Le rapport Ricol

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je viens de passer quelques heures en compagnie du rapport Ricol sur la crise financière (Mission confiée par le Président de la République à René Ricol, dans le contexte de la Présidence française de l’Union européenne 2008). J’ai sauté provisoirement les sections purement administratives ou purement politiques.

Quelques remarques à chaud.

Première question posée par le Président de la République :

La question prioritaire n’est plus d’apprécier la responsabilité des différents acteurs une fois le sinistre intervenu, mais bien d’éviter de nouvelles crises.

Aucune réponse à cette question « prioritaire ». Au lieu d' »éviter de nouvelles crises », le rapport propose de « lisser les effets de cycle ». C’est moins ambitieux mais sans doute plus réaliste.

Autre question :

Il nous revient d’identifier quels sont les moyens efficaces de canaliser les effets d’une ingénierie financière qui doit être au service des entreprises, des investisseurs et des épargnants et non à leur détriment.

Là aussi, aucune réponse.

Troisième question :

En particulier, vous devrez vous attacher à évaluer les moyens de renforcer et d’améliorer :

– la comptabilisation des véhicules hors-bilan ;

La réponse renvoie aux mesures prises aux Etats-Unis – dont l’application a par ailleurs été repoussée à 2010 : la solution de la crise sera appliquée lorsque celle-ci sera terminée, toute autre alternative étant susceptible de donner le coup de grâce à l’ensemble des banques ayant émis des prêts hypothécaires subprime, Alt-A, Pay-Option ou HELOC (Home Equity Line Of Credit).

Quatrième question :

En particulier, vous devrez vous attacher à évaluer les moyens de renforcer et d’améliorer :

– les méthodes de valorisation des instruments financiers en période de crise financière.

Réponses :

Une première solution pourrait être de s’appuyer sur les propositions du CESR pour substituer au mark to market des actifs de crédit dans leur trading book une mesure de la juste valeur basée sur un « mark to model » prenant en compte divers facteurs de risque prescrits par le régulateur (risques de liquidité, de modèle, de contrepartie), sous réserve qu’une transparence suffisante soit obtenue.

Une deuxième possibilité serait d’autoriser les banques à reclasser des actifs du trading book vers une section d’investissements gérés sur la base de cash flows à moyen terme.

Une dernière option, qui relève d’une autre approche, serait de créer un nouvel instrument avec des règles prudentielles et des normes comptables spécifiques, qui pourrait aider les banques à gérer certains produits illiquides.

La première solution, comme s’en souviennent ceux qui m’ont lu au fil des mois (voir L’implosion, pages 188-199 et ici), correspond à une approche additive : on substitue au dernier prix constaté, la somme du prix de ses composants. C’est une option, bien qu’il soit souvent irréaliste de décomposer un produit en ses composants. Exemple, le prix « objectif » (« juste ») d’une maison en cas de crise de l’immobilier : prix du terrain + prix des briques + prix des robinets, etc. Comme l’exemple le montre, le prix du terrain étant lui aussi marqué par la crise immobilière, on se retrouve confronté au problème initial, et ainsi de suite. En fin de compte, le prix « mark-to-model », c’est le « prix d’avant la crise ».

La deuxième approche, si je comprends bien, consiste à étaler la vie du produit dans le temps, et à lui assigner la somme de ses valeurs escomptées – en supposant que dans ces phases futures les choses soient rentrées dans l’ordre. C’est envisageable si le produit est effectivement décomposable en une suite de flux monétaires. Mais comment justifier les valeurs successives, si ce n’est encore fois, en utilisant pour l’avenir des « prix d’avant la crise » ?

Troisième option : créer une méthode entièrement neuve. C’est sans aucun doute la solution d’avenir : approuvé !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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9 réflexions sur « Le rapport Ricol »

  1. Merci de décryptage. Je suis aussi surprise qu’on ne désigne pas les responsables afin de les punir. Cela évite qu’ils recommencent, c’est du bon sens.

    Quant aux solutions, si je comprends bien, la première consisterait à se donner l’illusion que rien n’a changé et donc doit conduire les banques dans une crise future à aller encore plus loin dans l’irrationnel sans crainte de devoir afficher des pertes colossales. La deuxième va les amener à stocker des titres illiquides et donc à consacrer leurs fonds propres à porter des instruments financiers. C’est carrément mortel pour les économies, puisque les établissements financiers n’en auront plus pour prêter, cela ne résout donc en rien le problème. Pour la troisième, je comprends qu’on parle de « décharges de déchets financiers », créer des defeasances avec des produits financiers pourris qui mettront des dizaines d’années à se résorber. Ai-je bien compris ? Alors nous allons bientôt crever sous les déchets. Il me semble que tout cela ne va pas dans le bon sens, ce qu’il faut, c’est éviter la crise et non pas chercher des solutions pour résoudre la prochaine crise. Ne pensez-vous pas qu’il faudrait surtout réglementer et surtout soumettre les fonds à des réglementations prudentielles qui interdisent les effets de levier ou encore créer un label pour ces fonds spéculatifs qui permette de les identifier, obliger les banques à dévoiler en permanence leur exposition comme prêteur ou client de ces institutions ? Personnellement, je ne sais pas ce qu’on attend pour le faire.

    Sounion

  2. @ sounion

    il faudrait surtout règlementer écrivez-vous, c’est bien là le cœur du problème ; la destruction de toutes les règles a été tellement totale pour complaire aux plus intégristes des ayatollahs ultra libéraux, qu’aujourd’hui la seule possibilité offerte aux différents gouvernement est :

    1/ de mettre la main dans les poches des contribuables pour renflouer les spéculateurs au bord du gouffre (ou de la falaise… comme aime à l’écrire Paul Jorion)…

    2/ de ne pas poser de questions qui pourraient être gênantes sur les responsabilités des uns ou des autres… qui de toute manière n’existent pas, les acteurs de cette pantomime mortelle sont réputés rationnels dans tous leurs actes !

    3/ faire le gros dos en attendant que la tempête se calme, que le vent tombe et que le soleil revienne….pour continuer comme avant.

    Ceux qui auraient le pouvoir de décider sont dans le déni absolu de la réalité et jugent donc inutiles de tenter quelque réforme du système financier.

    En fait de prétendue rationalité supérieure tout n’est que foi du charbonnier dans les vertus miraculeuses de la vénérée main invisible.

    Alors, après tout, rien ne vaut un bon gros rapport bourré de lieux communs pour conjurer les vents mauvais, ça fait toujours passer le temps en donnant l’impression aux spectateurs que cette fois-ci, juré craché, tout sera fait pour remédier aux causes de la « crise ».

  3. A mon sens ce qui est assez sidérant dans ce rapport, c’est que la crise financière mondiale n’est pas vue à la lumière de la cause première et réelle qui la justifie, à savoir l’appât du gain au court terme pour les acteurs financiers mais surtout pour les investisseurs et actionnaires/ On fustige l’offre mais on se garde bien de toucher au moteur de la demande !!

    Ce rapport même aggrave cette vision du gain à court terme puisqu’il est envisagé (même avec crainte) de forcer les acteurs qui investissent à long terme, les fonds de pension. d’avoir une politique de gestion basée sur des actions (court terme) et non plus d’obligations.

    Ce qui a engendré la crise n’est pas l’absence de régulation mais bien la régulation. Les directives de Bâle II ont poussé les banques aux hors-bilan et à précipiter la crise des subprimes liée au non contrôle du hors bilan.

    Or les mesures proposées ici consistent à contrôler via de meilleures normes comptable et de transparence au niveau individuel, national et international un contrôle du hors bilan avec à la clé une meilleure règle prudentielle. Ce qui va pousser à quoi ??? A diminuer l’offre des banques qui prendront moins de risque. D’accord ! Mais qui les inciteront plus encore à de l’opacité voire à développer de la clandestinité via des off-shore.

    Ce qui n’est pas pris en compte dans ce rapport c’est la notion même de rendement de l’investissement à court terme.

    Une seule phrase concernant les marchés à terme conçus comme une diminution de l’offre par rapport à la demande liée notamment au sous-investissement des entreprises.

    Or c’EST le court-termisme qui autorise voire implique le sous-investissement !!! La logique reste non pas une logique orientée vers les marchés réels mais vers un meilleur fonctionnement (sans risques pour les acteurs financiers) des marchés financiers RIEN N’EST RESOLU.

    Ce qui est appelé régulation n’est pas une régulation politique mais bien une régulation des contrôles.

    Il n’y a pas de proposition de régulation fiscale des produits d’investissements. Au contraire, la dilution des états est renforcée puisqu’il est dit texto que désormais les banques d’investissement auront recours de TOUTES FACONS à la couverture (obligatoire) des banques centrales , c’est–à–dire la couverture via l’endettement des états, de la collectivité au profit des investisseurs.

    Les acteurs qui empêchent la bonne rétribution du capital en mésestimant le risque doivent être contrôlés et toute crise cyclique décelée pour permettre un meilleur rendement du capital aux investisseurs.

    La couverture du particulier est précarisée car si elle devient garantie grâce à la couverture de la banque nationale sur l’illiquidité des acteurs financier, elle rejaillit sur la dette des états et donc le moindre fonctionnement encore des SERVICES PUBLICS.

    Je crois que l’origine même de la crise donc n’est pas vue dans sa perspective réelle à savoir la mondialisation elle-même. Permettre le flux des capitaux et la libre concurrence qui n’est que la loi du plus fort a produit le chômage et les délocalisations et la création d’une inflation de retraite des liquidités off shore.

    Le rapport le dit crûment d’emblée : le problème n’est pas la liquidité mais sa distribution.

    On va à mon sens vers plus de délabrement des investissements privés et publics pour un jour assister à un REEL effondrement, celui-là de toute vie sociale dans une soviétisation des états et la chute inévitable de cette coquille vide.

    Ce n’est que mon humble avis bien sûr.

  4. Une réelle réponse à la crise financière aujourd’hui serait à mon sens de revaloriser l’investissement capital.

    De privilégier le long terme et le développement durable plutôt que le court termisme. Voilà ce qui éradiquerait la cyclicité des crises.

    A mon sens la fiscalisation des produits financiers et la valorisation dans l’investissement capital entraîneraient une réelle croissance et une perspective de plein emploi.

    Il est prévu déjà de renflouer étatiquement les Freddies et donc de diminuer le dollar par rapport à l’euro. D’endetter le peuple américain. Ce mécanisme de sauvetage est sans doute inévitable mais ne peut pas être inscrit comme une norme!!

    Les banques d’investissement justement jouant sur cette carte là !

    Je m’intéresse un peu au marché des 700 milliards de dollar que représente le marché du financement islamique. Je trouve que ce mode de financement profondément sain est l’avenir pour toute la planète. Les catholiques s’y mettent aussi.

    Voici une définition de ce que j’estime est le réel futur du monde financier mondial.

    En Islam, l’usure et toutes les transactions y afférent sont strictement interdites. Les lois islamiques interdisent de verser ou de percevoir un intérêt et exigent que toutes les transactions financières se fondent sur une activité économique réelle. Ainsi, la monnaie en Islam se limite à la réserve de valeur et au moyen d’échange; elle ne peut pas être une marchandise et ne peut pas « croître » sans apport de travail.

    La finance islamique ne se base pas seulement sur le profit, mais également sur le principe de solidarité. La notion de risque y est très importante : toutes les parties à une transaction doivent en partager les risques, c’est-à-dire non seulement les bénéfices mais aussi les pertes éventuelles. De plus, les échanges doivent absolument être tangibles et les transactions ne peuvent évidemment concerner les activités contraires à la Chariâa, comme les jeux de hasard, l’alcool…

    Les Institutions financières islamiques ont une double vocation commerciale et financière. Les principaux outils financiers vont dans les deux sens.

  5. Pour comparer des « acteurs » de cette crise, certains ont tout perdu (les acheteurs de maisons par exemple) et d’autres sont protégés de ne pas tout perdre (des banques). Est-ce légitime de protéger des avoirs privés qui ont généré des bénéfices privés, et qui après avoir été sauvés par de l’argent public généreront d’autres bénéfices privés ?? Tout en amputant les finances publiques et donc le pouvoir de l’Etat, des Etats. Du point de vue des puissants privés, les crises dont les responsables privés ne sont pas jugés coupables et sanctionnés, sont douloureuses mais bénéfiques sur le long terme.

    Valoriser les instruments financiers en période de crise signifie-t-il autre chose que de la « pédagogie » moderne c’est-à-dire de la propagande ? Montrer que malgré la crise, la finance mondiale n’est pas en cause alors que tout accable celle-ci…

    Surtout montrer que la mondialisation est le bon chemin pour tous, que les crises ne sont pas grand chose à côté des progrès… ce système a peu à envier au système communiste qui s’est écroulé de la même façon, en refusant de voir les problèmes. La différence ici c’est qu’aucune alternative ne semble fonctionner en même temps, quoique les variantes sont en soi des systèmes différents : le système allemand ou français n’est pas le système anglais ni le système des USA.

  6. Bravo à Paul pour toutes ses contributions lumineuses depuis le début de la crise.

    Ces sujets paraissent alimenter les pensées présidentielles ces derniers jours, sur les valorisations comptables notamment.

    Comme substitut à la fair value :

    – le mark to model est bien une approximation de la valeur de marché en l’absence de marché, donc de prix de référence ; il reste bati en référence à l’état du marché

    – la deuxième méthode proposée par le rapport Ricol, l’actualisation des cash flows renvoie à la « valeur d’usage » des IFRS ; elle est donc pratiquée pour l’ensemble des portefeuilles d’investissement ; son intérêt est que les seuls paramètres de valorisation sont intrinsèques soit à l’instrument (cash-flows), soit au porteur (taux d’actualisation) ; l’état de marché n’intervient pas ; cette valorisation est assez stable…

    – la troisième à inventer pourrait être le bon vieux coût historique, plus stable encore !

    La priorité est de sortir de l’emprise infernale des marchés financiers. « La valeur d’usage » est connue des professionnels et est intégrée au référentiel comptable international. Un relatif consensus pourrait se dessiner en sa faveur (le président du conseil national de la comptabilité l’a défendue). Il faut la soutenir !!!!

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