Du capitalisme à la barbarie, par Jean-Jacques Jugie

Billet invité.

DU CAPITALISME A LA BARBARIE

Il est principalement question, dans cet espace, des dérives avérées du capitalisme financier anglo-américain. Et des conclusions que l’on peut en tirer sur un processus plus général : l’agonie du capitalisme de marché, suspect de porter en lui les germes de sa décomposition.

L’observation du contexte franco-français apporte, paradoxalement, de l’eau au moulin de ces spéculations. Paradoxalement, car les Français n’ont pas la réputation de nourrir une affection spontanée pour les thèses libérales, qu’il s’agisse de politique ou d’économie. Stendhal le notait déjà : « En France, très peu de gens se soucient de la liberté, tout le monde adore l’égalité, mais personne n’aime la République ». Datée de 1825, cette saillie incisive conserve toute sa pertinence. Pourtant, l’expression intégriste du libéralisme, sous la forme du libre-échangisme planétaire et déréglementé, a fini par s’imposer dans le pays. Au point même d’avoir séduit le courant de pensée socialiste, comme l’ont noté plusieurs commentateurs de ce blog.

Nouveaux convertis au dogme, les Français en ont adopté les aspects les plus outranciers, notamment dans les pratiques de management. Le feuilleton de l’attribution des bonus et des stock-options en donne un exemple éclairant. Et le gouvernement donne l’illusion de vouloir « moraliser » les rémunérations, en s’opposant à « l’exercice » des stock-options dans les « entreprises bénéficiant d’une aide publique ou qui mettent en place des plans sociaux », alors que le vrai scandale réside dans « l’attribution » même de ces stock-options dans toutes les grandes entreprises.

Dès lors que les mêmes pratiques prévalent dans les sociétés que l’Etat contrôle, il est permis de conclure à une collusion délibérée et revendiquée entre le pouvoir politique et la nomenklatura des grandes firmes. Récents convertis au capitalisme flamboyant, nous jouons peut-être le rôle des derniers entrants dans la martingale de Ponzi – qui en précipitent la chute. Désormais, la finalité de l’action des décideurs n’est plus le profit, c’est le tribut. Des pratiques de barbares, même si les nouveaux Wisigoths ont patiné leurs fonds de culotte, leur cynisme et leurs mauvaises manières, sur les bancs des prestigieuses écoles de la République.

Maintenant que le dogme n’est plus défendu que pour l’indicible vulgarité des pratiques qu’il autorise, ses temps sont probablement comptés. Accompagnés, on peut le craindre, de quelques « appels du pied extra-parlementaires »

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15 réflexions sur « Du capitalisme à la barbarie, par Jean-Jacques Jugie »

  1. @ThierryDorée,

    Je dis escroquerie !

    Opposer le capitalisme et le libéralisme ainsi, c’est faire fi de toute l’histoire de la pensée économique.
    Schématiquement et très succintement (!), les principes du libéralisme des origines remis en cause par le keynesianisme lui-même contesté puis abattu par le néolibéralisme se voulant un retour aux sources.
    A lire par exemple autour de la pensée de Von (pour contenter notre hôte 🙂 ) Hayek http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Neoliberalisme–Quest-ce_que_le_neoliberalisme_par_Maurice_Lagueux
    Plus clair que je ne pourrais l’être.

    Pas de retour en arrière possible ici, donc.

  2. Effectivement, ce qui est désormais clairement mis en cause, c’est la répartition du profit que tous les travailleurs (peu importe leur statut) ont contribué à produire.

    Si les grandes institutions internationales ont plafonné la rémunération de leur dirigeant (Cf. DSK au FMI avec 500.000 €/an)
    il n’y a pas de raison objective pour que les entreprises du privé ne fassent pas de même.

    Ce qui devient de plus en plus intolérable, mal vécu et propice à l’explosion sociale, c’est l’écart entre les 25.000 € /an de la plupart des gens qui bossent et le tribu complémentaire (à leur déjà plantureuse dotation) exigé par ceux qui touchent maintes fois plus.

    D’aucun scandent « faire payer les riches », il serait sans doute plus judicieux d’agir pour arrêter de faire payer les pauvres.

  3. Point d’histoire, Rosa Luxembourg a parlé de « socialisme ou barabarie », expression devenue par la suite du nom d’un courant et d’une revue s’inspirant du « communisme des conseils ».

  4. Billet et commentaires qui me rappellent ce propos : « Les jours de cette société sont comptés, ses raisons et ses mérites ont été pesés et trouvés légers, ses habitants se sont divisés en deux partis, dont l’un veut qu’elle disparaisse. »

  5. L’affrontement que nous vivons est l’expression concrète de la haine manifestée par les élites à l’égard du reste des populations.
    Elites qui d’ailleurs développent entre elles une même férocité réciproque.
    Ni émancipation, ni aliénation ne sont inéluctables.
    C’est le minimum syndical sur lequel nous devrions être d’accord.

  6. Il est beaucoup question de mots en « isme » ici.

    Les grands principes des systèmes économiques, un peu comme les grands principes religieux, me mettent mal à l’aise, surtout lorsque, dans des temps d’incertitudes, on veut se servir de telle ou telle croyance pour imposer son « modèle ».
    « La démarche théologique des concepts dogmatiques… », mais rassurons nous, les émergents, avec leurs milliards d’hommes et de femmes qui veulent leur part du vilain gâteau, ne peuvent pas, eux, s’offrir le luxe de ce temps perdu à refaire le monde, et si, nous nous trompons de direction, ils nous rappelleront douloureusement, toutes les vertus du… libéralisme.

  7. @ Ken avo

    http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=34689

    Ce que nous subissons est un capitalisme sauvage, notamment par la constitution de monopoles et de dérégulation.
    Le libéralisme de l’information par ex en matière boursière vise à favoriser la libre concurrence qui est l’ennemie des monopoles.
    Le libéralisme régule par l’état là où le capitalisme n’intervient pas . De plus c’est une erreur sémantique, ce n’est pas parce que l’on a libéralisé les flux de capitaux, à l’origine des délocalisations, qu’il s’agit de libéralisme.
    Le grand capital a aidé à cette confusion de manière à se protéger de la vindicte.

  8. @ThierryDorée

    On pourrait envisager que dans le concept de « libre concurrence », ce ne soit pas le libre qui soit à mettre en cause, mais la concurrence. Dans cette expression de libre concurrence, ce mot de libre fait en effet référence au libéralisme tel qu’il fut définit par les Lumières, tandis que le mot concurrence est pour sa part totalement inféodé à l’idéologie capitaliste.

    En la matière, il conviendrait donc dans un premier temps de se demander laquelle de ces deux idéologies théoriquement antagonistes prend le pas sur l’autre, et dans un second temps, si l’on accepte l’idée que le capitalisme soit par essence fondé à phagocyter toute velléité libertaire, ce qu’il convient de conclure quant à la notion de libre concurrence.

  9. Erratum

    […] tel qu’il fut défini[…]

    Celle là, je ne vous laisserai pas le plaisir de me la reprocher 😉

  10. @ThierryDorée,

    J’y reviendrai plus tard peut-être – le temps me manque immédiatement – sur vos deux posts, l’article auquel vous faites référence en m’appuyant sur l’étude épistémologique de la pensée de Von Hayek que je fournissais.

    1/ Je me contenterai pour faire rapide, de vous faire observer qu’il ne s’agit justement pas de monopoles mais bien d’oligopoles. Et c’est toute la différence.
    –> Parce que la concurrence mène nécessairement à la consitiution de tels oligopoles. Et c’est bien une contradiction de la pensée libérale d’origine à l’épreuve des faits.
    –> parce que l’un ne pouvant être assililé à l’autre exactement. Voir Hayek qui lève cette assimilation (en s’asseyant à mon humble avis un peu trop facilement notamment sur le ticket d’entrée au marché, mais ce n’est que mon humble avis) en vue de réconcilier le marché libéral avec l’oligopole.

    2/ D’autre part, observez que d’un camp à l’autre, il est souvent mis en avant que la finance n’était (n’est, toujours) nullement déréglementée même au plus fort des subprimes et bien au contraire. « L’erreur sémantique » me semble difficilement démontrable, comme ça à vue de nez.

    Et je me permets d’insister de nouveau sur la logique qui de réfutations systémiques en apport de solutions à celles-ci nous fit aboutir de la pensée libérale d’origine à son renouveau actuel en passant par la parenthèse Keynesienne. Non, l’opposition capitalisme-néolibéralisme est pur artefact. 🙂 Il existe une articulation logique dans tout qu’il n’est pas intellectuellement honnête d’ignorer ou minorer.

    Conclusion:
    Je ne vois de toute façon pas la forme que pourrait prendre une régulation anti-oligopoles. Tâche autrement plus ardue qu’une simple loi anti-trust. Et c’est sans doute une des clés de nos ennuis.

  11. @ Ken Avo

    Qu’il s’agisse de monopoles ou d’oligopoles , le résultat est le même pour le consommateur qui paie trop cher par manque de concurrence dans les prix.
    Quel autre système que le libéralisme propose d’instaurer une libre concurrence ?
    Peut-être préfériez-vous l’époque pas si lointaine du monopole de France Télécom qui proposait des tarifs doubles ou triples de ceux que l’on a maintenant.
    Sachant que l’état était l’actionnaire principal cela satisfaisait les petits jacobins dont vous faites peut-être partie ?
    Dites-nous donc quel est votre système économique de prédilection ?

    Par ailleurs n’est-ce pas la déréglementation des mouvements de capitaux qui a provoqué les délocalisations de l’industrie et le chômage qui en résulte ?
    Vous venez prendre appui sur les 2 camps pour avaliser vos dires mais quels camps, socialiste et UMP, c’est la même chose, rigolo ?
    Même Besancenot et tous les partis d’extrême gauche l’ont dit depuis longtemps : le PS est à droite. Mais toi, t’as tjrs pas compris. Cherche quelle banque est derrière Fabius.

    Tu veux lutter contre les oligopoles, moi aussi mais certainement pas pour y substituer des monopoles d’état.
    Maintenant libéralisme comme démocratie sont loin d’être des systèmes parfaits mais comme les autres sont pires, le choix est vite fait.

    A moins , bien sûr, que vous ayez quelque chose d’autre à nous proposer. Nous vous écoutons mais si c’est pour nous parler de marxisme, c’est pas la peine.

    Pour ton info Keynes était un eugéniste de 1937 à 1944 environ, un nazi donc. Et il concédait que son système ne fonctionnait que dans une économie de type fasciste.

  12. Pourquoi vous énerver ainsi Thierry Dorée ?
    Si le marxisme n’est pas LA solution, le libéralisme de papa non plus. Vous (tu ?) mesurez l’ampleur du problème ?
    Finalement c’est vrai que ça peut en énerver certains… dont les nerfs se lâchent visiblement.

  13. La libre concurrence, c’est la loi de la jungle, littéralement…

    Songez-y.

    Au delà de ce slogan (dont je me félicite tant il fait sens quand on veut bien se donner la peine d’y réfléchir), je m’étonne de voir qu’on puisse rejeter tout d’un bloc une idéologie, mais par ailleurs tenir à séparer le bon grain de l’ivraie d’une autre. C’est une différence de traitement que je ne m’explique pas. Ainsi par exemple tout serait absolument mauvais dans le marxisme, tandis que certaines choses du libéralisme seraient bonnes (et d’autres moins bien entendu…)

    A bien y réfléchir, la solution me paraît commode, à moi aussi. Nier tout intérêt dans une idéologie, c’est à dire dans un groupement d’idées organisé de manière apparemment cohérente, c’est l’avantage indéniable de ne pas avoir à se perdre dans une analyse détaillée de son contenu. Hop, d’un revers de main, tout part à la poubelle.

    Mais dans ce cas, tant qu’à appliquer cette méthode, autant aller au bout, et balayer tout idéologie d’un revers de main. Que de temps gagné, non?

    ————————————————————————-

    Histoire de vous éviter une migraine, je vous fait un topo rapide:
    La concurrence, c’est quoi?

    Concurrence: n.f. Rivalité d’intérêts entre plusieurs personnes provoquant une compétition, et, en particulier, entre commerçants ou industriels qui tentent d’attirer à eux la clientèle par les meilleures conditions de prix, de qualité, etc. (Petit Larousse illustré 1987).

    La définition ci-dessus implique la notion de compétition. Pour rappel, une compétition se caractérise par un vainqueur, et un ou plusieurs perdants.

    Un compétiteur se faisant éliminer est un perdant. Celui qui parvient à rester « en compétition » jusqu’à la fin de l’épreuve sans se faire éliminer est déclaré vainqueur.

    Une fois ceci dit, prenons le second morceau, à savoir le monopole:

    Monopole: n.m. Privilège exclusif, légal ou de fait, que possède un individu, une entreprise, un gouvernement de fabriquer ou de vendre certaines choses, d’exploiter certains services, d’occuper certaines charges || Economie – Situation caractérisée par la présence d’un vendeur unique.

    Il me semble que tout est dit. Le monopole n’est rien d’autre que le vainqueur de la compétition, le dernier restant une fois que tous les autres ont été éliminés. CQFD.

    (Je vous laisse tout de même la recherche du rapport avec la loi de la jungle, ne me remerciez pas).

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