Mr. Paulson joue au chat et à la souris

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On attend, on attend, et rien ne se passe.

Mr. Henry Paulson a expliqué clairement ce qu’il pourrait éventuellement faire : il s’est donné la liberté, pour une période de 18 mois, d’injecter dans les Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac, tous les fonds qui leur seraient nécessaires et il prendrait, au nom du gouvernement fédéral, toute participation dans leur capital qui lui semblerait indispensable.

Il a bien précisé que la loi promulguée – à son corps défendant – par le Président Bush, le 30 juillet, était un « bazooka » : une arme de dissuasion, de dernier recours uniquement, dont il espérait bien ne jamais avoir à faire usage.

A mesure que le prix des actions des GSE baisse (de 91.55% pour Fannie Mae et de 93,66 % pour Freddie Mac, au cours des 365 derniers jours) et que le rendement de leurs actions privilégiées devient prohibitif (dépassant désormais 19,5%), une majorité des commentateurs (59 % des économistes consultés par le Wall Street Journal) se demandent ce que Mr. Paulson attend pour agir. Car les choses s’aggravent de jour en jour.

Mr. Paulson fut autrefois Président de Goldman Sachs, et comme on peut s’y attendre, il a foi dans l’initiative privée. Il croit aussi par ailleurs à l’avenir de la Chine : lorsqu’il accepta le poste de Secrétaire au Trésor, il dut se débarrasser de sa participation à hauteur de 25 millions de dollars dans la Banque Industrielle et Commerciale de Chine. Il ne fut heureusement aucunement pénalisé pour avoir eu à le faire : un règlement permet en effet aux personnes fortunées qui deviennent fonctionnaires de n’acquitter aucune taxe sur les gains de leurs titres, et ceci pour ne pas dissuader les hommes d’affaires de s’intéresser à la chose publique. Il affirme aussi qu’il ne fit adopter la nouvelle législation qu’après avoir dûment informé ses interlocuteurs chinois de leur teneur : « Nous avons exploré ces questions de fond en comble », déclara-t-il. Et il ajouta : « Nous avons assez travaillé ensemble pour qu’ils sachent que je ne dis rien dont je ne sois convaincu personnellement ! ».

Mr Paulson est aussi un grand environnementaliste, très impliqué dans une initiative de la Banque Mondiale – au budget de 10 milliards de dollars – qui aide les pays en voie de développement à se tourner vers les technologies industrielles non-polluantes. Il a également été l’un des directeurs du Peregrine Fund qui s’occupe de la protection des oiseaux de proie menacés. Il a laissé entendre qu’il avait hâte de se consacrer plus assidûment à ces bonnes causes. Il en aura le loisir dès janvier, dès que l’administration du nouveau Président aura pris le relais.

Du coup on s’inquiète : et s’il entendait simplement gagner du temps et laisser pourrir la situation en se disant « après moi le déluge » ? Le pire qui pourrait arriver serait que Fannie Mae et Freddie Mac fassent faillite. Serait-ce en soi une si mauvaise chose ? Le système américain du crédit immobilier en mourrait sans doute de sa belle mort. Mais au bout du compte il en coûterait sans doute moins au contribuable qu’une série d’injections de capital ou de prises de participation de l’Etat américain qui finiraient après de nombreux mois par s’avérer insuffisantes. Et – on est en Amérique – toute autre issue pourrait donner lieu à des actions en justice en nombre infini et dont les règlements atteindraient des sommes astronomiques. Avantage supplémentaire : Paulson n’aurait jamais eu à se départir de sa confiance absolue dans la capacité des marchés à s’autoréguler : brandir le bâton – ou si vous voulez, le bazooka – aurait suffi à gagner suffisamment de temps. Enfin, assez de temps en ce qui le concerne personnellement : l’administration du nouveau président n’aurait plus qu’à se débrouiller tandis qu’il pourrait consacrer lui davantage de temps à la tâche admirable (bien que d’un tout autre ordre) de la sauvegarde du condor californien.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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5 réflexions sur « Mr. Paulson joue au chat et à la souris »

  1. Bonjour,
    Le fait de « laisser pourrir la situation » est-il compatible avec les échéances de remboursement de la dette des GSE pour fin septembre, évoqué dans un billet précédent ?
    Je serais très heureux que quelqu’un puisse me répondre.

    Bonne soirée, et bravo M. Jorion

  2. Bonne question : « laisser pourrir la situation », c’est la manière dont vous et moi interprétons l’attitude de Paulson. La façon dont lui le présente, c’est « Pas de panique dans l’entre-pont ! », « Il n’y pas feu en la demeure ! », etc. ou pour reprendre une expression favorite du Président Bush : « Nous maintenons le cap ! »

    La stratégie consiste à « maintenir la confiance ». C’est fondé sur l’idée que les marchés sont une question de « psychologie » : que l’on peut fonctionner à la propagande et que si « les marchés sont confiants » le 30 septembre, on trouvera assez d’acheteurs pour renouveler la dette des GSE.

    Ce qui est clair c’est que, depuis le début de la crise, ce type de stratégie échoue. La raison à mon avis est la suivante : à l’été dernier on s’est réveillé brutalement dans le rouge, et si profondément sous la barre de la rentabilité que depuis, la seule question que l’on pose, c’est : « Est-ce que ça rapporte ? Oui ou non ? ». La « psychologie » reviendra peut–être un jour à la mode mais en attendant tout le monde fait dans le réalisme comptable.

  3. Tellement difficile d’avoir une idée claire concernant la situation des 2 firmes tellement les informations sont contradictoires de jour en jour. Ce qui est certain c’est que la valeur boursière est tombée presque au niveau des racines de pissenlits et qu’en général ce n’est pas du tout bon signe. Comme certains, je pense qu’on ne peut plus du tout avoir confiance dans les données chiffrées des organismes publics ou privés américains, les chiffres semblent maquillés, trafiqués pour masquer l’ampleur du désastre, jouer la montre peut-être et refiler le bébé avec l’eau du bain à la prochaine administration. Après tout la situation générales des USA étant ce qu’elle est, c’est-à-dire vraiment pas terrible, il vaudrait mieux qu’il n’y ait pas encore plus de nouvelles désastreuses au plan économique, cela ruinerait définitivement toute crédibilité pour le parti républicain en vue d’une hypothétique victoire aux présidentielles de novembre.

    Ca me rappelle la stratégie qu’employait souvent mon ancien patron : quand quelque chose n’allait pas, il suffisait souvent de fermer les yeux, dire que tout va bien, ne pas s’inquiéter, et surtout ne rien faire, et le pire c’est que assez souvent les problèmes finissaient par se dissiper tout seuls, enfin, avec l’aide de personnes subalternes sérieuses et impliquées qui faisaient le nécessaire parfois jusqu’à des sacrifices pour pallier à l’incompétence de la hiérarchie.

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