« Capitalismes : en sortir ? »

La revue Cités me pose les questions suivantes. Elle publiera mes réponses dans un prochain numéro.

Le capitalisme vous paraît-il aujourd’hui sérieusement ébranlé par la crise ?

Oui, le capitalisme est sérieusement ébranlé par la crise. Le tournant symbolique a eu lieu le 23 octobre 2008, six semaines après la faillite de Lehman Brothers qui avait entraîné la première panique bancaire électronique de l’histoire, dont le coût devait se monter à plusieurs centaines de milliards de dollars, Mr. Greenspan, sur la sellette devant une commission du Congrès américain, avait alors admis qu’il s’était trompé quand il postulait que le capitalisme avait la capacité de s’autoréguler.

Autre aspect : le montant des sommes nécessaires à enrayer l’hémorragie dépassait désormais les moyens financiers dont disposent les États.

De manière plus générale, le contexte global est devenu celui d’une planète épuisée et endommagée par l’activité humaine, et qui s’accommodera de moins en moins d’un système de production et d’une structure de consommation que l’on cherche à faire coïncider par approximations successives.

Le partage du surplus (la « croissance ») déterminé par le rapport de force entre les trois grands groupes socio-économiques que sont les investisseurs (les « capitalistes » à proprement parler), les dirigeants d’entreprises et les salariés, est conçu de telle manière que les deux premiers groupes s’en approprient la part du lion, ne laissant comme revenus aux salariés que des sommes s’amenuisant au fil des ans. Dans un contexte de productivité croissante, ces revenus ne suffisent plus à épuiser la quantité des marchandises produites. On tente du coup de combler le déficit des ménages par l’allocation de crédits à la consommation qui forcent ceux-ci à hypothéquer leurs salaires à venir, lesquels seront grevés en sus par la ponction d’intérêts proportionnels aux sommes empruntées.

Un tel contexte fait que l’argent converge inexorablement vers le petit groupe des détenteurs de richesse. Ceux-ci le proposent alors sur les marchés de capitaux comme investissement (c’est-à-dire comme un moyen de doper la production) au lieu de le consacrer à l’achat de marchandises (c’est-à-dire comme étant au contraire un moyen de doper la consommation), contribuant à recréer en permanence des situations de surproduction.

La concentration de la richesse par le mécanisme de l’intérêt grippe de manière constante la machine économique tandis que le remplacement inefficace des revenus des salariés par le crédit la fragilise en créant de longues chaînes de créances entre agents économiques, chaînes où la défaillance de l’un quelconque des maillons les détruit dans leur entièreté.

L’idée d’une « moralisation » du capitalisme a-t-elle un sens ?

Non : le capitalisme est un système immoral, sa moralisation le métamorphoserait en tout autre chose.

Le capitalisme est, comme je l’ai dit, un système à trois composantes (capitalistes, dirigeants d’entreprises et salariés) caractérisé par la domination des capitalistes et la spoliation par eux des deux autres groupes. Cette situation traditionnelle a changé dans le dernier quart du XXe siècle avec l’introduction des stock options, mises au point dans l’intention précise d’aligner les intérêts des dirigeants d’entreprises avec ceux des investisseurs. Ce sont désormais les salariés seuls qui sont spoliés par les deux autres groupes étroitement unis contre eux.

Cette spoliation en soi rend le capitalisme immoral. Au sein de la triade « liberté, égalité, fraternité », les trois concepts sont également malmenés. Pour quiconque naît au sein d’une société capitaliste, la donne est immédiatement biaisée : le partage du monde s’est fait une première fois par le pouvoir des armes, et une seconde fois, par le pouvoir de l’argent. L’égalité est donc absente d’entrée de jeu. Et, conséquence immédiate, la liberté n’existe pas non plus : celui qui naît en position subordonnée n’a d’autre choix que de mettre son temps au service de ceux qui possèdent déjà la terre et la fortune.

Quant à la fraternité, n’en parlons pas : la définition-même du capitalisme comme système économique dominé par les investisseurs, signifie que la fraternité a été exclue d’office comme principe organisateur.

Fernand Braudel opposait « capitalisme » et « économie de marché » : cette dernière peut-elle avoir selon vous un avenir hors du capitalisme ?

Il n’existe en effet pas de rapport immédiat entre capitalisme et économie de marché. Le premier, comme il a été dit, est un principe de partage du surplus où les capitalistes dominent, alors que le second est un système assurant la circulation des marchandises, système fondé sur un double principe : celui du profit, autrement dit de la revente d’un bien à un prix plus élevé que celui auquel un marchand l’a lui-même acquis, et de la limitation du taux de profit par la concurrence, qui assurerait que ce taux soit automatiquement ramené au niveau le plus bas de la rentabilité.

Le capitalisme s’exerce au plan de la production tandis que l’économie de marché est un mode d’organisation de la distribution. Ils portent donc sur deux moments distincts du processus économique : le capitalisme s’exerce au niveau du « marché primaire », l’économie de marché ne portant elle que sur les « marchés secondaires ». Une marchandise est, dans un premier temps, produite. Elle accède alors à son marché primaire. Son premier prix comprend, outre les coûts de production, le surplus proprement dit qui se répartit entre les intérêts perçus par le fournisseur des avances, à savoir le capitaliste, et le profit qui revient à l’entrepreneur, une fois déduite la part du surplus revenant aux salariés. La marchandise ayant été mise à la disposition des marchands, ceux-ci l’acquièrent et se chargent de sa distribution sur un « marché secondaire ». Ils percevront en sus de leurs frais, leur propre part de profit : le bénéfice commercial. La concurrence – pour autant que son bon exercice puisse être assuré par la puissance publique – est censée maintenir ce profit au niveau de rentabilité le plus bas possible.

Il n’existe pas de rapport entre la logique du profit dans le secteur de la production et dans celui de la distribution et on peut donc imaginer que ceux-ci se développent de manière entièrement indépendante. L’économie de marché peut donc avoir un avenir en-dehors du capitalisme, de la même manière d’ailleurs que, symétriquement, le capitalisme peut avoir un avenir en-dehors de l’économie de marché.

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45 réflexions sur « « Capitalismes : en sortir ? » »

  1. Est-ce le capitaliste qui est à la tête du capital ou bien l’inverse ?
    Le capital en vaut-il la peine ?
    (cogito de M. Billot Guillotine)

  2. On peut ajouter que cette sorte de « cooptation » des dirigeants d’entreprise par la classe capitaliste (la classe de loisir, donc) a eu pour effet de relégitimer le capitalisme – sur le mode de l’ouverture aux « travailleurs », ou plus exactement aux « meilleurs d’entre eux », ceux qui ont réussi à se hisser en haut de l’entreprise par leurs qualités hors du commun. D’où l’importance de l' »idéologie du mérite » dans le processus, du thème de l' »égalité des chances » (l’égalité réelle? surtout pas !), de la concurrence, etc., etc.

  3. Waw…Un texte révolutionnaire…
    Une petite remarque:pour moi les dirigeants ne sont pas seulement les dirigeants d’entreprises ,mais aussi les politiciens. Des politiciens qui sont (surtout aux USA) souvent des capitalistes …
    Nous vivons dans une ploutocratie….

  4. Fernanr Braudel, vous n’auriez pas été faire un tour du coté de chez Pratrick par hasard. C’est de la récuo ou un profond changement ?

  5. La question des rapports entre capitalisme et économie de marché induit en réalité une autre interrogation. A propos du système qui pourrait naître de l’écroulement du premier. Un nouveau système continuerait-il en effet de fonctionner suivant les préceptes du modèle de l’économie de marché, à supposer que celle-ci les respecte ? En admettant que l’on puisse séparer le modèle du système ?

    Si l’on dépasse l’opposition entre capitalisme et économie administrée sous le vocable de socialisme, qui appartient désormais à l’histoire, le champ du possible reste large pour décrire le système qui ferait suite au premier. Semblant impliquer d’être radical dans les mises en cause. Cherchant à les fonder dans ce qui émerge déjà (voir l’inventaire de demain)

    Sans doute est-il possible de penser, précisément parce que l’économie de marché est un modèle qui n’a pas pratiquement fait les preuves de ses bienfaits théoriques, qu’un nouveau modèle devrait être envisagé.

    Sa caractéristique principale pourrait être la sortie de certaines activités, biens et services de la sphère du monde marchand. Corrélativement à l’extension de la notion de bien public, ainsi qu’à la décision de doter un certains nombre de « droits » formels des moyens de les réaliser. Inversant la vapeur pour privilégier le citoyen au détriment du consommateur.

    Reste, et ce n’est pas le moindre des problèmes, à définir sous quelles formes démocratiques ces biens publics pourraient être gérés, ce qui revient à se poser la question d’une constitution de l’économie….et de son articulation avec une constitution de la politique (de la vie dans la cité).

    1. reflexion surprenante au moment même où des textes sont en cours d’élaboration ….. pour la mise en vente du patrimoine national et/ou sa privatisation, autrement dit au moment où la notion de bien public est en voie de désagrégation.

    2. Il va falloir faire vite en effet pour mettre en place une constitution pour l’économie, car en allant sur le site du
      ministère du budget j’ai été surprise de constater le nombre de biens publics, maisons, immeubles, châteaux, jusqu’à un fort qui appartiennent aux Domaines et qui dépendent soit du Ministère de l’Ecologie, soit du Ministère de la Justice, etc être mis en vente.

      Il parait difficile de savoir à quel prix ont été vendus ces biens publics qui abritaient des recettes des impôts, des écoles, ou d’autres administrations et surtout de savoir que ces biens communs vont servir soit de cadeaux pour services rendus, ou bien vont venir combler le trou abyssal de la dette publique qui n’ira qu’en s’élargissant même en y jetant ces biens immeubles à moins qu’ils ne servent aux dépenses courantes de l’exécutif.

  6. Capitalisme et autorégulation par l’économie de marché?

    A mon sens, l’autorégulation des marchés est impossible du fait du régime capitaliste duquel nous sommes prisonniers.
    Et ce capitalisme prend sa racine dans la seule monnaie telle qu’elle est, objet d’échange et RESERVE DE VALEUR ULTIME!
    Un seul et même objet incarnant ainsi deux objectifs totalement inconciliables et contradictoires!
    Autrement dit, dès que l’autorégulation des marchés aura joué pendant un temps (en gros les « trente glorieuses »), c’est la logique capitaliste qui reprend le dessus qui, en concentrant les richesses et en creusant l’écart entre créanciers et débiteurs (riches et pauvres), fige le jeu, bloque les échanges et les investissements, et nous nous enfonçons dans la crise!
    Les soubressauts auxquels nous assistons ne dureront pas, je partage l’analyse de Paul Jorion.
    A la fin, c’est la civilisation toute entière qui se retrouve menacée, un peu comme la seconde guerre mondiale était bien la sortie de la crise de 29!
    Si on ne modifie pas l’émission dela monnaie elle-même au sens de la monnaie anticrise que proposent les geselleiens, je crains fort qu’il n’y ait pas véritablement d’issue à cette crise – sauf après une catastrophe encore plus grande que la seconde guerre ondiale qui, déjà, n’a pas débouché sur un monde paisible!
    Un pays émergeant (la Chine?) pourait-il prendre la relève et devenir moteur d’un ordre capitaliste engagé dans une fuite en avant?
    Je n’y crois guère en raison du retard encore trop important de ce pays, et aussi en raison des limites des ressources sur terre, certainement plus près d’être atteintes que par le passé.
    L’autorégulation ne pourra se déployer en continue et d’une façon stabilisante qu’avec la monnaie anticrise!

  7. @ Paul

    Vous distinguez fonctionnellement capitalisme et économie de marché en vous fondant d’une part sur la distinction production / distribution et d’autre part sur la distinction entrepreneur / marchand, et enfin en supposant l’existence d’un marché concurrentiel indépendant, circuits de distribution et marchands se voyant ainsi constituer un domaine autonome sous les auspices d’une économie de marché. Ce qui vous permet d’affirmer que le capitalisme ne nécessite pas forcément l’existence d’une économie de marché, et réciproquement. Historiquement cela est avéré, l’économie de marché existait dès l’antiquité, et peut-être même avant. De même elle survivrait à un effondrement du capitalisme.

    Nonobstant, à défaut d’intégrer l’économie de marché en tant que telle dans la logique capitaliste il me semble difficile de ne pas intégrer le marché et ses divers attributs dans la capitalisme. Si l’on suit Polanyi, et d’autres, le capitalisme, dès ses origines, a configuré le marché selon ses moyens et objectifs propres. L’entrepreneur pour anticiper au mieux un débouché à sa production a tout intérêt à s’assurer que les circuits de distribution permettront de vendre la marchandise à un coût le plus bas possible. De même en tant qu’acheteur de matières premières et de machines-outils il lui faut des circuits sur lesquels il puisse compter. Les capitaliste tendront par voie de conséquence à contrôler plus ou moins ces circuits de distribution. Qui plus est si l’on se réfère à votre propre théorie de la formation des prix selon laquelle c’est du rapport de forces entre producteurs investisseurs salariés (consommateurs) que se détermine les les prix réels — donc le prix de vente, et non pas de l’offre et de la demande, on est bien obligé d’en inférer que le marché concurrentiel libre et non faussé est une fiction qui n’a jamais été traduite dans une quelconque réalité.

    De même, la logique capitaliste, colonisatrice et prédatrice, pour reprendre vos propres termes, nécessite l’extension du domaine des marchés ainsi que celle de leurs tailles respectives. La mondialisation actuelle qui voit une concentration inégalée des richesses pousse à bout cette logique. Il en résulte une disparition des marchands en tant que personnes physiques ; les firmes plutôt que de passer par le marché préfèrent contractualiser leurs achat de marchandises via leurs centrales d’achat ou bien via les contrats passés avec leurs sous-traitants.

    Enfin, le marché c’est un lieu, un lieu où l’on échange le produit mais aussi où on le présente, pour en vanter les mérites. La distribution des produits implique donc autre chose que le simple échange des marchandises en tant qu’actes de vente.
    Or, au fur et à mesure que se développait le capitalisme ces différents attributs autrefois attachés au marchand se sont vus pris en charge par l’entrepreneur-investisseur lui-même. Là où il n’y avait que la criée ou harangue du marchand, il y eut ensuite la réclame puis la publicité et désormais la production intégrée des modes de vie pour créer les consommateurs ad hoc. Ainsi la fonction publicitaire a envahi les espaces réels et virtuels (écrans), autant de lieux qui ne sont pas les lieux de distribution effectifs où s’achètent et se vendent les marchandises par les clients finaux que nous sommes.

    Bien entendu, il y a encore les marchés financiers, qui se font une spécialité de faire commerce de l’argent — et de ses produits dérivés, le détournant de sa fonction première qui est d’échanger des marchandises. Les traders ne sont plus à proprement parler des marchands puisqu’ils font les paris sur les fluctuations des prix, même si cela se répercute tout de même sur les prix de vente finaux des marchandises effectivement livrées quand il s’agit des matières premières et des denrées alimentaires. Quant au marché des produits dérivés c’est un instrument permettant d’accroître les profits des banques et firmes multinationales et autres spéculateurs. Ce marché bien qu’organisé en temps réel n’en demeure pas moins lui aussi opaque, l’opacité est même la condition de son fonctionnement. Il n’a donc rien de concurrentiel au sens d’un marché régulé par l’Etat. Un principe de concurrence le régit bien, mais comme pour tous les autres types de marchés en régime capitaliste, c’est en réalité la loi du plus fort qui s’applique.

    Bref, la concurrence est en contexte capitaliste toujours faussée, ou disons orientée, de même que la fonction de production — qui selon vous caractérise le capitalisme — se doit d’intégrer, aussi, dans son processus, la fonction marchande.

    On aboutit alors à ce paradoxe que lorsque l’on se place du point de vue des produits, et donc des entrepreneurs-investisseurs, le marché n’a jamais été si important par sa taille, tandis qu’à l’inverse si l’on se place du point de vue du marchand libre dans un marché concurrentiel, le marché a été réduit à la portion congrue.

    Ma question est alors : capitalisme et marché ( marché que je distingue comme vous de l’économie de marché) ne forment-ils pas dès l’origine — et à plus forte raison aujourd’hui, une seule et même chose ? Si oui, quel nom lui attribuer ? L’impérial-capitalisme ? Le total-capitalisme ?

    Pour le reste, je n’ai pas de questions encore moins d’objections. Méthodiquement, consciencieusement, mois après mois, semaine après semaine, billet après billet, livre après livre, vous préparez pour le défunt capitalisme un enterrement de première classe (son acte de décès ayant déjà été par vous signé). Je vous entends presque clouer les dernières planches du cerceuil.

    Il y a aurait donc une sortie du capitalisme. 😉

  8. Le capitalisme n’est pas immoral, il est amoral, ce qui est tout à la fois pire et mieux.

    Votre raisonnement concernant les marchés primaires (production) et secondaires (distribution) n’est guère convaincant car il s’agit très régulièrement des mêmes acteurs.

    Enfin il convient sans doute de réfléchir aux notions de politique et d’économique, c’est très probablement un binôme conceptuel tout comme le bien ne peut exister sans le mal.

    1. « Amoral », je suis désolé, ça ne veut rien dire quand on parle de sociétés humaines : la moralité en leur sein y est un donné, il n’y a pas d’enclaves possibles. L’arbre est amoral, le caillou sur la route est amoral. L’escargot sur la vitre, je n’en suis même pas sûr. « Amoral » est un euphémisme inventé par les financiers eux-mêmes pour parler de l’« immoral ».

    2. Je n’aime pas ces termes de morale, d’immorale, la morale ne peut que se regrouper par valeurs, des « sociétés » de valeur(s) ne sont en définitives que sectaires.
      je préfèrerai, le terme d’incorrection (manque de correction) qui s’applique plus particulièrement aux usages, lois, plus conforme à la diversité laïque de notre société.
      Quant aux marchés primaires et secondaires, c’est exact, par filière les acteurs sont très restreints et la concurrence peu développée.
      Dans ma filière, sur un marché captif (france) de surcroit obligatoire, donc renouvelable à l’infini dans une quantité
      pré-définie, stable d’une année sur l’autre, je peux affirmer que seul les entrepreneurs incorrects réussissent mieux en terme de gain, que les entrepreneurs scrupuleux.
      Les scrupuleux partagent la plus-value, les incorrects prennent, ils ne partagent pas.
      Un produit fabriqué en France a forte valeur ajoutée, le correct prendra une marge normale pour faire vivre raisonnablement son entreprise, l’incorrect importera son produit tout en le revendant au même tarif que celui
      fabriqué en France mais encaissera la différence de prix d’achat ( sur 1000€, 700€ de différence ).
      En 10 ans,même le correct fini par importé, la filière de fabrication Française n’existe plus, les consommateurs n’ont pas encaissé la différence de prix. Notre société avancée est perdante sur toute la ligne sauf aux bénéfices de quelques uns, qui gagnant plus se plaignent du montant du chèque à fournir au trésor public.
      Plus tu gagnes moins tu veux en donner (spoliation) la boucle est bouclée, serrez-vous la ceinture.

  9. Suis parfois surpris de voir combien toutes ces discussions passent à côté de l’essentiel, à savoir la nature humaine.

    Le capitalisme c’est simple, faire fructifier l’argent, tout simplement car le but de l’homme est de toujours se sentir mieux et de tjs chercher le moyen qui minimise son effort, bref le tjs plus en possession de tous ordres et en parallèle le tjs moins d’effort qui aujourd’hui est aussi assimilé à tjs plus de bonheur.

    En fait ce n’est pas le capitalisme qui est en crise, juste le contre pouvoir qui devrait lui être opposé par le peuple ou ses représentants.

    Keynes a fait son travail, il a parlé de comment faire fructifier au mieux l’argent, c’est le contre pouvoir du peuple et donc le politique qui n’a pas fait son travail, le capitalisme manque juste d’un contre pouvoir.

    En fait nous avons déterminé notre degré de réussite par le niveau de l’argent, nous êtres humains avons accepté d’être « honoré » par le montant du chèque, qui plus est nous ne sommes pas raisonnables et nous ne nous sommes pas donné de limites..

    Voilà le vrai problème, nous ne nous sommes pas donné de limites, la déraison humaine, le manque de repère, comme nos enfants roi qui sont élevés sans limites, en fait c’est la nature de l’homme, il est déraisonnable.

    Fondamentalement ce qui manque dans ce monde moderne c’est la raison, c’est ensemble que nous trouverons une solution, les ressources sont limitées, il nous faut nous mettre autour d’une table pour penser le monde de demain, il nous faut tous aller dans le sens de réparer le monde, les entreprises au lieu de licencier devraient conserver les emplois, les hommes politiques devraient réduire leurs exigences comme tous les autres hommes, finalement pendant ce temps, les salaires des footeux augmentent tjs, les salaires des hommes politiques le font aussi…les possesseurs de tous ordres en veulent toujours plus, le VIP est devenu un but collectif….

    Juste un parallèle avec la noblesse, ils baisaient entre eux, ils restaient entre eux, ils se reproduisaient entre eux, ils ne voyaient qu’eux, considéraient le bas peuple dédaigneusement….. cela ne vous rappelle-t-il rien…

    Ce me semble nos théories nous apporterons rien, par exemple je suis assez pas trop mauvais et disons assez bon en musique, ancien Dj, le marché du disques c’est 3 ou 4 majors, cela ne vous frappe-t-il pas de voir que tous les artistes qui sortent ont plus ou moins tous le même profil, les mêmes mélodies…. en fait ces majeurs pour limiter les dépenses s’entendent sur le style à lancer chaque année, en mode vous avez la même chose, quelle couleur mettrons-nous en avant l’année prochaine…

    C’est la nature humaine, la peur fait que nous préférons nous entendre pour limiter le risque, ce n’est pas du capitalisme, c’est la nature humaine…

    Quant aux grandes surfaces, il faut faire du chiffre au m2, c’est inéluctable, tout nouveau produit qui ne se vend pas est immédiatement éliminé, tout produit doit se vendre le mieux, on élimine les produits à faible rotation, le magasin devient alors uniforme et uniquement conçu pour la majorité, le mimétisme nous est imposé…

    Ce faisant lancer un nouveau produit est risqué, on n’a pas le temps de lui laisser le temps de s’imposer, plus de création réelle, on reprend les valeurs sûres et on met un nouveau noeud autour…

    Cette crise et on pourra tjs épiloguer, c’est la crise de l’homme, il est entrain d’atteindre collectivement son niveau d’incapacité ultime, la terre se réchauffe mais nous attendons tous du voisin qu’il fasse le 1er pas, voilà notre problème, le chacun pour soi, c’est la désintégration de la société à laquelle nous assistons impuissants, c’est cela qui fait mal et qui en même temps nous fait un peu plaisir, ce monde si extraordinaire dans ce qu’il offre justement en marchandise est devenu inhumain dans ses comportements….

    Maintenant combien de temps cette désintégration prendra, irons nous vers une situation Mad Max ou une situation idylique ….

    1. S’il était si facile de définir la nature de l’homme d’un trait de plume, je pense qu’on aurait pas tant de problèmes depuis des milliers d’années.
      La nature de l’homme, si on devait la définir serait plutôt : d’explorer sa nature !
      En tout cas, je ne me reconnais pas, ni mes proches dans cette nature que vous décrivez.
      A partir de la, je ne pense pas que raisonner plus loin ai beaucoup de sens.

    2. En fait ce n’est pas le capitalisme qui est en crise, juste le contre pouvoir qui devrait lui être opposé par le peuple ou ses représentants.

      Bref le roi est seul et il dicte sa loi mais la démocratie n’est pas en crise.

      Sinon à court terme, j’opterais pour Mad Max, le 2. Derrière tout est possible, y compris le meilleur.

    3. Bourdon

      Comme le dit Ybabel, la nature humaine n’est pas aussi univoque que vous le craignez. Cerrtes, nous sommes tous (un peu, beaucoup, pasionnément, à la folie… ) égoïstes mais nous sommes aussi interdépendants, solidaires, en recherche de reconnaissance et d’approbation par les autres. Certes, le capitalisme nous pousse à trouver la reconnaissance dans la hauteur des chèques que nous émettons mais ce n’est pas, et de loin et heureusement, la seule manière de « faire société ».

      Cette « autre » lecture des liens humains n’est pas promue par l’idéologie dominante de nos jours mais ce n’est pas pour rien que dans les quelques liens que Paul met à notre disposition il y a celui vers le blog et les publications du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales). Vous y verrez que le don (qui n’est pas qu’altruisme), la réciprocité et autres sentiments moins égotiques ont façonné bien plus de sociétés que le culte de l’homo oeconomicus, idiot égoïste, rationnel et calculateur qui serait notre destin commun.

      Explorez ces chemins, vous aurez peut-être moins le…. bourdon 😉

    4. Ce qui cloche à mon point de vue dans votre exposé, c’est qu’il est totalement immergé dans la modernité. Je veux dire que cette modernité se traduit par la volonté furieuse de tout vouloir quantifier et donc de passer à côté de notions qualitatives (pire, de vouloir convertir ces notions qualitatives en quantitatives, (combien tu m’aimes ? pour reprendre le titre d’un film fameux). Ne peut-on un instant s’arrêter sur la curieuse « moralité » (qu’en général on enrobe de nostalgie) à laquelle on voudrait en permanence nous rallier à travers l’emploi du mot « valeur » ? Il se trouve que ce mot « valeur » renvoie à celui de sa mesure, l’estime ou l’estimation (évaluation). Terme quantitatif s’il en est ! Ainsi, et pour parodier le Faust de Goethe, tout ce qui échappe à la mesure n’existerait-il pas ? Or, ce qui ne se mesure pas, c’est justement ce qui différencie l’être humain et l’élève au-dessus de son simple instinct de prédation. Ainsi toutes les traditions reprennent le ternaire pour caractériser l’être humain et le relier à l’univers.
      Dès lors, caractériser la nature humaine, doit envisager non seulement ce qui l’abaisse, mais aussi ce qui l’élève.
      De là découlent les notions de règles, d’interdits, de territoires et de rites, il me semble.

  10. Je ne peux qu’approuver ce que je viens de lire de Pierre Yves D.
    Il suffit maintenant de « penser l’objet monnaie » pour trouver la sortie au lieu de rester soumis à la monnaie « capital » comme une fatalité!
    Ce qui caractérise la dite « science économique » c’est qu’elle n’a pas fait sa révolution culturelle et intellectuelle sur ce point. Son insuffisance est la meilleure alliée d’un capitalisme échevelé et le cautionne plus que le fait même de l’enrichissement des happy few!
    La dérégulation? Elle avait bien été « forcée » par la pression des milieux financiers et obtenue du fait que les économistes ne pouvaient pas proposer aux politiques une altenative crédible, le marxisme étant, de toute façon, à juste titre hors jeu.
    En même temps, sans la dérégulation, la crise systémique, qui a débuté insidieusement avec la déflation japonaise en 1991, se serait déjà étendue au reste du monde dès cette époque. Autrement dit, la dérégulation permettait de « jouer après le match » et de saler l’addition actuelle!
    Les passages de Keynes dans la théorie général qui pourraient préparer ces pistes de sortie restent totalement méconnus par les professeurs qui ressassent toujours les mêmes fadaises jusqu’à la nausée!
    Quant aux monétaristes avec leur débile présupposé d’une « monnaie neutre » ratent l’essentiel de la logique capitaliste en ne trouvant rien à redire et leur foi en « l’autorégulation » du capitalisme!
    Non, le captalisme ne s’autorégule pas, c’est impossible, sauf supposer que l’obscène concentration des richesses serait le résultat de « mérites » particuliers, ce qui n’est pas le cas, malgré l’éventuelle morale dite protestante qui est abusivement sollicitée en ce sens.
    Les marchés pourraient, par contre, s’autoréguler si la mécanique capitaliste ne les empêchait chaque fois que l’on s’en approche.
    C’est bien au moment le plus « optimiste » d’une meilleure redistribution et des lendemains qui chantent comme au début des années 70 que tout a basculé vers la logique capitaliste que nous subissons depuis. Et qu’on a inventé de toutes pièces la crise du pétrole!
    Afin que ne se réalise pas une distribution véritablement démocratique des richesses.
    C’est comme: « fini la récré, nous les plus riches, nous allons reprendre nos billes ».
    Nous assistions, depuis les années 1980 à une insurrection des rentiers contre les travailleurs! Et les revenus du capital se sont envolés au détriment des revenus du travail.
    Car, en fait tous les revenus sont bien des revenus du travail, mais la part rente capitaliste est la part (croissante) confisquée de ces revenus.
    Car, comme je l’expose chaque fois que j’en ai l’occasion, c’est bien cette monnaie mal fichue qui pousse, en un premier temps, dans le même sens que l’économie de marché pour finir par s’y opposer diamétralement en organisant des positions dominantes, des oligopoles et des monopoles qui accompagnent l’extravagante concentration des richesses.
    Oui, mille fois oui, la logique marchande est différente de la mécanique capitaliste, et ces deux logiques sont parallèles pour ensuite diverger et pour finir en opposition.
    Et la mécanique capitaliste finira par dominer inexorablement et « confisquera » toujours davantage le marché.
    Oui, il y a bien une sortie du côté d’une réforme de la monaie vers une monnaie anticrise (dite fondante!), et pour cela, il faut surtout avoir le courage de repenser la monnaie elle-même!

  11. Merci pour votre réponse M.Jorion.

    Que signifie « Amoral » en effet ? Pour quelle raison ne sommes nous plus capables, à l’image des Anciens, de porter des jugements sur les actions humaines ? Le seul regard légitime porté sur le monde serait l’optique scientifique qui s’interdit de porter un jugement de valeur ? Désolant en effet.

    1. Mr Bismuth (joli pseudonyme),

      J’ai envie de penser que le terme amoral est un synonyme de scientifique. La loi de la gravitation ou la table périodique des éléments ou les propriétés de l’addition dans l’ensemble des réels n’a aucune moralité. Elles ne m’apparaissent ni bonnes, ni mauvaises d’un point de vue moral. Elles sont amorales. Un caillou, un arbre, un nuage partagent la même caractéristique. Ils ne sont ni bons ni mauvais en soi. Je les vois donc amoraux. Ces objets sont étudiés par les sciences. Les lois de la physique sont scientifiques. Ce qui est scientifique au sens défini par la physique ou une autre science dure est aussi amoral. Ce qui obéit à ces lois l’est également.

      L’économie, au moins celle qui est mathématique, se veut régie par des lois scientifiques. Les objets de l’économie, ici je pense aux biens, y sont considérés amoraux. Les services y sont également perçus comme régis par des lois amorales. C’est un peu tiré par les cheveux, mais cela rend les services amoraux. Par extension, les humains, vous et moi en sommes deux exemples, sont perçus comme des particules régies par des lois amorales. Nous sommes vus par l’économie mathématique comme des objets dirigés par des lois externes à nos personnes. Cela fait de nos comportement, dans le cadre de l’économie mathamitque, des comportements amoraux. Nous en devenons des êtres amoraux. C’est une condition nécessaire pour que l’économie mathématique puisse s’appliquer à nos personnes. Comme cette dernière est scientifique et que c’est la seule façon d’aborder scientifiquement l’économie, l’amoralité est scientifique.

      Nous soumettre totalement à la science, c’est accepter de devenir des objets amoraux. C’est accepter de devenir des particules soumises à des lois sans aucune perspective d’y échapper, de les amender ou de corriger le tir. « C’est trop compliqué. Laissez cela aux spécialistes » C’est la réponse qu’un théologien a fait à l’un de ses étudiants, qui lui posait une question un peu difficile. J’ai récemment entendu plusieurs fois la déclaration selon laquelle les marchés sont trop compliqués. Il faut laisser cela aux spécialistes.

      Ce professeur de théologie a ajouté « … et priez ». Les experts, qui déclarent que tout cela est trop compliqué et qu’il faut leur laisser tout le pouvoir, nous demandent de croire en eux sans nous interroger, sans interroger. Cette fois, ils ne nous demandent pas de prier. Nous ne sommes que des particules à leurs yeux.

      Je pense donc que le mot amoral et le mot scientifique, appliqué aux humains, sont synonymes.

    2. Il faut découper la science en ses deux aspects : descriptif et normatif. Chaque discipline contient les deux aspects.
      la macroéconomie est plutôt descriptive et effectivement amorale.
      La microéconomie est profondément normative c’est la théorie néo-classique; elle ne ne prétend pas décrire quoi que ce soit du monde réel (en fait si mais c’est un mensonge) elle prétend avoir le modèle mathématique « idéal » (écrit sur un coin de table) et fait pression sur les décideurs pour que les hypothèses de leur modèles soient satisfaites dans la réalité. Toute science normative ne peut donc plus être « amorale ». l’emploie du mot amoral est pour les économistes une supercherie pour nous faire croire que les lois de l’économie sont aussi naturelles que la loi de la gravitation. C’est à dire sans aucune implication humaine.
      On peut également faire le parallèle avec les autres sciences. Tant qu’elles restent descriptives ils n’y a rien à dire. Dès qu’elles deviennent normative (en médecine par exemple changer des gènes etc…) il faut généralement un comité d’éthique qui va se prendre la tête.

  12. http://www.m-pep.org/spip.php?article1554#outil_sommaire_0

     »
    Révolution au sommet de Genève, Pascal Lamy change de cap et propose que l’OMC se transforme en OIC !
    novembre 2009
    Auteur : par Le Bureau exécutif du M’PEP
    (collection politique-fiction)

    …………………
    Le bilan catastrophique du libre-échange

    C’est le « bilan catastrophique » des politiques de libre-échange menées par l’OMC, tant pour les pays du Nord dont les emplois industriels sont délocalisés, que pour les pays du Sud qui ne parviennent pas à développer leur agriculture et leur économie, ainsi que son effet sur le climat qui ont convaincu le secrétaire général de faire cette proposition radicale.
    ……………… »

    1. (collection politique-fiction) …
      c’eut été trop beau!

      Cécile, vous n’avez pas le droit de nous faire des coups comme ca (des le matin pour moi). J’y ai cru environ 3mn, le temps de checker sur GoogleNews voir si Joffrin annoncait la mort des « talibans du marche »…

      The first meeting in four years of ministers from the WTO’s 153 nations concluded Wednesday with no progress in the eight-year-old Doha Round, which has repeatedly failed to achieve its stated mission of opening rich-country markets to imports of food from the developing world.

      Wishful thinking…

  13. A propos de la troisième question de « Cités », il semble difficilement imaginable d’échanger et de distribuer des des marchandises ailleurs que sur un marché, quelle que soient les règles qui régissent ce marché.
    Une liberté importante de ce marché me paraît de bon aloi mais l’expression « économie de marché » laisse entendre que c’est le marché qui dicte sa loi à l’économie. Sachant que les mots (et même les conjonctions) sont importants, je pense qu’il serait bon que la sortie du capitalisme s’accompagne de la mise en place d’une « économie AVEC marché » où le marché ne serait donc plus l’alpha et l’oméga qui impose ses diktats à la multiplicité des acteurs.

  14. @ Paul

    Pour faire suite à votre interview (et au contenu de L’Argent, mode d’emploi) ainsi qu’au commentaire de Pierre-Yves D. ci-dessus, je m’interroge sur l’aspect POLITIQUE de votre distinction entre capitalistes, entrepreneurs et salariés. Car s’il est vrai que les stock options ont permis aux premiers de se trouver des alliés parmi les seconds, je ne sache pas que les troisièmes aient complètement échappé à ce processus. Les fonds de pension, par exemple, ont permis aux capitalistes de collecter d’abondantes plus-values de par leurs opérations de marché; or, qui finance les fonds de pension sinon l’épargne de salariés prévoyant de mettre de côté de l’argent pour leur retraite ou en cas de coup dur? Le fonds de pension est à l’origine une idée américaine basée sur une politique d’inclusion (par la bande) de salariés considérant que leur intérêt est plus ou moins identique à celui des capitalistes. En période de hautes eaux boursières, l’épargnant est tout à fait favorable à la recherche d’une maximisation des profits par les capitalistes: si votre « placement » géré par les capitalistes rapporte 10% par an, vous ne vous en plaindrez sûrement pas!

    Ma retraite d’ex-enseignant aux Etats-Unis est gérée par TIAA/CREF — un fonds d’épargne-retraite qui, à l’origine, n’avait pas de vocation capitaliste en théorie –, mais il suffit de consulter le rapport annuel très détaillé de TIAA/CREF pour se rendre compte que les sociétaires (enseignants actifs et/ou retraités) sont traités exactement comme des actionnaires, à cette différence que (1) les opérations réalisées par le fonds sont transparentes et que (2) les sociétaires ne sont pas réellement libres de retirer leurs billes et de les placer ailleurs sans pénalités [je n’ai jamais personnellement exploré cette dernière possibilité car je considérais que TIAA/CREF faisait correctement son travail…]. Or, il a suffi que je rentre en Europe et que je lise mon journal quotidien pour me rendre compte que TIAA/CREF se comportait au sein des entreprises dans lesquelles il avait investi comme un investisseur capitaliste ordinaire: aucune intention de stimuler la production, de demeurer fidèle à un projet industriel (ou autre) à moyen ou long terme, mais au contraire une volonté constante d’optimiser les dividendes à court terme afin de mieux rétribuer les sociétaires du fonds. On remarque ainsi que les fonds de pension exercent sur les entreprises un véritable chantage qui ne se distingue guère en pratique de celui que pratiquent les boursicoteurs (= spéculateurs à la petite semaine) prompts à sanctionner les entreprises insuffisamment performantes.

    Quand on examine, d’une part, le processus de multiplication des fonds de pension (d’épargne « complémentaire ») d’abord aux USA puis en Europe et ailleurs, et, d’autre part, le fait que cette conception de l’épargne gérée par les entreprises, financières ou non, est le modèle de collecte sur lequel se fonde tout le système, on est à mon sens bien forcé de conclure que les capitalistes ont réussi à coopter non seulement les entrepreneurs soudoyés par l’octroi de stock options, mais aussi une masse considérable d’épargnants « favorisés ». Favorisés car n’excluant que les salariés qui n’ont pas de moyen d’accès à des véhicules d’accumulation de l’épargne tels que les fonds de pension, les SICAV, etc., catégorie qu’il est permis de dénommer « sous-prolétariat », comme le font les marxistes.

    Il s’ensuit, si mon raisonnement se tient, que le nombre des bénéficiaires accessoires du système capitaliste va bien au-delà des entrepreneurs ou cadres supérieurs recevant des stock options, et que, politiquement parlant, ce nombre pourrait bien représenter, dans les sociétés dites avancées, plus de la moitié de la population, SAUF en cas de crise majeure telle que la présente, puisque le statut de salarié « accessoirement bénéficiaire » du système est précaire ou temporaire par définition. Les milliers d’employés de Wall Street mis à pied du jour au lendemain en savent quelque chose, tout comme les anciens de GM, qui constituaient pourtant naguère des salariés privilégiés.

    La crise offre donc une « fenêtre d’opportunité », car c’est justement en période de crise que les esprits fourvoyés du fait que l’appât du gain agit sur eux tout comme sur leurs maîtres, peuvent, pendant un instant plus ou moins bref, entrevoir la lumière. Mais, précisément, cet instant sera de toute manière bref, car l’expérience démontre que si une réponse politique crédible n’est pas apportée par les personnes ou groupes supposés être des sachants, la force de l’habitude agira comme une force magnétique ramenant les fourvoyés dans le giron du capitalisme, souvent quel que soit le prix de ce retour (dictature fasciste, autoritarismes policiers de tout poil). A ce titre, vous avez bien raison de conclure que le capitalisme peut se passer du marché libre (au moins) aussi facilement que ce dernier peut exister indépendamment du capitalisme.

    J’en déduis que notre responsabilité, en tant que critiques du système existant et que créateurs potentiels d’un nouveau système, est énorme. Est-ce une surprise pour quiconque consulte (et participe à) ce blog?

    1. Je voudrais souligner que mon commentaire plus haut ne visait nullement à infirmer, la théorie joronienne établissant la distinction fonctionnelle entre investisseurs, entrepreneurs et salariés, laquelle reste plus que jamais valide, même si dans les faits certains acteurs peuvent avoir plusieurs casquettes, ce que Paul Jorion a lui-même souligné à plusieurs reprises. Cette théorie peut même incorporer les marchands, il suffit alors de dire que la fonction marchande a été absorbée par la logique capitaliste.

      Je dirais même, au contraire. Lorsque les capitalistes peuvent être indifféremment entrepreneurs et salariés, c’est que le capitalisme a poussé sa logique à son terme. La logique capitaliste a pénétré toute la société mais le rapport des forces n’en demeure pas moins toujours à l’avantage des capitalistes, les « vrais », c’est à dire les gros investisseurs, tandis que les petits sont justes bons à nourrir de leurs économies, fruit de leur travail, les premiers (qui détiennent un pouvoir exorbitant du fait de la possibilité de convertir leur capital financier en capital politique), via les fonds de pension et autres fonds d’investissement.

      Il en découle que la distinction politique est toujours d’actualité. Mais effectivement tous ceux qui mettent de l’argent dans le système devraient se sentir responsables et peuvent agir, si au final nous sommes suffisamment nombreux pour peser dans la balance. Vous avez parfaitement raison. D’où l’intérêt du blog !

    2. Oui, intéressante la discussion entre Jaycid et Pierre-Yves D. qui nous oriente vers la notion de « responsabilité collective » (pas pour tous sur ce sujet) en tant que participation aux dérives mécanicistes aboutissant à la crise.
      On peut à cet instant évoquer la notion de stratégie du capitalisme qui associe ou enrôle les forces vives et « capitales » (j’insiste) nécessaires à la bataille économique ainsi que vous le décrivez Jaycid en citant les fonds d’épargne retraite. Ces épargnants (petits épargnants) sont ces forces d’appoint nécessaires pratiquement et idéologiquement à l’ensemble du « projet capitaliste » (je souligne par des guillemets).
      Le procédé a quelques ressemblances avec ce qui se nomme colonisation dans la manière et le discours et curieusement aussi les partisans favorables à ce système se situent à droite et au centre de l’échiquier politique, ou à « gauche » entre guillemets!
      Cette réflexion devrait être menée à son terme. Personnellement ce blog m’est très utile pour faire ce ménage là. Et plus encore.

  15. @ Bismuth
    C’est l’effet « désenchantement du monde » et de l’illusion de la fin d’une métaphysique. Mais on ne sort pas de la métaphysique. Les sociétés occidentales sont hyper réalistes (au sens platonicien). Nous baignons encore en plein positivisme comtien dont l’économicisme n’est qu’un avatar.

  16. Pour l’hygiène mentale, il est conseillé de lire Michéa (la double pensée)
    Il dit qu’avec la révolution galiléenne, la société occidentale est parvenue à créer des outils symboliques pour résoudre la question du théologico-politique.

    Dans cette affaire, la question de la technique est cruciale car c’est le masque de la question métaphysique de la fin de la société et de la nature de l’homme.

  17. Anselm Jappe
    LA PRINCESSE DE CLÈVES, AUJOURD’HUI
    Les sociétés précapitalistes, ainsi que la société capitaliste et industrielle dans sa première phase, se basaient sur une organisation dichotomique et hiérarchique: maîtres et esclaves, aristocrates et paysans, exploiteurs et exploités, capitalistes et prolétaires – comme le dit le début du Manifeste communiste. Ces groupes sociaux étaient opposés entre eux à presque tous les égards, même s’ils participaient de la même forme de conscience religieuse et de la même explication du monde. À la base de la reproduction sociale il y avait le vol du surproduit créé par les producteurs directs; ce vol était initialement le fait d’une violence, qui restait également la dernière ressource pour assurer la distribution des «rôles» sociaux. Mais normalement, ce vol était justifié et masqué par un gros appareil de «superstructures» – de l’éducation à la religion – qui garantissait la soumission tranquille de ceux qui en vérité avaient peu d’intérêt à accepter une distribution pour eux si défavorable des droits et des devoirs dans la société et qui, en même temps, avaient, virtuellement, la capacité de renverser cet état des choses s’ils étaient assez unis et bien déterminés à le faire. Une fois que cet ordre a été mis en discussion – essentiellement, à partir de la révolution industrielle et les Lumières – ce qui s’imposait comme aboutissement nécessaire était la révolution (ou des réformes profondes – de toute manière, un changement de cap drastique). La contestation du mode de production matérielle s’accompagnait de la mise en question de toutes ses justifications, de la monarchie à la religion, et, dans les phases plus avancées de cette contestation, aussi des structures familiales, des systèmes éducatifs, etc. La dichotomie se présente alors nettement: une petite couche d’exploiteurs domine tout le reste de la population avec la violence et surtout avec la ruse, appelée plus tard «idéologie» ou «manipulation». Il n’y a rien en commun entre ces classes; les exploités sont porteurs de toutes les valeurs humaines niées par les classes dominantes. Il est très difficile de briser le pouvoir des dominants qui ont accumulé une quantité énorme de moyens de coercition et de séduction et qui réussissent souvent à diviser les classes exploitées, à en intimider une partie ou à la corrompre. Mais il n’y a pas de doute que, quand malgré tout les classes «subalternes» parviendront à renverser l’ordre social, elles installeront une société juste et bonne comme on ne l’a jamais vu sur la terre. Si des membres des classes dominées démontrent dans leur vie actuelle beaucoup de tares et d’égoïsme à l’égard de leurs semblables, c’est que les classes supérieures leur ont inoculé de leurs vices; la lutte révolutionnaire fera d’ailleurs disparaître ces tares qui n’appartiennent pas à l’essence de ces classes.

    Ce tableau, qui n’est ici que légèrement caricaturé, a animé pendant deux cents ans tous les partisans d’une émancipation sociale. Il n’était pas faux. Il correspondait partiellement à des réalités, même s’il a toujours été unilatéral. Le mouvement anarchiste en Espagne dans les premiers décennies du XXe siècle, qui en 1936 a conduit « une révolution socialeet l’ébauche, la plus avancée qui fut jamais, d’un pouvoir prolétarien» (Guy Debord), a probablement été ce qui s’approchait de plus de cette formation d’une contre-société au sein de la société capitaliste, largement opposée à ses valeurs (mais pas aussi totalement que ce mouvement le croyait lui-même – il suffit de penser à son exaltation du travail et de l’industrie). D’ailleurs, son fort enracinement dans des traditions locales nettement précapitalistes n’était pas pour rien dans cette «altérité» par rapport à la société bourgeoise qui a toujours si cruellement fait défaut au mouvement ouvrier allemand par exemple, dont les révolutionnaires, selon le mot bien connu de Lénine, achèteraient des billets d’accès au quai avant de donner l’assaut à la gare.

    Dans les vingt dernières années, s’est épuisée l’idée selon laquelle l’émancipation sociale consisterait dans la victoire d’une partie de la société capitaliste sur une autre partie de la même société, ce qui serait justement possible parce que la partie dominée en vérité ne fait pas partie de cette société, mais en subit seulement le joug comme une domination étrangère. Or, si aujourd’hui cela peut encore s’appliquer – peut-être – partiellement à certains cas particuliers comme le Chiapas, cela ne s’applique nullement à la société capitaliste dans la forme pleinement développée qu’elle a prise après 1945. Le trait distinctif de cette société n’est pas d’être fondée sur l’exploitation d’une partie de la population par une autre. Cette exploitation a lieu, bien sûr, mais elle n’est pas une spécificité du capitalisme, parce qu’elle existait aussi auparavant. La spécificité du capitalisme – ce qui le rend unique dans l’histoire – est plutôt d’être une société fondée sur la concurrence généralisée, sur les rapports de marché étendus à tous les aspects de la vie et sur l’argent comme médiation universelle. L’égalisation devant le marché et l’argent, qui connaissent «seulement» des différences quantitatives, a effacé peu à peu les anciennes classes, mais sans que pour cela cette société soit moins conflictuelle ou moins injuste qu’auparavant.

    Cette égalisation existe en germe depuis les débuts de la Révolution industrielle, parce qu’elle est consubstantielle au capitalisme en tant que valorisation de la valeur-travail et augmentation auto-référentielle de l’argent. Elle est devenue prédominante après la Deuxième guerre mondiale, au moins dans les pays occidentaux; mais c’est dans les dernières décennies, avec la société dite «postmoderne», qu’elle est arrivée à représenter une évidence. Et c’est dans les vingt dernières années que la réflexion théorique a commencé à prendre acte de ce changement fondamental. Bien sûr, la vision «dichotomique» n’est pas morte: sa version principale est le concept de «lutte des classes», pivot de toutes les variantes du marxisme traditionnel et même de maintes formes de pensée qui ne se conçoivent pas elles-mêmes comme marxistes, de Pierre Bourdieu jusqu’aux courants principaux du féminisme. Les affres causées par la récente mondialisation du capital ont même donné un certain regain aux conceptions – des sociaux-démocrates d’ATTAC jusqu’aux tenants néo-opéraistes du «capital cognitif» – qui mettent en question seulement la distribution des «biens» capitalistes, tels que l’argent et la marchandise, mais jamais leur existence en tant que tels.

    Cependant, une analyse différente des contradictions du système capitaliste commence à percer. Elle abandonne la centralité du concept de «lutte des classes» (sans d’ailleurs nier que des luttes des classes existent et souvent pour de bonnes raisons), mais pas de la même manière que Tony Blair lorsqu’il déclara en 1999: «Mes amis, la guerre des classes est terminée». En effet, elle n’abandonne nullement la critique sociale; au contraire, elle cherche de trouver les véritables enjeux d’aujourd’hui. En ce faisant, elle donne une place centrale à la critique de la marchandise et de son fétichisme, de la valeur, de l’argent, du marché, de l’État, de la concurrence, de la nation, du patriarcat et du travail. Elle a trouvé son inspiration initiale dans une partie jusque-là négligée de l’œuvre de Marx. Une étape essentielle de son élaboration a été la fondation de la revue Krisis. Contributions à la critique de la société marchande en Allemagne en 19861; d’autres jalons (surgis indépendamment l’un de l’autre) ont été la publication de Time, Labour and Social domination. A Reinterpretation of Marx’ Critical Theory de Moishe Postone en 19932 et – dans une perspective partiellement différente – de Critique du travail. Le faire et l’agir de Jean-Marie Vincent en 19873.

    Bien sûr, la publication de quelques ouvrages théoriques – qui d’ailleurs sont loin, heureusement, de faire l’unanimité dans les milieux qui se veulent critiques – n’est pas nécessairement en tant que tel un événement majeur ou l’indice d’un changement d’époque. Mais elle pourrait indiquer la prise de conscience, encore limitée, d’une évolution déjà amorcée depuis quelque temps: nous sommes arrivés à un point de l’histoire où, définitivement, il ne peut plus s’agir de changer les modes de distribution et les gestionnaires à l’intérieur d’un mode de vie accepté par tous ses participants. Nous sommes plutôt confrontés à une crise de civilisation, au déclin d’un modèle culturel qui comprend tous ses membres. Cette constatation n’est pas nouvelle, en tant que telle; elle a été faite notamment entre les deux guerres par des observateurs réputés «bourgeois» ou «conservateurs». A cette époque-là, la pensée d’émancipation sociale, à quelques exceptions près, partageait la confiance dans le «progrès» et se préoccupait seulement de la distribution inégale de ses fruits. D’ailleurs, la notion de progrès technique, industriel et économique et celle de progrès social et moral se confondaient et semblaient marcher ensemble; les classes dominantes de l’époque étaient vues comme «conservatrices» par nature et opposées par principe au «progrès», au «changement» et aux «réformes». Avec des auteurs comme Walter Benjamin, Theodor W. Adorno et Max Horkheimer s’est réalisée une première convergence entre la critique de la «culture» et celle du «capitalisme». Mais il fallait attendre les années soixante-dix pour que des critiques de la forme de vie englobant tous les sujets trouvaient une diffusion plus large. D’un côté, on voyait la critique de la «technologie» articulée par des auteurs comme Ivan Illich, Günther Anders, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Paul Henry, Lewis Mumford, Christopher Lasch ou Neil Postman, mais aussi les théories écologiques et la critique du «développement» conçue par le MAUSS, Serge Latouche ou François Partant. Toutefois, lorsqu’il s’agit de discerner les causes des problèmes si bien décrits, ce genre d’analyses se limite souvent à indiquer une espèce d’égarement déplorable de l’humanité. En même temps, les situationnistes, et plus en général la contestation issue de la «critique artiste» (Boltanski-Chiappello) commencée par les dadaïstes et les surréalistes, de même qu’une certaine sociologie critique inaugurée par Henri Lefebvre, ont mis au premier plan de la contestation des aspects plus «subjectifs», c’est-à-dire l’insatisfaction à l’égard de la vie qu’on mène dans la «société d’abondance», même lorsque les besoins premiers sont satisfaits4. Mais ils continuaient, plus que le premier genre, à se baser sur une vision dichotomique: «eux» contre «nous», les «patrons du monde» nécrophiles contre «notre» volonté de vivre.

    La nouvelle théorie du fétichisme de la marchandise voudrait dépasser les limites de ces critiques. Pour elle, il ne s’agit pas du destin de l’«humanité devant la technique», ni d’une conspiration des puissants méchants contre le bon peuple. Le cœur du problème réside plutôt dans la «forme-sujet» commune à tous ceux qui vivent dans la société marchande, même si cela ne veut pas dire que cette forme soit exactement la même pour tous les sujets. Le sujet est le substrat, l’acteur, le porteur dont le système fétichiste de valorisation de la valeur a besoin pour assurer la production et la consommation. Il n’est pas complètement identique à l’individu ou à l’être humain, lequel peut parfois sentir la forme-sujet comme une camisole de force (par exemple, le rôle du mâle, ou du «gagnant»). C’est pourquoi Marx a appelé le sujet de la valorisation de la valeur le «sujet automate» – ce sujet est le contraire de l’autonomie et de la liberté à laquelle on associe habituellement le concept de «sujet». Le sujet est alors ce à l’égard duquel il faut s’émanciper, et non ce à travers lequel et en vue duquel il faut s’émanciper.

    S’il est ainsi, le dépassement du capitalisme ne peut pas consister dans le triomphe d’un sujet créé par le développement capitaliste lui-même. Cependant, les théories d’émancipation ont longtemps conçu ce dépassement exactement de cette manière. Le capitalisme était considéré comme la mauvaise gestion, injuste et parasitaire, de quelque chose qui en tant que tel est hautement positif: le progrès et la société industrielle créée par le travail prolétaire, les sciences et les technologies. Souvent, le communisme était alors imaginé comme la simple continuation des «acquis» du capitalisme par d’autres sujets et avec un autre régime de propriété, et non comme une profonde rupture. La valorisation positive du «sujet» dans les théories d’émancipation traditionnelles présuppose que le sujet est la base du dépassement (et non la base du développement) du capitalisme et qu’il faut aider le sujet à déployer son essence, à développer son potentiel, qui en tant que tel n’a rien à voir avec le système de domination. La révolution permettrait alors, par exemple, au travail de s’étendre à toute la société, en faisant de chacun un travailleur. Tout au plus, les sujets devraient se débarrasser de quelques influences corruptrices; mais ils n’ont pas besoin de mettre en question leur propre existence en tant qu’ouvriers, travailleurs informatiques, etc. L’espoir révolutionnaire dans le sujet ne se demande pas ce qui a constitué ce sujet et s’il ne contient pas dans sa structure profonde des éléments du système marchand, ce qui expliquerait d’ailleurs l’incroyable capacité de ce système de se perpétuer, de se régénérer et de «récupérer» ses critiques5. La substance de ce sujet peut être indiquée différemment et même de manière opposée. Pour le mouvement ouvrier traditionnel, il s’agissait du travail productif qui est le titre de gloire du prolétariat; pour les gauchistes des années soixante-dix, il pouvait s’agir de la résistance au travail, de la créativité personnelle, du «désir». Mais la structure conceptuelle reste identique: l’effort révolutionnaire a le but de permettre au noyau profond des sujets d’émerger et de triompher contre les restrictions que lui impose une société artificielle qui ne sert que les intérêts d’une minorité6.

    En découlait la fameuse recherche du «sujet révolutionnaire»: ont été indiqués, à tour de rôle, les ouvriers, les paysans, les étudiants, les marginaux, les femmes, les immigrés, les peuples du Sud du monde, les travailleurs de l’«immatériel», les travailleurs précarisés. Cette recherche était finalement vouée à l’échec; mais non parce que le sujet n’existe pas, comme le prêchent le structuralisme et le post-structuralisme. Les sujets existent bel et bien, mais ils ne sont pas l’expression d’une «nature humaine», antérieure et externe aux rapports capitalistes; ils sont le produit des rapports capitalistes qu’ils produisent en retour. Les ouvriers, les paysans, les étudiants, les femmes, les marginaux, les immigrés, les peuples du Sud du monde, les travailleurs immatériels, les précarisés, dont la forme-sujet, avec toute sa façon de vivre, ses mentalités, ses idéologies, etc., est créée ou transformée par la socialisation marchande, ne peuvent pas être mobilisés, en tant que tels, contre le capitalisme. De conséquence, il ne peut pas y avoir de révolutions ouvrières, paysannes ou des précarisés, mais seulement des révolutions de ceux qui veulent rompre avec le capitalisme et avec la forme-sujet même qu’il impose et que chacun retrouve en soi-même. Voilà pourquoi aucune révolution, au sens large, ne peut aujourd’hui consister dans une valorisation positive de ce qu’on est déjà et qui aurait seulement besoin d’être libéré des chaînes qu’on lui a mises. Pourtant, des concepts actuellement très en vogue comme celui – bien démocratique – de «multitude» consistent précisément en cet encensement des sujets dans leur existence empirique et immédiate. On s’épargne alors l’effort de rompre soi-même avec sa propre forme-sujet qui n’est pas simplement imposée par l’extérieur, mais qui structure sa propre personnalité dans les profondeurs, par exemple dans la présence presque universelle de l’esprit de concurrence. Malheureusement, l’aggravation générale des conditions de vie dans le capitalisme ne rend pas les sujets plus aptes à les renverser, mais toujours moins, parce que la totalisation de la forme-marchandise engendre de plus en plus des sujets totalement identiques au système qui les contient. Et même lorsque ceux-ci développent une insatisfaction qui va au-delà du fait de se déclarer mal servis, ils sont incapables de trouver en eux-mêmes des ressources pour une vie différente, ou seulement des idées différentes, parce qu’ils n’ont jamais connu rien d’autre. Au lieu de nous demander, comme font les écologistes: quel monde laisserons-nous à nos enfants? nous devrions nous demander: à quels enfants laisserons-nous ce monde? (Jaime Semprun).

    On comprend alors l’importance de la critique du «progrès», de la «technique» et de la «modernité»: malgré le caractère hétérogène et les nombreuses faiblesses de ses analyses, elle a commencé à émettre des doutes sur la direction générale du voyage que la société industrielle avait entrepris, en proposant de changer la direction du voyage plutôt que sa seule gestion. Cela implique aussi un regard critique sur l’attitude des groupes dominés; ainsi, capitalistes et ouvriers, employés et managers, riches et pauvres n’apparaissent plus comme absolument différents, mais comme unis par le même effort de refaçonner le monde entier à l’aide des technologies sans se soucier des conséquences. C’est donc la totalité d’une civilisation qui se trouve mise en question, et avec elle également le genre de personnalités, des mentalités, de structures psychiques créées par cette civilisation. La société moderne n’est plus comprise, ou pas seulement, comme un «viol des foules par la propagande» (Serge Tchakhotine) et par la force, mais aussi comme une production circulaire de la réalité sociale entre individus et structures qui passe largement par des voies inconscientes – et ici cette critique peut rejoindre les catégories de la critique du fétichisme. En revanche, la vision dichotomique attachée à la pensée du sujet flatte le narcissisme du sujet marchand, en lui permettant d’externaliser les côtés négatifs de la socialisation marchande qu’il ressent en lui-même et de les projeter sur des sujets «autres», que ce soit le capital financier ou les immigrés. On comprend qu’il est beaucoup plus difficile pour les sujets contemporains, même lorsqu’ils se sentent «critiques», d’admettre quelque chose comme la description du narcissisme donnée par Christopher Lasch7, lorsque celui-ci retrouve la même structure narcissique dans la culture dominante et dans presque toutes les formes de contestation; ou la critique qu’Ivan Illich oppose à la médecine moderne et à son reniement de la souffrance8, qui est considérée universellement un progrès ; ou le refus des techniques de procréation assistée et des thérapies génétiques, si fortement prisées par le public; ou plus généralement le rejet de l’individualisme consumériste.

    La décomposition actuelle du système n’est nullement due à des efforts de ses ennemis révolutionnaires, ni même à une espèce de résistance passive, par exemple contre le travail. Il s’agit plutôt du fait que la base de la vie de tout un chacun dans la société marchande, c’est-à-dire la transformation perpétuelle de travail en capital et de capital en travail, – donc la consommation productrice de la force de travail et la valorisation du capital – est visiblement en train de s’épuiser, essentiellement à cause du remplacement de la force de travail vivant par des technologies. Cela jette, d’une manière toujours plus visible, dans la panique tous les sujets dont la vie dépend, directement ou indirectement, de cette valorisation du travail, qu’il s’agisse du PDG d’une «entreprise moyenne» européenne ou d’un milicien africain pilleur, d’un allocataire d’aide sociale américain ou d’un mineur russe. D’une manière ou d’une autre, chacun a l’impression que le terrain est en train de se dérober sous ses pieds, et c’est cette lutte autour d’un gâteau toujours plus petit qui pousse à la barbarie – à tous les niveaux. Le «Seigneur de la guerre» ou le gros manager en font partie autant que le chômeur raciste ou le voleur du bidonville: ils sont tous en compétition pour les bribes qui restent de la société marchande. Dans ce contexte, des idéologies nationalistes, racistes, antisémites ou autrement «de l’exclusion» se diffusent facilement, et surtout dans les couches «basses» de la société. La société mondiale du travail s’autodétruit après avoir détruit toutes les anciennes formes de solidarité, ou presque – ils ne restent, virtuellement, que des sujets complètement acquis au principe de la concurrence à tout prix, que ce soit en tant qu’individus ou dans des corporations telles que la nation, l’ethnie, la famille, la mafia, la gang. L’humanité est décidemment mal préparée pour affronter la dissolution généralisée des liens sociaux et de leurs bases productives.

    Il existe énormément de mécontents dans cette situation, mais leur mécontentement n’assume plus la forme de la revendication d’un état meilleur des choses pour tous, comme cela pouvait se produire avec le prolétariat classique, ou même avec le mouvement étudiant des années soixante9. Et surtout, les différentes expressions de mécontentement ne se somment pas dans un ensemble cohérent, dans un grand mouvement qui réunit toutes les victimes de la terre contre la petite couche de dominateurs, exploiteurs et manipulateurs qui leur impose son règne – même si divers grands stratèges de l’altermondialisation continuent à évoquer un tel «Front populaire» qui en vérité débouche facilement sur des théories de la conspiration (tout est la faute de la haute finance, ou du gouvernement américain, ou des néo-libéraux, ou des néo-conservateurs, ou des «lobbies» juifs et autres). C’est donc surtout cette conclusion qui est devenue évidente au cours des vingt dernières années: chaque habitant de la terre, ou presque, est devenu en premier lieu un sujet de la concurrence, en guerre contre tous les autres sujets. La sombre description des débuts de la socialisation humaine qu’a donnée Hobbes, véritable acte de naissance de la conception bourgeoise de la vie en société, a plutôt été une prophétie s’auto-réalisant plusieurs siècles après. Il s’y ajoute cette autre évidence: à la longue, la concurrence perpétuelle et effrénée n’est pas du tout vivable. Elle pousse à la folie. Les meurtres gratuits, qu’il s’agisse des massacres dans les écoles américaines (et ailleurs) ou des attentats-suicides, en sont la manifestation la plus éloquente. Dans une société où les individus vivent exclusivement pour réussir à se vendre et être acceptés par le dieu marché, et où tout contenu possible de la vie est sacrifié aux seules lois de l’économie, une véritable «pulsion de mort» se déchaîne, mettant à nu le néant qui se tient au fond d’une société dont l’accumulation du capital est le seul but proclamé.

    Il ne peut donc plus s’agir de faire triompher certains participants à cette concurrence sur d’autres, par exemple les propriétaires du travail à son stade vivant (force de travail) sur les propriétaires du travail à son stade mort (capital). Il faut plutôt mettre en question la civilisation même dont les différents acteurs sont des expressions. Une telle idée peut, malgré tout, se frayer son chemin plus facilement aujourd’hui qu’il y a vingt ans. De beaucoup de choses il n’est plus besoin de discuter: du «socialisme réel» et des chances pour le réformer, des «mouvements nationaux de libération», du progrès social organisé par l’État (la France de Mitterrand ou le Cuba de Castro), de la possibilité de travailler à l’intérieur des syndicats et partis «de gauche» pour les radicaliser… Autant d’illusions qui se sont dissipées toutes seules, ce qui a au moins le mérite de déblayer le terrain. Dans ces vingt dernières années, on a dû se convaincre définitivement que ni l’État ni le marché sont capables d’évoluer vers une société plus humaine, et qu’au contraire, dans le cadre de l’aggravation de la concurrence mondiale, ils mènent tous les deux à la régression sociale et même anthropologique.

    Dans l’espace de quelques décennies, la perspective s’est exactement renversée: aujourd’hui, il ne s’agit plus de réussir à ébranler un système qui est bien fort et difficile à combattre, mais dont la chute, si elle se produira, donnerait automatiquement lieu à quelque chose de meilleur. Il s’agit plutôt de prévoir des issues à la dissolution du système qui est déjà en acte. Pour des générations des révolutionnaires, le problème était celui de battre en brèche l’ordre dominant qui disposait d’une infinité d’armes pour se défendre. Mais si le champ «progressiste» sortirait victorieux de cette épreuve de forces, alors l’avènement du socialisme, du communisme, ou quel que fût le nom du futur radieux prévu, était automatique. Et pour cause: la seule chose qui pouvait dérouter le capitalisme était, dans cette vision, l’existence d’une classe décidée d’en finir avec le capitalisme et suffisamment forte pour exécuter ce programme. Le capitalisme ne pouvait donc disparaître que par l’action d’un ennemi qui agit précisément dans le but de le remplacer avec un autre ordre social. Ce qui devait causer la chute du capitalisme était le «désir de communisme» dans les masses, de manière que la fin du capitalisme et le début de la société libérée coïncideraient immédiatement10. Mais cette occasion historique, si jamais elle a existé, a été perdue, et maintenant la pensée d’émancipation sociale se trouve face à une situation inédite. Le capitalisme est devenu visiblement ce qu’il a été essentiellement dès le début11: une bête s’autodévorant, une machine s’autodétruisant, une société qui n’est vivable pour personne, à la longue, parce qu’elle consume tous les liens sociaux et toutes les ressources naturelles pour sauvegarder le mécanisme d’accumulation de la valeur, toujours plus difficile12. Il sape chaque jour ses propres bases. Dire cela ne constitue pas une «prophétie» relative à un futur écroulement du capitalisme, mais résume ce qui se passe déjà tous les jours. Le fait que certains acteurs économiques font encore des gros profits ne doit pas être confondu – comme il arrive très souvent – avec l’état de santé de la société capitaliste en tant que système global de reproduction sociale. L’effondrement graduel de la civilisation capitaliste (si l’on veut utiliser cet oxymore) est patent. Mais il n’est nullement le résultat de l’intervention consciente d’hommes désireux de la remplacer avec quelque chose de meilleur. Sa fin arrive toute seule, conséquence de sa logique de base – celle-ci est dynamique et autodestructrice, ce qui la distingue des sociétés précédentes. Le capitalisme fait beaucoup plus contre lui-même que ce que tous ses adversaires réunis ont pu faire. Mais cette bonne nouvelle ne l’est qu’à moitié. Cet effondrement n’a aucun rapport de nécessité avec l’émergence d’une société mieux organisée: d’abord, parce qu’il est la conséquence de l’action de forces aveugles qui en tant que telles sont déjà destructrices. Ensuite, parce que le capitalisme a eu assez de temps pour écraser les autres formes de vie sociale, de production et de reproduction qui auraient pu constituer un point de départ pour la construction d’une société post-capitaliste. Après sa fin, il ne reste qu’une terre brûlée où les survivants se disputent les débris de la «civilisation» capitaliste. C’est déjà la réalité quotidienne dans une grande partie du «Sud du monde», et même dans une partie grandissante des pays «développés», jusqu’aux banlieues des capitales du monde. Laissé à son propre dynamisme, le capitalisme ne débouche pas sur le socialisme, mais sur des ruines. S’il était capable d’avoir des intentions, on pourrait lui prêter celle d’être le dernier mot de l’humanité.

    Heureusement, les films d’épouvante terminent parfois bien. Tout n’est pas perdu. La course à l’abîme au nom de la rentabilité ne rencontre pas seulement des résignés. Les mêmes énergies qui auparavant s’étaient dirigées vers le but d’une révolution commencent à s’orienter désormais – et à nouveau, on peut y indiquer un changement majeur arrivé dans les vingt dernières années – vers les efforts pour éviter la chute dans la barbarie. Une société émancipée, ou au moins meilleure que ce que nous avons connu dans les derniers siècles, reste toujours possible. Mais il faut la construire sur les décombres de la société capitaliste. Pour y arriver, il y a surtout besoin d’un grand effort de clarification théorique qui rende compte jusqu’à quel point les conditions du projet d’émancipation ont changé. Les lignes du front se sont complètement embrouillées; ne pas reconnaître ce changement, s’obstiner à suivre les mêmes pistes qu’il y a cinquante ou cent ans est ce qui empêche à tant des gens de bonne volonté de comprendre le monde actuel – dont ils sentent pourtant vivement les tares – et d’agir de conséquence.

    Dans cette situation, il n’y a plus de dichotomie entre le parti de l’ordre, d’un côté, et le parti du désordre et de la subversion des valeurs traditionnelles, de l’autre. Des mots comme «réformes», «conservateur», «liberté», «transgression» ou «provocation» ont presque inverti leurs significations anciennes, et observer l’évolution de ces mots est assez instructif. Pendant un siècle et demi, deux champs – identifiés généralement comme «labourgeoisie» et «le prolétariat» ou «le peuple» – se sont confrontés, et chaque champ comprenait, en bloc, une série d’options sur presque tous les aspects de la vie. La société bourgeoise, dont la face économique était le capitalisme, comportait également, au moins dans sa forme idéal-typique, des hiérarchies omniprésentes dans les relations sociales; l’importance de la religion dans la vie privée et publique; l’autoritarisme à l’intérieur de la famille et dans le système éducatif; le nationalismeet le militarisme ; une morale sexuelle oppressive et hypocrite; un art classiciste et élitiste; la prédominance de la rationalité sur l’imagination, de l’épargne sur la dépense, de la production sur la consommation, du calcul sur la jouissance immédiate, du collectif sur l’individu, surtout sur l’individu «différent»; la domination des hommes sur les femmes, des personnes âgées sur les jeunes, des blancs sur les gens de couleur, etc. Qui se sentait en opposition à la société bourgeoise, n’avait qu’à choisir à chaque fois le pôle posé par elle comme inférieur; tout le culte de la «transgression» consistait en cette attitude. Celle-ci n’était pas tellement l’affaire de ce que Boltanski et Chiappello ont appelé la «critique sociale» (le mouvement ouvrier traditionnel), mais de la «critique artiste», dont l’importance à partir des surréalistes n’a fait que s’accroître, pour prendre définitivement le dessus après 1968. Pendant quelques décennies, l’attitude transgressive dans les champs de l’art, des mœurs et de la vie quotidienne pouvait se concevoir elle-même comme une «subversion symbolique» qui attaquait les bases de la société bourgeoise avec, au moins, autant d’efficacité que les luttes sociales: elle pouvait même penser que, par exemple, la contestation de la morale sexuelle pouvait être le levier d’une transformation totale. Il apparaît rétrospectivement que dans la plupart des cas, la contestation culturelle prenait pour des traits essentiels de la société capitaliste ce qui était plutôt des éléments archaïques et anachroniques hérités de ses phases antérieures. Après 1968, le capitalisme, dans son «nouvel esprit», n’a pas seulement fait des «concessions» dans ce domaine pour calmer les esprits, mais il a saisi l’occasion de lâcher du lest et de se libérer de nombreuses superstructures devenues des obstacles pour son propre développement. Il n’est pas nécessaire de rappeler que le capitalisme postmoderne ne pourrait jamais exister avec, disons, des jeunes qui vivent dans l’austérité, la chasteté et l’épargne. Mais la majorité des milieux «progressistes» n’a pas voulu prendre acte de ce changement de paradigme et continue infatigablement dans la «transgression», en tuant chaque jour à nouveau des chiens écrasés, en enfonçant des portes ouvertes et en s’empressant avec jubilation d’aider la société à se débarrasser de sa ferraille humaniste et classique, si nocive au progrès et à l’égalité républicaine devant le marché du travail. Qui oserait dire, en démocratie, qu’il vaudrait mieux étudier le grec et le latin à l’école plutôt que l’informatique et le management, ou qu’un opéra lyrique vaut plus qu’un rap, un Michel-Ange plus qu’une bande dessinée?

    Depuis longtemps, le système capitaliste n’est plus le «parti de l’ordre». Il a grandement tiré profit des contestations «artistes» pour rebâtir une société chaotique qui sert ses desseins. La dissolution de la famille, l’éducation «libre» à l’école, l’apparente égalité entre hommes et femmes, la disparition des notions telles que la «morale » – tout tourne à son avantage, une fois que ces évolutions sont déconnectées d’un projet d’émancipation globale et traduites dans une forme marchande. Bien sûr, cela ne serait pas une bonne raison pour avoir la nostalgie des instituteurs qui frappaient sur les mains, du service militaire, du catéchisme et des padri-padroni en famille. En effet, si une partie de la politique des vingt dernières années a été inspirée par une version pervertie – ou fidèle? – des «idées de 68» (par exemple dans l’éducation scolaire13), d’autres gestionnaires du même système politique ont récemment mis bruyamment sous accusation la«pensée 68» comme responsable de tous les maux. Mais cela ne veut rien dire – c’est comme le recours indifférencié aux politiques économiques tantôt keynésiennes, tantôt monétaristes que pratiquent aussi bien la gauche que la droite, selon les convenances du moment et au-delà de toute idéologie.

    Il faut se rendre à cette évidence peu confortable: les situations et les conflits du passé nous sont d’un mince secours pour décider de notre agir aujourd’hui. Ni les mouvements sociaux du passé, ni les contestations culturelles passées ne nous enseignent beaucoup sur ce que nous pouvons faire aujourd’hui. Un seul exemple: en 1963, le surréaliste belge Louis Scutenaire a fait scandale (qui alla jusqu’à provoquer le refus de Gallimard de publier le livre contenant cet aphorisme) en écrivant: «Relu hier soir La princesse de Clèves. Avec mon cul». Quelques décennies plus tard, le Président de la République dit la même chose, dans un langage plus médiatiquement correct, mais avec en plus le pouvoir de donner suite à son aversion pour les choses inutiles.

    Ces considérations peuvent sembler peu encourageantes. C’est sûr qu’elles n’apportent pas d’eau au moulin du militantisme actuel et qu’elles se prêtent mal à être traduites dans une stratégie «politique» immédiate. Mais depuis un siècle et demi, maintes propositions «concrètes» et tentatives «pratiques» ont abouti à des conséquences opposées aux intentions originales. Mieux vaut alors, peut-être, un simple progrès théorique, une simple prise de conscience qui va dans la bonne direction: la seule chance est celle de sortir du capitalisme industriel et de ses fondements, c’est-à-dire de la marchandise et de son fétichisme, de la valeur, de l’argent, du marché, de l’État, de la concurrence, de la Nation, du patriarcat, du travail et du narcissisme, au lieu de les aménager, de s’en emparer, de les améliorer ou de s’en servir. Si ces vingt dernières années, pour le reste si peu reluisantes, ont servi à faire comprendre à quelques-uns cette nécessité historique, elles n’ont pas été complètement inutiles.

    ——————————————————————————–

    1 Initialement, cette revue s’appelait Marxistische Kritik; en 2004 une scission a produit la revue Exit!. Certains écrits des collaborateurs de Krisis ont été traduits en français (Groupe Krisis: Manifeste contre le travail, éditions Lignes 2002, nouvelle édition U. G. E., collection 10/18, 2004; Robert Kurz: Lire Marx, éditions La Balustrade, Paris 2002; Robert Kurz: Avis aux naufragés: Chroniques du capitalisme mondialisé en crise, éditions Lignes 2005; Robert Kurz: Critique de la démocratie balistique, éditions Mille et une nuits, 2006; Anselm Jappe, L’avant-garde inacceptable. Réflexions sur Guy Debord, éditions Lignes, 2004; Norbert Trenkle: «Négativité brisée. Remarques sur la critique de l’Aufklärung chez Adorno et Horkheimer», en Lignes, nouvelle série, n. 11, mai 2003 ); pour une présentation de toute la «critique de la valeur» je me permet de renvoyer à mon livre Les aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur,Denoël , Paris 2003.

    2 Cambridge University Press, 1993. La traduction française est achevée, mais pas encore publiée; voir de cet auteur en français: Marx est-il devenue muet?, Éditions de l’Aube, Paris 2003.

    3 Presses universitaires de France, Paris 1987. D’ailleurs, Postone avait d’abord présenté ses thèses dans un article sur l’antisémitisme («Antisemitism and National Socialism», en français dans Marx est-il devenue muet? cit.) publié en 1986. On peut donc dire que la «critique de la valeur» est née en 1986/87 et qu’elle a maintenant vingt ans.

    4 Sur un plan moins théorique, la «contre-culture» des années soixante et soixante-dix signifiait la même chose: refuser le mode de vie proposée par la société capitaliste, plutôt que de se plaindre des difficultés pour s’y intégrer.

    5 Nous ne parlons pas ici des théories post-structuralistes et post-modernes qui ont simplement évacué la question de la dialectique entre sujet et objet et nié la possibilité même de reconduire la multiplicité des phénomènes sociaux à l’action de quelques principes qui se tiennent derrière, tels que la valeur marchande et son fétichisme.

    6 Cela explique le poids bien excessif que les courants «radicaux», des trotskistes jusqu’aux situationnistes, ont toujours attribué à la «trahison des dirigeants»: ils supposent invariablement que «les prolétaires» ou «le peuple» sont révolutionnaires dans leur essence, «en soi», et qu’ils suivraient toujours les options radicales, si les manœuvres des dirigeants et des bureaucrates ne réussissaient pas toujours – malheureusement et inexplicablement – à les en détourner.

    7 Christopher Lasch, La culture du narcissisme (1979), tr. française éd. Robert Laffont, 1981 et éd. Climats, 2000.

    8 Ivan Illich, Némésis médicale. L’Expropriation de la santé, Editions du Seuil 1975

    9 Bien sûr, les manifestations mondiales contre la guerre en Iraq, et surtout les inquiétudes de nature écologique ont une portée qui se veut universelle. Mais le pacifisme ne se manifeste que sporadiquement et sur une base très émotive, tandis que la résistance contre les «nuisances» n’est plus que rarement un «mouvement», mais plutôt une affaire d’experts et de conférences gouvernementales, au moins qu’il ne s’agisse pas de luttes, vraies mais particularistes, contre une nuisance dans «le propre jardin» qui évite généralement de mettre en question le genre de vie qui a produit la nuisance en question (incinérateur, centrale nucléaire, TGV, etc.).

    10 Tandis que les communistes dits “orthodoxes» (léninistes) liaient le renforcement de cette poussée émancipatrice dans les masses à une aggravation dramatique – jugé inévitable – des conditions de vie causée par l’économie capitaliste, les courants dits «radicaux» (gauchistes) étaient plus «volontaristes» et «subjectivistes», misant surtout sur un rejet de la vie capitaliste, mobilisable en tout moment indépendamment de la conjoncture économique et plutôt dû à la radicalité existentielle des militants.

    11 Comme l’a bien décrit un historien non-marxiste, Karl Polanyi, en analysant les débuts de la révolution industrielle en Angleterre dans son livre classique La grande transformation (1944), tr. française Gallimard, 1983.

    12 Pour une description plus détaillée de ce processus je dois renvoyer à mon livre Les aventures de la marchandise déjà cité.

    13 Voir, à ce sujet, Dany-Robert Dufour, L’art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme global, Denoël 2003, Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance, éd. Climats 2001, et Nicolas Oblin et Patrick Vassort, La crise de l’Université française. Traité contre une politique de l’anéantissement, L’Harmattan 2005.

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  18. Les politiciens allemands et les médias mettent en garde contre la prochaine crise financière mondiale
    Par Peter Schwarz
    3 décembre 2009

    Dans les hautes sphères du milieu politique allemand la crainte d’un second krach financier international dépassant en intensité et
    en impact celui de l’automne 2008 augmente de jour en jour.
    Ce week-end, la chancelière Angela Merkel et le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, (tous deux de l’Union
    chrétienne-démocrate, CDU) ont mis en garde que la crise économique était loin d’être terminée. « Nous avons tout d’abord réussi à
    limiter les effets de la crise sur les gens, mais le plus dur est à venir, » a dit Merkel au cours d’une réunion du CDU.
    Schäuble a comparé la présente crise financière à la chute du Mur de Berlin vingt ans plus tôt. « La crise financière changera le
    monde aussi profondément que le fit la chute du Mur [de Berlin]. L’équilibre entre les Etats-Unis, l’Asie et l’Europe est en train
    de se déplacer radicalement, » a-t-il déclaré au journal Bild am Sonntag. Il a également appelé les banquiers à faire preuve de
    retenue dans le versement des bonus.
    Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, a émis des craintes quant à un effondrement social en cas d’une
    nouvelle série de faillites bancaires. « Il est certainement trop tôt pour dire que la crise est finie, » a-t-il déclaré lors d’un
    congrès bancaire à Francfort en ajoutant l’avertissement : « Nos démocraties n’accepteront pas une seconde fois de voler au secours
    de l’économie financière avec l’argent des contribuables. »
    L’énorme bulle spéculative qui s’est formée sur les marchés d’actions au cours de ces huit derniers mois est considérée être le plus
    gros facteur de risque d’un nouveau krach. Les indices boursiers les plus importants, le Dow Jones, le Nikkei japonais et le DAX
    allemand, ont grimpé de 50 à 60 pour cent depuis mars. Les cours du pétrole brut, du cuivre et d’autres matières premières ont plus
    que doublé. Ces énormes augmentations ne sont fondées sur aucune croissance économique correspondante. Au contraire : l’activité
    économique a chuté dans de nombreux pays et de nombreuses entreprises affichent encore des pertes.
    La montée des cours est due à la quantité énorme de liquidités que les gouvernements et les banques centrales ont injectée dans l’économie.
    Les institutions financières sont en mesure d’emprunter à taux d’intérêt quasi zéro des sommes d’argent illimitées auprès des
    banques centrales et de réaliser ainsi des gains spéculatifs considérables. De même, les milliers de milliards provenant de l’argent
    des contribuables et qui ont été dépensés pour renflouer l’économie ne sont pas utilisés pour des investissements mais sont destinés
    à des activités spéculatives, à l’octroi de dividendes élevés aux actionnaires et au versement de bonus exorbitants aux banquiers.
    « Les cours boursiers grimpent parce que l’argent doit aller quelque part, et non pas, parce que les actions en soi sont considérées
    comme attractives, » écrit l’hebdomadaire économique allemand Wirtschaftswoche, dans son analyse de l’actuel essor boursier. Selon
    le magazine, le price earning ratio (PER), le rapport du cours d’une action au bénéfice par action d’une entreprise d’un secteur
    donné, a atteint un maximum historique de 133. A partir d’un PER de 14 ou plus l’on estime que les actions sont surévaluées.
    Les conséquences de la crise font que des centaines de milliers de travailleurs, rien qu’aux Etats-Unis perdent leur emploi tous les
    mois, que les travailleurs sont obligés de subir des pertes de salaires et que les programmes sociaux sont réduits à grande échelle.
    Dans le même temps, les orgies d’enrichissement en haut de l’échelle sociale ont atteint le même niveau qu’avant la crise, voire
    même un niveau bien supérieur.
    Les grandes banques d’investissement et les fonds spéculatifs débourseront cette année plus de 100 milliards de dollars de bonus à
    leur personnel. Goldman Sachs, la banque américaine a mis de côté 17 milliards de dollars à cette fin. En Allemagne, les 30 plus
    grandes entreprises cotées au DAX projettent de transférer au printemps 2010 plus 20 milliards d’euros à leurs actionnaires. Ce qui
    représente 71 pour cent de leurs bénéfices nets. Lors de l’année record précédente, en 2007, ce chiffre avait seulement été de 45
    pour cent. En conséquence, il en restera d’autant moins pour de nouveaux investissements.
    Telle est la toile de fond des avertissements émis par Merkel, Schäuble et Trichet. Ils craignent que l’enrichissement impudent de l’oligarchie
    financière, en corrélation avec une nouvelle crise sur les marchés financiers, ne déclenche une rébellion sociale incontrôlable.
    De nombreux analystes considèrent qu’un autre krach financier est inévitable. Le numéro de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel de
    cette semaine a annoncé en couverture en style bande dessinée un article intitulé: « La bombe à milliards ». L’article de douze
    pages commence en faisant remarquer que la question n’est pas de savoir si l’actuelle bulle boursière va éclater, mais plutôt quand
    cela va se produire…
    S’ensuit un tableau dévastateur de l’état actuel de la société capitaliste : « En plein milieu d’une économie mondiale encore
    frappée par la crise, l’élite financière est à nouveau en train d’engranger des milliards, » peut-on lire dans l’article. « La
    vieille cupidité est de retour et les vieux hybrides aussi. » Jamais auparavant dans l’histoire économique moderne, « l’industrie
    financière n’avait eu droit à un accès aussi libre aux finances de l’Etat. » Der Spiegel met en garde expressément contre le «
    risque d’une hyperinflation, une dépréciation ultra rapide de la monnaie, comme l’avait connue l’Allemagne au début des années
    1920. »
    Parallèlement, en citant Adair Turner, le président de l’Autorité britannique des services financiers, l’article souligne les effets
    idéologiques de la crise. Il n’est pas seulement question d’une crise de banques individuelles, mais aussi d’une crise de « la
    pensée intellectuelle » : « Notre conception que les prix véhiculent d’importantes informations, que les marchés se comportent
    rationnellement en se corrigeant eux-mêmes en cas d’irrationalité, tout cela a été remis en question. » En d’autres termes, le
    capitalisme et l’économie de libre marché sont totalement discrédités.
    Der Spiegel dirige sa principale attaque contre le gouvernement américain. « L’industrie financière aux Etats-Unis est régulée par l’industrie
    financière, et pas par le ministre des Finances [secrétaire au trésor], » se plaint-il en énumérant de nombreuses personnalités dont
    les carrières ont commencé dans la haute hiérarchie de banques telles Goldman Sachs pour les mener à des postes dans la haute
    hiérarchie du secrétariat au trésor ou dans le proche entourage du président Barack Obama, pour ensuite faire le parcours inverse.
    « Si l’on regarde les Etats-Unis avec la même froideur analytique que la Russie, » observe l’article en citant l’économiste
    américain, James Galbraith, « l’on ne pourrait s’empêcher de parler du pouvoir d’un oligopole constitué de politiciens et de
    banquiers. Les puissants individus à Wall Street ou à Washington ne sont pas moins interconnectés que le sont le premier ministre
    Vladimir Poutine et les magnats industriels qui contrôlent l’empire russe des matières premières. »
    Der Spiegel parle au nom de cette section de l’élite dirigeante allemande qui veut mettre fin aussi vite que possible aux mesures
    inflationnistes du financement de l’Etat et de la politique de l’argent bon marché en plaidant au contraire pour une baisse de la
    taxe professionnelle et des économies budgétaires drastiques. Bien que ceci entraînerait un démantèlement substantiel des programmes
    sociaux et un accroissement à court terme du nombre de faillites bancaires et de licenciements, cela passe pour un moindre mal par
    rapport à un soudain effondrement de l’économie et ses conséquences sociales incalculables.
    En essence, l’attitude de Der Spiegel correspond à celle du gouvernement de Berlin. La coalition sortante entre chrétiens-démocrates
    et sociaux-démocrates avait déjà fait inscrire un « frein à l’endettement » dans la constitution peu de temps avant les élections
    législatives de septembre et qui oblige à présent le nouveau gouvernement à suivre la voie d’une politique d’austérité draconienne.
    Le nouvel endettement de l’Etat qui s’élève actuellement à 86 milliards d’euros doit être réduit à 10 milliards d’ici 2016. Le
    ministre des Finance Schäuble a souligné à maintes reprises vouloir appliquer le frein à l’endettement et respecter le pacte de
    stabilité de l’Union européenne limitant la dette publique à trois pour cent du Produit intérieur brut.
    Mais, diverses pressions politiques intérieures et extérieures font que l’application de cette politique d’austérité sera retardée d’environ
    un an. La chancelière Merkel craint une érosion plus grande du soutien du CDU et la perte de sa majorité gouvernementale au
    Bundesrat (la chambre haute du parlement allemand) si elle appliquait immédiatement après les élections des coupes sociales. Au
    niveau international, il existe de sérieuses différences avec Washington et Londres en matière de politique financière et qui
    avaient déjà provoqué des conflits lors du sommet du G20 à Pittsburgh.
    Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui ont sacrifié une grande partie de leur base industrielle au secteur financier ont beaucoup
    moins intérêt à une politique monétaire restrictive que l’Allemagne dont l’économie d’exportation compte parmi les plus fortes du
    monde et qui redoute les effets d’un faible dollar sur sa compétitivité. La véhémence avec laquelle Der Spiegel attaque à présent le
    secteur financier américain révèle l’acuité des tensions mutuelles et qui sont rarement abordées ouvertement.
    La population laborieuse doit considérer tout ceci comme un avertissement. La crise mondiale du capitalisme a atteint un point où le
    compromis social et politique n’est plus possible. Les travailleurs doivent se préparer à des luttes sociales féroces.

    World Socialist Website : http://www.wsws.org/francais/News/2009/dec2009/alle-d03.shtml

    1. « L’énorme bulle spéculative qui s’est formée sur les marchés d’actions au cours de ces huit derniers mois est considérée être le plus
      gros facteur de risque d’un nouveau krach. Les indices boursiers les plus importants, le Dow Jones, le Nikkei japonais et le DAX
      allemand, ont grimpé de 50 à 60 pour cent depuis mars. Les cours du pétrole brut, du cuivre et d’autres matières premières ont plus
      que doublé. Ces énormes augmentations ne sont fondées sur aucune croissance économique correspondante. Au contraire : l’activité
      économique a chuté dans de nombreux pays et de nombreuses entreprises affichent encore des pertes. »

      Il n’y à qu’une raison pour acheter des actions aujourd’hui: que les actifs non-monétaires des entreprises titulaires des actions soient une valeur de refuge plus sur dans le futur prévisible que l’argent avec lesquelles elles sont achetées.

  19. la sortie du capitalisme se fera par la fin du salariat et de la classe moyenne :

    l’état n’a plus besoin de la classe moyenne,le patronat n’a plus besoin du salariat .

    l’individu n’est plus pris en charge et il devra payer pour chaque service y compris pour travailler .

    je ne sais si c’est tenable sur 50 ans .mais cela fonctionnera sans probleme le temps d’une generation (25 ans ,de

    quoi voir venir pour les financiers et les politiciens.

  20. Voici un autre texte fondamental qui doit faire avancer le débat!

    L’émission de la monnaie centrale:

    La banque centrale émet de la monnaie parce qu’il en faut bien une!
    Les banques commerciales, comme nous tous, sont usagers de la même monnaie!
    Oui, c’est vrai, au fond de moi, vous interprêtez juste, la seule vraie monnaie reste bien la monnaie centrale!
    Tous les autres biens et services s’échangent grâce à elle, et elle seule! Et parce qu’elle existe et est réputée!
    Les DAV, pour lesquels je veux bien faire des concessions langagières, sont néanmoins, en toute rigueur, seulement des avoirs, des promesses de tant de monnaie (centrale).
    Et, en tant que promesses, elles fonctionnent souvent et sont acceptées très largement dans les échanges, mais ces transactions sont, en toute rigueur, des échanges entre marchandises:
    Une promesse (de tant de monnaie) contre un bien!
    Il y a un autre détail qui a son importance, sans doute, on verra bien!
    Le billet et la pièce sont anonymes, la « promesse » qu’ils comportent sont d’une nature radicalement différente des autres promesses, car il s’agit d’une garantie légale.
    L’extension de cette garantie légale jusqu’à 70 000 euros sur les comptes bancaires est, par contre, un aveu de faiblesse du système, car, avant 2008, nul n’aurait osé ou même imaginé devoir faire une telle promesse qui n’engage que ceux qui la reçoivent! Et qui est un formidable aveu de fragilité!
    En toute rigueur encore, la monnaie centrale circule véritablement sans aucune contre partie, cela va de soi, et c’est bien pourquoi c’est bien l’économie dans son ensemble qui en est la seule « contrepartie » de fait, à savoir son pouvoir d’achat.
    La chose « semblait » différente quand nous avions la couverture or, car l’émission de billets se faisait alors, en principe, en fonction de l’or en stock dans les BC. Le résultat était une grande instabilité des prix en fonction des stocks d’or disponibles. Les banques centrales n’avaient pas alors la possibilité de s’orienter aux prix des choses.
    On peut dire, a posteriori, que le souci de prix stables (indice des prix) peut et doit être retenu comme le « besoin » de l’économie en monnaie centrale, à distinguer de la « demande » de monnaie que font tous les acteurs en échange de biens.
    J’insiste ici encore un petit peu sur la question de l’or qui avait été tranchée, en fait par le président Nixon, événement qui a permis à l’économie de fonctionner mieux!
    Gesell l’avait dit depuis toujours, l’or comme base monétaire est totalement inutile, l’a , en fait et rétrospectivement, toujours été! Sauf que l’on ne le savait pas et que l’on ne savait sans doute pas faire aussi facilement de la monnaie en papier!
    Il le montre d’ailleurs en constatant que la monnaie frappée se détachait toujours sensiblement de la valeur en teneur du metal, car, en fait, le sceau du roi « monétise », rien d’autre! La monnaie frappée valait (en terme de pouvoir d’achat) en général plus que son poids en or.
    Les pièces ayant cours légal étaient toujours préférées à l’usage aux lingots qui restaient, au fond, de la marchandise (un peu spéciale, mais tout de même).
    Comme le signale Gesell, besoin et demande n’ont rien en commun. Lacan le dit dans une autre contexte concernant le sujet, mais cela nous mènerait un peu ailleurs.
    Cela nous amène aussi à méditer sur les conditions de son émission!
    C’est vrai, bien sûr, les banques obtiennent, selon des règles précises, autant de la monnaie centrale dont elles ont besoin, mais les instruments de politique monétaire se distinguent des politiques des banques commerciales par un but distinct, bien sûr!
    Le souci des banques centrales est bien celui d’obtenir des rapports de prix les plus stables possibles, et quand elles visent une fourchette d’inflation annuelle entre 0 et 2%, leur « idéeal » serait sans doute 0% inflation par une émission de monnaie centrale à tout moment adéquate. Les BC se soucient des besoins de monnaie centrale, les autres banques tentent de satisfaire la demande de monnaie!
    Avec la réforme de l’émission du numéraire telle que la préconise la réforme gesellienne, il s’agit, au fond, d’une proposition qui concerne en premier lieu les banques centrales!
    En partant de ce point, peut-être que la logique de ce que j’essaie d’exposer s’imposerait sans doute mieux.
    Pour saisir, on peut laisser de côté le comportement des banques et des acteurs dans un premier temps, pour s’en soucier ensuite bien entendu, quand ce sera le moment, et, à mon sens, tout s’éclairera assez facilement.
    Votre question:
    « Pourquoi la banque centrale pourrrait créer de la monnaie, et pas les banques commerciales. Ou sous une autre forme, si les banques commerciales ne peuvent créer de la monnaie, pourquoi la banque centrale pourrait-elle en créer? »
    Avec la distinction entre besoin de monnaie et demande de monnaie, peut-être que cela passe mieux?
    Les banques commerciales font demande de monnaie auprès du public et de la banque centrale ainsi qu’auprès des autres banques. Elles proposent pour cela un intérêt, sans quoi, le détenteur du billet du moment ne cède guère celui-ci. Cela serait différent en régime de monnaie anticrise.
    Nous pouvons aussi considérer que le taux directeur de la banque centrale, instrument de sa politique monétaire, porte mal son nom, car ce taux ne dirige quasiment plus le niveau des taux d’intérêt pratiqués du marché. Nous le constatons aisément, car même à taux nul, l’intérêt de la monnaie ne disparaît pas et ne passe jamais en dessous de 3% pour les prêts, un peu moins pour l’épargne.
    Et ce différentiel se maintient toujours, même en situation de restriction d’émission de monnaie centrale via une hausse des taux directeurs.
    Malgré cela, sauf à taux directeur nul sans doute, les banques préfèrent se refinancer sur le marché, car elles vivent bien du différentiel entre les intérêts à payer et les intérêts obtenus (ou attendus? ex ante?)
    Et les banques préfèrent aussi, actuellement, le retour et le dépôt à la BC des pièces et billets destiné à « atténuer » les frais liés au taux directeur. De plus, ces retour de nuéraire leur est (faiblement mais très sûrement!) rémunéré.
    Car, il y a là une autre distinction qui se révèle: l’obtention de monnaie centrale implique, via le taux directeur (même faible) toujours un coût, car la BC ne fait pas « commerce » de cela, elle en a de toute façon le monopole!
    C’est seulement avec la monnaie obtenue sur le marché que le commerce est possible qui dégage le différentiel (en principe) entre prêt bancaire et dépôt bancaire dont vivent les banques en tant qu’entreprises.
    La crise de confiance actuelle vient bien du fait que ce commerce souffre, précisément, de la crise de confiance. le crédit est le marché de la confiance, pourrait-on dire.
    Et ce fait déclenche la préférence massive pour la liquidité que nous observons actuellement!
    En résumé, on doit bien admettre que la BC ne fait pas « crédit », mais qu’elle « dote » l’économie de monnaie dont elle a besoin, alors que les banques sont les marchands de la confiance (du crédit), et avait d’augmenter le besoin, elles font demande, autant que popssible, sur le marché.
    Les exigences de retour de monnaie centrale sont, en fait « élastiques », car la BC a le souci de ne pas assécher les liquidités nécessaires (le besoin de monnaie!).
    La mauvaise circulation de la monnaie centrale émise en très grande quantité depuis fin 2008 reflète la préférence pour la liquidité des acteurs économiques en relation avec la crise de confiance. Autrement dit, le BC n’ont plus les moyens de leur politique!
    Suis-je plus clair?

    1. Dans Les enfants du paradis (Marcel Carné 1945), Jacques Prévert fait dire à Lacenaire : « Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres… « Ils » ne me l’ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux… Levez la tête Pierre-François… regardez-moi… baissez les yeux… Et ils m’ont meublé l’esprit de force, avec des livres… de vieux livres … Pourquoi tant de poussière dans une tête d’enfant ? Quelle belle jeunesse, vraiment ! Mon père qui me détestait… ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : « Vous êtes trop fier, Pierre François, il faut rentrer en vous-même ! Alors je suis rentré en moi-même… mais je n’ai jamais pu en sortir ! Jolie souricière ! Les imprudents ! Ils m’ont laissé tout seul avec moi-même… et pourtant ils me défendaient les mauvaises fréquentations… ».

  21. Oui, il est bien beau de faire l’acte de décès du capitalisme en 3D , mais il ne faut pas oublier quelques détails :

    – les gros système meurent lentement, très lentement : l’inertie, la résistance …
    – le système capitaliste a des capacités d’autorégulation qui me semblent supérieures à celles des autres systèmes.
    – On ne sait pas trop quoi mettre à la place, ni même où mettre les taquets qui le rendraient moins cahotique (Un peu d’ huile de monnaie fondante ?)

    Mais surtout, tout mondialisé qu’on imagine être ce capitalisme , il existe encore , chargés d’un lourd héritage encore frais et étranger à nous … , des pays, des zones culturelles, religieuses, géographiques, etc … ou le capitalisme prend des formes et des colorations qui ne sont pas celles du monde occidental.

    Et rien de dit que , dans la guerre financière et stratégico-économique qui s’annonce, le reste du monde ne soit pas tout à fait d’accord avec l’abandon de certains aspects du capitalisme , voire même que ce reste du monde à qui nous avons imposé notre modèle , ne cherche pas à en conserver les traits qui l’avantagerait à nos dépends.

    Bref, je veux dire par là que la réalité de la crise elle même -quelle qu’en soit l’issue- va déplacer le centre de gravité du monde, car c’est d’abord la crise de notre système occidental. Et lorsque nous ne seront plus le centre du monde, il ne sera peut-être plus question du tout de la mutation de notre système capitaliste, car nous seront obligé de composer avec d’autres formes de capitalisme , celles là avec encore moins de marchés ‘libres’ et de démocratie .

    Le décorticage minutieux et fort interessant auquel Paul et François procèdent, du système en mettant à nu les mécanismes de la vilaine concentration de richesse, n’arrivent pas à me faire oublier que dans quasi tous les autres systèmes de taille un peu cossue, il y a eu des …. riches et des pauvres … et de la concentration de richesse … à vous faire degueuler d’indignation.
    Sans me réfugier derrière l’éternelle nature humaine, je me dit que tout vilain que soit ce système – je pense à celui acclimaté chez nous avec d’autres plantes comme le marché, la démocratie, une certaine liberté -, les autres sont aussi bien laids, et avec des plantes décoratives encore plus rabougries que les nôtres-

    Il est vrai que la concentration de signes de richesse portée à ce point là, semble être une sorte spécificité et de contradiction fondamentale du système lui-même. Et il y a là quelque chose qui me semble juste.
    Mais il y a également quelque chose d’illusoire.
    Je veux dire -sans en être sûr- que les « capitalistes » n’amassent pas vraiment -passé un certain seuil- de la richesse. Dans le système de partage des profits et des revenus qui se fait en signe monétaires, ne sont mal partagés, que des signes. Des droits à prendre . Si ces droits à prendre dépassent la richesse réelle … nous vivons alors un peu dans une illusion .
    Autrement dit, comme souvent, il n’y a pas grand chose à prendre chez les « riches capitalistes » , car on bute très vite sur l’appareil de production qu’on ne sait pas et qu’on ne peut pas rendre liquide (bien entendu on peut le nationaliser, ça a déjà été tenté).

    Ce qu’il faudrait donc supprimer définitivement à la partie qui concentre ces richesses , c’est l’illusion de richesse qu’elle possède au travers de ces signes monétaires qui ne trouvent plus à s’exprimer que dans cette spéculation mortifère qui pompe de la valeur et asphyxie l’économie par une multitude de dérèglement et de mirages.
    Elle n’est pas belle cette idée : prendre aux riches l’illusion de richesse qu’il possède !
    On ne sera pas bien plus riches mais on sera plus libres et eux guère moins pauvres, mais enfin …

    Mais une répudiation de dette ne s’opère pas dans le plaisir et pas sans quelques durcissements …. étatiques.

    Paul a raison le capitalisme est immoral. Sa seule chance c’est que bien d’autres système, pires sous bien d’autres aspects, le soient également.
    Je suis d’accord, c’est une généralité facile que j’énonce là et ça n’empêche rien . Ca met un peu de perspective.

  22. « Il n’existe en effet pas de rapport immédiat entre capitalisme et économie de marché. », dites-vous, M. Jorion.
    Ben si ! Il n’y a qu’un seul monde réel, celui où ce qui se distribue est produit, qui est le même que celui où ce qui est produit l’est en vue de cette distribution. Il n’y a pas du mur, fût-il logique, entre deux marchés ; non seulement ils sont enchevêtrés, mais ils dépendent absolument l’un de l’autre, et ce à tel point qu’ils ne sont qu’un seul.

    Etrangement, vous impliquez cette coexistence dans votre première partie, critique ; mais vous n’osez pas en tirer les conséquences dans la seconde. Quelque chose vous fait peur, mais ne vous hante pas encore.

  23. J’ai entendu et vu le débat Jorion / Sornette avec plaisir et pédagogie dans des domaines et des mécanismes que j’ignore. J’en ai tiré quelques réflexions personnelles……sur Le volant d’inertie monétaire et peut etre régulateur de la chine……sur la capacité d’autoreparabilite du capitalime spéculatif actuel, personnellement je n’y crois pas ………….et je m’interroge sur le fait que « Le systeme »doive aller vraiment dans le mur pour qu’il puisse etre remis fondamentalement en cause……car dans l’esprit des dirigeants et des peuples, l’echec des économies marxistes, dont Cuba serait un champ du Cygne; pousse à s’accrocher au capitalisme liberal comme la seule bouée possible, pour les échanges planétaires..ressouces/travail/monnaie…..

    Les approches de D.Sornette et de P.Jorion m’ont apparu plus contingentées dans leurs différences par leurs itinéraires personnels, leur vécu que par une fracture culturelle de type anthropologue/scientifique…………je me demande comment aurait tourné le débat si Attali y avait participé ? Aurait t’il noyé le poisson déja mort avec le brio Attalien?

    Je crois que c’est Sorros, le célebre trader qui avait lancé l’idée de l’Amoralite du capitalisme, P.Jorion soit remercié d’avoir pris une position claire : l’amoralite n’a ete utilisée que pour masquer l’Immoralité profonde à laquelle nous assistons tous les jours, et a laquelle nos dirigeants s’accomodent tant bien que mal, ponctuants leurs discours d’intentions vertueuses…….mais c’est déja un pas depuis l’ere des W.Bush.

  24. Vous êtes drôle, avec vos 3 composantes du capitalisme. Et l’Etat, alors, il est simplement là pour faire joli ? 56% du PIB en France (Etat + Sécu), qui n’auraient aucune importance ? Tout ça n’est pas sérieux. L’origine de la crise, c’est la collusion entre le capitalisme et l’Etat (les subprimes, la FED, Freddie Mac, Fanny Mae, etc.). On ne devrait pas parler (et pas seulement en France) de capitalisme, mais de stato-capitalisme.

  25. à Paul Jorion et
    à François Leclerc:
    Merci pour votre remarque sur les « solutions miraculeuses »!
    Au moins, vous semblez donc les lire! Et, je suppose avec une certaine bienveillance.
    Vos analyses, tout comme celle de Paul Jorion, me semblent vraiment impeccables!
    Mais les propositions de Paul autour d’une limitation ou de l’interdiction des spéculations sur la variation des prix me semblent nullement suffisantes dès lors qu’il faut bien constater que la spéculation ultime, en quelque sorte l’objectif final de toute spéculation, c’est bien la rétention pure et simple de la monnaie pour la soustraire à la circulation, provoquant ainsi la baisse déflationniste des prix comme au Japon ou diverses bulles spéculatives sur d’autres actifs sans aucun effet de relance.
    Quant aux politiques monétaires des banques centrales, elles ne marchent plus guère, quels que seront les monatnts injectés et réinjectés.
    Tout simplement, les liquidités s’entassent dans les coffres sans aucune efficacité (ou presque) sur l’économie…

    Concrètement, quel moyen voyez-vous pour redonner aux banques centrales et/ou aux gouvernements les moyens d’agir un tant soit peu efficacement sur les événements?

    Simplement évoquer l’effondrement du système, attendre pour finir par trouer un « consensus » pour agir, je ne vois pas très bien ce que cela veut dire!
    L’effondrement se déroule tous les jours un peu plus sous nos yeux et en fonction de la capacité à la souffrance des populations, et, dans les pays riches, on survivra plus longtemps que dans les autres en supportant l’apauvrissemet plus longtemps que quand on n’aucune réserve.
    Un effondrement est surtout source de frustrations énormes et prépare le climat social et politique à suivre des démagogues, genre les nazis!

    En ce qui me concerne, je dirais que la sortie de la crise des années trente n’avait pu se faire qu’après la seconde guerre mondiale, tout simplement parce que l’on avait omis, déjà à l’époque, d’apporter les réformes monétaires qui s’imposaient déjà parfaitement sur un plan technique et logique!
    Naturellement, il n’y a pas de consensus politique pour cela, pas plus maintenant qu’à l’époque, je le sais très bien évidemment!
    Mais s’il me semble que le détournement de dizaines et de centaines de milliards par une petite minorité est un problème grave, il y a un problème encore plus grave, c’est que les professionnels de l’analyse économique laissent faire, approuvent cela même en partie ou se contentent de critiques moralisantes! Dont se fout la finance!
    Que leurs outils d’analyse économique soient à ce point faux et inopérants au point de n’avoir rien vu venir pour leur immense majorité, une telle faillite morale, politique et intellectuelle est encore infiniment plus préoccupante que les milliards détournés.
    En fait, je souhaite surtout obtenir que ce monde trouve les moyens, la volonté et le désir de conseiller les politiques et les banquiers centraux mieux et que l’opinion publique puisse être sensibilisée que c’est bien la monnaie actuelle, thésaurisable comme elle l’est qui EST le problème!
    Mais du moment où même les soi-disant spécialistes se vautrent dans leur passion d’ignorance, que faire?

  26. Une économie de marché sans capitalisme… il y a là un boulevard qui vous attend, Paul !

    Le tout organisé grâce à une « Constitution économique » qui fixe un cadre au système économique au sein de l’ensemble social…

    Espoir d’un livre… 😉

  27. Comment dompter notre « capitaliste intérieur » : Une morale de l’autolimitation a-t-elle encore un sens aujourd’hui?
    de Christian Arnsperger : économiste et philosophe : FNRS et UCL
    Séminaire aux « Amis de la Terre », Louvain-la-Neuve, Samedi 13 décembre 2008

    Il nous paraît impossible de résumer en 2 pages l’ensemble des thèmes abordés lors de cette conférence, de plus de 2 heures, d’une grande densité dont le texte de référence couvre une douzaine de pages ; voici quelques extraits choisis qui, nous l’espérons, permettent de percevoir le « fil conducteur ».

    L’objet principal de cet exposé est d’expliquer pourquoi nous, habitants actuels des pays occidentaux, des pays riches, avons aussi difficile d’imaginer une société sans croissance économique, sans capitalisme. L’histoire de la création de cette économie de la croissance, au 18ème siècle, permet de beaucoup mieux comprendre pourquoi notre imaginaire est aujourd’hui complètement colonisé par cette idée de croissance économique. Par la suite l’auteur propose deux pistes – la démocratisation et la simplification – qui doivent nous permettre d’éviter la catastrophe vers laquelle nous conduit le capitalisme.

    http://www.amisdelaterre.be/article.php3?id_article=552

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