Note de lecture de « L’origine du capitalisme » de Ellen Meiksins Wood, par Alain Adriaens

Billet invité.

1. Avant-propos

La théorie dominante voudrait que l’apparition du capitalisme soit « naturelle » et que, lorsque le commerce et ses profits ont atteint un certain niveau, le capitalisme se soit naturellement développé vu la nature très égoïste de l’homo oeconomicus. Une analyse historique alternative montre, elle, que cette vision des choses serait mythique et que le capitalisme est né en un lieu précis et à une époque déterminée. Le livre d’Ellen Meiksins Wood (« L’origine du capitalisme, une étude approfondie », Ellen Meiksins Wood, Lux Editeur, collection Humanités, 2009 traduit de l’anglais par François Tétraux – The Origin of Capitalism. A longer view, 2002) est une recension des controverses sur ce sujet et sur l’émergence progressive d’une lecture qui voit dans le capitalisme, non pas un régime qui n’attendait que des conditions favorables pour émerger, mais une construction sociale issue d’une configuration politique originale.

2. Le retour des sciences sociales en économie

L’économie classique est le terrain de jeux de mathématiciens pointus qui inventent des théories totalement désincarnées, en rupture complète avec le réel. Aujourd’hui, la crise financière a montré l’absurdité de ces montages abstraits, au mieux inutiles et souvent nuisibles. L’économie redevient donc un peu ce qu’elle aurait toujours dû rester, une science humaine, une espèce de philosophie politique déterminant les meilleures modalités du vivre ensemble sur le plan des échanges matériels et ce à partir des enseignements de la sociologie, de l’anthropologie, de la philosophie… Ellen Meiksins Wood, états-unienne d’origine Lituanienne, enseigna les sciences politiques à l’université York de Toronto de 1967 à 1996, et est une grande spécialiste de l’étude des origines historiques du capitalisme. Avec « L’origine du capitalisme », elle offre une analyse de la naissance du capitalisme qui allie approches historique, sociologique, politique, économique… Ce regard n’est pas sans points communs avec celui d’une autre économiste, Elinor Ostrom, qui vient de recevoir le prix de la banque de Suède (« Nobel d’économie ») pour ses travaux sur la mutation des commons (les communs) : dès le XIIIème siècle anglais, la captation (enclosure) des terres ouvertes à tous par le roi Jean et ses barons a plongé dans la misère les membres de la communauté des paysans qui vivaient en bonne partie des pâturages libres, du ramassage du bois, des champignons, du miel sauvage… (Robin des Bois serait le légendaire symbole de la résistance à cette dépossession). On le verra, cette « privatisation » progressive des terres a eu une influence notable sur la genèse du capitalisme. De plus, en ce début de XXIème siècle, les commons reviennent au devant de l’actualité, ne fut-ce que parce que Internet est un nouvel espace commun qu’il convient de protéger de l’accaparement par les nouveaux barons du capital et que ce média est le support de nouvelles formes de mise en commun du savoir (les wiki, les licences creative commons…).

3. Qu’est ce que le capitalisme ?

En préalable à son analyse historico-économique, Ellen Wood définit ce qui, selon elle, fait la spécificité du capitalisme. Elle le répète inlassablement au long de son livre : le capitalisme se caractérise pour elle par « les impératifs de concurrence, l’accumulation, la maximisation des profits et l’accroissement de la rentabilité du travail ». Le mot impératif, on le verra, est important pour Ellen Wood : le capitalisme est une modification des rapports sociaux et des rapports de production qui s’impose à tous. En marxiste plutôt orthodoxe, notre autrice centre ses analyses sur les rapports sociaux de production et peu sur les aspects financiers du système. Contrairement à Paul Jorion elle n’insiste pas sur les aspects monétaires et financiers du capitalisme (qui, il est vrai, prendront plus d’importance après les débuts du capitalisme). Mais nos deux auteurs partagent totalement le point de départ : le féodalisme et l’accaparement des richesses par une noblesse qui s’est imposée par la force des armes. Wood et Paul Jorion insistent sur le fait qu’après les rapines pures et simple, les seigneurs se sont enrichis par la location de leur vastes propriétés conquises par le fer aux paysans sans terre, ils abordent aussi d’autres modes de captation du surplus créés par les activités agricoles : les taxes, impôts et autres gabelle (spécialité plutôt française) ; tous moyens de concentrer les richesses en quelques mains oisives.

Avant d’avancer ses propres analyses, Ellen Wood passe en revue et discute pédagogiquement les hypothèses classiques quant aux origines du capitalisme. Elle balaie assez rapidement l’hypothèse « environnementale » (avantage de l’Europe dû à son climat tempéré) et s’attarde plus à démonter la thèse que la capitalisme avance de sa propre origine, le modèle de la commercialisation. Selon ce modèle « profondément implanté dans la culture occidentale, le capitalisme est considéré comme l’aboutissement plus ou moins naturel de pratiques ancestrales pour ainsi dire universelles, celles des échanges commerciaux qui auraient vu le jour, non seulement dans les villes depuis des tempos immémoriaux mais également dans les sociétés agricoles ». Wood décrit les travaux de chercheurs qui « ont tendance à tenir le capitalisme pour acquis, à estimer qu’il existait sous une forme latente depuis la nuit des temps et, dans le meilleur des cas, ils décrivent son développement en décrivant comment les obstacles dressés contre lui, freinant sa progression naturelle, ont été levés dans certaines régions du monde et pas dans d’autres ».

Je ne développerai pas ici les chapitres où Ellen Wood retrace l’évolution des théories sur l’origine du capitalisme, me contenant de signaler la place importante de Marx (qui, le premier a compris beaucoup de choses, mais pas tout) et des débats marxistes postérieurs (avec les travaux d’auteurs comme Hilton Dobbs, Sweezy, Perry Anderson et surtout Robert Brenner – dont Wood est l’élève).

4. Des rapports sociaux de propriétés originaux

Les arguments qui remettent en cause le modèle de la commercialisation se basent principalement sur l’étude de régions et d’époques où des sociétés ont mis en place des réseaux commerciaux denses (internationaux souvent), ont développé des techniques innovantes, ont accumulé des richesses bien supérieures à celle de l’Angleterre du XVIème siècle et n’ont pourtant pas évolué vers le capitalisme, simplement parce que les possédants avaient bien d’autres moyens de maintenir leur domination. La Chine, la Florence de la Renaissance, la France absolutiste ou les Provinces-Unies (que Wood voit peuplée uniquement de Flamands) sont des exemples développés.

Peu à peu, l’autrice nous amène donc à comprendre que si le capitalisme est né en Angleterre et seulement là, c’est parce que « seigneurs et paysans vivant dans certaines conditions particulières à l’Angleterre, ont, à leur insu, mis en branle un dynamique capitaliste, alors qu’ils recherchaient, par leurs affrontements de classes, à reproduire leur position sociale antérieure en l’état » Ces spécificités de l’Angleterre du XVIème siècle étaient, outre l’accaparement par les seigneurs de la majorité des terres depuis près de 300 ans grâce au principe de l’enclosure, le fait que « les pouvoirs autonomes que détenaient toujours les seigneurs, les corps municipaux et autres entités corporatives dans les autres Etats Européens, se trouvaient déjà, pour une bonne part, centralisés par l’Etat anglais ».

Wood compare donc souvent l’Angleterre à la France, bien plus riche en cette période, mais où le roi « devait composer avec des nobles possédant des armées, avec des systèmes juridiques régionaux toujours en vigueur, avec des privilèges corporatifs ». Par contre, « en Angleterre, l’aristocratie, démilitarisées bien avant toutes les autres aristocraties européennes, jouait un rôle non négligeable dans la centralisation de l’Etat ». L’Etat protégeait donc cette classe dirigeante mais en faisant respecter le droit, elle privait aussi les aristocrates de la possibilité de prélever le surplus produit par les paysans par des moyens extra-économiques (taxes locales par exemple). L’aristocratie anglaise possédait cependant la majorité des terres sur lesquelles travaillaient des fermiers (parfois très prospères). Dépossédés des capacités coercitives de leurs homologues européens, les seigneurs anglais allaient donc tenter de tirer plus de revenus en développant des rentes économiques. C’est ainsi que se développa un marché des baux à ferme fixé, non plus sur la coutume ou une norme juridique quelconque, mais par les conditions du marché. Cette logique s’imposa bientôt aussi aux fermiers propriétaires de leurs champs (yeomen). Pour garder la capacité de payer leur loyer ou pour agrandir leur propriété, tous les agriculteurs durent « produire de façon concurrentielle et donc améliorer leur productivité ». On l’a compris, selon Wood, les prémisses du capitalisme sont là réunies et « les paysans – même ceux jouissant de droits coutumiers – devaient toujours vendre leurs produits sur les mêmes marchés et pouvaient tout perdre parce qu’ils se trouvaient dans une situation où des normes concurrentielles de productivité étaient fixées par des fermiers réagissant rapidement aux pressions du marché ». Le marché anglais fut aussi le premier à être unifié grâce à un réseau de transports et à une sécurité, tous deux assurés par l’Etat central. Ce marché national intégré et la productivité accrue de l’agriculture permirent de nourrir une population urbaine plus nombreuse, gonflée par l’exode rural dû à la généralisation des enclosures par expropriation des paysans les moins compétitifs. Le capitalisme industriel allait ainsi pouvoir se développer sur la base de ses origines agraires.

Wood montre donc que la (plutôt paisible) révolution anglaise vit l’alliance des seigneurs et de leurs prospères fermiers capitalistes pour lever les obstacles empêchant les terres de donner leur plein rendement et les empêchant, eux, d’exploiter leurs propriétés au maximum. En France, par contre, la bourgeoise (pas encore capitaliste), s’opposa à l’aristocratie pour l’accès aux postes très lucratifs des charges de l’Etat. La bourgeoisie française s’allia donc plutôt au peuple alors que la bourgeoisie anglaise s’allia elle aux nobles. Ce n’est donc pas pour rien qu’il y a toujours une monarchie en Angleterre et que la France à décapité la sienne…

5. Economie de marché, libéralisme et capitalisme

Dans d’autres chapitres Ellen Wood détaille comment la capitalisme agraire engendra le capitalisme industriel (grâce au salariat par lequel le travail des paysans ayant quitté la terre pour la ville fut transformé en marchandise), comment l’impérialisme et la colonialisme (assez tardifs) de la Grande-Bretagne furent « valorisés » par la capitalisme (contrairement à l’énorme accumulation primitive de l’Espagne qui fut plutôt à l’origine de son déclin). Mais ceci nous éloigne de l’origine du capitalisme et de l’éclairage qu’elle donne à la question posée par Paul sur les rapports entre marché, libéralisme et capitalisme. Je me permettrai donc de tenter de répondre à cette question en m’appuyant sur les enseignements qui précèdent.

Les travaux d’Ellen Wood tendent donc à démonter que le commerce a existé dans toutes les sociétés grâce à des marchés et que ces marchés étaient des occasions d’enrichissement pour les marchands mais pas des précurseurs du capitalisme. Par contre, ce qui s’est passé en Angleterre aux XVIème et XVIIème siècles est qu’un marché vaste et intégré est devenu concurrentiel et a imposé ses contraintes à tous. Ce tournant original et décisif pour l’avenir de la planète a été rendu nécessaire par le fait que les seigneurs anglais ne pouvaient plus s’enrichir en spoliant les paysans mais qu’ils ont dû imposer des règles de propriété particulières en vue de capter le surplus des activités agricoles par des voies économiques. En quelques sorte, la fin de l’absolutisme monarchique et féodal, que l’on peut assimiler aux débuts du libéralisme politique, a rendu nécessaire le capitalisme pour qu’une minorité continue à exploiter la majorité des producteurs, alors paysans. Industrialisation colonisation, impérialisme et globalisation néolibérale ne furent dès lors que des suites logiques et progressives de l’extension du capitalisme au reste de l’Humanité.

Si l’on suit Ellen Wood on pourrait caricaturer et dire que tout comme la politique est la continuation de la guerre par des moyens beaucoup moins violents et soumis à des règles civilisées (la démocratie dans le meilleur des cas), le capitalisme est la continuation des dominations féodales et monarchiques mais par des moyens moins brutaux et régis par des règles économiques profitant à quelques-uns. En résumé donc, le libéralisme politique (à ne pas confondre avec le néolibéralisme économique) serait donc un bienfait dont se réclament en fait toutes les tendances politiques actuelles, le capitalisme serait l’héritier du féodalisme et le marché, s’il n’était plus le moyen par lequel le capitalisme impose ses diktats à l’ensemble de la société, est un outil indispensable aux échanges.

Sur ce blog, nombreux sont ceux qui estiment que le capitalisme est (devenu) une nuisance. Ellen Wood est d’accord et elle nous dit : « Il est impératif de bien comprendre le capitalisme – et comprendre ce qu’il faut faire pour l’abolir, puis le remplacer par un autre système social. Nous devons connaître non seulement la puissance formidable des impératifs capitalistes, soit l’obligation d’accumuler, de maximiser les profits et d’accroître la productivité du travail, mais aussi les racines systémiques de ces impératifs ; alors nous saurons pourquoi ils s’imposent de la sorte ».

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24 réflexions sur « Note de lecture de « L’origine du capitalisme » de Ellen Meiksins Wood, par Alain Adriaens »

  1. Il me semble que tout cela a été dit et décrit par un certain Karl Marx.
    Alain Adriaens donne envie de lire ce livre. Le capitalisme est né en Angleterre. Et ailleurs aucun schéma similaire ? D’autres civilisations l’ont-elles, du fait de leur culture, refusé, comme celle des Amérindiens ?

  2. Il y a tout un tas de facteurs qui favorisèrent le développement du capitalisme. Certains ont eu une importance plus grande que d’autres, mais chaque facteur apporta sa pierre à l’édifice.
    Pour ma part j’estime que le siècle des Lumières, l’avènement de la raison cartésienne, le développement des sciences individuelles, en quelque sorte tout un ensemble de choses diverses qui contribuèrent à une forme de matéralisme de pensée, tout ceci eut une importance fondamentale dans les changements qui précipitèrent l’avènement du capitalisme.
    Sans siècle des Lumières, point de remise en cause du féodalisme, sous tous les rapports, que ce soit politique, social ou économique, point d’idée de progrès et d’évolution.

    1. @Leduc
      En bonne marxienne, Ellen Meiskins Wood considère que le capitalisme trouve son origine dans les rapports sociaux entre groupes humains aux intérêts économiques opposés mais elle ne néglige pas pour autant les idées. C’est ainsi qu’elle analyse la pensée politique de John Locke et les arguments des juristes ou arpenteurs qui opéraient en pratique pour enclore les terres. Ces textes rationalisent des pratiques antérieures et tous tendent tous vers la même idée: il est légitime de déposséder de sa terre celui qui ne l’exploite pas pour une rentabilité maximale (rentabilité au sens de production mais aussi de profit monétaire). La colonisation de l’Irlande (première colonisation capitaliste) servira de modèle aux colonisation postérieures dans des contrées plus lointaines. Le capitalisme anglais avait déjà bien démarré avant le siècle de Lumières, surtout français car à cette époque l’Angleterre avait un bon siècle d’avance sur la France: Habeas Corpus Act en 1679, codifiant définitivement la Magna Carta de… 1215!

  3. @ Alain Adriaens

    Passionant. Cela donne envie de mieux connaitre l’auteur!

    Cela me fait penser a Karl Marx dans la « Gazette Rhénane », dans sa critique du Droit via l’exemple du « vol de bois ». Je recommande absolument le petit Repere « Sociologie du droit » de Evelyne Serverin

    http://www.amazon.fr/Sociologie-du-droit-Evelyne-Serverin/dp/2707129739/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1260757094&sr=1-1

    Pour une analyse des CRUCIALES interactions entre liberalisme economique et politique, LISEZ ABSOLUMENT Jean-Claude MICHEA:
    http://www.amazon.fr/Lempire-moindre-mal-civilisation-lib%C3%A9rale/dp/2081207052/ref=sr_1_3?ie=UTF8&s=books&qid=1260757524&sr=1-3

  4. Certes, le capitalisme est né quelque part. Certes, il découle de l’impossibilité de continuer à exercer la force brute. C’est donc une réponse donnée à un moment précis à un problème historique récurrent qui est celui de la domination d’un petit groupe sur la multitude.
    La subtilité est d’avoir « inventé » un système qui s’auto-entretient par une pression permanente sur les exploités.
    Néanmoins deux faits majeurs permettent cette invention. Le premier, c’est le fait qu’un état soit suffisamment puissant pour imposer la loi, et donc condamner les pratiques précédentes. Le deuxième c’est l’addition d’intérêts convergents des exploiteurs et d’une partie des exploités permettant l’élaboration du nouveau système. J’ajouterai que l’Angleterre étant une ile, la recherche de profit ne pouvait passer que par l’inter-médiation sur le commerce international d’alors, ce qui était également le cas de la hollande, ou les institutions bancaires ont fleuri assez rapidement après celles de l’Angleterre.

    Bon, mais est-ce que ça fait avancer le schmilblick que de savoir ça? Ne faut il pas, plutôt que de regarder l’histoire du capitalisme, regarder l’histoire de la domination, le capitalisme n’en étant que l’un de ses avatars?

    En effet, si un jour se pose sérieusement le problème du remplacement du capitalisme, il m’étonnerait fort qu’un autre mode de domination, encore plus subtil, ne voie le jour. Et là, tout contents d’avoir terrassé l’hydre, nous le voyons avec horreur réapparaitre sous une autre forme. Car la domination est polymorphe, elle sait s’adapter à l’air du temps. Ce qui est bien normal, car les dominants possèdent tous les moyens de coercition, puisqu’ils possèdent l’appareil de production, achètent les élites et fabriquent la pensée nécessaire à l’ensemble.

    Cela dit une approche historique est toujours utile, mais ne nous noyons pas dedans.

    1. ça n’est pas faux mais en quoi ça fait avancer le schmilblick ?

      On croit comprendre que votre avis sous tend un appel à une analyse systémique sinon un projet politique plus vaste . Lequel ?

      Dans l’article de l’auteur j’ai relevé la volonté constante des  » pouvoirs  » ( plutôt que capitalisme , ça va dans votre sens ) d’asservir la production agricole . J’en suis bien aussi persuadé ( j’ai cité il y a peu le sort fait aux paysans russes par Staline en 1929 ) et c’est pour ça que je milite contre les OGM qui présentent trois risques ( sanitaire , contamination biologique désertifiante , asservissement des paysans aux rachats annuels des semences ) .

      Le premier est résoluble et accessible à la raison .
      Le second est délicat et nécessite que des disciplines différentes discutent entre elles pour progresser .
      Le troisième est terrible , totalitaire et inacceptable au même titre que « l’argent fou » hors contrôle du politique qui nous tue aujourd’hui .

    2. Merci pour cette article qui nous permet de découvrir l’auteure, et d’aiguiser notre argumentation. Je ne crois pas que ce genre de précisions soient inutiles, bien au contraire.

      En face, on fourbit déjà les armes intellectuelles qui permetteront, malgré le désastre actuelle de ne surtout rien changer.

      Désolée Roland, mais je ne pense pas que nous nous noyons…bien au contraire ce genre d’article nous permet de nager à…contre-courant.

      Jettez donc un oeil (et une oreille à l’émission de Taddeï, sobrement intitulée : « Laurence Parisot face à 4 intellectuels »).

      http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr/?page=emission&id_rubrique=881

      il y’a là un triste sire, philosophe et digne représentant de l’anarcho-capitalisme ( lors d’une émission précédente il déclara que l’impôt sur la fortune était du vol, sous les yeux ébahis d’un banquier de chez lazard).

      C’est contre ce genre de discours, de falsification que réside aussi le combat.

      Est-ce vraiment un hasard si Sarko veut voir disparaître l’histoire des filières scientifiques ?

      Il me semble qu’actuellement ne plus évoquer des mots comme domination/exploitation en référence au capitalisme suppose leurs disparitions !

      Comme c’est commode, on décide de ne plus en parler, donc cela n’existe pas !

      Les idées néolibérales existaient bien avant leurs mises en oeuvre, cependant il fallut l’énergie des think tanks, la complicité de nombreux intellectuels, la ralliement de certains politiques pour que ces idées finissent par transformer notre monde.

      Le rapport de force idéologique est décisif, c’est là que tout se joue…

      Les néolibéraux l’avaient bien compris…

      Et nous ?

    3. « Ce qui est bien normal, car les dominants possèdent tous les moyens de coercition, puisqu’ils possèdent l’appareil de production, achètent les élites et fabriquent la pensée nécessaire à l’ensemble. »

      Il sera très difficile, pour les moyens de coercition, d’encadrer la « fabrication du consensus ».
      Pour des raisons liées à une avancée inédite de la pensée humaine, fruit de sa colonisation , il y a un peu plus d’un siècle, par une heuristique efficiente. Celle qui bouleversa mathématique, physique, musique, architecture, peinture, littérature … devrait nécessairement bousculer le politique.
      Je parie ainsi sur l’intrusion, par je ne sais encore quel moyen, d’une pensée collective nouvelle et historiquement consciente, qui, via le politique, son bras armé, permettra aux peuples de se revigorer.
      Par exemple par l’entremise de coopérations nécessairement pensées, par « construction », comme imperméables à de quelconques instrumentalisations.
      Une utopie réaliste en quelque sorte.

  5. J’ai l’impression, en lisant les forums, blogs et journaux, que de plus en plus de personnes attendent des « Robins des Bois » pour faire une « mini révolution » (sans trop de dégâts) pour bouleverser le système capitaliste dans lequel nous vivons. Malheureusement, contrairement à son époque, presque tout le monde en Europe Occidentale a fait un minimum d’études et sait (plus ou moins) lire et écrire. Ils savent que ceux qui prennent le risque de s’attaquer au système deviendront peut-être des héros en cas de réusite, mais souvent post mortem !…Alors, où allons-nous trouver des héros d’antan ? Pourvu qu’ils existent encore…

    1. Ne pas attendre de « héros providentiel », le changement vient de personnes « ordinaires » !

      Si vous comprenez l’Anglais, voici une conférence passionante de Angela Davis: How Does Change Happen ?

      Sur le mouvement des droits civiques, Martin Luther King Jr… : « C’est une histoire toute différente [de ce qu’on s’imagine]. C’est l’histoire de gens tout comme vous. Ce n’est pas l’histoire de l’individualisme héroïque ».

      http://www.youtube.com/watch?v=Pc6RHtEbiOA

      Voir aussi les anarchistes espagnols dans les années 1930, (qq1 a posté une vidéo récemment)

      « Attendre d’en savoir assez pour agir en toute lumière, c’est se condamner à l’inaction » Jean Rostand

      « Quel que soit ce que vous faites, ce sera insignifiant, mais il est important que vous le fassiez. » Mohandas Karamchand Gandhi

    2. @Fujisan

      Merci pour l’excellente vidéo que j’ai regardée dans son entièreté.
      Comme vous le savez (ou pas), je préfère la critique et la confrontation des idées au consensus généralisé et au politiquement correct…
      On peut dire que, contrairement à Martin Luther King, Angela Davis est un «Robin des Bois » qui a survécu, mais elle s’est finalement trouvée très déçue de ce que la révolution (abolition de la ségrégation) a réalisé.
      Comme beaucoup d’idéalistes le réalisent après coup, on peut gagner une bataille (révolution) mais pas toujours la guerre… (trois exemples parmi des milliers d’autres : l’Afrique du Sud où il y a toujours une ségrégation, non plus noir/blanc mais pauvre/riche ; le communisme ou la monarchie qui ont souvent été remplacées par la particratie ; l’instauration d’une dictature après l’indépendance).
      En effet, comment éviter qu’une minorité exploite la majorité, surtout si d’un point vue racial, religion, etc.…, on peut difficilement distinguer cette minorité de la majorité. Et que faire si ceux qui, au nom de l’exploitation, font la révolution et mettent le même système (ou pire) en place en très peu de temps. A mon avis, l’Homme n’arrivera jamais à réaliser« un monde juste », puisque c’est dans sa nature de vouloir dominer (exploiter) l’autre…
      NB : Ca me rappelle une discussion hier sur la LLB où des fonctionnaires européens, aux salaires très élevés, faisaient la grève pour une augmentation salariale : alors que je faisais remarquer à un des intervenants que c’était indécent dans une crise économique si profonde (pauvreté, chômage en hausse partout en Europe), il a eu le culot de répondre qu’il ne voyait pas le rapport…

  6. Pour ma part, je reste plus convaincu des explications d’Emmanuel Todd sur ce sujet dans son livre « La Troisieme planete »

    D’apres ces etudes et verifications, ce sont les systemes familliaux qui sont l’influence majeure des ideologies et systemes politiques.

    Ou dit brutalement, la Russie est surtout devenu communiste en raison de son type « famillial communautaire exogame » dominant… tout comme l’Angleterre (et les US) sont devenu liberaux en raison de la famille « nucleaire absolue »…

  7. Quand la mer se retire…

    A ce stade d’agitation et de brassage de pensées qui parsèment ce blog, il me parait opportun de soumettre quelques réflexions s’appuyant sur l’hypothèse anthropologique développée par René Girard car, sauf erreur, elle ne me semble pas avoir été mentionnée jusqu’à maintenant dans les différentes contributions.

    Au risque de la caricaturer, essayons de la résumer en quelques lignes :
    L’homme est un animal qui a développé, au cours de sa phylogénèse, sa capacité d’imitation héritée de ses ancêtres hominiens dans des proportions inégalées dans le règne animal. On peut supposer ce développement en relation avec une caractéristique de néoténie également inégalée. D’un point de vue comportemental, il en a résulté la montée en puissance du désir mimétique, de la mimésis d’appropriation, car quand la main de l’un se tend vers un objet, aussitôt la main de l’autre essaie, par imitation, de s’emparer de cet objet. Le conflit devient alors inévitable. D’abord circonscrit à deux individus, il s’étend, par contagion, car le désir attise les convoitises. C’est la lutte de tous contre tous qui s’étend à la communauté ou au groupe primal. Comment ce groupe peut-il survivre au déchainement de violence qui s’empare alors de lui ?
    La réponse qui constitue l’hypothèse (au sens littéralement scientifique) de René Girard est constituée par le mécanisme victimaire : la violence qui déchire le groupe de façon indifférenciée et risque de le détruire va se polariser sur un individu particulier en raison justement d’une différence quelconque, généralement d’ordre physique, donc visible. D’un seul coup la violence de tous va se concentrer sur un individu singulier et va finir par le détruire. Ce meurtre collectif commis, l’objet sur lequel la violence s’est polarisé a disparu, a été détruit et, par conséquent, l’apaisement revient dans le groupe du fait même de cette disparition. Le groupe qui prend conscience de ce retour à la paix attribue, assez légitimement, ce retour à l’ordre au mort (c’est la création  du premier dieu et du sacré). Le meurtre d’un des membres du groupe a permis effectivement de sauver le groupe de l’autodestruction à laquelle il semblait voué.
    C’est ce mécanisme du bouc émissaire (« il faut que l’un meure pour que tous soient sauvés ») qui constitue le mécanisme fondateur de l’anthropologie girardienne: de là nait la conscience, les religions, les rites et interdits culturels, les systèmes de royauté…bref tout ce qui fait la spécificité de l’homme par rapports aux autres animaux.
    Bien sûr tout ceci s’est passé « à la fondation du monde » et ces lynchages collectifs nous semblent aujourd’hui bien étrangers, à nous autres, hommes modernes : nous savons reconnaitre les boucs émissaires comme en témoigne l’usage que nous faisons aujourd’hui de ce mot : celui de la victime accusée à tort. Pourtant ce mécanisme ne peut être efficace et donc fondateur que si la foule croit sincèrement la victime coupable. Il est important de comprendre que l’homme moderne est entrainé par les conséquences de deux savoirs incompatibles entre eux : il ne sait contenir sa violence débridée par ses capacités hypertrophiées d’imitation qu’en produisant des (vrais) boucs émissaires (et c’est ce qu’il a toujours fait depuis le « commencement ») mais, pour des raisons que je ne développerai pas ici mais que René Girard a longuement explicité, il sait dorénavant que ces victimes sont innocentes. C’est cette connaissance (qui lentement arrive à la conscience de tous les hommes) qui fait que l’efficacité du mécanisme victimaire pour contenir la violence ne cesse de décroitre dans les sociétés modernes.

    L’homme est actuellement entrainé dans un processus inexorable de devoir produire, pour survivre à sa propre violence ontogénique, de plus en plus de victimes mais ces victimes sont, elles-mêmes, de moins en moins efficaces. Il recherche donc inlassablement des médiateurs susceptibles de contenir cette violence, faute de pouvoir renoncer spontanément à satisfaire ses désirs d’appropriation ou au moins de pouvoir les modérer. D’où une course incessante et à première vue irraisonnée vers un « avoir plus » qui caractérise nos sociétés modernes. Pour pouvoir répondre à ce besoin le monde moderne a imaginé un système de production qui peut paraitre démentiel si on prend la peine d’y réfléchir mais qui reste dans la logique du mécanisme victimaire : produire plus de biens pour les rendre accessibles à plus d’individus réduit l’intensité du désir mimétique et prévient l’emballement de la violence. A ce premier stade du désir mimétique, celui qui porte sur l’objet, se développe le Capitalisme. Mais, dans un deuxième stade, le désir d’objet suscite lui-même l’envie : au stade du désir du désir prospère l’Argent.
    A son apparition, valeur d’échange pour faciliter la circulation et la production des biens de subsistance, l’argent a pris de plus en plus un rôle de valeur de réserve (ou potentiel d’acquisition) constituant ainsi un médiateur privilégié au désir d’appropriation. Ceux qui envient celui qui a plus d’argent qu’eux font monter le désir de ce dernier d’en accumuler encore plus, dans une boucle de rétroaction qu’a très bien mis en évidence Paul dans son livre « L’argent : mode d’emploi » et qui s’apparente à la boucle de rétroaction des désirs mimétiques décrits par René Girard et conduisant à la violence de tous contre tous…D’une certaine façon, on peut dire que l’argent contient la violence dans les deux sens du terme : il exprime et canalise la violence de la société pour éviter qu’elle ne dégénère dans le conflit.
    Il faut vraiment être terrifié par un effondrement du système financier dans nos sociétés modernes car c’est le dernier rempart de la violence humaine qui s’écroulerait !
    Quand certains s’émeuvent que les églises soient désertées au profit des centres commerciaux, ils voient bien implicitement le lien qu’il y a entre les deux sans nécessairement en apprécier toutes les conséquences : l’église, symbole du religieux qui nous faisait vivre ensemble, se vide car le religieux a perdu cette capacité à nous «re- lier». L’argent, dans sa dimension valeur de réserve, s’est progressivement substitué au religieux et cela se traduit par l’hypertrophie chronique de cette dimension « d’accumulation ». Plus le religieux reflue, plus la sphère financière se gonfle. Quand l’ardeur religieuse tiédit, la fièvre monétaire monte…
    Que nos traders modernes fassent de piètres boucs émissaires, tout le monde ou presque s’en rend compte. Mais notre capacité proprement inouïe à reconnaitre les boucs émissaires nous conduit inexorablement à des crises de plus en plus violentes faute de résolution satisfaisante et durable de ces crises par un tel mécanisme victimaire.
    Toute la question de l’utilisation démesurée de l’argent comme valeur de réserve me semble alors bien se poser de façon de plus en plus explicite et nous n’en percevons pas encore toutes les conséquences.

    1. Je suis dubitatif quant à la théorie du désir mimétique dans ce contexte particulier, j’ai fait le choix il y 9 ans de « jeter ma télévision à la poubelle », d’abord cela a été en ne renouvelant pas mon abonnement au câble pour recevoir les diverses chaines (en Belgique la diffusion hertzienne n’existait déjà quasiment plus à l’époque et ne marchait pas dans ma maison d’alors) et quelques mois après j’ai jeté le poste en lui même avec le lecteur de cassettes videos.
      Depuis qu’ai-je observé chez moi et chez mon épouse (qui a fait la même démarche alors que nous ne nous connaissions pas), d’abord une forte libération de mon emploi du temps au niveau de la liberté de heure (pas de programme TV à heure fixe) et au niveau du temps récupéré ainsi, ensuite il y a eu une très forte diminution de ce désir mimétique pour les objets de haute technologie, les trucs à la mode, les nouveaux produits. Je ne vis pas dans une bulle, je me tiens au courant des évolutions de la technologie, d’une partie des nouveaux produits, etc et quand j’en croise un qui m’interesse, je le prend pour l’utilité qu’il m’apporte.
      La compétition pour avoir THE objet que tout le monde a, bof cela ne m’intéresse pas, je constate autour de moi que des gens (pas toujours les plus riches) mettent de l’argent dans ces gadgets parce que « c’est bien », qu’il l’ont vu à la télé ou autre, c’est leur choix, je reste peu interessé par rapport à cela…

      Au contraire de cette attitude, je suis de plus en plus intéressé par le mouvement de simplicité volontaire qui de ce que je l’obserse cherche à permettre de se libérer de l’aliénation consécutive de la consommation et la possession excessives de biens. Je ne suis pas le seul à m’intéresser à cela, et là, je ne vois pas ce désir mimétique qui nous pousserait inévitablement sur la voie du capitalisme

    2. BAB64
      Girard réfléchit dans le cadre ses sociétés « du livre » qui toutes les 3 dérivent de temps où le sacrifice du bouc émissaire (d’abord humain, puis animal, puis ostie rappelant le sacrifice d’un homme qui était fils du Dieu). Cela n’est pas valable pour toutes les civilisations mais comme se sont ces 3 là qui ont pris beaucoup d’ascendant, cela ne manque pas d’intérêt.
      Girard regrette, comme bien d’autres sans doute, la perte sentiment religieux et prédit des montées de violence suite à la régression du fait religieux et de son humanisation de la violence mimétique. En acceptant cette hypothèse, j’avoue ne pas voir de proposition de solution en lien avec la nouvelle religion que serait le capitalisme (Midas et le veau d’or sont déjà anciens).
      Dans la lignée de Girard, je crois que les travaux du psychanalyste Jean-Pierre Lebrun analysent la même violence dans nos sociétés modernes mais, dans ses derniers écrits, sont moins « déclinistes » que ceux de Girard. Je suggère la lecture d’une note de lecture qui résume bien la pensée de cet auteur trop peu connu:
      http://www.etopia.be/IMG/pdf/NdL_lebrun_autonomie-2.pdf

  8. @ Nemo3637 :

    La question du « refus », par des sociétés particulières, de certaines formes sociales, est particulièrement complexe. Néanmoins, on peut se souvenir de P. Clastres, qui pose cette question dans « la société contre l’État » et avance que les sociétés qui étaient de moins en moins pensées comme primitives étaient construites de manière à ne pas laisser un pouvoir despotique se mettre en place. Des sociétés, qui connaissent le pouvoir, mais « refusent » sa concentration. Le danger de l’hypostase est toujours fréquent dans l’interprétation du travail de P. Clastres, mais il a, selon moi, l’intelligence d’approcher les sociétés non pas seulement en fonction d’un rapport à une tradition, mais tout autant face à un « devenir ».
    C’est quelque chose qu’il faut me semble-t-il conserver à l’esprit pour aborder cette idée du refus.

    De manière plus ancrée dans un cas particulier, on peut prendre l’exemple des Inuit, et plus précisément ceux du Québec (nunavimmiut). L’ethnographie classique nous révèle que c’est une économie du partage (échange différé, ou même sans retour) qui dominait les relations domestiques et communautaires, mais que des rencontre d’échange « pur » étaient également pratiqués avec des groupes voisins, Inuit ou non : au même moment, par un accord négocié, un certains nombre d’items, mais également de relations sociales ou de promesses de relations sociales d’alliance, étaient échangés. L’échange avec les « étrangers » était donc tout à fait pratiqué, selon des normes particulières.
    On retrouve ces pratiques avec les baleiniers du 19e siècle, ou autres navigateurs, mais c’est lorsque les commerçants de la Compagnie de la Baie d’Hudson, puis Révillon Frères, développèrent des relations d’échange centrées sur les fourrures que la production domestique des Inuit fut vraiment intégrée au marché. Si les Inuit trouvaient des avantages intéressants durant les premières décennies, la crise de 1929 les toucha de plein fouet, le marché des fourrures (luxe) s’effondrant, et les « prix » pratiqués par les compagnies avec. J’écris prix entre guillemets parce qu’en pratique, il pouvait s’agir d’un échange direct de produits des Blancs (fusils, nourriture, vêtements), ou même plus fréquemment d’un « crédit » en objets, utilisable uniquement au poste où la traite avait lieu.
    Pourtant, peut-on dire que les Inuit sont aujourd’hui des capitalistes, à l’heure des transactions marchandes, des comptes en banque, des cartes de crédit, etc. ? Si l’on considère les impératifs du capitalisme évoqués par l’auteure du livre recensé ici, il faut bien admettre que non : « l’obligation d’accumuler, de maximiser les profits et d’accroître la productivité du travail ». Tout cela est très loin des pratiques économiques inuit, même contemporaines. Ces éléments, qui impliquent selon moi, et selon l’auteure si je la lis bien, une tradition du contrôle politique, entrent sur de nombreux points en contradiction avec les représentations et pratiques que se font les Inuit de l’économie, et de la mesure dans laquelle les membres de leur groupe peuvent être « contrôlés » par d’autres. Même au niveau communautaire et transnational, c’est le modèle coopératif qui domine.

    C’est ce que j’aurais à dire sur cette question du refus du « capitalisme ». C’est très succin, mais j’espère avoir donné des éléments pour penser à ces « refus » du capitalisme.

  9. Hypothèse anthropologique ?

    « L’instruction de l’Empereur Yong-tcheng à ses troupes, dont on trouve l’analyse dans cet ouvrage, contient dix préceptes dont la morale est si pure, qu’il serait à souhaiter qu’elle fût gravée dans le cœur de tous les hommes. L’Empereur annonce dans cette instruction, qu’il s’est toujours appliqué à acquérir la grande science. Or, l’objet de cette science des Chinois, suivant l’explication qu’en donne le père Amyot, est de régler son propre cœur avant de vouloir régler celui des autres ; de donner de bons préceptes fur le gouvernement ; d’enseigner la manière de pratiquer le bien et de s’y soutenir constamment, pour avoir la tranquillité de l’esprit et le repos du corps.

    Cette grande science des Chinois, en un mot, est la connaissance des droits et des devoirs des hommes réunis en société ; c’est précisément ce que des philosophes qui travaillent à l’instruction des peuples, et par conséquent à leur bonheur, ont appellé la science économique, d’où on leur a donné le nom d’Economistes. Mais, comme on l’observe dans cet ouvrage, cette dénomination n’a-t-elle pas fait au commencement un peu tort au progrès des vérités utiles que démontre la science économique ? Car, autant les hommes aiment la nouveauté, autant sont-ils en garde contre les novateurs, surtout s’ils sont désignés par un nom particulier.  »

    http://www.1789-1815.com/bibl_amiot_chine.htm

    1. @Lambert Francis

      Je suis persuadé, comme le dit justement André Orléan (cf. la communication pour les cahiers de l’Herne intitulée « Pour une approche girardienne de l’Homo Oeconomicus » par le lien : http://www.pse.ens.fr/orlean/depot/publi/Girard0706.pdf) qu’ « Il n’est pas de théorie économique sans hypothèses sur la nature humaine. »
      Si la science économique « est la connaissance des droits et des devoirs des hommes réunis en société », en quoi diffère-t-elle de la Religion, du Politique, du Droit… ?
      Or une des hypothèses implicites sur la nature humaine qui sous-tend les théories économiques classiques est que le désir d’objet et d’appropriation est de nature intrinsèque et qu’il existe chez un individu indépendamment des autres individus. En bref, je désire (acheter) un objet parce qu’il existe une qualité dans cet objet qui m’attire : il existe un désir en-soi indépendant des autres et qui relève de ma nature profonde. On reconnaitra en passant tout le contexte de la psychanalyse freudienne dans lequel baigne cette hypothèse.
      Pourtant toutes les observations quotidiennes de nos comportements tendent à prouver le contraire : en particulier, l’explication des bulles spéculatives par « l’exubérance irrationnelle des marchés » signe l’aveu de l’échec des théories libérales à comprendre le comportement moutonnier des acteurs sous la pression des désirs mimétiques.

      @Runn

      Vous semblez penser qu’il suffit de le vouloir pour échapper à l’emballement mimétique. Malheureusement, et c’est aussi l’hypothèse girardienne, l’homme ne peut y échapper parce que c’est dans sa nature d’imiter. Par contre il est vrai qu’en étant de plus en plus conscient de cette inclination, on doit pouvoir l’exercer dans un bonne direction, la direction qui ne conduit pas au conflit mais à l’entente.

  10. Pour en revenir à l’article et à la thèse d’Ellen Meiksins Wood. Celle-ci part d’une certaine définition du capitalisme centrée sur le modification du rapport de production et de la constante pression que sont censé exercer les élites à vocation capitalistiques sur les masses laborieuses. Ce faisant, elle réduit le phénomène à son approche marxiste et raisonne dans ces frontières. Quelles que soient les faiblesses des autres explications sur le capitalisme, je trouve son angle d’attaque peu original et entâché de faiblesses (du moins si son livre est bien résumé dans cet article).

    Les élites anglaises ont, d’après elle exploité les masses paysannes d’une manière différente que ne le faisaient les seigneurs féodaux ailleurs en Europe parce que les grands seigneurs, mis au pas par une royauté au centralisme précoce, ne pouvaient plus les exploiter comme le faisaient les féodaux russes par exemple.

    Mais comment expliquer que ces élites, non content de les ponctionner « différemment » en ont également fait autre chose puisqu’au lieu de thésauriser les richesses ou de se livrer aux dépenses de prestige exigées par la condition nobiliaire? Comment simplement constater que les élites ont profiter de l’augementation de rendements sans se demander à quoi elles sont dues en termes de mentalités, de structures sociales et d’innovation?

    Et surtout, comment analyser de manière linéaire un « capitalisme » qui plongerait ses racines dans le moyen âge et aurais traversé les révolutions industrielles successives pour arriver aux problématiques actuelles liées à la financiarisation, sans prendre en compte ses rapports avec les évolutions techniques et les capitaux à mobiliser pour les mettre en oeuvre?

    Cette seconde veine du capitalisme qui court parallèlement aux modes d’exploitation de la force des hommes semble être celle que l’auteure veut invalider alors que les 2 composantes marchent main dans la main et n’auraient probablement rien donné l’une sans l’autre. Cette veine est celle de la mobilisation du capital pour des entreprises privées de grande importance. Elle a commencé avec les entreprises de commerce « au loin » et la création de vastes marchée tels qu’on en a vu par exemple dans le bassin méditerranéen à l’époque hellénistique puis à la renaissance et elle a continué en finançant la révolution industrielle, ses machines et ses infrastructures.

    Prétendre exclure l’une des explication au profit de l’autre uniquement pour pouvoir dire que non, le capitalisme n’était pas un processus inévitable dans le développement de l’homme, c’est, me semble-t-il, placer la conclusion avant l’argumentation et sacrifier tout un pan de la vérité pour rendre plus clair le raisonnement.

    En admettant que le capitalisme se borne dans sa définition aux modifications décrites par l’auteure, il se peut fort bien qu’on ne l’ai remarqué (le capitalisme) que parce que l’Angleterre fut à la pointe de la révolution industrielle. Si tel est le cas et compte tenu du manque d’études complètes dont nous disposons en Europe et surtout en dehors de celle-ci, on peut supposer qu’il y a eu plein d’autres régions ou les conditions du capitalisme selon Ellen Meiksins Wood ont été réunies. Mais dans ce cas là, de quoi parle-t-on vraiment quand on parle de capitalisme et faut-il toujours employer le même mot pour désigner celui que nous connaissons depuis le XIXème siècle?

    Au moment ou l’Angleterre réalisait la première révolution industrielle il semble que la France à la veille de la révolution ou les pays bas prenaient le même chemin. Si l’une de ces 2 nations y était arrivé avant l’Angleterre il faut admettre que la définition du capitalisme en termes de rapports de production et d’exploitation entre classes aurait été fort différente.

  11. Bonjour
    Vous trouverez de nombreuses notes de lectures (critique de l’économie politique, international, politique, etc) sur le blog Entre les lignes entre les mots
    trhttp://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/
    Bonne promenade et merci de vos commentaires
    cordialement
    didier

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