Ordre, Désordre et Société : réflexion sur la devise de la République française, par Pierre Raffy (*)

Billet invité.

La liberté de chacun s’arrête là où commence celle de l’autre ainsi que le déclare justement l’article 4 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 :

Article 4 – La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.

Croire que sous couvert de défense de la Liberté, on peut faire tout et n’importe quoi, c’est méconnaitre gravement les mécanismes de la vie en société. En ce sens, le « Il est interdit d’interdire » de Mai 68 est une absurdité et peut se comprendre comme une provocation plutôt qu’une revendication.

Ceci dit, ce slogan me parait assez symptomatique d’une évolution profonde qui parcourt notre société, à savoir le délitement de l’ordre qui peut s’observer sous deux aspects perçus souvent de façon indépendante :

– Le développement de la défense des Libertés
– Le développement du juridique, c’est-à-dire le recours grandissant à la Loi comme régulateur de la société

Une société humaine ne peut tenir debout et perdurer que par l’existence d’une forme de Loi qui puisse s’imposer à tous, que cette Loi prenne la forme du Sacré et des interdits associés, dans les sociétés anciennes, ou qu’elle émane du Législateur dans l’État moderne. Sinon, c’est la Jungle et il n’y a pas de société humaine dans la jungle !

Dans le processus historique, on voit déjà apparaitre un mouvement :

Dans les sociétés archaïques l’ordre découle du Sacré qui impose ses interdits et ses rituels ; les dieux qui l’incarnent sont extérieurs à la société même si souvent ils la fondent au travers des mythes. En avançant dans le temps, cette extériorité commence à réintégrer la communauté : le roi, même s’il est sacré, est aussi humain et le plus souvent issu de la communauté. Plus avant encore, en continuant le processus de désacralisation de la Loi, dans l’État Nation moderne, l’extériorité n’est plus au niveau de la communauté, qu’elle a intégré, mais au niveau de l’individu : l’État et l’individu sont des parties intégrées de la Nation mais l’individu et l’État restent séparés. L’extériorité s’exerce donc maintenant au niveau de chacun et non plus au niveau de tous. C’est, je pense, au niveau de cette rupture de niveau assez fondamental, que s’opère le délitement de l’ordre car il accompagne une perte vertigineuse de transcendance. Dans l’Ordre Sacré ancien, l’extériorité de la Loi soude la communauté car enfreindre la Loi, c’est s’exclure, de façon immédiate et parfois irrémédiable, de cette communauté. Le prix payé par les individus est alors l’uniformité et l’immobilisme (un bon exemple dont il subsiste encore les traces est illustré par le système des castes en Inde). Le gain pour la communauté est évident : stabilité et pérennité de celle-ci. C’est sur ce mode que l’Humanité a fonctionné pendant des millénaires. Dans l’État Nation moderne, c’est chacun qui doit être contraint par la Loi pour éviter que le désordre prospère ; l’État s’y emploie en légiférant d’une part et en faisant respecter les lois d’autre part. Mais, en perdant la transcendance du Sacré et en faisant porter son point d’application sur chaque individu, la Loi doit lutter contre des forces de délitement qui n’existaient pas auparavant. Ce n’est plus à un ensemble d’êtres humains ou à des groupes homogènes que la Loi doit s’appliquer, mais à chaque individu pris comme une entité autonome et souveraine capable de revendiquer sa liberté d’action dans les limites justement que la Loi va devoir lui concéder. Certes la Loi continue de s’appliquer à tous en théorie mais des fissures commencent à apparaitre dans la belle uniformité sous la poussée de la défense des libertés individuelles, des Droits de l’Homme et autres revendications à l’autonomie qui paraissent, par ailleurs, parfaitement légitimes sur le plan moral ou éthique et qui ont été « libérés » par l’intégration de la Loi dans la communauté.

Cela suscite la montée de la judiciarisation, c’est-à-dire du recours de plus en plus fréquent à l’arbitrage des conflits par la loi, et l’hyperactivisme du Législateur, c’est-à-dire la nécessité de produire de plus en plus de lois pour répondre à la prolifération des conflits spécifiques. De moins en moins de cas généraux, de plus en plus de cas particuliers…

Bien sûr cette prolifération législative affaiblit la force de la Loi car, à force de vouloir répondre à tous les cas particuliers, les lois finissent par se contredire entre elles ouvrant ainsi la porte à la contestation et à la judiciarisation selon le principe de bon sens que trop de lois tue la Loi. Ainsi se met en place un mécanisme pernicieux et divergent mettant en évidence que la Loi, telle qu’elle s’appliquait dans nos sociétés, perd progressivement sa capacité à réguler les comportements et limiter les conflits interindividuels.

Longtemps, le pouvoir de la Loi a paru irrépressible dans la mesure où il s’exerçait sur des groupes humains socialement homogènes, castes, classes sociales, corporations qui lui servaient de relais ou de démultiplicateurs, ces groupes ayant eux-mêmes leurs propres cohérences. Mais vouloir ajouter au principe de Liberté le principe d’Egalité, c’est amener le droit d’exercice de cette liberté au niveau de chaque individu constituant la communauté puisque selon l’article premier de cette même Déclaration des Droits de l’Homme et des citoyens, « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ».

A partir de là, la porte est ouverte au surenchérissement sur les deux termes de la devise de la République :

-Liberté : avec le développement des revendications à la libération de toutes les formes d’oppression ou d’asservissement, quelles soient d’ordre social, économique, intellectuel, idéologique, sexuel…

Egalité : avec le développement des revendications pour garantir que les droits conquis au nom de la Liberté s’appliquent à tous, i.e. à chacun, sans discrimination de genre, de race, de niveau social, d’âge..

Nous voyons ainsi l’auto-renforcement qui s’opère entre le développement des libertés, le défrichage de nouveaux espaces de mouvement social ainsi réalisé, le besoin de régulation par la Loi qui se renforce pour assurer son applicabilité à tous et les nouveaux obstacles que, de ce fait, la Loi va rencontrer dans son opérabilité, le tout dans un décor mettant en scène la montée du recours juridique pour interpréter la Loi de plus en plus complexe et incomplète.

Nous nous offusquons parfois (ou revendiquons, c’est selon) de l’individualisme exacerbé de nos sociétés en oubliant qu’il s’inscrit en toutes lettres au fronton de nos mairies, que nous en avons été fiers autrefois et qu’il est ainsi viscéralement ancré dans la culture française. Il suffit, si on en doute, de constater la réaction de défiance et de rejet devant les tentatives par certains hommes politiques de remplacer l’objectif d’Egalité par la notion d’Equité qui est un principe déguisé d’Inégalité acceptée. Bien sûr tout un chacun peut mesurer que le principe d’Egalité ne peut être qu’un objectif inatteignable mais ce n’est pas une raison suffisante pour y renoncer sachant que le principe de Liberté est par essence tout aussi inatteignable et que nous ne sommes pas prêts à y renoncer pour autant.

En résumé :

Plus de Libertés c’est plus de lois.
Plus d’Egalité c’est plus de lois applicables à chacun, donc encore plus de lois.
Trop de lois c’est la de-légitimation de la Loi et donc menace sur les Libertés.

Il semblerait donc que nous soyons inéluctablement conduits vers une impasse, ou tout du moins que la Loi, comme principe régulateur de la Société, soit vouée à devenir de plus en plus inopérante.

Avançons que c’est peut-être là que se situe le pivot de notre crise de Société car nous ne renoncerons pas à nos principes de Liberté et d’Egalité. Ils sont maintenant inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

Avançons encore que peut-être la voie de sortie de ce dilemme nous est indiquée si, chacun, nous levons la tête vers le troisième terme toujours oublié de la devise inscrite sur nos mairies ou si nous relisons l’article premier de cette même déclaration universelle qui reprend justement les trois termes de notre devise, ce que peu de Français savent :

Article premier
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Fraternité, citoyens !

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(*) BAB64

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95 réflexions sur « Ordre, Désordre et Société : réflexion sur la devise de la République française, par Pierre Raffy (*) »

  1. Fraternité.

    J’ai de la peine à la voir, à la reconnaître, à la pratiquer. Elle me manque. Qui est elle ? Où est elle ? Au secours !

  2. le mot « fraternité » fut rajouté dit-on aux termes de liberté et d’égalité sous l’influence de la révolution haïtienne. Les droits de l’homme sont autant d’hommage a tout ce que la nature humaine a de mesquin. En effet quoi de plus faux et de plus misérable que ma liberté s’arrête où commence celle de mon voisin. L’homme est fondamentalement un être social dont le voisin prolonge la liberté – pour le meilleur et le plus souvent pour le pire du moins jusqu’a maintenant – plutôt qu’il ne la limite

  3. Lorsque la liberté entre en conflit avec l’égalité, la fraternité ne sort pas pour autant d’un chapeau. L’interdiction d’interdire ne se mesure pas sur la seule valeur de sa syntaxe, mais à la complicité amusée qui naît de se l’adresser en miroir.

    « Il est interdit d’interdire » exprimait d’abord un mode de rébellion contre l’abus d’autorité, c’était aussi un jeu de langage qui nous faisait sourire, nous aimions sa contradiction, ce n’était pas « l’écriture d’une loi » mais un acte de communication, les murs avaient la parole.

    L’expression narquoise de Cohn-Bendit devant le CRS participait du même jeu et l’ajout du « SS » magnifiait notre « courage » :-). Faut dire que les années précédentes ça avait été plus dur en Pologne (Polanski passait justement par là et se demandait à quoi jouaient les Français). Photographe de guerre, Gilles Caron rend sensible l’humanité de l’affrontement. Les deux hommes se regardent yeux dans les yeux, non seulement parce que les regards semblent partager la même ligne, mais parce que la mimique de Cohn-Bendit présuppose qu’il a lu dans les yeux du CRS la capacité de ressentir – donc de comprendre- les affects qu’il envoie par le jeu des muscles du visage. Ce message n’a rien d’une tapette à mouche écrasant mécaniquement la vermine par un « casse-toi pauvre-con » (auquel parfois, nous nous laissons tous aller).

    Nous pouvons ressentir ce que l’autre ressent, l’organisation de nos systèmes nerveux permet de « nous mettre à la place de l’autre». Comme le constate Dan Sperber dans « la communication et le sens », c’est la condition même de toute communication (1).

    La fraternité fut gravée au fronton des mairies non pas comme une vieille scie du cours de morale, mais parce qu’elle est inscrite dans nos déterminations, Paul Jorion propose d’insèrer « une constitution pour l’économie » dans le processus de la nature prenant conscience d’elle-même.

    1- Je n’ai pas suivi l’affaire, mais Lionel Naccache aurait visualisé les zones cérébrales en jeu dans la reconnaissance réciproque, nous pourrions lui demander des précisions.

  4. Pourquoi tant de références à la révolution de 68, à ces idées, ses slogans. Mai qui donc veut détruire ce mouvement maintenant quarantenaire. Mes rapides recherches sur internet me mènent tout au même point. Les défenseurs de la philosophie du Libéralisme autant de droite conservatrice que de gauche. Cet oxymore parfait, le Social-libéralisme…

    Quelles étaient les idées de mai 68. Un mouvement contre le consumérisme, pour la libération des mœurs, pour le rejet de la guerre, et une lute contre l’autorité de l’état.

    Ces idées sont-elles à l’origine de la crise politique, sociale, financière et économique. Je ne pense pas. Mais j’ai forcément un parti pris, étant né à Nanterre en Mai 68… Au contraire, il me semble que mai 68 était avant tout un mouvement porté par la fraternité des Hommes pour les Hommes.

    Fraternité !

  5. Bonjour à tous
    Liberté Egalité Fraternité dans le sens( général) ou nous l’entendons tous résulte de l’application du christianisme pend

  6. @ Communisation,

    L’activité que vous déployez sur ce billet attire ma considération tandis qu la teneur de vos propos suscite ma curiosité. Aussi, d’après les quelques éléments que je puis rassembler, dites moi si je me trompe en croyant déceler un point de vue communisant [ ce qui à mes yeux n’a rien d’infamant ] à travers l’analyse que vous faites des « morceaux » de commentaires que vous relevez pour les passer au crible de votre critique … Je vous demande cette précision car elle constitue un éclairage intéressant pour se comprendre mieux, pour savoir à qui l’on s’adresse et d’où nous parlent nos interlocuteurs. C’est préférable me semble-t-il pour ne pas se perdre en considérations par trop générales.

    A propos des classes, je ne nie pas que la réalité puisse être appréhendée à travers cette grille de lecture … que je juge toutefois insuffisante pour progresser dans la connaissance du fait humain, cet humain dont est faite la société. La société est la maison, les êtres humains les briques de base : pas de maison réussie si les briques sont de mauvaise qualité. Après il est évident que dans la maison humaine, il y a interaction entre les parties et le tout. Mais un tout qui voudrait faire le bonheur de l’humain en croyant en connaître les ressorts, on a déjà vu ça me semble-t-il, et jusqu’à présent je ne pense pas que l’expérience ait été concluante. Ce qui n’autorise pas à renoncer. A condition toutefois de combler les zones lacunaires. Et de ce point de vue je ne pense pas que se préoccuper des mécanismes de la psyché humaine et de la façon dont elle peut être exploitée soit une entreprise vaine et inopportune.

    1. @Pascal

      Ce n’est pas une entreprise vaine et inopportune, en effet, mais c’est justement ça le danger. A vouloir justifier du fait par des mots on s’extrait de la réalité et de sa responsabilité. Il faut joindre l’acte à la parole et non la parole aux actes…

      Par ailleurs, vouloir trouver des mécanismes qui expliquent tout, jusqu’à l’homme même, c’est encore une fois du totalitarisme, qu’on se le dise. Un totalitarisme sous couvert d’un esprit scientifique certe, mais tout totalitarisme est rationnel, c’est même une définition courante de dire que c’est la raison qui se mêle de ce qui ne la regarde pas.

      Ainsi votre approche optimiste des réflexions qui ont court en ce moment me semble dangereuse, et c’est peut être cela que Communisation a voulu mettre en évidence (entre autre). Il serait judicieux de rappeler la pierre angulaire de la démocratie et qui garantie le respect de chacun : « nous de savons pas ce qu’est un homme ». Mais là encore, c’est un idéalisme. La relativité des cultures dont parlait Lévi-Strauss va bien au delà des rapports entre acteurs géographiques, elle est garante du droit à la non justification.

      Tout idéalisme, qu’il soit personnel ou de société, se donne les moyens de justifier d’une place pour l’homme, ou d’une non place, or il n’y a pas de place qui se justifie autrement que par les actes. Quand on en arrive à l’oublier, on appelle ça la folie, purement et simplement. La sagesse, c’est reconnaitre le lieu où la raison ne peut s’exercer sans cette folie, mais force est de constater, par cette discution, que nous ne sommes pas encore sages.

  7. @ louise 14 février 2010 à 11:25
    Louise, ma sœur, j’adhère totalement aux 2 préceptes que vous avez rappelés : « Aimez-vous les uns les autres » et « Ne faites pas à votre prochain ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fasse ».
    Beaucoup de ce qui a fait notre civilisation est sans conteste d’origine religieuse, ce qui donne de l’urticaire à certains, même au sein d’une même famille politique où, pourtant, le sentiment de fraternité, notre troisième devise nationale, devrait l’emporter.

    1. @ « ceux qui parlent de religion »

      Les religions traitent du vivre ensemble et du sentiment de vie, et cela depuis des millénaires. Il serait bien juvénile et arrogant de croire que l’on peut les réduire à néant en quelques phrases. Ce type de réaction est souvent affaire d’ignorance, hélas.

  8. @ François Leclerc 14 février 2010 à 12:55
    Puisqu’il faut que je me reprenne, je m’y remets.
    Je ne comprendrai probablement jamais pourquoi des êtres, par ailleurs brillants et éminemment respectables de par ce qu’ils apportent de positif à la société, préfèrent se buter plutôt que d’admettre d’avoir commis des erreurs dans leur jeunesse. Le fait d’avoir été tellement dotés de richesses par la nature, les rend peut-être insensibles à devoir faire un effort sur eux-mêmes pour construire la part d’humilité qui leur manque. Quel gâchis ! Alors qu’ils pourraient, sans rien perdre, bien au contraire, être déterminants dans la reconquête des valeurs morales sans lesquelles l’œuvre de justice qu’ils poursuivent a peu de chance de pouvoir s’installer et durer.

    Oui, les générations précédant 68 ont-elles aussi commis des erreurs avant la première guerre mondiale de même qu’avant et pendant la seconde. Sincèrement, il me semble que la mienne, née en 35, n’est pas la plus critiquable puisqu’ayant pris conscience des risques pour l’humanité, elle s’est employée dès l’après guerre à bâtir la paix en oeuvrant pour le projet européen qui, malheureusement est encore inachevé. Cette génération devrait-elle avoir honte d’avoir permis le retour au pouvoir de celui qui a su être clairvoyant et courageux en matière de défense de décolonisation, mais aussi d’industrie aéronautique et spatiale et même en matière monétaire, domaine dans lequel il avait vu juste ? A de rares exceptions, cette génération n’a pas contribué à faire régresser la civilisation comme celle qui a voulu 68 et celles qui la glorifient. Cette « révolution » n’a eu à mes yeux qu’un seul mérite celui de démuseler la parole.
    Il aurait fallu que cela s’arrête à ce niveau sans entrer dans l’irrespect des générations plus anciennes qu’on a voulu abattre et en premier celui qui les incarnait alors au pouvoir. Aujourd’hui, faute d’avoir su préserver les acquis des civilisations antérieures en matière de discipline de vie, les 68 ont engagés leurs congénères dans la jouissance à tout va, sans entrave d’aucune sorte. « Il est interdit d’interdire » a été utilisé dans tous les domaines, le commerce, les finances, les mœurs etc…« Jouissons sans entraves » ne s’est pas limité au domaine sexuel, mais s’est appliqué à tous les domaines précités ? Cela a entraîné une soif de consommation sans contrainte et sans limite puisqu’on a fini par trouver normal de s’endetter pour bien vivre aujourd’hui sur le dos de ceux qui ne pourront plus consommer au même niveau demain. A mon avis, et d’après mon expérience, les générations égoïstes, méprisant ce qu’elles devaient aux précédentes, sont nées principalement nées après 1950.
    Ce qui me gêne le plus, c’est de constater qu’en voulant créer de meilleures conditions de vie et d’en faire profiter les enfants dès leur premier âge, bien avant l’âge de raison, et bien avant qu’ils aient acquis quelques éléments de sagesse, on ne les a pas rendus plus heureux, bien au contraire, puisqu’ils sont en général devenus violents entre eux et envers les adultes. Ah, comme je voudrais qu’ils soient aussi heureux que leurs anciens quand ils avaient leur âge, et qu’ils vivaient, même dans la pauvreté, sous les affreuses contraintes qui réglaient la société avant 68.

    Si elle existe encore dans quelques décennies, lorsque les plus inflexibles soixantehuitards auront disparu, l’histoire jugera. Je souhaite que cela ne soit pas le dernier jugement de l’histoire, le jugement dernier.

    1. Je ne me range pas dans les « soixante-huitards » (attardés, rajoute-t-on généralement), bien que, comme on dit, « j’y étais ! ». J’ai ensuite vu évoluer ses acteurs au cours des décennies qui ont suivi. Certains se sont intégrés plus ou moins aisément dans la société, d’autres pas du tout. Certains – et cela ne se recoupe pas nécessairement – ont renié leurs convictions, d’autres les ont émoussé, d’autres pas. Tout cela constitue, aujourd’hui encore, une génération, dont je serais bien en peine de trouver aujourd’hui l’unité.

      Mai 68 aura certainement moins marqué, pour des raisons dramatiques, la génération que l’on a caractérisé ainsi que la Grande Guerre ceux qui l’ont connu.

      Votre analyse fait reposer sur cette génération la responsabilité de ce qu’est devenu la société, avec sa soif de consommation et son égoïsme individualiste ambiant (après moi le déluge). Je crois que vous vous méprenez.

      Ce que cette génération a vécu est l’expression d’une évolution de la société qu’elle a subie et non crée. La Grande Crise (l’actuelle) n’est pas la continuation logique du celle du mois de mai 1968. Car le mouvement qui a jailli à cette époque était l’expression d’une aspiration collective à une société plus juste et débarrassée de ses contraintes, tandis que ce que nous connaissons est le résultat d’une crise du capitalisme financier arrivé au faîte de ses propres contradictions internes, dont ceux qui la subissent, toutes générations confondues, ne sont pas le moteur. Ce mouvement avait exprimé le désir et le besoin d’une plénitude dans la vie et le rejet révolté de ce qui lui était imposé et promis. Ce n’est plus qu’à recommencer…

      Il faut donc chercher ailleurs que là où vous croyez le trouver le mécanisme de cette évolution.

      Enfin, la dimension morale que vous revendiquez est, pardonnez-moi de vous le dire, pétrie d’ambiguïté. Pour en rester à l’essentiel, la morale évolue, et il est illusoire de se référer à des valeurs morales en soi. La difficulté étant parfois de se reconnaître dans la morale des autres. L’aspiration à des valeurs universelles et de tous les temps n’est pas de l’ordre de la morale. La morale, enfin, c’est à la fois un corps de valeurs individuelles et collectives, les deux niveaux ne se superposent pas nécessairement.

      Les valeurs morales, supposées intangibles, sonnent par ailleurs mal, sans vous faire de procès. Comme un rappel à l’ordre historiquement daté, la référence à des épisodes où elles ont été le fondement d’une politique, dont le bilan n’a jamais été totalement effectué. La société traîne ses fantômes, qui la hante. Toutes les sociétés ont de tels cadavres dans le placard, expression d’une névrose collective qui les mine.

      Bien à vous.

      PS: Je ne crois pas au Jugement Dernier, cela ne vous étonnera pas !

    2. … sa soif de consommation et son égoïsme individualiste ambiant.

      Nous avons tous connu des gens comme cela en 68 : ils étaient déjà là à l’époque et se tenaient à l’écart. Les plus hardis contre-manifestaient. Aujourd’hui, on les reconnaît à leur Rolex… et au fait qu’ils attribuent les excès dont ils se rendent coupables… à la mauvaise influence qu’a eu mai 68 sur leur évolution ultérieure. Qu’ils se rassurent : ils en sont sortis indemnes !

      Il faut relire ici-même : Insistance de 68 par Christian Laval.

    3. En accord complet avec François Leclerc.

      J’ajouterais seulement que le socle des rapports masculins-féminins vécus depuis des millénaires a été bouleversé d’une part par le rôle des femmes dans la production, suite aux lois sociales et à la protection des travailleuses après 1945, et d’autre part par la mise au point de la pilule contraceptive avec une libéralisation de la contraception.

      C’est de cela qu’il était question aussi en Mai 68 et que la droite veut effacer… mais plus elle veut l’effacer plus le fond ressort !

    4. @François Leclerc: « Car le mouvement qui a jailli à cette époque était l’expression d’une aspiration collective à une société plus juste et débarrassée de ses contraintes »

      Le néo-libéralisme ne prône pas autre chose, non? Après on peut dire que « la société plus juste » imaginée par les uns et les autres peut être bien différente. Mais cela n’est que l’aspect des intentions, toujours louables en tous temps et en tous lieux, bien entendu.
      Le principal, l’essence de l’époque, ce qui en fait son originalité, son programme, c’est le : « débarassée de ses contraintes ».
      Amusant d’ailleurs que les soixante-huitards comme vous ou Paul en soient maintenant à essayer de moraliser la finance (qui jouit sans entraves) et à tenter de lui imposer un corset.

      Au passage, François, je vous remercie de m’avoir fait découvrir Zinoviev.

    5. @ François Leclerc

       » Je ne crois pas au Jugement Dernier, cela ne vous étonnera pas !

      J’ai toujours attendu le jugement dernier de la part d’un autre employeur ou d’une autre mégère de plus travaillant follement pour l’Etat, non par pure plaisir de vengeance ou de ce monde préférant encore s’autodétruire, mais comme d’un juste moment devant survenir tôt ou tard afin qu’un jour les hommes cessent continuellement de se juger et de s’accuser les uns aux autres, c’est pas moi c’est l’autre, mais comme d’un juste moment devant peut-être naturellement survenir dans l’histoire afin de pouvoir mieux remettre pas mal de gens à leur place, afin que la plupart mieux comprendre qu’ils ne pourront pas toujours agir ainsi, se prendre pour des titans, ce jour-là chacun se verra alors tel qu’il est en son cœur. Quelles sont avant tout mes valeurs aujourd’hui ?

      Bien sur à ce moment là on ne fera plus du tout les fiers en société, quand bien même nous serions de telle obédience philosophique des lumières ou pas, les hommes qui préfèrent souvent se conduire sans sagesse, prudence, sans foi, ni loi, se risquent hélas toujours plus à l’accident, à se faire du mal en plus, à aller tout droit dans le mur et c’est alors le jugement dernier qui survient, n’étant plus en vie, un tel homme ne peut plus alors continuer à juger l’autre, pour son socialisme ou alors son capitalisme,

      Ce n’est jamais la tête qui s’exprime en premier sur 1968 mais toujours bien le coeur, hélas cela va souvent si vite que la plupart des gens n’en ont même pas conscience dans leur intellect, j’aime ou j’aime pas et puis après je recherche à me bâtir et confirmer des conclusions à plusieurs, bien des employeurs m’ont souvent jugé et mis rapidement à la porte c’était aussi leur dernier jugement à l’égard d’un autre de plus, quelle chance de pouvoir toujours continuer à traiter brutalement et bêtement l’autre ainsi en société, oui depuis nos lumières comme j’ai beaucoup moins peur du jugement dernier, je continue alors à me conduire comme bon me semble.

      Plus personne de nos jours se soucie davantage du jugement dernier alors bien évidemment tout le monde continue à s’en donner à cœur joie, pourtant il est dit dans les écritures que tout cela ne pourra toujours durer ainsi, et lorsque cela surviendra ça sera conforme à la justice, et tous ceux qui ont réellement le cœur droit l’approuveront. La dérive de notre monde moderne n’a bien sur pas du tout démarré en 68 au contraire j’aurais tellement préféré vivre en cette période beaucoup moins dangereuse en ce temps là tout le monde se jugeait pas encore follement pour de l’argent, à quand le jugement dernier aussi pour un bon nombre de gens de plus se trouvant au chômage. Si plus personne ne croit même plus aussi au jugement dernier à leur égard !

    6. @ François Leclerc 15 février 2010 à 11:56
      Merci d’avoir pris le temps de vous faire mieux comprendre. Notre échange a probablement fait avancer le débat un petit peu et c’est déjà énorme.

      Le jugement dernier ? Je n’y crois pas plus que vous. Mais ce qui est important, en tant qu’homme digne de ce nom, ce n’est pas d’y croire ou pas. Dans ce domaine, tout le monde n’a pas les mêmes besoins. Non, c’est de se sentir, chacun en ce qui le concerne, responsable de ce qu’il aura contribué à apporter à notre communauté humaine en plus ou en moins de ce qu’ il a hérité des générations précédentes. La prise de conscience de notre apport ou de notre dette, m’apparaît fondamental. Science sans conscience….

      En terme de répartition des richesses matérielles, je pense comme vous, que beaucoup reste à faire, mais je ne me fais pas d’illusion car je crois qu’il y aura toujours des plus doués, plus talentueux, plus habiles, plus malins, plus entreprenants, plus courageux, plus méritants, plus forts, plus cyniques que d’autres pour se faire la part plus belle que celle des autres. Cela s’est passé ainsi jusqu’alors dans toutes les communautés, même chez celles qui se sont constituées, parfois par la violence, avec l’objectif affiché d’un partage idéal. L’essentiel c’est de permettre aux plus défavorisés, de vivre avec un niveau minimum en rapport avec ce que permet l’époque. Hélas, il n’est pas certain que ce soit éternellement, comme dans le passé, toujours plus.

      Dans le domaine des sciences et des techniques, je pense que le solde sera positif à condition que l’on trouve une nouvelle grande énergie avant que l’on épuise les énergies et les matériaux non renouvelables (métaux).
      Pour ce qui concerne les valeurs morales, notamment celles qui ont un rapport avec ce qu’on appelle le vivre ensemble, qu’on appelait avant la vie en société, je pense que l’on doit progresser très sérieusement pour ne pas laisser derrière nous un état plus insatisfaisant que celui qui nous a été légué.

      Je reste convaincu que les slogans portés par 68 ont joué un rôle néfaste et je le répète dans l’espoir de contribuer, bien modestement, à une prise de conscience chez leurs promoteurs. Il ne faut pas désespérer, l’un des plus grands leaders de 68 à reconnu que cela avait été une erreur de lancer « CRS SS ». Il est aussi reconnu aujourd’hui, que c’était une erreur d’avoir laissé prospérer « Il est interdit d’interdire » dans le domaine de la finance, laquelle se laisse encore aller à « jouissons sans entrave » mais il faudra bien que cela cesse. Ces slogans ne méritent survivre dans aucun domaine, même sexuel pour lequel « Faites l’amour, pas la guerre » me convient beaucoup mieux.

    7. A quand le jugement dernier envers ma pitoyable écriture comme envers le monde de la finance, à cause de mes origines, de mon pédigrée, pourquoi recherchons nous souvent à nous juger les uns aux autres pour une idéologie, de l’argent, le pouvoir, une position, un nom, une autre morale, du bien, du mal, tant d’accusateurs de part et d’autres mais bien peu qui recherchent encore à mieux reconnaitre d’abord en eux le capitaliste comme le socialite à la foi, a quand alors le jugement dernier envers le capitaliste ou le socialiste de plus.

  9. @ les ambiguités de notre déclaration des Droits
    pardonnez moi de répondre si tard .. mais la morale a ses exigences.
    Je salue votre effort pour pointer les enjeux d’une constitution au-delà du seul affrontement avec la finance. je salue votre référence à la morale. Je voudrais simplement, puisque vous vous y référez, apporter un complément d’analyse sur notre compréhension à nous français des droits de l’homme.
    La déclaration des Droits a été rédigée sous l’autorité de l’abbé SIEYES , qui représentait bien le centre de gravité de la vie politique au début des années 1790 . C’est connu. Ce qui est moins connu c’est l’origine de la pensée de SIEYES.
    SIEYES , comme toutes les lumières se fonde sur le traité de gouvernement civil de Locke qui est son livre de chevet. Et dans ses réflexions politiques il a souvent prétendu ne faire qu’une simple adaptation de Locke à la France ( à l’image de Diderot)
    Mais entre le Traité et notre déclaration des droits il y a une évolution singulière, notamment sur la notion de liberté . Celle-ci est NEGATIVE chez SIEYES ( tu n’as simplement pas le droit de faire du tort à ton voisin) . Alors qu’elle est POSITIVE chez Locke : tu dois faire de ta liberté le meilleur usage et notamment soutenir ton voisin dans les limites de tes possibilités.

    Cette réduction s’explique : Sieyes est catholique de formation – sinon de croyance -LOCKE est protestant : Locke a donc de la LOI une vision plus forte que Sieyes. Mais je note que la position de SIEYES est à l’origine des ambiguités de notre déclaration qui a été obligée de rajouter le mot de fraternité sans lui donner de contenu précis. Et il est normal pour réponde à plusieurs auteurs qu’on oublie ce troisième terme ..

    Je note que dans votre article vous endossez de facto la position de Sieyes, .. et vous gagneriez à réflechir à cette ambiguité

    Mais au-delà de cette histoire, il y a une morale qui ne fera sans doute pas plaisir : le rapport plus qu’ambigû de la France à l’individualisme et qui va culminer dans 1968. Toujours condamné en théorie , toujours pratiqué en réalité – (on se réclame encore chez nous de l’Anarchie, c’est tout dire !) – l’individualisme français signale une véritable faiblesse de notre culture politique

    Souhaitons que l’Europe permette de la dépasser
    merci encore
    amicalement

  10. N’est-il pas étrange que le mot aristocratie n’apparaisse pas une seul fois dans vos multiples commentaires?
    Le gouvernement des « meilleurs », par les « meilleurs », pour les « meilleurs » va-t-il autant de soi au sein de notre « pacte républicain » Franco-Français, noyé dans les vielles monarchies européennes et mondiales, que nous en oublions tous cette problématique?
    Quelle sont les alliances entre nouvelles aristocraties et anciennes?
    Quelle devise ornera le fronton des futures écoles de guerre pour cyborgs?
    Quel nouveau Surhomme en aura la direction?
    Qu’en pense ma soeur Elisabeth d’Angleterre ou mon frère Benoît XVI pour ne parler que d’eux? Mystère pour qui ne leur pose pas la question.

  11. La Fraternité, n’est-ce pas la « filia » de Bernard Stiegler (et des grecs), non sans lien avec l »otium » le loisir constuctif des latins, opposé au « neg-otium », le négoce affairé, qui a peu de soin autre que le profit (décroissant, des croissants vous dis-je) , et n’est-ce pas encore le soin entre les générations ? (là on trouve même Bayrou, que va dire Corinne Lepage)

    Concept à creuser. A partir de combien de secondes devant un écran ai-je diminué mon potentiel de fraternité envers mon prochain ?
    (« le sanglot de l’homme internet pas très net », ouvrage à écrire …) Et pourtant la DS (Double Screen playstation Nintendo) est ce qu’on croit être la paix des foyers.

    Comment émerger de tout cela entre Jorion, Stiegler, Baudoin de Bodinat ?
    L’apprentissage des humanités (littéraires) n’a-t-il pas consisté à savoir faire (gérer le populo) sans compter ? à mettre en « valeurs » les actions de chaque jour afin qu’elles soient à l’abri des excès du négoce ?
    A cela on m’opposera Machiavel, qui expliqua la gestion du populo exquisement …
    et les protestants m’opposeront moultes bienfaits du commerce.
    1 partout, balle au centre.
    Le tout est de connaitre le terrain de ce jeu là, en somme, un but au négoce, un essai transformé côté esprit.

    Crise = capacité à discriminer (krinein, krisis) si je me souviens bien. Donc j’ai espoir…

  12. Bonsoir,

    Quelques remarques sur les notions de liberté, d’égalité et de fraternité telles qu’elles résultent de notre Déclaration des Droits de 1789.

    Il m’apparaît important de remettre à leur place quelques notions fondamentales concernant la fameuse phrase républicaine.
    Ces préceptes révolutionnaires sont nés dans un certain contexte qu’il importe de rappeler pour bien cerner les contours de « liberté », « égalité » et « fraternité ». Ce qui permettra d’éviter des contresens interprétatifs.

    En premier lieu, il convient d’éviter de magnifier la Révolution Française qui a, par bien des aspects, été une des pires époques jamais vécues, annonciatrice avec les pratiques en vigueur lors de la Terreur, des atrocités nazies commises, de façon « industrielle », 150 ans plus tard.

    En second lieu, les concepts de liberté, égalité et fraternité sont nés dans une France :
    1) dont l’organisation sociale s’articulait en 3 partis très inégaux en droit et en impôts (la noblesse, le clergé et le tiers état),
    2) dominée par la Révolution industrielle naissante et
    3) dominée par les idées issues des Lumières.

    S’agissant de liberté : le concept de liberté concernait la liberté du commerce et de l’industrie. Liberté revendiquée par la bourgeoisie d’exercer tous les métiers qu’elle voulait et dans toutes conditions, c’est-à-dire, en particulier, en abolissant les corporations qui avaient pour effet de freiner les inventions et idées nouvelles par leur comportement très conservateur. Un des actes phare de la Révolution a été la suppression des corporations (loi le Chapelier du 14 juin 1791).
    La « liberté au sens de 1789 » est un concept né du développement du commerce et de l’industrie et l’on pourrait, à ce titre, aisément le qualifier de libéral, au sens qu’a pris ce mot par la suite mais expurgé sa connotation financière actuelle.

    S’agissant de l’égalité (à ne pas confondre avec légalité : concept inhérent au siècle des Lumières né en opposition à la loi Supérieure transcendantale : Divine pour la Religion ou Naturelle pour les philosophes grecs), là encore, l’histoire en explique la genèse.
    La Révolution Française est arrivée dans le contexte d’une dichotomie de plus en plus criante entre l’absence de droits (accès aux postes de responsabilités, impôts, accès à l’administration territoriale) de la bourgeoisie naissante et son rapide développement et enrichissement grâce à la nouvelle révolution industrielle.
    Le fait que les prérogatives en termes d’organisation sociales étaient, pratiquement, réservées à la noblesse, en voie, elle, de paupérisation (en raison, comme l’a très justement fait remarqué un commentateur – Daniel avatar rose -, de sa réticence au commerce et à l’industrie naissante) était devenu quasi insupportable à la vigoureuse bourgeoisie issue du commerce et de l’industrie.
    Le concept d’égalité concernait l’égalité des prérogatives sociales de la bourgeoisie et de la noblesse.

    Quant à la fraternité, permettez moi de commencer mon exposé par l’affirmation que Sieyès n’est pas de façon certaine l’auteur de cette déclaration. « Trois projets avaient été proposés, l’un du Marquis de La Fayette, l’autre de l’Abbé Sieyès, et c’est un projet anonyme du VIe bureau qui fut choisi, rapporte Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, sd, éditions du Progrès, II, 198?. Cette commission était celle dirigée par Champion de Cicé, docteur en théologie, aussitôt nommé garde des sceaux, mais très rapidement démissionnaire par opposition à la Constitution civile du clergé. » (http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_des_droits_de_l%27homme_et_du_citoyen_de_1789)
    Par ailleurs, il me semble difficile d’imaginer que la fraternité telle qu’entendue en 1789 concernait la fraternité de la bourgeoisie naissante (bourgeoisie du commerce et de l’industrie) avec la paysannerie ou les manants non industrieux.
    Imaginer que la fraternité concernait celle des gens de pouvoirs (noblesse) avec le peuple (tiers état) me semble aussi relever d’un non sens.
    On pourrait imaginer que la fraternité s’appliquait, dans l’esprit des rédacteurs, à tous indépendamment de son statut social mais il faudrait alors imaginer des rédacteurs ayant mentalement réussi à s’extraire de leur contexte social et politique. Cette idée parait saugrenue même si l’on considère que les rédacteurs étaient des hommes d’église : le monde ecclésiastique de 1789 n’avait rien de fraternel puisqu’il était une caste politique et sociale relativement privilégiée.
    La fraternité de la Déclaration des droits de 1789 ne s’applique, plus vraisemblablement, qu’à la fraternité entre bourgeois et nobles (on imagine mal les rédacteurs s’être tout à fait dégagé de l’esprit de société de caste dans laquelle il avait jusqu’alors vécu).
    La notion de fraternité dont on parle aujourd’hui, reste difficilement imaginable pour les gens vivant il y a 220 ans. Mais qui sait…

    Quoiqu’il en soit : que les valeurs ci-dessus décrites de liberté, égalité et fraternité puissent et doivent être remise au goût du jour, cela ne fait pas de doute, mais n’en parlons surtout pas comme de valeurs intangibles du peuple français.

    Qu’il faille revoir notre organisation sociale n’en est pas moins douteux. En effet, l’Etat de droit tel qu’il ressortait de l’époque des Lumières et de la Révolution française a vécu : nous ne vivons plus, aujourd’hui dans ce type d’Etat de droit, pour la bonne raison que tous les contrepouvoirs imaginés à son installation sont aujourd’hui devenus inopérants (voir mon billet sur les dérives de l’état de droit), sans qu’ait été opéré une quelconque réflexion institutionnelle sur les nouveaux contrepouvoirs qu’il conviendrait de mettre en place pour créer une nouvelle organisation sociale (viable et supportable pour tous). Dans ce contexte et dans l’objectif de cette réflexion, tentons d’éviter les contresens sur les textes révolutionnaires car ceux-ci pourraient avoir des conséquences désagréables pour l’avenir.

    Cordialement,

  13. @ Claude Roche
    Merci pour cet éclairage historique.
    Il me parait naturel que le concept de Liberté puisse recouvrir des significations quelque peu différentes selon le contexte culturel dans lequel il s’exprime. Je note toutefois qu’il y a au moins un socle chrétien commun sur lequel on peut s’entendre et qui aspire à l’universalisme, même s’il est certain que les formes de régulations incarnées dans la Loi prennent des formes très différentes dans les pays de culture catholique et les pays de culture protestante.
    Quant à l’individualisme français, au-delà du cliché, je ne suis pas sûr de vous suivre complètement tant cette caractéristique est maintenant largement partagée dans toutes les sociétés modernes. Je pense toutefois qu’il est bien lié aussi aux racines chrétiennes que vous évoquez.
    Vous placez, pour finir, vos espérances dans le cadre de l’Europe. Pendant un certain nombre d’années la construction européenne m’a enthousiasmé comme vecteur de dépassement des égoïsmes nationaux et je croyais sentir comme un parfum de fraternité…Autant vous avouer que j’ai déchanté depuis et que je n’attends plus rien de l’Europe actuelle.

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