Tout sur ma femme de ménage, par Daniel Dresse

Billet invité.

TOUT SUR MA FEMME DE MENAGE

En parcourant récemment l’excellent site de Pascale Fourier (je vous fais confiance pour le lien), je suis tombé sur ce florilège délectable de Patrick Artus. Monsieur Artus est loin d’être ce que l’on fait de pire dans le Sérail, mais je vous ai encore dit récemment qu’il fallait désormais s’attendre à tout et sans vergogne :

« …On devrait donc voir une accélération des pertes d’emplois industriels, non seulement à cause du cycle économique, mais aussi des nouvelles délocalisations.

Les délocalisations entraînent un report des emplois industriels vers les emplois de services domestiques (au sens large). Avant la crise, il s’agissait aussi d’emplois « sophistiqués » dans les services aux entreprises, les services financiers. Après la crise, ces emplois reculent, ainsi que les emplois dans les constructions, et le report des emplois industriels ne peut plus se faire que sur la distribution, les services aux particuliers, les loisirs… , c’est-à-dire vers des secteurs où les niveaux de productivité sont faibles.

[…] Il faut donc sérieusement craindre que la crise, en provoquant une nouvelle vague de délocalisations, entraîne un changement de la structure des emplois. »

Cela m’a rappelé bigrement une conversation que j’avais eue la semaine précédente avec Madame X… une femme de ménage de l’entreprise où je travaille. Cette femme nous est adressée par une société de nettoyage et fait donc partie du personnel « en externalité » soit un cas classique de l’entreprise moderne. Elle « fait des chantiers » – chez nous depuis plusieurs années -suivant le jargon d’usage dopé à l’euphémisme.

Je n’avais jusqu’à ce jour jamais eu de rapport autre que strictement professionnel avec elle (« faites ceci, faites cela, et n’oubliez pas de faire le point avec moi avant de partir »). Je savais, en bavardant avec d’autres membres plus anciens du personnel, qu’elle était turque, qu’elle était arrivée en France depuis cinq ans maximum, et qu’elle disait avoir obtenu un diplôme d’infirmière en Turquie -c’est vrai que j’avais remarqué un côté « soignante » dans sa propreté et ses manières méticuleuses.
J’avais engagé la conversation avec elle alors qu’elle faisait sa pause à la cuisine. Un brin de contrariété dans son regard m’avait suggéré que j’allais pouvoir parler avec elle d’autre chose que de mobilier détérioré ou d’objets divers trouvés dans les chambres.

Je lui demandai platement si tout allait bien pour elle, et je fus surpris de me retrouver d’emblée de l’autre côté du mur de sa vie personnelle :

– Non cela ne va pas fort. Mon mari n’a plus de travail depuis plus de six mois et je ne sais pas combien de temps cela va durer.
– (Moi) Qu’est-ce qu’il faisait votre mari ?
– Il est dans le bâtiment. Normalement il est maçon de métier. Mais dans l’entreprise où il travaillait il faisait un peu tout.
– (Moi) C’était une grosse boîte ?
– Non, c’était un artisan. Ils n’étaient que cinq ou six avec mon mari à travailler pour lui. Mais ils faisaient beaucoup de chantiers pour des entreprises plus grosses.
– (Moi, prudemment) Et… Il faisait vraiment partie de la boîte, ou il était intérimaire ?
– Si, il avait un CDI. Mais son patron ne trouvait plus de chantier. Il a tenu quelques mois en gardant tout le monde et puis il a décidé d’arrêter son activité. Heureusement, comme ça mon mari a pu au moins toucher le chômage.
– (Moi) Et depuis… Plus rien ?
– Non plus rien. Bon, il y a encore le chômage. Cela nous permet au moins de continuer à payer nos traites, parce que l’on avait décidé d’acheter une petite maison. Mais bientôt, je ne sais pas comment on va faire…
– (Moi) Où est-ce que vous habitez ?
– On habite à B… (un quartier populaire, je pensais sans trop de problèmes, dans une grande ville de province Lambda). C’est là qu’on a commencé à habiter quand on s’est installé à Lambda. Au début on louait dans un immeuble, mais c’était minuscule. Alors quand j’ai eu ma petite il y a trois ans, et comme mon mari avait un bon contrat, on a décidé d’acheter un petit pavillon (vraisemblablement une ancienne maison ouvrière dans cet ancien faubourg).
– (Moi) B… ça va, je connais quelqu’un qui y habite : S… un bon copain (en fait, le S… en question, Je ne l’ai pas vu depuis au moins dix ans. C’est au détour de ce genre de conversation que l’on se rend compte d’ailleurs à quel point, dans n’importe quelle ville moderne, chacun reste dans sa tranchée… je veux dire dans « son » quartier. Les « centre ville » ne sont plus que des territoires factices où l’on fait semblant de se côtoyer. Les ghettos de « moins pauvres », ethniquement plus hétérogènes, valent bien de ce point de vue là les ghettos de pauvres). C’est un quartier tranquille ? Par rapport à A… ou C… je veux dire ?
– C’est ce que les gens qui habitent ailleurs me disent et c’est peut-être pire ailleurs. En tout cas, ici il y a toujours des voitures qui brûlent. Moi et mon mari, on a trouvé le moyen pour que cela ne nous arrive pas : on n’a toujours pas de voiture (elle dit ça avec un sourire crispé). Avec une voiture, actuellement, on n’y arriverait pas, cela reviendrait trop cher. Et en plus si on nous la brûle…
– (Moi) Cela vous oblige à prendre les transports en commun pour tous vos chantiers !
– A part vous, je travaille dans deux autres endroits, et encore, beaucoup moins longtemps que chez vous. Tous ces chantiers sont en ville ou à proximité. Donc ça va, j’arrive à gérer, et mon mari s’occupe bien de la petite… en ce moment.
– (Moi, revenant à la charge avec B… là où je sens que quelque chose accroche). En fait, j’allais souvent à B… voir un ami au début des années quatre vingt dix. C’était très tranquille à l’époque, il y avait pas mal de manouches sédentarisés dans les immeubles, mais c’était surtout un quartier de petits retraités. Je ne pensais pas que cela cramait comme ça aussi là-bas.
– Moi et mon mari et tous les autres turcs, nous faisons comme les français. Nous ne voulons pas d’histoire. On ne voit rien, on ne dit rien et on évite de nous accrocher avec « les autres ». De toute façon, il n’y a rien à faire avec « eux », « ils » ont toujours raison.
– (Moi) c’est qui « les autres » ?
– Les arabes. Ce sont eux qui font des histoires et qui brûlent. Moi, cela fait cinq ans que je suis en France et jamais je ne comprendrai qu’ils se comportent comme ils le font.
– (Moi) Vous dites « les arabes » et vous faites une différence entre eux et « les français ». Pourtant, la plupart sont originaires d’Afrique du nord mais sont également français de naissance. C’est quoi, pour vous, un « français » ?
– (Elle me regarde de haut en bas et accompagne son regard avec sa main) C’est quelqu’un comme vous. Grand, avec les cheveux, les yeux et la peau clairs.
– (Moi) Je connais un maximum de gens, français depuis des siècles, qui sont petits, à la peau mate, avec des cheveux et des yeux bruns ?
– (Elle, agacée) Alors c’est qu’ils sont aussi français comme vous ! Mais ce ne sont pas des arabes !
– (Moi, soupirant). Vous ne pensez pas que ceux que vous appelez « Les arabes » en majorité veulent mener leur vie tranquille tout comme vous ?
– Peut-être, mais ceux-là je ne les connais pas. Je ne connais que ceux qui traînent tout le temps autour de chez moi, et leurs familles qui les défendent quand ils viennent chercher des histoires.
– (Moi) Et à part « Les arabes », il y a d’autres gens avec qui vous avez des histoires ?
– Avec les gitans (comme tout le monde, elle dit gitans pour désigner les tziganes en général) ça peut aller, mais il suffit que l’on ait une fois des problèmes avec eux pour que ce soit pire qu’avec les arabes. Là, cela devient comme si c’était la guerre.
– (Moi) Vous avez déjà eu ce genre de problème avec eux ?
– Quand on habitait en immeuble, on a eu une famille de gitans qui est venu emménager au dessus de chez nous. Ils étaient très bruyants. Ils avaient plusieurs gros chiens avec eux. On a supporté sans rien dire, mais un jour ils ont fait encore plus de bruit en pleine nuit, et mon mari est monté leur dire car il travaillait le lendemain. Ils sont descendus un peu plus tard et ont cassé une dizaine de bouteilles en les jetant contre notre porte.
– (Moi) Vous n’avez pas appelé la police ?
– Non, cela ne sert à rien. Si on les appelle, après c’est pire… Par contre, le lendemain, les gitans sont venus à trois pour aller chercher mon mari qui faisait ses courses au petit casino. Mon mari est très fort. Il en a envoyé un à l’hôpital et a couru avec une bouteille après les deux autres. Il doit bientôt passer au tribunal pour ça.
– (Moi) Et entre « Les arabes » et les « Les gitans » cela se passe comment en général, il n’y a jamais d’histoire ?
– Je ne crois pas, pour l’instant au moins. Comme ils se tiennent tous chacun de leur côté, je crois qu’ils s’évitent. Et nous aussi, on essaie d’éviter tout le monde.
– (Moi, pour essayer de botter vers un sujet moins lourd). Et au fait, Madame X… vous venez d’où exactement ?
– Moi, je viens de Bursa, je suis une méditerranéenne comme vous (elle m’a dit cela comme si c’était une évidence, mais, ignare, je ne vois pas trop ce qu’elle entend par là. Après coup, et en lisant « Wiki », j’ai lu que Bursa avait longtemps été une ville de réfugiés des Balkans ?). Mon mari était d’Istanbul.
– (Moi, revenant à mes moutons) « Les arabes » aussi sont des méditerranéens ?
– Oui… mais eux ce sont des arabes ! (Elle reprend son air agacé et je décroche).
– (Moi) On m’a dit que vous avez fait des études d’infirmière ?
– Oui. J’ai eu mon diplôme à vingt deux ans, et, je suis venu tout de suite après en France pour suivre mon mari (elle a une vague moue de regret). Il rêvait d’autre chose parce qu’il a laissé tombé ses études, et c’était un peu dur pour lui là-bas. Et moi, je voulais rester avec lui…
– (Moi) Et vous ne regrettez pas d’être venue ici ?
– Non. Maintenant, on s’est installé et de tout façon, cela n’aurait pas été mieux là-bas.
– (Moi) En France les dames n’aiment pas la question, mais quel âge cela vous fait aujourd’hui ?
– (Elle rigole) Je viens d’avoir vingt huit ans (pas possible ! cette fille plutôt jolie, on lui en donne au moins trente cinq)
– (Moi, direct) Pourquoi n’essayez vous pas d’exercer ici le métier que vous avez appris en Turquie ? Vous savez que l’on manque beaucoup d’infirmières en France ?
– C’est à cause de la langue. Je ne parle pas bien le Français et il faudrait que je le parle beaucoup mieux pour cela. Nous les turcs, c’est notre problème.
– (Moi : en aparté, je trouve son explication oiseuse. D’abord parce qu’elle a fait des progrès remarquables par rapport au temps où il fallait quasiment lui faire des signes pour lui passer ses consignes de travail. Ensuite parce que lors d’une récente opération, j’ai eu affaire à l’une de ces fameuses infirmières espagnoles –une rescapée- qui se débrouillait à peine mieux qu’elle). Il vous serait facile de trouver quand même un emploi moins qualifié dans le secteur médical. Aide-soignante par exemple. Vous seriez toujours mieux payé que pour ce que vous faites ici.
– Mais j’ai travaillé comme aide-soignante ! (elle s’insurge presque. Apparemment, j’ai mis le doigt sur un souvenir douloureux). C’était dans une maison de vieux. J’ai travaillé deux mois pendant l’été en CDD à plein temps. J’ai perdu cinq kilos !
– (Moi) C’était plus dur que de nettoyer des chambres ?
– Oh oui ! Dans ma tête j’étais tout le temps malade. Les vieux sont des personnes. Vous ne pouvez pas vous empêcher d’y penser et de vous sentir vieux aussi. Une chambre d’hôtel c’est une chambre. Même si c’est sale, une fois que le nettoyage est fait, pfutt, ça y est ! vous n’y pensez plus. Plus jamais de ma vie je ne retournerai travailler chez les vieux, pas à plein temps en tout cas.
– (Moi, j’insiste) Oui… Mais au niveau du salaire ?
– Je gagnais mieux mais franchement, pour la différence, cela ne valait vraiment pas le coup ! C’est vrai que l’on ne gagne pas assez dans ce travail, mais cela s’est bien arrangé depuis que Y… est parti (Y… ancien gérant de l’antenne locale de la société de nettoyage concernée. Il avait, parait-il, tendance à « oublier » beaucoup d’heures). Avant, même si je faisais dix heures en plus, je gagnais toujours la même chose, entre 600 et 700 €. Maintenant je fais toujours entre 900 et 1000 € (Elles font une trentaine d’heures par semaine, sur deux ou trois chantiers).
– (Moi) Vous aimez donc mieux travailler avec Monsieur Z… (M. Z… un jeune franco maghrébin qui a repris la boutique, discret et efficace)
– Oh oui ! Avec lui c’est beaucoup plus clair (un « arabe » pourtant. Mais je laisse tomber ce détail).
– (Moi) Finalement, on dirait que vous appréciez quand même ce que vous faites, même si c’est très dur physiquement.
– Oui, surtout parce que les horaires me conviennent. Je commence à travailler à 9 h00 et à 15h30 maximum j’ai fini. Comme ça je peux bien m’occuper de ma petite en m’arrangeant avec d’autres filles que je connais. (OK j’ai compris ! Sa famille et ses gosses avant tout. Voilà pourquoi elle est ici et qu’il y a peu de chance qu’elle y soit un jour infirmière).

Pendant tout le temps où nous devisions, elle a mangé ses tartines dans un bol de thé presque miette par miette. Soudain elle regarde l’heure qui tourne, et elle dit, presque en s’excusant : « Bon, il faut que je finisse ».

– (Moi) Pas de problème. Je ne veux pas vous retarder. Juste une dernière chose, Madame X…, est-ce que vous aimeriez devenir française ?
– (Elle répond, presque du tac au tac) Moi non, et mon mari non plus je crois. Je veux rester en France mais je suis turque. Pour ma fille, c’est différent. Elle choisira ce qu’elle voudra…

Elle est repartie finir ses chambres, me plantant dans mes réflexions. Je crois bien que, avec votre franche spontanéité et votre français haché, vous m’avez dit bien des choses intéressantes, Madame X… !

Commentaire :

Les pistes de réflexion à explorer dans cette matière apparemment brute de décoffrage sont en effet multiples.

En premier lieu -j’ai plutôt envie de dire pour ce qui concerne le niveau de surface de mon exemple- on y voit très bien fonctionner la mécanique du marché du travail mondialisé à l’œuvre dans la société française. C’est même presque un cas d’école :

– Pression obsessionnelle sur le coût du travail entraînant le recours à une main d’œuvre « moins onéreuse » issue d’un pays accusant un différentiel sensible de niveau de vie.
– Explosion de l’externalité et de la sous-traitance, avec ses bataillons de main d’œuvre flexibilisée, précarisée et mal payée.
– Impasse flagrante à laquelle peut mener la « fable » du remplacement des activités de production à haute valeur ajoutée par des activités dite « de service » à faible valeur ajoutée. Pour prendre ici l’exemple des services « à la personne » et en laissant de côté l’aspect strictement économique, il est évident que, même pour une main d’œuvre « exotique », ces emplois ne sauraient tenir lieu de plan de carrière !

Mais ce témoignage est surtout intéressant en ce qu’il me mène à une réflexion plus en profondeur sur le facteur essentiel de la mondialisation -surtout quant à la nature du déracinement qu’il provoque- que constitue à mes yeux le phénomène des migrations. Cette réflexion me porte ainsi à envisager dans la foulée le terrain incertain et brûlant des constructions identitaires.

– Sur les motivations de l’émigrant en général : l’appel impérieux de la détresse matérielle que l’on associe généralement à sa condition de « fuyard » (la force du discours médiatique aidant) est ici très floue. A part l’affirmation vague que « là-bas c’était dur » et des raisons sentimentales trop banales pour expliquer quoi que ce soit, on ne comprend pas très bien en fait ce que cette jeune femme est venue chercher en France, si l’on s’en tient à des strictes raisons matérielles. On a plutôt nettement l’impression que son niveau d’éducation lui aurait permis d’avoir une existence acceptable –peut-être même meilleure- dans son pays d’origine. La réflexion qu’elle laisse échapper sur notre condition commune de « méditerranéen » met la puce à l’oreille. Cette femme est visiblement tiraillée entre le poids de sa culture d’origine et les exigences de son imaginaire, celui par lequel elle se sent et se rêve « comme nous ». Elle est venue nous rejoindre parce que la solution de son existence ne lui a plus semblé appartenir au temps (ce temps qui l’a construit dans sa chair) mais à l’espace. « La vérité est ailleurs » disait une série télévisée à succès. A son niveau, Madame X… est une déracinée de la mondialisation, le procès de ce déracinement se situant avant tout dans son imaginaire personnel, lui-même reflet d’un imaginaire collectif qui transcende les frontières vers un illusoire « ailleurs » qui serait commun.

– Douloureux constat, « l’ailleurs » précisément n’est pas commun. Les différences existent et les hommes ne sont pas des anges. La mondialisation rêvée serait celle des dessins animés de Walt Disney où tous les animaux de la jungle font la fête ensemble sous la férule de l’Oncle Picsou (cela va sans dire et n’est pas un hasard). Mais le rêve se heurte à la douloureuse réalité qu’est la coexistence chaotique de communautés humaines de diverse nature dans les banlieues de nos villes. Cela est une réalité indéniable et il est déjà important en soi de souligner que la vie rêvée des banlieues par ceux qui n’y habitent pas n’a rien à voir avec ce que vivent ceux qui y résident au quotidien. Il n’est pas question ici bien sûr de stigmatiser telle ou telle communauté, au sein desquelles certains comportements relèvent d’explications d’ordre historique et socio-économique, en attendant de pouvoir trouver les remèdes adéquats. Simplement, face au constat de la vie difficile en commun, Madame X… a un réflexe naturel vieux comme le monde des déracinés, celui de s’identifier au « peuple de l’ailleurs » tel qu’elle l’avait imaginé (le grand blond chenu lequel au passage ne s’est démarqué de ses ascendances belges que quelques décennies auparavant). Elle fait donc naturellement cause commune avec « Les français » face « aux Autres », intériorisant au passage les préjugés courants des français en question face aux autres en question. A ce désir, s’oppose le poids de ses propres origines, auquel elle tourne le dos en leur donnant une forme humaine extérieure peu recommandable, avec laquelle on ne saurait la confondre : « Les arabes ». Le message est ici très explicite, non pas aux arabes considérés mais au « grand blond de l’ailleurs » avec qui elle n’est pas fâchée de pouvoir s’épancher, et aux yeux duquel elle entend se valoriser. Dans son subconscient rode probablement la hantise que le grand blond exotique puisse aussi avoir les préjugés de ses cheveux, et ne pas faire tant de différence que cela entre une musulmane turque et une musulmane arabe.

– Malgré tout Madame X… ne désire pas devenir française et entend sans hésitation « rester turc ». Est-ce si sûr ? J’ai plutôt l’impression, là aussi, qu’elle ne veut pas quitter un enracinement pour en retrouver un autre, cette réalité identitaire du pays d’accueil qu’elle perçoit sans doute mieux maintenant, qui l’inquiète et qui la désenchante. Elle entend rester dans le rêve, dans l’illusoire commun, et le meilleur moyen de laisser la porte ouverte sur cet illusoire est de rester dans l’embrasure, arc-boutée sur ses origines, lesquelles sont moins lourdes à assumer puisqu’elle s’en est affranchie au moins sur le plan géographique. Se fondre dans l’identité de destination serait franchir le pas et refermer la porte derrière elle, soit se résigner à la fin du voyage et à la fin du rêve commun.

La caractéristique principale du déracinement moderne serait alors de mettre les déracinés en apesanteur par rapport à leur double identité d’origine et de destination. Cet état d’apesanteur serait pour finir une figure en trompe l’œil, enclenchée par le processus de mondialisation, et que l’on pourrait prendre pour une pseudo culture commune à l’ensemble de l’humanité mondialisée.

Cependant, les états d’apesanteur, propre aux visions futuristes, ne durent pas (tous les lecteurs de Tintin au Tibet le savent). Les voyages réussis sont des accomplissements qui ont une fin, et un déracinement qui ne trouve pas une issue dans un enracinement est un voyage inachevé ou un voyage en soi, c’est-à-dire une démarche chimérique, une course éternelle après soi-même. L’être humain a besoin de racines compatibles avec la réalité de son existence, comme le rêveur ressent le besoin impérieux de s’éveiller. La nouvelle identité qu’il se construit n’est pas pour autant un renoncement à son identité d’origine, mais une mécanique normative qui mette les anciens rouages en conformité avec les nouveaux. Il n’est pas impossible que Madame X… ne réussisse avec succès cette mutation, quand elle cessera de flotter en lévitation au dessus des flots méditerranéens ?

– Mais le danger de ce processus réside dans la déception du réel et la nostalgie du rêve. Grande est alors la tentation d’échapper au réel en se construisant une identité rêvée. Cela peut-être une identité complètement factice, telle celle qui habite certains adorateurs de secte ou nombre de supporters de club de football, mais pire encore un retour à une identité d’origine idéalisée, c’est-à-dire parfaite, car débarrassée des scories et ambiguïtés inhérentes à la réalité historique qui fonde toute identité humaine. Ces identités là, pour faire référence à un très grand écrivain libanais, sont potentiellement aussi meurtrières qu’ont pu l’être par exemple au passé les identités nationales. Il est possible d’ailleurs que Madame X… dans ses difficiles rapports de voisinage, ait déjà à composer avec ce type de retour magnifié du refoulé ?

Ce que j’appelle en bloc les identités factices sont en effet promises à un grand avenir. La grande caractéristique de l’histoire du capitalisme aura été de broyer systématiquement les communautés humaines pour étendre son emprise dans l’espace à un échelon sans cesse supérieur. Cette emprise porte un nom : le marché. C’est par le marché que l’être humain aura été extirpé de ses identités successives pour ne plus pouvoir se reconnaître que dans les seules dimensions de la production et de la consommation. La « planète entière à crédit », qui serait peut-être un terme plus judicieux que « mondialisation », est la dernière étape de cette longue histoire avant l’arrivée au « Monde Plein », soit l’investissement total de l’espace humain par le marché.

Les mondiolâtres millénaristes voient dans cet aboutissement une sorte de point de passage obligé pour éradiquer à coup sûr le venin intellectuel des marchands du temple, et reconstruire le monde sur les bases saines et indispensables d’une humanité retrouvée. Après avoir achevé la conquête de l’espace, le capitalisme, sous sa forme financière, pourrait alors bien se lancer à la reconquête du temps en investissant massivement l’immense chantier que représente la reconstruction des identités factices. L’histoire nous l’a toujours montré, que les prétextes en soient futiles où non (et Dieu sait que les êtres humains ont toujours adoré s’étriper pour des futilités), les guerres sont au bout du compte toujours rentables. La mondialisation, en tant que théâtre d’une radieuse aurore présumée, mériterait alors plutôt bien le titre d’un célèbre film de Jean Renoir : La Grande Illusion.

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27 réflexions sur « Tout sur ma femme de ménage, par Daniel Dresse »

  1. Bonjour Daniel Dresse.

    C’est un article qui m’a touché pour la simple raison, étant moi-même un fils d’immigré, « arabe » qui plus est, je me suis un peu intéressé à la génération de mes parents pour savoir ce qui avait bien pu les pousser à quitter leur pays.
    Et j’ai pu avoir des discussions semblables avec la femme de ménage d’origine maghrébine qui s’occupait de mon labo. Elle reporte des choses similaires vis à vis de ses conditions de travail : Une externalisation banale du nettoyage avec des travailleurs immigrés comme employés.

    Une bonne lecture de Abdelmalek Sayad (http://fr.wikipedia.org/wiki/Abdelmalek_Sayad) :

    http://www.homme-moderne.org/societe/socio/sayad/double.html

  2. N’oubliez pas que la demoiselle est… turque, et que les turcs sont toujours en opposition avec les « arabes », sur le plan diplomatique, ou plutôt avec les gens du Maghreb (car d’arabes à strictement parler je ne connais que les saoudiens et les yéménites…).
    Les turcs de Turquie eux-même ne ratent jamais une occasion pour rappeler au français de passage que leur civilisation n’a rien à voir avec celle des « arabes » et qu’on ne devrait pas  » les mettre dans le même sac » (référence à l’Empire Ottoman).
    Enfin ils ont une conception des critères d’appartenance à la communauté politique qui est quand même éloignée du « vouloir vivre ensemble » (c’est le moins qu’on puisse dire), en plus d’être comment dire… férocement nationalistes…
    Je me souviens de discours du style « Vous les français vous n’êtes plus personne. Dans 50 ans vous serez des arabes parce que vous n’en avez rien à faire de votre pays ». (sic)

    Bref, tout ça pour dire qu en l espèce les propos de cette jeune femme n’ont pas nécessairement à voir avec son déracinement et à une lutte pour la reconnaissance symbolique. Elle tient simplement un discours typiquement turc sur les arabes avec qui, sur le plan international, son peuple est en rivalité, et plaque sur la communauté politique française les critères d’appartenance de la communauté politique turque.
    Çeci ne remet pas en cause votre interprétation des conséquences de la mondialisation et de la désintégration des communautés de vie qui l’accompagne que font tous les auteurs communautariens, et en particulier Taylor. Cela dit, ce qui peut être disséqué dans un état multiculturaliste comme les USA (ou un chercheur relativement renommé à pu écrire un ouvrage intitulé « Race matters » sans que personne ne soit choqué) aurait du mal à trouver preneur en France, ceci faisant partie des « questions dangereuses » pour le politiquement correct. On se contente donc d’en parler, à mots couverts, dans les « salons ».

  3. Il arrive souvent, malheureusement, qu’une personne tienne des propos qui s’opposent à la réalité de sa situation, par inconscience ou pour tromper…

  4. Fine et limpide analyse de la femme de ménage.
    C’est un fait que l’on a besoin d’un autre pour se construire une identité
    on se définit contre ou faisant partie de..: communauté , religion… Ca commence au sein de la famille
    et ca s’étend aux groupes ethnique ou religieux de toutes tailles.Et lorsque cette identité est affaiblie par un déménagement un exil, ou des difficutés économiques notre sensibilité s’en trouve exacerbée.
    Quand on regarde l’histoire de france on se rend compte a quel point l’état a du lutter pour imposer l’idée
    et le sentiment national.Parler de reconstruction d’identités factices c’est oublier un peu vite
    que toutes les identités nationales et régionales ont été en leur temps souvent imposées ou induites par la force ou par opposition a une pression extérieure.A partir de quel moment peut on parler d’identité factice?
    L’émergence d’un dénominateur commun a ces identités diverses chère aux mondiolâtristes
    a eu l’occasion d’avoir lieu dans toutes les époques de prospérités qui ont émaillé l’histoire de l’humanité
    et le replis communautaire , national est réapparut systématiquement dans les périodes de crise.
    On peut donc se demander si la validation d’une identité transcendante ne passe pas obligatoirement
    par un passage a un autre système économique qui privilégierais la stabilité a la performance.
    Le besoin naturel de reconnaissance et d’identification a un groupe pourrait alors s’effectuer sur un mode plus apaisé
    Mais actuellement rien en prouve que nous soyons capable d’une telle évolution, le mode d’identification « contre » est actuellement prédominant sur le mode d’identification « avec »
    La femme de ménage est donc décidément un tres bon exemple pour comprendre les defis qui attendent
    l’humanité tant du point de vue économique que social.

  5. @Killixs,

    Vous écrivez :

    Cela dit, ce qui peut être disséqué dans un état multiculturaliste comme les USA (ou un chercheur relativement renommé à pu écrire un ouvrage intitulé “Race matters” sans que personne ne soit choqué) aurait du mal à trouver preneur en France, ceci faisant partie des “questions dangereuses” pour le politiquement correct. On se contente donc d’en parler, à mots couverts, dans les “salons”.

    Peut-être qu’on aurait dû mal à trouver preneur en France pour un ouvrage intitulé « la race compte » parce que l’héritage des lumières nous a enseigné et démontré l’existence d’une seule race : la race humaine.

    Remettre en cause ce principe porte un nom : le racisme.

  6. @Daniel Dresse : « on ne comprend pas très bien en fait ce que cette jeune femme est venue chercher en France, si l’on s’en tient à des strictes raisons matérielles »

    Autrefois, certains partaient pour éviter des pogroms ou parce qu’on venait les chercher avec des contrats de travail.

    A notre époque, ce n’est pas la détresse matérielle de départ qui pousse la plupart à l’émigration (parfois l’émigrant paye même des grosses sommes pour arriver à destination). C’est le rêve de réussite. Un peu comme ces conquistadors qui allaient mourir par milliers dans la jungle à la recherche de l’Eldorado.
    Phénomène fascinant.

  7. @Killixs,

    autant pour moi, votre pasteur est loin d’être un raciste…seulement, sorti de son contexte, et sans précision quant à l’auteur…ce genre de propos peuvent parfois être ambigüs…

  8. @Daniel Dresse :

    « Impasse flagrante à laquelle peut mener la « fable » du remplacement des activités de production à haute valeur ajoutée par des activités dite « de service » à faible valeur ajoutée. Pour prendre ici l’exemple des services « à la personne » et en laissant de côté l’aspect strictement économique, il est évident que, même pour une main d’œuvre « exotique », ces emplois ne sauraient tenir lieu de plan de carrière ! »

    Jeremy Rifkins dans son essai « La fin du Travail » est le seul auteur que j’ai lu qui s’efforce de décrire cette fable qui a tenu lieu de prêt à penser aux « Managers de sociétés humaines ». De nombreux économistes libéraux tiennent pour vrai ce raisonnement que Rifkins appelle « The percolation theory » : Tous les salariés d’un secteur en fin de cycle technologique pourront retrouver du travail dans un secteur déployant une « nouvelle technologie » , ou comme vous le décrivez dans un secteur de service où l’on cherche des compétences moindre. Ce raisonnement procède par induction et par amalgame historique sans tenir compte, par exemple, de la véritable nature des technologies de l’information : Il y’a certes 350 000 salariés de l’informatique en France, mais à quoi sert l’outil informatique in fine ? A supprimer scientifiquement le plus d’interventions humaines possibles dans tous les maillons de la production. Rifkins à force d’exemple pris au cours des années 90 montrait comment il était rigoureusement impossible que le flot de salariés mis au chômage technologique puisse un jour retrouver un travail équivalent dans un secteur « innovant ».

    Les historiens montreront peut-être comment cette « théorie » a servi de carotte à toute une génération de manager et aux Docteurs en Economie, je pense notamment à Greenspan, qui il y’a quelques mois encore devant le congrès stipulait que le moteur réel des USA était les « nouvelles technologies ». Et après le déploiement à outrance des technologies radicales, que restera t’il comme boulot à ceux qui n’auront pas été diplômés « ingénieur en technologie », en droit, ou qui ne sont pas les salariés du Capital ? Pas grand’chose je le crains, à part domestique ou femme de ménage !

  9. Peut-être qu’on aurait dû mal à trouver preneur en France pour un ouvrage intitulé “la race compte” parce que l’héritage des lumières nous a enseigné et démontré l’existence d’une seule race : la race humaine.

    Remettre en cause ce principe porte un nom : le racisme.

    À cette différence près toutefois que le terme « racisme » désigne aujourd’hui bien plus que la simple croyance en l’existence de plusieurs « races » différentes. Aujourd’hui, le « racisme » est d’abord et avant tout la croyance en des inégalités fondamentales entre les différentes « races », c’est-à-dire plus exactement « origines ethniques » et, par extension, « cultures ».

  10. Et après le déploiement à outrance des technologies radicales, que restera-t-il comme boulot à ceux qui n’auront pas été diplômés « ingénieur en technologie », en droit, ou qui ne sont pas les salariés du Capital ? Pas grand’chose je le crains, à part domestique ou femme de ménage !

    Et encore ! Je doute que le ratio entre ceux qui resteront employés avec un salaire leur pemettant d’employer des femmes de ménage et autre domestiques, et les paupérisés, permettent d’offrir un emploi à tous ces derniers !

  11. « Déracinement » ou encore « mobilité » (celui-ci est cher aux acteurs du monde du travail) font parti du même champ lexical que le « nomadisme ». Est-ce un hasard?

    Un cap civilisationnel fut franchi lorsque les premières communautés humaines se sédentarisèrent. Il me semble que l’un des mécanismes à l’œuvre aujourd’hui soit une dé-construction partielle – ou totale – de cet acquis.

    Serait-ce un dommage collatéral imprévu de la mondialisation? Pas sur – à lire les billets de ces derniers jours, on en deviendrait facilement paranoïaque – Les leaders politiques (occidentaux) sont à mon sens hautement conscients de la fragilité de leur pouvoir (c’est son origine démocratique qui le fragilise). Leur problématique se résume donc à déterminer la fine limite entre des réformes dures, mais peu ou prou acceptées par la population, et d’autres qui mèneraient immanquablement à l’insurrection.

    Le retour au nomadisme, ce n’est rien d’autre qu’un moyen commode de limiter fortement toute notion de solidarité (la fraternité de la devise française). Une population recroquevillée sur tel ou tel sentiment communautaire (au sens large – ethnique, socio-économique, politique) est moins encline à s’unir avec « l’autre » dans la contestation du régime politique auquel on la soumet.

    Le nomadisme, en définitive, permet de repousser un peu plus avant les limites de ce que la population est amenée à accepter sans contester.

  12. Cet article me touche et me fait profondément réfléchir sur l’avenir de « mes » communautés et aussi à l’avenir du monde avec plus et (moins) de capitalisme-mondialisme.

    Malheureusement, pour les derniers « arrivés », le choc de l’atterrissage va s’avérer très dur (pour les autres aussi mais il sera moins dur).

  13. Pour rester dans le brut de décoffrage, dans les jeux de mots pas vraiment drôles, et tout comme d’habitude à la limite du hors sujet …

    Je connais quelqu’un qui est né en Allemagne d’un père Parisien d’origine Aveyronnaise (Bougnat reconverti « bains douches ») et d’une mère Néerlandaise (de la région de Frise, sur laquelle les Allemands du nord ouest font des blagues Belges) et qui s’est construit une âme Bourguignonne avant d’émigrer vers Paris pour des raisons alimentaires.

    Dans la sphère Internet (difficile de retrouver les sources pour le crédit approprié) il a relevé pas tout à fait par hasard l’histoire de ce jeune ingénieur informaticien (version Knuth et non pas MickeySoft – sans vraiment mésestimer ce dernier) devenu « apprenti manager » au MacDo du coin (à quelques centaines de Miles près, mobilité oblige, et vive le tertiaire), et qui se demande à quel moment l’algorithme s’est planté … Il n’est pas très sûr, mais craint un peu malgré tout, que même pour une main d’’œuvre pas du tout exotique, cet emploi tienne lieu de plan de carrière.

    Heureusement, il a ses références identitaires, comme les Moscovites et même plus récemment les Pékinois :
    – « Un double burger avec une grande portion de frites ? »
    – « Yes we can ! »»

  14. La dégradation du quartier est peut-être dûe à un phénoméne des cités : Une petite minorité dominante contre une forte majorité de dominés. Cela ne vous rappelle rien?

  15. Linda c’est magnifique ! Qui appelez-vous les mondiolâtres millénaristes ? La femme est l’avenir de l’homme ! Heureusement que ce n’était pas le mari de Madame X qui travaillait chez vous, le côté personnel, sentimental de son émigration aurait surement pris le dessus, et nous, nous n’aurions pas eu droit à ce joli texte. La femme, même si elle suit l’homme est son avenir…Dans votre réflexion tout se tient. Heureusement il y aura le déclic…
    « C’est le Déclic qui sauva l’humanité dans sa jeunesse » pourra-t-on lire dans les futurs livres d’histoire. Le déclic. « A cette époque, l’homme avait pour activité principale ce qu’il appelait l’économie parfois, la finance ou la consommation (Ceux qui seraient intéressés par la description de cette période d’avant le Déclic peuvent se référer à l’oeuvre « jorionesque » de Paul Jorion, disponible dans toutes les bonnes spinothèques). Puis il y eu le Déclic. La question que l’on peut raisonnablement se poser, à ce stade, est de savoir si l’humanité aurait survécu sans le Déclic. La réponse la plus communément admise aujourd’hui est négative. Vive le Déclic donc, et vive l’humanité. » (Collection PYD de la cité)

    Je vois sur d’autres billets que les rats commencent à quitter le navire, en balançant notamment une vérité dont le peuple se doutait et avec laquelle ils ont vécu une bonne partie de leur carrière. Et les rats sentent les naufrages…Mais n’allez pas leur demander s’ils ont une vague idée du déclic, ils n’en savent rien, ne peuvent pas même l’imaginer. Ah les gueux !

    Cela dit, et c’était important de le dire, votre texte est un hymne à l’émigration. A l’émigration réussie. Qu’il soit diffusé. Pour le déclic.

    C’est un hymne à la vie.

  16. Les liens communautaires sont importants, mais le racisme commence avec l’histoire de la généralisation abusive de l’anglais qui débarque à Calais, voit trois françaises rousses et déclarent qu’elles sont toutes rousses. La remontée d’une droite communautariste et parfois intégriste plus ou moins extrème dans nombre de pays (Turquie, Israel, Inde, certains pays arabes, Autriche, Suisse etc) permet de dissimuler les méfaits de l’oligarchie financière qui est la colonne vertébrale de cette même Droite.

    Pour la réponse de gauche le nouveau livre de Jacques Généreux « Le socialisme néo-moderne ou l’Avenir de la liberté » fournit une réponse cohérente: « Ce sont l’intensification et la diversification des liens sociaux qui construisent la liberté d’un être singulier et ce sont ces liens, et non les biens, qui permettent à chacun de grandir ».

  17. Bel article.

    Tiens… j’ai lu récemment chez « Contre Info » que des monnaies parallèles faisaient leur apparition dans certains coins des Etats-Unis, comme à la grande époque de la dépression argentine. Ce qui se mondialisait en deux coins de la Méditerranée il y a cinq ans (pour reprendre l’histoire de Daniel Dresse), se contracte à nouveau en d’autres lieux amenant les locaux à produire et consommer local pour leur intérêt strictement présent et local.

    J’en reviens à mon cheval de bataille (présenté dans mon billet invité du 22 mars), ce que l’énergie abondante et gratuite a permis, production, surproduction et délocalisation, l’énergie chère et devenue rare l’interdira et nous ramènera dare dare au « local ».
    Artus cité en début de billet n’a toujours pas compris que le choc pétrolier de juillet 2008 (et sa suite à venir car un baril à 52$ aujourd’hui n’est que la conséquence temporaire d’une baisse de sa consommation) a mis fin à la mondialisation.

  18. @ James
    C’est effectivement la faiblesse de n’avoir qu’un seul témoignage sous la main, et, comme je le l’ai dit à Paul (qui était un peu réticent au départ) de ne pas avoir bien l’occasion de mener des enquêtes de socio dans mon boulot ! Maintenant l’intuition a aussi son mot à dire, et j’ai écrit ce billet aussi parce que j’ai senti que cette femme ne me menait pas en bateau.

    @ François 78
    Votre histoire est aussi la mienne (origines belges, pied-noir marocain, parisien puis antillais après avoir sillonné l’Europe du nord, et crétin des alpes pour finir en beauté). Bien que selon vous à la limite du hors sujet, je suis quand même bien placé pour savoir que les « motivations alimentaires » n’expliquent pas tout. Pour mon cas personnel, je ne crains pas de dire qu’elles n’ont jamais joué. S’il n’y avait eu que la bouffe pour seule motivation, je serais resté scotché en région parisienne comme la plupart de mes amis de l’époque. Cela aurait même été probablement plus lucratif d’y rester, alors qu’au début des années soixante-dix, les trente glorieuses battaient encore leur plein. Dans le cas de cette jeune turque, il m’a sauté aux yeux que ce type de motivation était également secondaire. J’ai donc formulé une autre hypothèse, à savoir que tout déracinement est d’abord un rêve de l’âme, et que cet onirisme était fondamental dans les phénomènes migratoires de l’époque.
    Sur l’avenir radieux de beaucoup de métiers du tertiaire, j’ai dit qu’ils risquaient fort de ne rien avoir de très excitant
    « même pour une main d’œuvre exotique ». Idem à fortiori pour une main d’œuvre autochtone (…?). Quant à la grande mondiolâtrie fraternelle du hamburger (soyez sympa ! Laissez moi ce petit plaisir !) Vous aurez, hélas, bien des occasions d’en revenir avec ou sans Obama, la nouvelle idole malgré lui du prêt à penser (j’ai l’impression qu’il s’en passerait déjà).

    @ Fab
    J’appelle « mondiolâtre millénariste » ceux, par exemple, qui prendrait la pub d’un big mac au zébu pour la nouvelle annonce faite à Marie (voir ce qui précède). Rassurez-vous, il n’y a rien dans la matière que vous écrivez qui me permette de vous compter dans le lot !

    @ E-gore mille hits (des comme celui là vous m’en mettrez trois tonnes)
    Le lâche soulagement est pour vous !

    @ Tous
    Réactions pour l’instant encourageantes. Le sujet étant tout de même brûlant, je m’attendais à me faire plus sonner les cloches. Merci !

  19. Bonjour

    J’ai de la peine pour cette femme. Je ne dispose surement pas de vos compétences et capacités d’analyses et de comprehensions de l’âme humaine et de ses motivations.

    Il m’a pourtant semblé que cette femme avait de la peine, se cherchait, n’etait pas heureuse de sa situation et avait du mal à se projeter dans l’avenir.
    Coincée entre la communauté cible (francaise) et la communauté repoussoir (les arabes ou les « gitans »), elle defend son identité d’origine quitte à l’exagerer.

    Ces identités factices dont vous parlez sont loin d’être factices, elles constituent le point de repère dont chacun d’entre nous à besoin pour se donner des repères dans le temps, dans l’espace et dans la manière de vivre.
    Quelqu’un qui se rattache par exemple à la communauté arabe (qu’il soit d’origine ou qu’il en soit imprégné de par son entourage) aura des repères différents de quelqu’un qui se rattachera à la communauté Russe par exemple.
    La Mondialisation en détruisant les identités nationales recrée des identités auxquelles on se rattache par peur, bien naturelle, du vide.
    Le jour ou les critiques qui s’exercent aujourd’hui dans les salons contre la mondialisation économique et financière auront le courage de s’attacher également aux conséquences de la mondialisation/ nomadisation, un grand pas sera fait.
    Il faudra bien un jour ou l’autre admettre que ce sont nos voisins, dans les villes et les campagnes, qui crevent la gueule ouverte de cette mondialisation a travers les delocalisations mais aussi l’importation d’une main d’oeuvre meilleur marché.
    Et qu’il ne faudra pas s’etonner si un jour, ces voisins, si rustres, si invisibles, n’ayant plus d’espoir pour eux ni pour leur enfants grace au declassement social, ressortent les faux et dressent des barrages sur les routes.

    Rappelons enfin que plus une société devient inégalitaire, plus elle est attachée à la diversité.
    La destruction de la cohesion nationale en communautés est le meilleur moyen que possède les elites pour se maintenir en place. Sans unité, pas de contestation.
    Rappelez vous 1984 : l’objectif de la classe superieure est de rester en haut du panier. Une classe moyenne divisée/communautarisée est donc une classe moyenne incapable de les renverser. Ni par les urnes, ni par la force.

  20. Je suis français et ait été embauché en allemagne centrale il y a 15 mois.

    En fait, j’y suis allé parce que j’étais au chomage depuis peu, j’y suis allé avec réticence, mais je me voyais mal rester au chomâge. D’un autre côté il y avait aussi
    une sorte d’appel vers l’étranger que mon employeur a du sentir.

    En fait j’étais tiraillé entre l’aventure d’une vie à l’étranger, sortir du chomage et les réticences face à tout ce changement, l’apprentissage d’une langue difficile à laquelle je ne connaissais rien, je travaille en anglais, que j’apprends encore, je ne suis pas un surdoué des langues.

    Partir pour moi, c’était un peu un souhait, une contrainte aussi et une nécessité de revenus. Rien de simple, et rien n’est simple non plus là où je suis.

    Moi qui ait toujours apprécié le simple, je me trouve toujours une tête sous l’eau.

    Le cas de beaucoup en ce moment.

  21. @ grosmatou
    C’était moins un choix qu’une opportunité. L’employeur a recruté son mari directement en Turquie par relation interposée, comme cela se passe souvent ainsi. La question du « choix » de la France par des pans entiers de la main d’œuvre, notamment dans le BTP, est une tarte à la crème à propos de laquelle il est encore interdit de rigoler ! A part ça, le mari touche le chômage, ce qui est normal compte tenu du fait qu’il avait versé son obole à la protection sociale pendant cinq ans. Sa femme, elle, n’a jamais cessé…

    @ breakfast
    Je ne vois pas où sont vos « manques » présumés en compétence et capacité d’analyse (je suis employé d’hôtel pas maître de conf). Tout ce que vous dites j’aurais pu le dire également, et de manière pas forcément aussi concise. Concernant les classe moyennes, je serais peut-être plus optimiste que vous (ou plus pessimiste, cela dépend de quel côté de la barricade on se trouve). L’alliance objective des classes moyennes et des classes supérieures -en faveur d’un nouveau paradigme de société de type libéral mondialisé- laquelle s’est produite dans les années quatre vingt, a fait long feu. La raison en est qu’après la chute du mur de Berlin, les classes supérieures se sont senties pousser des ailes pour aller plus loin encore dans le libéralisme et au détriment de ces mêmes classes moyennes largement issues des temps honnis de l’état providence. L’alternative est donc désormais très simple pour les classes moyennes, largement
    « cocues de l’histoire » pour avoir contribué à installer un monde qui n’a plus besoin d’elles : soit elles survivront et elles ne bougeront pas de par leur propre inertie, soit elle disparaîtront en rejoignant alors les bataillons de la rancœur. Honnêtement, de par la logique du système, je ne vois pas actuellement pourquoi elles ne disparaîtraient pas du paysage de nos acquis sociaux !

    @ fnur
    Votre témoignage me rappelle quand même que vous vivez des temps beaucoup plus difficiles que ceux que j’ai connus dans les années soixante dix, quatre vingt. A l’époque, avec une carte internationale bidon d’étudiant, j’avais pu travailler aux quatre coins de l’Europe sans grande difficulté. Et l’espoir dans l’ascension obligée pour tous que représentaient nos sociétés était intact ! Je vous invite à garder espoir malgré tout et vous souhaite bon courage. Pour paraphraser Nietzsche, il arrive que tout arrive…

  22. @ Daniel Dresse
    Le jour où les francais comprendront que le vrai racisme c’est de traiter comme des chiens les etrangers presents chez nous en les soumettant sans cesse à la pression de nouveaux arrivants prêts à travailler dans des conditions inferieures, nous aurons fait un grand pas.
    Un pays c’est comme un hôtel : il n’y a pas de possibilités d’extensions infinies, de donner du travail à tout ceux qui s’y presentent.
    Si on (la droite et la gauche : les bien pensants) respectait vraiment les valeurs humanistes, la moindre des choses seraient de les valoriser, de les former et cette femme serait aide soignante, parlerait francais parfaitement et aurait peut etre choisie la nationalité.
    Au lieu de çà, sous couvert du toujours plus, elle se « bat » contre d’autres immigréspour maintenir la tête hors de l’eau.
    Multipliez cette situation par plusieurs dizaines voire centaines de milliers et vous obtenez une catastrophe prévisible.
    La destruction de la cohesion societale ne se fera pas sans douleur, même pour nos élites et surtout pour leurs enfants.

    Pour avoir vécu à Mayotte et aux Antilles, je peux vous dire qu’il y a partout des seuils au delà desquels la raison disparait.

  23. Mon sentiment est que l’organisation dans les entreprises est devenue de plus en plus bordélique. Pourtant il y a eu quantité de consultants en organisation stratégiques grassement payés.

    Je suis sensé faire de l’innovation, en réalité je passe mon temps et mon énergie à essayer de suivre des procédures qui changent en permanence et qui sont incompréhensibles souvent, à courir comme un pitt bull après des gens qui disent qu’ils vont faire et qui ne font pas. Alors quand j’innove, c’est parce que je le fais en dehors de mon temps de travail, une sorte de hobby, la cerise sur le gateau que je m’offre et qui ne m’a presque rien rapporté jusqu’ici. L’état de la recherche dans les entreprise me parait calamiteux, quand on annonce 2, 5, 10 ou 20 % du CA de R&D investit, c’est un peu du pipeau, un ingénieur R&D nommé aussi chef de projet passe 90% de son temps à faire tout autre chose, administratif, qualité, achats, cost control, supply chain, communication, plannings, courir après les retardataires…

    Alors quoi, on tape sur la recherche publique à qui il semble que l’on demande de faire le boulot que le privé ne veut ou ne peut plus faire.

    L’économie de l’innovation est mal partie quand on engloutit les créatifs dans les procédures et administrations absconses. Vous citiez Nietzsche, à mon tour :
     » Malheur aux créateurs. » Même pas drôle.

  24. @ breakfast & fnur

    Vous fermez le bal semble-t-il. Deux expériences, deux jugements de bons sens, et en arrière plan deux révoltes latentes. Je persiste donc à croire que rien n’est perdu. Merci pour le partage en tout cas !

    Daniel.

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