les délais ; 5 ans, c’est l’éternité pour l’agitation brownienne de Wall Street, mais c’est très court pour tordre définitivement le cou à quelques siècles d’idées reçues et d’utopies récurrentes sur le bienheureux retour aux sources de la nature.

    Jean-Paul

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