L’actualité de la crise : Deux G20 sinon rien, par François Leclerc

Billet invité.

DEUX G20 SINON RIEN

Je vais essayer de vider l’un des tiroirs, bien que tous se soient encore bien remplis aujourd’hui. Celui du G20, dont il nous est annoncé de toute part qu’il ne faut pas en attendre des miracles. Pas au cas où cela nous aurait échappé, mais comme autant d’effets « de théâtre et de rhétorique pour correspondre à la colère populaire qui est grande », comme vient de les dénoncer l’ancienne juge Eva Joly, candidate de la liste Europe-Ecologie en Ile de France.

En vrac : « Il sera utile d’avoir un autre sommet cette année », a déclaré José Manuel Barroso, président de la Commission européenne car « on ne peut pas attendre de solution miracle le 2 avril». « Il y sans doute trop d’attentes sur ce qui peut être accompli pendant un sommet d’une journée », a de son côté regretté Klaus Schmidt-Hebbel, le chef économiste de l’OCDE. « Je vois davantage le G20 comme un processus qui pourrait s’institutionnaliser d’une manière ou d’une autre ». « Nous avons, c’est sûr, de longues journées de négociations devant nous » a déclaré pour sa part Gordon Brown, premier ministre britannique, qui avait visiblement oublié que le sommet ne durait qu’une seule journée. Le 25 mars, il avait déjà annoncé que la BCE allait baisser son principal taux, oubliant peut-être que la Grande-Bretagne ne faisait pas partie de la zone euro. La veille, plus dans le sujet, son porte-parole avait informé la presse que « nous n’exclurions pas la tenue d’une autre réunion du G20 cette année » (sic). Nicolas Sarkozy, le président Français, a réclamé sur son mode habituel un peu déconcertant, des résultats. « Je ne suis pas pessimiste, j’essaie d’être lucide. Vous savez, sur le théâtre international comme sur le théâtre national, les forces du conservatisme sont toujours très grandes ». Au moins, il reconnaît que nous sommes au théâtre. Ce qui lui a permis d’envisager de quitter le sommet s’il n’obtenait pas gain de cause (« Si ça n’avance pas à Londres, ce sera la chaise vide, je me lèverai et je partirai »), définissant des « marqueurs » pour en mesurer le moment. Gordon Brown, pour sa part, a préféré parler de « tests », au nombre de 5. Ce qui fait déjà problème, c’est que les marqueurs et les tests ne se superposent pas. « Cette semaine, le monde entier doit se montrer à la hauteur du défi » a-t-il conclu. Il voulait certainement parler des chefs d’Etat du monde entier.

La sortie d’Eva Joly était documentée car, selon elle, Londres est « le plus grand des paradis fiscaux », ce qui n’autorise pas Gordon Brown à proclamer à tous vents : « je vais fermer les paradis fiscaux ». Pour ne pas être en reste, Jean-Claude Juncker, premier ministre luxembourgeois, également président de l’Eurogroupe, qui rassemble les ministres des Finances de la zone euro, excédé par les attaques dont son pays fait les frais, a lancé à propos de la liste des paradis fiscaux que le G20 pourrait adopter : « Si liste il doit y avoir, l’Amérique doit trouver sa bonne place ». Il a explicitement fait référence à l’Etat du Delaware, connu des sociétés off-shore pour son sens aigu de l’hospitalité. « Je voudrais que des courageux en Europe, ceux qui ont beaucoup insisté pour que les trois pays membres de l’UE pratiquant le secret bancaire l’abandonnent, fassent preuve du même courage à l’égard des Etats-Unis », a-t-il poursuivi, lors d’une audition devant la commission des Affaires économiques du Parlement européen. Eugen Haltiner, président de la Finma, l’autorité fédérale de surveillance des marchés financiers, a fait preuve de plus de retenue, en reconnaissant que le conflit autour de la première banque suisse UBS, accusée aux Etats-Unis de fraude fiscale, « aurait pu avoir des conséquences désastreuses pour le système financier et (…) l’économie suisse toute entière », nous permettant de mieux comprendre les raisons de la sortie de Jean-Claude Juncker. Et nous rassurant, grâce à l’emploi de ce conditionnel passé signifiant que tout danger était écarté. Faut-il que des sommes gigantesques soient à l’abri dans les coffres suisses pour que de telles conséquences désastreuses puissent résulter de leur départ inopiné, peut-on également conclure de sa déclaration. Une source monégasque non identifiée par l’AFP, qui la cite, nous permet de comprendre ce qui s’est joué et devrait être entériné par le G20 : « Le G20 pourrait dresser une nouvelle liste noire, qui comprendrait un petit nombre d’Etats en infraction avec les règles de l’OCDE et une autre liste, élargie, une manière de purgatoire, où figureront les Etats qui se sont engagés à respecter les critères de l’OCDE ». Cette histoire de liste noire est un feuilleton pathétique au regard des enjeux que représentent la fermeture des paradis fiscaux et relativise par avance toutes les grandes déclarations qui vont être faites à propos de ce sujet phare du G20.

Ces affaire très européennes ne semblent pas spécialement émouvoir l’administration Obama dont le seul souci est visiblement qu’une démonstration d’unité soit réalisée à Londres, le temps de la photo de famille finale tout au moins. D’autant qu’un danger va devoir être écarté. « Nous n’allons pas donner à quiconque la responsabilité de décider quel est l’équilibre souhaitable entre sécurité et efficacité pour nos marchés », a déclaré au Financial Times Tim Geithner, secrétaire au Trésor, en prélude au G20. Il a réaffirmé son hostilité à la création d’un « super-gendarme » de la finance internationale. Les Américains, comme ils l’ont d’ailleurs toujours proclamé, veulent garder les mains totalement libres, car ils craignent sans cela d’être contraints d’appliquer des mesures mettant en cause ce qu’ils considèrent être leurs intérêts vitaux. Sur la régulation de leur marché financier, comme sur le dossier de la réforme du FMI, puisqu’il ne saurait être question pour eux d’en envisager une du système monétaire international. Ils ont donc obtenu que toute discussion sur celle-ci soit escamotée, ce qui a été indirectement reconnu par la présidence française, qui leur en a donné acte, car le G20 ne serait pas « la bonne enceinte » pour aborder les questions monétaires. Exit, les références à un nouveau Bretton Woods de Nicolas Sarkozy, qui ne quittera pas la séance si cette question n’est pas à l’ordre du jour.

Les questions dérangeantes des paradis fiscaux et de la réforme monétaire étant écartées, une foule d’annonces va donc être faite, si l’on en croit le projet de déclaration finale qui a opportunément « fuité » dans la presse britannique et allemande, une grande première pour ce type de réunion, ce qui laisse à penser qu’il fallait désamorcer les commentaires pas spécialement bienveillants qui se multipliaient sur ce sommet avant même qu’il ait eu lieu. Ce que les chefs d’Etat maîtrisent le mieux, c’est décidément leur communication.

L’administration Obama va avoir besoin d’étaler prochainement toute sa science dans ce domaine. A l’occasion d’une rencontre à Madrid, José Luis Rodriguez Zapatero, premier ministre espagnol, a exposé à Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI, « les propositions espagnoles pour réformer la structure et le fonctionnement du FMI, pour le doter d’une meilleure légitimité et efficacité à travers une réforme des quotes-parts, des votes et du processus de sélection de ses dirigeants et par une plus grande implication des pays émergents et en développement ». On sait que Dominique Strauss Kahn a exprimé publiquement à propos de la position chinoise de substitution des DTS au dollar comme principale monnaie de réserve, un avis fort éloigné du rejet catégorique des Américains. On ne sait pas par contre ce que se sont dit les deux responsables à ce sujet. Une autre rencontre bilatérale avait lieu aujourd’hui mardi à Berlin, entre Angela Merkel, la chancelière allemande, et Dimitri Medvedev, le chef d’Etat russe, afin de « discuter des moyens les plus efficaces pour réformer l’architecture financière mondiale et les moyens optimaux pour coordonner les efforts nationaux et collectifs pour lutter contre la crise mondiale », ont indiqué les Russes. On aurait pu pense que ces derniers s’étaient un peu avancés dans leur communiqué, mais voici ce qu’a déclaré Angela Merkel à la suite de leurs entretiens : « Nous nous rendons au G20 de Londres avec des positions et des attentes très similaires : il est nécessaire de dire clairement que l’architecture financière mondiale doit être changée de manière à ce qu’une telle crise ne se reproduise plus ». Il est dorénavant clair que les Etats-Unis sont et vont être de plus dans une position défensive peu confortable sur cette question. Les autorités chinoises ne pouvaient espérer mieux, dans l’immédiat, suite à la publication du « brûlot » du gouverneur de leur banque centrale.

0Shares

12 réflexions sur « L’actualité de la crise : Deux G20 sinon rien, par François Leclerc »

  1.  » il [Gordon]avait déjà annoncé que la BCE allait baisser son principal taux, oubliant peut-être que la Grande-Bretagne ne faisait pas partie de la zone euro. »:
    C’est vieux de 2 siècles: la grande-Bretagne à vocation à diriger le continent en lui indiquant ce qui est bon pour lui. Une petite crise d’anti-britanisme primaire me soulage toujours.
    Et je pense que notre Président est lucide :  » les forces du conservatisme sont toujours très grandes ».
    Confusions, contradictions d’intéret mal perçu, ‘accord’ à minima: stérilité garantie.

    M.r JORION :
    Je vous lis pour essayer de comprendre. Vous etes de loin les plus pédagogiques.
    Soyez en tous remerciés. J’ai en tete des « choses » peu intellectuelles et plutot sensitives:
    chomage, drame individuel, sensation d’etre un objet, RMI/RSA ( j’y échappe, mais j’en connais), en gros victime innocente ET incompréhension géneralisée.
    Je pense, parfois, sans nuance, que le systeme symbolisé par Wall-Street est responsable/coupable; son existence devrait etre soumise à des critères darwinien, c’est à dire disparition sans prise de tete hors de propos.( en franglais c’est plus mieux: ‘fade away’ et en silence). Il se trouvera toujours des entrepreneurs pour bien faire ce dont « ils » se sont révelés incapables; j’arrete là.

    J’ai 3 questions : quelqu’un peut-il répondre ?

    Hedge funds :
    Je lis qu’ils sont dangereux, à surveiller etc… Pouquoi ne pas les supprimer ou interdire ? Si ce n’est pas possible, quelle est la particularité qui les rend indispensables.
    Je ne comprends pas : quand une peste menace la collectivité, les service médicaux cherchent
    à l’éradiquer ; Pour les hedge funds on doit admettre qu’ils sont à la fois mortels et inévitables, pourquoi?

    Source de finance:
    Les gouvernements jettent à pleins paniers de l’argent dans les banques. Ni les uns ni les autres n’ont cet l’argent dans l’immédiat (en France, « les caisses sont vides »); je comprends bien que l’argent étatique proviendra de nos impots à payer, mais pour l’instant cet argent n’a pas encore été versé par le contribuable ( sauf la TVA, seule « qualité » de cet impot: rentre toute l’année ). D’ou la question, qui a preté cet argent ? ou bien quelle en est l’origine ? Est-ce un cercle entre la poule et l’oeuf ?: L’état, qui n’a pas, emprunte/prete/investit à un organisme qui ne peut preter mais pretera/remboursera ? Les sacs de billets, qui n’existent pas, n’ont pas à changer de place – en équivalent informatique-?

    Finance ou économie ? :
    L’OCDE vient de publier un rapport : les gouvernements doivent convaincre les opinions publiques de la nécessité de sauver le systeme financier ( les banques, et sans doute les hedge funds, mais là j’exagère !) .
    C’est contestable: je peux vivre avec Wall-Street détruit, mais pas avec une économie endommagée. Pourquoi « sauver » l’une, au prix certain de compromettre le relévement de l’autre.
    Son pouvoir de nuisance ( à la finance actuelle) est bien plus élevé que son utilité: mieux vaut faire l’impasse et se concentrer sur le raisonnable; meme au prix de reconstruire un autre systeme financier sans « créativité » et sans exhubérance. ( Constitution pour l’economie). Pourquoi est-ce erroné de croire ça?

    ( je suis favorable à l’envoi d’un chéque de 20€ par trimestre )
    et j’ai des pb de mise en page

  2. A propos du Delaware, ce paradis fiscal interne aux Etats-Unis, la pub officielle sur le site de l’Etat montre… l’ampleur du problème:

    « Près d’un million de sociétés sont domiciliées dans le Delaware, y compris plus de la moitié des entreprises américaines et 60% de celles du classement Fortune 500. Ces sociétés ont choisi le Delaware car nous proposons un environnement complet de services incluant des lois modernes et flexibles, une cour d’arbitrage, un gouvernement local “ business-friendly ” et un service des entreprises de l’Etat très orienté clients. »

    Plus d’infos sur les « facilités » offertes, dans cet article (mais aussi, Singapour, l’ile Maurice):

    http://eco.rue89.com/2009/03/31/maurice-singapour-delaware-ma-planete-off-shore-en-3-clics

    Gageons que celui-là ne se retrouvera pas sur la liste noire. Pas plus que les « facilités » offertes par la City. D’ailleurs, eut-on réellement parler « d’éradiquer » quelque chose qui est si littéralement et génétiquement associé au système financier?

    Un autre article qui montre bien la portée très limitée (euphémisme) des « concessions » faites par certains pour échapper à la liste d’infamie. En fait, qui montre les limites… tout court de la prétendue « coopération renforcée » (recette made in OCDE) qui est supposée sortir du G20:

    http://dechiffrages.blog.lemonde.fr/2009/03/30/eradication-factice-des-paradis-fiscaux/

    De toute façon, ces gens là réfutent le principe même de la taxe et de l’impôt. Enfin, dès qu’ils les concernent. Le moindre dollar/euro payé en taxes est considéré comme une agression brutale contre le profit maximum. De même que la moindre attribution collective leur fait horreur, car ils estiment être les seuls à avoir le droit absolu de distribuer, ou plutôt de ne pas distribuer, leurs fortunes.

    Tout ça se marie assez bien avec la vision de l’Etat ultra-minimaliste (départements d’autorité & du… maintien de l’ordre) qu’ils n’ont cessé de vouloir imposer partout. Ce sont probablement les seules choses qu’ils accepteraient de financer. Pas pour les beaux yeux des Etats. Mais bien pour demander à celui-ci d’imposer à tous les autres leurs « règles ». Accessoirement, de matraquer ceux qui seraient tentés de se révolter. A leurs yeux, c’est moins cher que de financer des armées privées. Puisque, dans leur « Etat idéal », ce sont les asservis eux mêmes qui paient pour l’être. C’est-y pas joli, tout ça?

  3. On va nous enfumer encore un peu avec le risque systémique et d’ici un an ou deux la société de consommation sera sauvée par la bulle écologique : un comble, non ?

  4. « On va nous enfumer encore un peu avec le risque systémique et d’ici un an ou deux la société de consommation sera sauvée par la bulle écologique : un comble, non ? »

    Si la société de consommation sera sauvée par une autre bulle, ne faut-pas dire : « Vive les bulles » – et au lieu de constitutionnaliser l’économie, ne vaudrait-il pas mieux mettre en place des « mécanismes d’institutionnalisation des croyances relatives aux bulles »? La bulle financière n’est-elle pas une métaphore de la confiance en l’avenir?

  5. @ Pascal C.

    Comme vous, les gouvernements pensent souvent qu’il suffit de « rétablir la confiance » pour sortir des difficultés. Mais s’il est possible de vaincre le sentiment de mal-être par autoconditionnement, un infarctus ne se soigne pas par la méthode Coué…

  6. @Champignac

    En plein dans le mille, vous arrivez décidément bien à vous mettre dans la peau d’un milliardaire… C’est à se demander si vous n’en étiez pas un dans une autre vie. En tous cas ça donne envie de vomir pour des gens comme vous et moi , qui espérons en secret un monde où l’on pourrait vivre en harmonie.

  7. @ Champignac,

    Je traduis « regles » par « leur règle étant une absence de règle, orienté par le seul profit » la seule question qui vaille pour remettre les choses humainement sur leurs pieds tient ds le couplage de la politique et de la morale avec des modèles théoriques adaptés, soit une approche qui peut très bien éviter d’en passer par le canal « démocratique » qui n’est pas la seule solution pour que des choses s’institutionnalisent. (ex: le français qu’on cause tous ici n’a été piloté consciemment par aucun élu, n’empêche qu’il est bien une forme d’institutionnalisation du langage, comme peuvent l’être l’anglais, le chinois ou le tchétchène; bref il ne faut pas confondre la surface des choses apparemment positivables avec les lois sous-jacentes de notre humanité qui, elles, nous échappent. Reconstruire autre chose après ce naufrage du capitalisme avec ses effets destructeurs -écologiques – sans tenir compte de mes remarques antérieures sur les modèles ne pourra déboucher que sur des conflits ds la répartition du pouvoir, soit, et compte tenu de la sophistication des gadgets qui se cachent ds les arsenaux, un luxe que l’humanité ne peut plus se permettre)

  8. En tout cas pour ceux qui iront au G20, n’oublier pas votre boite d’oeufs, si il sont pourri se sera encore mieux.

  9. @ Pascal C [1 avril 2009]
    Vous avez surement beaucoup d’autres choses à faire.
    Alors une réponse dont la réponse devrait être assez brève :

    En qui auriez-vous confiance ?

    Le Medef ? … le Parlement (Eu, Fr) ? … l’Etat ? … les experts médiatisés ?
    … les experts expérimentés (transnationales,…) ? … 20 Grenelles ? … la foule ? …
    … le Conseil Economique et Social ? … des moralistes (évêchés: « nous sommes tous coupables ») …

    @ Eugène
    l’humanité ne serait-elle pas, hors « sciences dures » (physique, chimie, bio,…), sans aucune loi sous-jacente ?

  10. Bonsoir,
    Pourquoi ne pas lancer des liasses de billets de 500, même faux : ça fait toujours chaud au coeur…

  11. Le premier ministre canadien n’est pas sur la photo. Personne ne remarque son absence. Dur, dur!

    « Selon la BBC, la photo de famille réalisée ce matin doit être prise une seconde fois. La faute au premier ministre canadien, Stephen Harper, qui apparemment était aux toilettes, sans que personne eut remarqué son absence à ce moment. Stephen Harper était arrivé légèrement en retard ce matin. »

Les commentaires sont fermés.