Quelques réflexions sur l’état d’urgence, par Jean-Luce Morlie

Billet invité.

QUELQUES REFLEXIONS SUR L’ETAT D’URGENCE

Le barnum politico-financier de ces derniers mois fait affleurer l’idée que nos sociétés s’organisent comme un spectacle sur lequel nul n’a prise. Quelle est la raison de cette paralysie générale. S’agit-il de montrer que la crise financière fonctionne comme un théâtre et détourne l’attention tandis qu’à l’arrière-scène, des actifs tangibles changent de main grâce à l’argent public ? De cela, nous n’en n’avons jusqu’ici, guère parlé sur le blog, est-ce urgent ? De la même façon que l’établissement du prix ne fonctionne pas selon notre représentation de l’offre et la demande, mais sur le rapport de force entre personnes ou groupes sociaux, nous pouvons comprendre que le capitalisme est structuré à la façon d’un spectacle, avec précisément le même objectif, évacuer la perception des rapports de forces. La médiatisation par l’échange de « marchandises images », instaure un mode d’interaction dans lequel personne ne songe à monter sur la scène, mais se contente de siffler ou d’applaudir.

Comme au Grand Guignol

Les quelques derniers billets publiés sur le blog attitrent l’attention sur la dimension « spectaculaire » de la crise. De même que la présence d’une arrière-scène est une condition nécessaire au spectacle, la transparence et l’opacité des banques se renvoient l’une à l’autre, l’invisibilité des coulisses est nécessaire à la création de la visibilité de la scène. Sur le même mode, le réseau mondialisé des sociétés-écrans s’est-il tissé depuis quarante ans pour dessiner le paysage de la mondialisation. Le circuit caché de l’argent est devenu si serré que l’opacité de la Fed en parait « cristalline ». Autre point, la société du spectacle organise l’effacement de la mémoire, car si nous en avions la mémoire nous pourrions retourner son histoire contre elle-même, c’est ce que tente Jorion lorsque, de façon à contrer l’oubli, Jorion sort un taquet et signale l’état d’urgence.

État d’urgence ? Comme précisé ailleurs sur le blog, la crise met en évidence le fonctionnement normal du cours des choses. Le « panel » diamétralement opposé du sénat américain relativement au « contrôle » ou l’autonomie de la Fed ouvre ainsi largement le champ du curseur, mais du même coup entérine le fonctionnement de la Fed comme metteur en scène économique. Appliquer l’image du spectacle à la société serait-il trompeur ? Poussons plus loin. Comme au Grand Guignol, nous ne savons plus ce qui fait notre plaisir, frissonnons-nous de peur feinte ou d’admiration pour les grosses ficelles qui nous font trembler. Et ne me dites pas que la crise ne fonctionne pas comme un spectacle ! Quand les peuples montent-ils sur la scène pour empêcher « le vilain de faire du mal à l’innocente » ? Avons-nous une autre explication à la paralysie qui nous saisit tous et toutes.

Comme semble l’indiquer l’enlisement de cet empire de résidences de luxe construit sur la Costa Del Sol non pas pour être habité, mais comme « image support » dans un jeu spéculatif, ceux qui tiennent l’arrière-scène ne tiennent pas pour autant toutes les ficelles bien en main, ils ne complotent pas mais s’agitent en désordre pour bâtir des simulacres si contraignants que ceux-ci sont devenus plus réels que le réel, parce que plus contraignant encore que le réel. Par renversement, ce monde de « cloporte spéculateurs » est devenu esclave de la reconduction du spectacle, c’est le prix de leur tranquillité dans l’ombre de leurs tapis épais. C’est leur vie, pas la nôtre. De la façon dont ils tissent leur business, nous ne connaissons rien nous nous en rendons compte aujourd’hui ! Nos deux mondes se sont absolument séparés, mais pourtant sont absolument unis dans cette séparation (d’autant plus qu’eux et nous vivons sur une même planète en danger, ce qui paradoxalement conduit à une sorte de fusion d’intérêts de classes).

Genèse et actualité du « spectaculaire »

Bref rappel des épisodes précédents. Les communistes capitalisaient la colère des déshérités pour la canaliser en violence révolutionnaire. Curieusement, ça n’a pas marché, sauf pour les quelques-uns qui au nom du peuple assumaient l’occupation des anciens palais et de cette position organisaient le spectacle de l’avenir radieux.

Dans les démocraties à l’occidentale, tandis que les banquiers d’Hollywood traçaient la direction, et à défaut d’avoir la moindre idée de comment construire une société fraternelle, mais aussi pour conserver leurs places dans celle-ci, nos amis socialistes rêvaient et rêvent une fois encore de valoriser le ressentiment des exclus.
Les réserves d’opium de la consommation spectacle sont certes épuisées, mais auprès du public des Champs Élysée comme pour celui des boulevards, la « décroissance radieuse », la « frugalité consentie », la « croissance verte » ne sont-ils pas autant de spectacles à l’affiche, prêts pour nous faire oublier la seconde dégringolade du W ? Nous nous sommes tant de fois laissés abusés, d’autres simulacres nous attendent, l’agrochimie avait déjà produit des simulacres de tomates ou de lait, le retour des exclus à l’agriculture bio intensive en main-d’œuvre accomplira la décroissance par domesticité et « néo métayage ». Et c’est obligé, tout comme sur la moitié de Madagascar les terres ne seront jamais rendues par les Coréens, le « chapeau » permettant de se dégager des « engrais biotechnologiques » sera exorbitant, septante-cinq années d’emphytéose laisseront le temps de pourvoir à la mise en place des contraintes juridiques adéquates. Le capitalisme se termine-t-il avec le mot « fin » suivi de l’ouverture d’une page blanche, ou bien est-ce urgent de nous pencher sur le grouillement des nouveaux monstres qui trouvent à se nourrir dans le ventre de la bête en décomposition ?

Lors d’une projection toute récente de « Let’s make money » ; deux gentils animateurs organisaient les débats qui devait suivre et tous deux venaient pour nous vendre leurs sympathiques petites boutiques solidaires en activité depuis trente ans. Le premier nous demandait de placer notre argent dans leurs banques éthiques et le second, d’ouvrir notre portefeuille afin de soutenir des emplois dignes dans le tiers monde ; les saynètes ainsi proposées étaient dérisoires et pourtant les gentils animateurs avaient lu Paul Jorion ! Nous nous n’étions que vingt-et un dans la salle, peut être est-ce urgent de nous vouloir plus nombreux.

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69 réflexions sur « Quelques réflexions sur l’état d’urgence, par Jean-Luce Morlie »

  1. La banque britannique HSBC est l’établissement étranger le plus exposé dans les Emirats arabes unis, à hauteur de 11,3 milliards d’euros de prêts à fin 2008, selon des chiffres disponibles sur le site de l’Association des banques émiraties (EBA).

    La banque Credit Suisse estime à 13 milliards d’euros l’exposition des banques européennes à la dette de Dubaï et des sociétés qui lui sont rattachées (principalement la société d’investissement Dubai World et la compagnie immobilière Nakheel), selon une étude publiée jeudi 26 novembre après la demande de moratoire formulée mercredi par l’émirat.

    HSBC, qui est présent depuis de nombreuses années dans la région, n’a pas souhaité faire de commentaire jeudi sur son exposition. Un porte-parole a néanmoins noté « un sentiment général de manque de clarté » dans cette affaire.
    La deuxième banque étrangère la plus présente dans les Emirats est Standard Chartered, une autre britannique, dont les prêts consentis se montaient à 5,1 milliards d’euros, toujours à fin 2008 selon l’EBA.

    Suit une troisième britannique, Barclays, engagée à hauteur de 2,3 milliards d’euros.

    La première banque française est BNP Paribas, dont les prêts dans les Emirats arabes unis atteignaient 1,1 milliard d’euros environ à fin 2008.

    http://www.boursorama.com/infos/actualites/detail_actu_societes.phtml?num=e0bb89ef417ee68e4f9ac8c6342895e6

    BNP Paribas !

    Comme d’habitude !

    Toujours dans les coups foireux !

    Quant au porte-parole de la banque HSBC, il a remarqué qu’il y avait « un sentiment général de manque de clarté » dans cette affaire.

    Tous ces banquiers sont balèzes.

    Tous ces banquiers sont tellement balèzes que la deuxième crise financière va encore nous coûter des milliards d’euros.

    Contribuables, mes frères, préparons-nous à payer encore plus d’impôts pour sauver une deuxième fois nos amis les banquiers.

  2. En réalité, il y a en France 4 629 000 demandeurs d’emploi.

    Demandeurs d’emploi inscrits en fin de mois à Pôle emploi :

    Catégorie A (actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi)
    Catégorie B (actes positifs de recherche d’emploi, en activité réduite courte)
    Catégorie C (actes positifs de recherche d’emploi, en activité réduite longue)
    Catégorie D (sans actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi)
    Catégorie E (sans actes positifs de recherche d’emploi, en emploi)

    Total A+B+C+D+E = 4 629 000 demandeurs d’emploi.

    Ce chiffre total de 4 629 000 demandeurs d’emploi est caché dans le tableau page 15 :

    http://www.travail-solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/PI-Mensuelle-4.pdf

  3. C’est beau l’optimisme:

    « Etats-Unis: l’emploi va vite repartir.
    Pour faire face à la reprise de la demande, les entreprises américaines n’auront bientôt plus d’autre choix que d’embaucher.

    A la manière d’un écrivain gothique très productif, le Bureau des statistiques du travail américain livre chaque premier vendredi du mois un nouveau chapitre noir du même conte. En octobre, le taux de chômage a atteint 10,2% – un record depuis avril 1983. Depuis décembre 2007, en tout 7,3 millions d’emplois ont été détruits. Le ratio entre les chômeurs et les créations d’emploi est de 6,1 pour 1; en décembre 2007, il était de 1,7 pour 1.

    Mais si l’on se fie à certaines données récentes et à ce que l’on sait du comportement des entreprises lors des différentes phases du cycle économique, tout porte à croire que des emplois vont être créés sous peu.

    Avant que la situation ne s’améliore, elle doit d’abord empirer. C’est ce qui est en train de se passer. »

    http://www.slate.fr/story/13413/emploi-Etats-Unis-repart-vite

  4. Dans la rubrique « Comment les banques vont faire payer leurs folies à leurs clients »:

    « Le second tsunami des créances douteuses pourrait arriver sur nous bien plus vite que la plupart des experts ne l’imaginent. […] de nombreux emprunteurs font d’ores et déjà face à des demandes de remboursement anticipées « plein pot » de la part de leur banquier.

    De quoi s’agit-il ? Eh bien, nous avons de nouveau affaire à l’exercice de l’une de ces clauses écrites en tout petit et à l’encre grise sur fond bistre, mentionnées au dos de la page 12, dans la rubrique « conditions particulières du prêt ». Ces clauses stipulent que la banque peut à tout moment suspendre les conditions de remboursement avantageuses accordées lors de l’achat d’un bien immobilier s’il s’avère que la valeur de ce dernier chute de plus de 20% par rapport à la valeur hypothécaire retenue comme garantie du prêt.

    Autrement dit, le jeu de massacre a commencé dès le printemps dernier pour les malheureux emprunteurs qui se sont lancés au sommet de la bulle fin 1996/début 1997. Ceci explique que le taux de défaillance sur des prêts hypothécaire aménagés ait doublé en un an pour atteindre le taux vertigineux de 15% !

    Et ce n’est qu’un début : l’année 2010 est sans exagération celle de tous les dangers !  »

    http://www.la-chronique-agora.com/articles/20091126-2310.html

  5. A propos des banques centrales
    Auj. à 09:12

    J’aime revenir sur le sujet.
    Il me semble qu’on nous a vendu l’indépendance de ces dernières comme garante de l’inflation des états s’ils avaient gardé le droit de battre monnaie.

    Je remarque qu’à l’époque où la France avait encore ce droit la croissance n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui.

    De plus je tiens à ajouter que ces fameux déficits publics sont inflationnistes pire que la planche à billet car non seulement les gouvernements en abusent, mais en plus ces émissions d’obligations gouvernementales servent d’adossement à des crédits comme des actifs sans risque et on se retrouve bien entendu avec des bulles : confère l’immobilier
    Alors il faudrait arrêter de considérer que l’on ne doit pas prendre en compte les actifs pour calculer l’inflation.

    De plus il faut sans cesse émettre de nouvelles obligations pour payer les intérêts des premières et c’est sans fin.
    D’où à nouveau des actifs qu’on peut mettre en gage pour de nouveaux prêts…
    D’où une autre manière pire encore de faire marcher la planche à billet.

    Car sans passer par le système obligataire, l’état en mettant directement la monnaie dont il a besoin en circulation ne créerait pas plus mais moins de monnaie dette et donc de crédit et donc de création ex nihilo.

    Donc à mon humble avis, c’est faire fausse route que de croire que l’indépendance des banques centrales est une bonne chose, c’est même le contraire…..

  6. Dans la rubrique « Plus ça change, plus c’est la même chose »:

    « Immobilier US : l’erreur des subprime est reproduite sans cesse » par Bill Bonner

    « On aurait pu croire que les décideurs avaient appris leur leçon. Leurs taux trop bas et les prêts hypothécaires subventionnés ont mené à la plus grande bulle de l’immobilier de l’histoire des Etats-Unis. Mais non, ils continuent à causer des problèmes. Voici ce que nous apprend l’Independent Institute : « La FHA encourage davantage de mauvais prêts hypothécaires. »

    « Sur le portefeuille de prêts hypothécaires d’un montant de 725 000 milliards de dollars de l’Agence Fédérale du Logement, 20% vont être en cessation de paiement ; c’est le résultat de la campagne récente de l’agence pour subventionner les primo acquéreurs avec un peu de liquidités et des crédits faibles. Cette prévision vient d’un initié du secteur qui a déjà vu cette situation auparavant. L’ancien cadre chargé du crédit chez Fannie Mae, Edward Pinto, qui a récemment témoigné devant un comité au sujet de l’ouragan à venir de cessation de paiements d’hypothèque à la FHA. C’est du déjà-vu, encore et encore. Mais pourquoi les décideurs du gouvernement autorisent-ils l’histoire à se répéter ? »

    http://www.la-chronique-agora.com/articles/20091126-2311.html

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