Un outil analytique pour la monnaie

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je ne suis pas intervenu récemment dans les discussions des billets que j’ai consacrés à la monnaie. La raison n’en est pas un manque d’intérêt mais plutôt un intérêt accru : j’ai en effet consacré un effort soutenu à développer un outil analytique pour en parler mieux.

J’ignore encore comment vous parler systématiquement de cet outil, en feuilleton ou à l’aide d’un billet beaucoup plus long qu’à l’accoutumée. Je prendrai une décision à ce sujet dans les jours qui viennent. En attendant, je vais vous décrire rapidement le projet. Pour établir un parallèle et bien que ce parallèle ne me soit venu à l’esprit qu’une fois l’entreprise pratiquement achevée, ce que j’essaie d’accomplir pour la monnaie est du même ordre que ce que Freud réalisa pour la psychologie.

Avant Freud – et encore aujourd’hui pour cette partie de la psychologie qui ignore l’apport psychanalytique – on se penchait sans problème sur la psyché humaine en utilisant à son propos le vocabulaire de la langue de tous les jours : les mots qu’elle a spontanément inventé pour en parler. On peut ainsi parler de « croyance » ou d’« intention » et considérer qu’il s’agit de causes réelles de nos comportements. Freud considéra des mots comme ceux-là comme relevant d’une « psychologie populaire », et inutilisables en tant que tels. Qu’est-ce qu’une croyance s’interrogea-t-il ? Une disposition à agir de telle ou telle manière dans certaines circonstances. Qu’est-ce qu’une intention ? Une représentation au moment Ti d’un résultat obtenu au moment Ti+n. Et ainsi de suite. Bien sûr, il ne s’agit pas là d’un simple changement de vocabulaire parce qu’une fois l’analyse achevée, c’est un tout autre modèle de la psyché humaine qui en aura émergé.

C’est quelque chose du même ordre que je tente d’accomplir pour la monnaie. Comme je l’ai dit, je ne présenterai pas ici un résultat final mais juste un échantillon de mon nouvel outil pour vous faire comprendre le sens du projet.

Je distingue d’abord différents types de transactions, dont certaines sont des combinaisons d’autres. Une transaction est une transition au moment Ti entre deux états. Ainsi dans le don, le don lui-même est la transition entre un état où un agent X possède un objet a et un autre agent Y ne le possède pas et un nouvel état où la situation est inversée : X a été dépossédé de a que Y possède désormais. J’appelle les objets tels « a », des marchandises.

L’une des marchandises possibles est l’argent : c’est la seule marchandise n’ayant pas d’autre fonction que d’être échangée. Le troc est un double don simultané. Si l’une des marchandises impliquées dans un troc est de l’argent, on parlera d’achat-vente. Un prêt est une double transaction : au temps Ti une marchandise passe de X à Y, tandis qu’au temps Ti+n, elle repasse de Y à X.

Une reconnaissance de dette est la trace d’un prêt : elle mentionne une transaction passée (au temps Ti) et une transaction à venir (au temps Ti+n) : la restitution. Si une reconnaissance de dette implique de l’argent, elle mentionnera le plus souvent trois transactions, dont deux à venir, la seconde à venir étant celle d’un « cadeau » – les intérêts – dont le montant est proportionnel à l’intervalle de temps Ti+n – Ti. On comprend que je parcours ici à toute allure ce qui exige de beaucoup plus vastes développements.

Une fois parvenu à ce niveau, la combinatoire commence à donner le vertige, le point d’articulation d’un tout nouveau niveau de complexité découle de la titrisation , c’est-à-dire l’émission de titres : à savoir la transformation d’une reconnaissance de dette (trace de transactions à venir) en marchandise. Il suffit pour cela d’assurer la transférabilité d’une reconnaissance de dette : les deux transactions que sont la restitution et le versement d’intérêts seront toujours à la charge de Y mais le « X » sera devenu « flottant », au bénéficiaire initial X sera substituable un nouveau bénéficiaire Z.

Je ne vous en dis pas plus pour le moment. Juste quelques observations : on aura déjà compris que si l’on appelle « monnaie » tout ce que j’ai mentionné plus haut, la confusion sera totale. On aura aussi compris intuitivement ce que représentent les « masses monétaires », les agrégats M1, M2, M3 : ils représentent l’addition des montants associés aux reconnaissances de dette et aux titres, chacun représentant des traces de transactions ou de combinaisons de transactions à venir. Dire cela des masses monétaires, c’est indiquer suffisamment que le seul intérêt qu’elles présentent est de constituer un baromètre : plus le volume de M2 est grand par rapport à celui de M1 et plus celui de M3 est grand par rapport à celui de M2, plus le système financier est dégradé parce que plus sa fragilité est grande, chacune des transactions à venir qui constituent cet immense édifice courant un risque de ne jamais se réaliser.

Voilà : j’espère vous avoir mis en appétit. J’ai bon espoir personnellement que cet outil analytique pour la monnaie nous permettra rapidement d’y voir beaucoup plus clair.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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112 réflexions sur « Un outil analytique pour la monnaie »

  1. peut-être que les images de la monnaie (pourquoi « la » monnaie ?),
    il y a la coquille saint jacques avec sa Vénus (et non pas Mars) dedans, les quatre vents autour, dans la naissance de Vénus de Botticelli
    il y a les ambassadeurs -sur la table ( la banque des marchands, la table de la foi, de la loi,….) ils jouent aux cartes, ( mais c’est pareil, on dira que c’est pour de l’argent, la puissance, la richesse, le pouvoir, dont la reconnaissance de leur monnaie), -sous la table une anamorphe (cachée) lorsque l’on se déplace, que l’on s’éloigne sur le côté du tableau et que pendant ce temps le temps passe, elle se réalise, émerge à la mesure de l’éloignement dans un deuxième plan de persceptive, elle dessine une symbolique, (insensible, froide) , tête de mort

  2. Etats-Unis : 17 % des enfants en bas âge menacés par la faim, selon une étude.

    Quelque 3,5 millions d’enfants âgés de moins de cinq ans sont menacés par la faim aux Etats-Unis, soit plus de 17 % d’enfants qui pourraient souffrir de problèmes intellectuels ou de développement, selon un rapport basé sur des données gouvernementales et publié jeudi 7 mai par Feeding America, une association luttant contre la malnutrition.

    http://fr.news.yahoo.com/3/20090507/twl-usa-enfants-faim-etude-224d7fb.html

  3. @opposum
    In fine la responsabilité des problèmes d’écologie, de gestion des ressources naturelles, de l’énergie, de la crise des valeurs de la société (matérialisme exacerbé), l’alimentaire (OGM)… n’incomberait-elle pas pas la recherche démesurée du profit (et donc la concentration d’argent) par un groupe restreint d’individus ou de corporations.

  4. peut-être aussi la chanson
    (le dernier couplet est bien un tantinet pessimiste pour nous autres, ou pour ce blog, mais déjà nous comprenons grâce en autre à François, Paul, Clown-blancs, nos traducteurs, et …. )

    Y a que les riches
    Malgré tout ce qu’on fait pour le socialisme
    Il n’y a pas de progrès ni d’égalité
    Nous vivons toujours dans le même égoïsme
    Et le peuple se trouve toujours exploité
    Ainsi moi je gagne plus de trente francs par quinzaine
    Mais pour me rafraîchir ça ne me suffit pas
    A peine si je peux prendre six cuites par semaine
    Y a que les riches qui peuvent s’offrir ça

    Ainsi tenez nous autres les pauvres prolétaires
    Quand on est cocu c’est par un maçon
    Par un rétameur un tailleur de pierre
    On ne peut pas choisir quand on n’a pas le rond
    Tandis que les rupins la chose n’est pas mince
    Comme dans les romans d’Alexandre Dumas
    Ils se font cocufier par des fils de prince
    Y a que les riches qui peuvent s’offrir ça

    Ainsi tenez nous autres les pauvres prolétaires
    Qui avons des maîtresses noires comme des crapauds
    Des marchandes de moules et des charbonnières
    Qui ne se lavent qu’à Pâques ou le jour des Rameaux
    Tandis que les richards se baladent des chipies
    Toutes badigeonnées de rouge et de blanc gras
    On dirait des cartes de géographie
    Y a que les riches qui peuvent s’offrir ça

    Ainsi tenez nous autres les pauvres prolétaires
    On ne mange pas toujours on ne dort pas souvent
    On prend des bronchites à se coucher par terre
    Des crampes d’estomac à ne bouffer que du vent
    Tandis qu’eux ils n’ont que des maladies chouettes
    A force de se fourrer des trucs jusque là
    Ils ont l’albumine la diarrhe la diabète
    Y a que les riches qui peuvent s’offrir ça

    Ainsi tenez nous autres les pauvres prolétaires
    On n’a pas le moyen de prendre des bains de mer
    Avec son moutard et sa ménagère
    C’est sur les fortifs qu’on va prendre l’air
    Tandis que les repus qu’on pris leur pâture
    Au chemin de fer du sud ou dans le Panama
    Ils sont à Maza ? en villégiature
    Y a que les riches qui peuvent s’offrir ça

    Ainsi tenez nous autres les pauvres prolétaires
    Quand on n’a pas le sou pour vous me devinez
    Loin des indiscrets on cherche un coin de terre
    C’est une poignée d’herbe qui sert de papier
    Tandis que les rupins qui nous administrent
    Lorsque par hasard ils se trouvent dans ce cas là
    Ils prennent les décrets des anciens ministres
    Y a que les riches qui peuvent s’offrir ça

  5. Peut-être qu’il y a quelque chose de psychanalytique après tout dans la création de « Neuro Dark » (Vador???), une plateforme de trading destinée aux transactions importantes dont les donneurs d’ordre veulent rester anonymes, une sorte de backroom pour traders si vous voulez. Neuro Dark! Quel sacré signifiant, pour reprendre la terminologie psy!

    http://www.ft.com/cms/s/0/7f84eb7c-3b2d-11de-ba91-00144feabdc0.html?ftcamp=rss&nclick_check=1

  6. @ Cécile (et puis tout le monde 🙂 )
    Jolie chanson! et puisque que le dernier couplet vous semble pessimiste, je me permets de citer une lecture qui me faisait furieusement penser à ce blog. D’abord le texte:

    Et maintenant Bobbio [Noberto]:
    Je suis un philosophe des Lumières pessimiste. Je suis, si l’on veut, un philosophe des Lumières qui a retenu la leçon de Hobbes, de Joseph de Maistre, de Machiavel et de Marx. Il me semble d’ailleurs que l’attitude pessimiste convient plus à l’homme de raison que l’attitude optimiste. L’optimisme comporte toujours une certaine dose d’infatuation et l’homme de raison ne devrait pas être infatué de lui-même. Et que soient optimistes ceux qui croient que l’histoire est un drame, certes, mais un drame qui finit bien. Moi je ne sais qu’une chose, c’est que l’histoire est un drame, mais je ne sais pas, parce que je ne peux pas le savoir, si c’est un drame qui finit bien. […]
    Cette profession de pessimisme, je ne voudrais pas qu’elle soit comprise comme un geste de renoncement. C’est un acte de salutaire abstinence après tant d’orgies d’optimisme, un refus pondéré de participer au banquet des rhéteurs toujours en fête. C’est un acte de satiété plus que de dégoût. Et puis le pessimisme ne réfrène pas l’activité, mais la rend plus tendue et dirigée vers le but. Entre l’optimiste qui a pour maxime : « Ne bouge pas, tu verras que tout s’arrange » [on a reconnu Summers et Geithner] et le pessimiste qui lui réplique : « Fais de toute façon ce que tu dois, même si les choses vont de mal en pis », je préfère le second. […]

    Umberto Eco, A reculons comme une écrevisse, Grasset Livre de Poche (30981), 2006, pp. 101-102. C’est la fin d’un article nommé : « Noberto Bobbio, La destination du savant revisitée ».
    Eco compare Fichte et Bobbio pour ce qui est de leur définition du rôle du savant ou homme de culture. Pour Fichte, c’est le guide qui sait, éduque, apporte les certitudes. Bobbio propose que celui-ci inquiète et doit surtout être le critique de son propre camp. Et le texte se termine sur cette citation de Bobbio.

  7. @johannes finckh

    Votre référence à la monnaie comme « signifiant à tout à faire » versus la monnaie comme « fétiche », c’est exactement l’argument opposé par Lévi-Strauss à Mauss et son interprétation du don. Le hau maori, cette force magique qui pousse la chose donnée à revenir vers sa source, où Mauss voyait l’hypostase de la force liante du don et de la totalité sociale, n’était pour Lévi-Strauss que « signifiant flottant », phonème zéro d’un langue symbolique universelle, renvoyant à un universel de l’échange déjà donné dans l’inconscient humain avant toute actualisation concrète dans les obligations donner-recevoir-rendre identifiées par Mauss. C’est bien Mauss qui a perçu la nature profondément sociale, institutionnelle, de la monnaie (la « primitive » en tout cas), alors que Lévi-Strauss, grand théoricien de la réciprocité sous toutes ses formes, évoque les économistes de la monnaie dont parle André Orléan (dans la Monnaie souveraine, 1998, Odile Jacob), qui y voient un outil d’échange totalement neutre, pendant d’un ordre marchand purement contractuel qui dans l’idéal pourrait s’en passer.

  8. Réflexion faite, je pense que l’approche béhavioriste est la meilleure, et qu’elle devrait déboucher sur quelque chose de passionnant. J’imagine que ça pourrait ressembler à une grammaire, puisque la monnaie a quelques points communs avec une langue naturelle : usage individuel mais règles collectives, échanges, problèmes d’interprétation, combinatoire, « traduction » d’une monnaie à l’autre,… En tout cas, un anthropologue doublé d’un économiste est sûrement la personne la mieux placée pour faire émerger une nouvelle conception de la monnaie, indépendante du carcan des « représentations mentales ». S’en tenir aux faits, rien qu’aux faits, est le seul moyen de produire un modèle assez abstrait et général pour ouvrir l’horizon sur de nouvelles pratiques, et donc de nouvelles valeurs.

  9. @Pascal C.

    Très clair votre commentaire en réponse à J. Finckh …

    Septique, vrai sceptique, faus septique….

  10. @Septique

    Je perçois une pointe d’ironie dans votre commentaire… J’avais écrit un texte plus long que j’ai perdu suite à une mauvaise manipulation (sans doute un acte manqué!) et j’ai dû abréger.

    @Crapaud Rouge

    Les représentations mentales, comme faits (collectifs), étant l’objet d’étude par excellence de l’anthropologie sociale, vous risquez d’être déçu. Au demeurant, l’effort que vous appelez de vos vœux pour faire émerger une nouvelle conception de la monnaie, a déjà été tenté, par des économistes qui se doublent d’anthropologues sinon l’inverse, dans le livre que j’ai mentionné dans mon précédent message. Ce livre collectif résulte d’une interdisciplinaire à laquelle ont participé des économistes, des anthropologues, des historiens, des psychologues. En voici le sommaire:

    Charles Malamoud: Le paiement des actes rituels dans l’Inde védique
    Mark Anspach: Les fondements rituels de la transaction monétaire, ou comment remercier un bourreau
    Jean-Marie Thiveaud: Fait financier et instrument monétaire entre souveraineté et légitimité. L’institution financière des sociétés archaïques
    Michel Aglietta et Jean Cartelier: Ordre monétaire des économies de marché
    Daniel de Coppet: Une monnaie pour une communauté mélanésienne comparée à la nôtre pour l’individu des sociétés européennes
    Jean Andreau: Cens, évaluation et monnaie dans l’Antiquité romaine
    Bruno Théret: De la dualité des monnaies dans les sociétés salariales
    jean-Michel Servet: Démonétarisation et remonétarisation en Afrique-occidentale et Equatoriale (XIXe-XXe siècles)
    Jacques Birouste: Confiance et monnaie. Psychologies des liens réparateur, protecteur et intégrateur
    André Orléan: La monnaie autoréférentielle: réflexions sur les évolutions monétaires contemporaines.

  11. Monsieur Jorion,

    C’est bien beau de vouloir chasser les « représentations mentales » par la grande porte, mais qu’est-ce qui vous garantit que vous n’allez pas les laisser subrepticement revenir par un soupirail ? C’est que ça se glissent partout, ces bestioles, les faits les plus frustres étant bien souvent impossibles à décrire sans « représentations mentales » préconçues.

    Vous dites par exemple d’une reconnaissance de dette qu’« elle mentionne une transaction passée (au temps Ti) et une transaction à venir (au temps Ti+n) » : mais seule la première est un fait avéré, la seconde n’existe pas. (Sinon sous forme d’une promesse, mais vous dites ne pas avoir besoin de ce mot, pourtant synonyme de signature.) On peut seulement supposer que la seconde transaction se réalisera, et lui associer une probabilité d’occurrence. Comme cela revient à estimer un niveau de confiance, c’est-à-dire une « représentation mentale » de l’avenir, vous lui refusez le droit de séjour dans votre future théorie, mais c’est pour attribuer, les yeux fermés, un visa à cette arriviste de titrisation, laquelle ne doit son existence qu’à des modèles mathématiques probabilistes, c’est-à-dire, une fois encore, à la confiance mise en chiffres.

    Vous ne pensez-pas qu’il y a quelque chose qui cloche ?

  12. @johannes finckh

    Vous dites :  » La monnaie traditionnelle a un côté “fétiche”, un côté “valeur en soi” qui fait que cette monnaie refuse de plus en plus l’usage d’échange que nous pouvons en faire, ou alors, il faut “dédommager” celui qui prète son bien précieux, moyennant intérêt – ce qui revient à pervertir l’usage de la monnaie vers une jouissance privée, alors que l’institution monétaire est clairement et nécessairement une istitution publique!

    No comprendo
    Mis à part la période particulière de crise actuelle où pour des raisons diverses , mieux vaut « être cash » pour les investisseurs, thésauriser par prudence pour les particuliers, et où la baisse des taux d’intéret va finir par nous enfermer dans la trappe à liquidité, peut on dire que la monnaie refuse l’usage d’échange ?

    Nous ne vivons plus au temps de la monnaie en quantité finie où amasser de la monnaie était, en même temps amasser la marchandise « or ». Aujoud’hui l’argent ne dort plus, au contraire il circule, il se place, se déplace, il bouge en permanence : aujourd’hui on échange plus que jamais . Cette frénésie a à voir avec nos société de consommation.

    La monnaie comme refuge n’existe plus , sauf à l’intérieur d’une crise, mais là, ce n’est pas la monnaie qui « attire » , mais la valeur de son patrimoine qu’on essaie de positionner sur un support dont la valeur ne fluctue pas trop. Et si la monnaie perdait de la valeur (quand la monnaie perdra de la valeur avec l’hyper-inflation qui se profile) , la valeur cherchera refuge dans d’autres actifs et s’il y en peu , alors les métaux précieux seront l’ultime refuge.

    Aujourd’hui ce n’est plus la valeur refuge qui pose problème mais la spéculation : en gros le fait de faire de la valeur supplémentaire uniquement avec de la monnaie.
    « Faire travailler l’argent » : elle n’est pas magique ! , cette formule qui dit tout sans rien dire.

    D’accord avec vous pour voir dans l’intérêt le 1er mécanisme spéculatif permettant la concentration de capital, à ce détail près que dans les systèmes à monnaie en quantité fixe parce que gagée sur l’or, l’intérêt était aussi une sorte de prix à payer pour que cette monnaie circule et soit à disposition de tous.

    Je ne sais pas si dans nos système l’intérêt a vraiment une utilité mais je ne suis pas sûr que ce soit lui qui pervertisse la monnaie . Finalement l’intérêt a quelque chose d’archaïque, de surannée , de petit bras, c’est un truc pour le livret A, qui sent la privation et la fortune construit sur du long terme . Un déplacement de richesse en douceur, sur la durée, un vol indolore à visage humain , une pingrerie crispée mais souriante, bref rien à voir avec du bling bling post-moderne qui décoiffe.

    Aujourd’hui c’est du rendement (L’intérêt affranchi du temps) qu’il nous faut : la monnaie doit rouler, bouger , il doit y avoir de l’échange, de la vitesse, des marchés, du liquide … et lorsque les biens et services produits ne suffisent plus , on crée de la valeur par des bulles basées sur la rareté, puis on joue sur des différences de valeur liées au temps, puis on anticipe sur de la valeur future , puis on mesure le risque lié à ce futur, on le valorise, on l’assure : les moindres recoins spacio-temporel font dégorger du cash etc etc (air connu) …
    … et tout cela se passe dans le marbre et le velours du grand temple financier et de ses produits sophistiqués feutrés de ‘mathématique’ , c’est à dire hors de la sphère de production et d’exploitation, à l’ancienne, à la loyale, celui au face à face encapsulé dans la mythologie de la lutte des classes porteur de sens, hors de la confrontation des haleines des ‘riches’ et des prolétaires, et de leur chiens de garde et de défense respectifs , bref , hors de tout rapport de force obligeant à une prise de conscience. Vive l’exploitation virile à l’ancienne.

    Passe encore quand les gains et les pertes de ce petit monde sont à somme nulle et cantonnés dans un casino étanche, mais il a un bout de temps que cette loterie a imposé ses rendements à l’économie réelle et a engendré une destructuration du partage des revenus et a imposé à tous sa propre fuite dans le futur par la technique de l’endettement, qui , joint à la culture du crédit et de la facilité de notre société du spectacle (vu de son canapé) , nous à entraîné dans un surendettement à l’origine de la crise monétaire.

    Bref la future monnaie doit surtout être anti-spéculative, et comme cela sera impossible, elle devra surtout être bordée par des interdictions de spéculations. Ou peut-être par des cantonnements monétaires suivant le champ d’investissement de celle ci, comme le suggère Alotar, si j’ai bien compris.

    @johannes finckh

    Sinon j’ai bien aimé votre vision d’une « monnaie, en tant que signifiant à tout faire, indéfiniement en mouvement pour qu’elle ré-interprête toujours à nouveau la demande de celui qui s’en sert. »

    @ Pascal C.
    Dommage que vous ayiez perdu votre contribution plus exhaustive …
    L’idée d’un inconscient de la réciprocité qui structurerait finalement la vie en société (Si j’ai bien compris Mauss&Lévi-Strauss m’amène à cette idée toute bête que la monnaie et ses mécanismes n’ont pas respecté ou pas rendu possible de respecter cette règle. Ma formulation a-t-elle un sens ?

    @ Crapaud Rouge
    A mon avis la représentation mentale subjective est inévitable et reviendra par le soupirail. Elle est même nécéssaire car la réalité, comme la monnaie sont comme le soleil, on peut pas les regarder en face. Il faut une médiation.
    La médiation devra donc être honnête . C’est à dire qu’elle pourra être poétique et symbolique , mais devra respecter une sorte de neutralité , temporaire, un minimum de désinteressement , elle devra être -au moins- inspiré par l’idéal d’être au service de tous. Disons que la recherche d’une sorte de spécificité objective de la monnaie restreindra les représentations mentale , mais la décoration personnelle de ses quelques invariants sera -Dieu merci- toujours laissée à votre fantaisie et vore créativité personnelle -merde on est république-
    Même dans domaine des sciences dites dures, la vérité inscrite sur le marbre n’existe pas : il n’y a que des erreurs successives qui s’emboitent correctement.

  13. @ Auguste (7 mai 2009 à 10:52) sur les flux et le potentiel

    Je parlais (6 mai 2009 à 20:39) de potentiel : Ce qui fixe le sens des transactions, ce qui va orienter les vecteurs de Paul Jorion, ce qui fait bouger la monnaie (Consommations vitales ou frivoles, désirs, ponctions diverses, son du pipeau, son du canon, etc…). Dans ce sens, la monnaie accumulée en réserve de valeur devient un potentiel, et l’unité de compte devient une unité de potentiel.

    Alors que la monnaie est née comme unité de flux, pour décompter les échanges.

    Autrement dit, immobile, la monnaie est une unité de potentiel, et dès qu’elle bouge, elle devient une unité de flux. Moi, ça m’étonne!

  14. A propos de la monnaie comme mesure du flux et du potentiel : ce n’est pas forcément contradictoire si l’on songe que l’énergie physique est aussi bien potentielle que cinétique, et se mesure avec la même unité dans les 2 cas. Reste à savoir si la monnaie est le pendant économique de l’énergie des physiciens… Quoiqu’il en soit, tout est ambigu dès lors que l’on ne dispose que du langage courant pour s’expliquer les faits. Et à l’ambiguïté s’ajoute l’arbitraire de règles choisies par et pour les nantis.
    Un exemple entre mille : intérêts, profits, dividendes, tous ces trucs sont censés récompenser le gentil capitaliste qui prétend prendre des risques pour mettre son fric au service de la communauté en l’investissant là où il sera le plus utile, donc le plus rémunérateur. Mais ça, c’est la fable. Avec ses copains, le gentil capitaliste se débrouille pour que « le marché » soit aussi « liquide » que possible, ce qui lui permettra de retirer son fric aussitôt qu’il sentira le brûlé, ou qu’il trouvera plus profitable ailleurs. Il est où le risque ? La réponse est très simple : il y a les riches qui prennent les risques, et les pauvres qui les subissent. C’est pourquoi la planète peut bien cramer comme Mars, les riches bénéficieront toujours de leur loi du marché, tandis que les pauvres la n’en finiront pas de la subir. C’est ça le drame, et je ne connais pas d’analyse qui puisse en venir à bout.

  15. Pour moi il est clair que les capitalistes vivent entièrement dans « le potentiel », intégralement dans « le mode projet », dans la question : qu’est-ce que je pourrais faire avec mon fric ? (Notez le conditionnel : ce qu’il pourrait faire dépend de ses idées, de sa connaissance du marché, de son entregent, de ses conseillers fiscaux,…) C’est du reste la grande question qui obsède présentement les banquiers : qu’est-ce que je pourrais faire de mes dettes ? Un « capital » encombrant, ces dettes, mais potentiellement rémunérateur tant que l’on pourra faire comme si elles seront honorées. Les pauvres, quant à eux, sont entièrement dans la réalité. Leur grande question est : qu’est-ce que je DOIS faire de mon fric ? Et les réponses pleuvent, qui n’exigent aucune imagination : payer son loyer, les transports, la bouffe, l’électricité, les impôts, les crédits, les dépenses de santé, l’école des gamins, les fringues, le téléphone,…

  16. Crapaud Rouge me donne l’occasion, même si je comprends ce qu’il veut dire et que je partage son ressenti, de poser juste les choses autrement :

    Et si c’était , dans notre système , la richesse qui se concentrait toute seule ?

    Un système qui donc, pour répondre aux exigences de consommation du plus grand nombre (Car on oublie trop vite ce détail : la populace -dont je suis- , elle tolère et juge le système sur sa capacité à satisfaire sa consommation ! Ensuite, ce besoin éteint, on lui demande un minimum de liberté -même si elle sont plutôt formelles-, et quelques autres décorations ludo-culturelles) -je termine ma phrase- , système qui aurait besoin d’opérer la concentration du Kapital, avec comme maître , une seule entité pour être vraiment efficace.

    Partant de là, la stratégie est de se maintenir ou de basculer du bon côté, et une fois là, d’être au bon endroit, celui le plus près possible des gros flux financiers. Cela n’exclut pas les stratégies patrimoniale des uns et des autres, de préemption ou de positionnement sur les actifs les plus porteurs dans le temps, dans le but de conserver la « valeur » par devers soi.

    Crapaud Rouge semble , malgré son aversion envers les riches, admettre l’idée que tout de même, les riches « prendraient des risques » . C’est vrai, ou plutôt, c’était vrai ?
    Car à l’évidence, le culte général de la liberté sans contrainte et de l’irresponsabilité comme se diffusant un peu partout, et l’Etat étant conçu comme celui qui doit perpétuellement mettre en place un filet généralisé pour nous protéger éternellement et venir à notre secours, on en arrive à une organisation qui a carrément poussé le système bancaire à la conduite que vous savez.
    Et je ne vois plus trop la prise de risque.
    Bref, on peut remettre en cause la concentration des richesses. Mais on peut -comme étape de moyenne montagne préliminaire- demander que, au moins, la richesse soit du côté de ceux qui prennent les vrais risques.

    On peut aussi imaginer un système où une partie plus importante des gens qui en ont les moyens, accepte de passer une partie de leur énergie à prendre des risques , plutôt que de rester dans un certain confort (% à leur potentialité) où l’on demande mécaniquement au système de subvenir magiquement à tous les besoins et les droits qu’on a décidé de s’octroyer.

  17. @ Opossum

    Et si les risques que prennent « ceux qui prennent des risques » n’étaient que de la bibine par rapport aux risques effectivement encourus par ceux qui n’ont pas le luxe de « prendre des risques » ?

  18. @oppossùm : merci de partager mon ressenti, mais vous avez mal saisi mon message. Je dis que les riches prennent les risques (qu’ils choisissent) mais que ce sont les pauvres qui les subissent. Pour les premiers, le risque est uniquement POTENTIEL : c’est celui de perdre du fric, donc de voir le capital diminuer sans contrepartie, et avec lui son potentiel de croissance. La façon dont se réalise le risque est indifférent : ce peut être une nationalisation, un séisme, un accident de production,… Quelque soit la cause, l’effet sera toujours le même, un manque à gagner, car le capitaliste ne s’intéresse qu’à ses bilans financiers. Au contraire, pour le petit salarié et sa famille, qui usent leur santé à cause des pollutions, des accidents et maladies du travail, le risque est SUBI : il n’est pas potentiel mais REEL. Les victimes de l’explosion de l’usine AZF peuvent en témoigner, et, si vous habitez sur un site pollué, le cancer que vous risquez d’attraper ne s’inscrira pas sur un bilan, mais dans votre corps.

    En parallèle à la transformation du travail en capital, se produit celle du risque financier en risque réel, sans doute parce que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

  19. Oui, Paul
    Je suis d’accord avec vous pour tenter d’avoir une vision un peu objective du risque, même si -in fine- la prise de risque reste quelque chose de subjectif et de personnel qu’il est difficile d’en discuter.

    Je me suis mal exprimé mais j’ai bien écrit « .. je ne vois plus trop la prise de risque « 

  20. @ Crapaud
    OK J’ai mal capté ! Je suis d’accord avec vous bien qu’il ne s’agisse pas d’un strict inverse.
    Les risques pris par ceux qui ‘possèdent’ pourraient être conçus dans un cadre respectant les risques ‘subis’ dont vous parlez.Enfin , on peut se l’imaginer théoriquement.

    Je voulais aussi parler d’une façon de concevoir les choses où on critique sans prendre la peine d’envisager de faire soi-même les choses.

  21. Paul écrit ceci :

    « On aura aussi compris intuitivement ce que représentent les « masses monétaires », les agrégats M1, M2, M3 : ils représentent l’addition des montants associés aux reconnaissances de dette et aux titres, chacun représentant des traces de transactions ou de combinaisons de transactions à venir. Dire cela des masses monétaires, c’est indiquer suffisamment que le seul intérêt qu’elles présentent est de constituer un baromètre : plus le volume de M2 est grand par rapport à celui de M1 et plus celui de M3 est grand par rapport à celui de M2, plus le système financier est dégradé parce que plus sa fragilité est grande, chacune des transactions à venir qui constituent cet immense édifice courant un risque de ne jamais se réaliser. »

    Cet extrait me fait penser à ce que dit Aglietta à propos des actifs financiers. Ils échappent à l’auto-régulation à laquelle sont soumis les biens de consommation car ils constituent un élément de la richesse. Plus ils se valorisent et plus la demande dont ils font l’objet s’accroît. De cette manière, les anticipations haussières sont alimentées et s’auto-entretiennent et les transactions s’accélèrent.
    Pour que ce mécanisme monte aux extrêmes, il doit être alimenté par le crédit.
    Si le passage que je cite était à reformuler, je procéderais ainsi :
    Plus la vitesse d’augmentation de M2 et M3 s’accroît plus le risque de liquidité est grand. C’est le scénario qui s’est réalisé en septembre octobre, mois durant lesquels, il y eut un asséchement de la liquidité interbancaire. Elle était devenue insuffisante pour assurer la couverture de l’actif des banques par leur passif.

  22. @A: pour qu’il y ait « régulation », il faut des boucles de rétroaction qui agissent, – si possible automatiquement -, de façon à stabiliser les paramètres régulés. Ce n’est évidemment pas le cas pour la Bourse qui, en phase de croissance, est sans cesse alimentée par de nouveaux capitaux. Il semble que ce soit le cas pour les biens de consommation mais, quand on considère le gigantesque boom des téléphone portables, on se demande où se nicherait l’autorégulation. S’agissant du pillage des richesses naturelles, idem, aucune autorégulation ne vient la limiter. Il se passe seulement que les marchés saturent physiquement : ce sont des éponges dont la capacité d’absorption est limitée, (comme les champs pétrolifères), mais rien ne vient réguler leur remplissage. Et quand il existe des lois, des règlements, des habitudes ou n’importe quoi qui joue peu ou prou le rôle d’un frein, alors on fait tout pour les casser, les ignorer, les changer ou les détourner…. Un exemple cocasse entre mille : la tradition japonaise exigeait que le saké se consomme chaud, ce qui n’en facilite pas la consommation. Qu’à cela ne tienne, à grands renforts de pub, un producteur a su convaincre les japonais de le consommer froid. Il n’a pas été déçu : le risque qu’il a pris à financer sa campagne a fait exploser ses ventes. Mais le saké, boisson traditionnelle et culturelle inoffensive, est devenue un alcool ordinaire, avec tous les risques que cela présente en termes de santé publique.

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