France Culture, Journal de 12h30, lundi 10 mai 2010

Je commente le plan européen, ainsi que le « flash-krach » de la Bourse de New York, jeudi dernier.

Vous pouvez écouter mon intervention ici (à partir de 9min45 et ensuite de 15min59).

Transcription :

Radio France (RF) : – Est-ce que vous êtes convaincu par ce plan de sauvetage adopté la nuit dernière ?

Paul Jorion (PJ) : – Il fallait faire quelque chose et ils ont compris qu’il fallait se réunir et prendre des mesures qui au moins impressionneraient « les marchés » comme on dit. Alors on a sorti la grosse artillerie, et on a réuni une somme potentielle de 750 milliards d’euros, donc c’est très impressionnant et apparemment les marchés sont impressionnés.

RF : -Vous appelez ça « la Grosse Bertha »

PJ : Oui c’est ce que j’appelle « la Grosse Bertha ». Ceci dit le cadre lui-même, comprendre ce qui est en train de se passer, apparemment on n’a encore fait aucun progrès. Apparemment les banques centrales et les ministres des finances sont sur la même longueur d’onde je dirais avec la finance, mais on n’a pas encore compris le cadre dans lequel ça fonctionne, en particulier on n’a pas encore compris apparemment comment fonctionne la dette publique.

RF : -C’est-à-dire ?

PJ : – C’est-à-dire qu’on fait le calcul de la dette publique en faisant le calcul entre le déficit et les dettes par rapport au PIB, or en situation de récession, le PIB baisse et donc le calcul montre une somme qui est exagérément grande Par contre quand tout va bien puisque c’est calculé par rapport à du PIB tout a l’air d’aller bien et on se désintéresse de la dette. La dette évidemment il faut la rembourser quand ça va bien, il ne faut pas la rembourser quand ça va mal. Quand ça va mal, les seuls gens vers lesquels on peut se tourner, ce sont les contribuables, ce sont ceux qui n’y sont pour rien absolument dans ce genre de crise, c’est à eux qu’on demande de payer, c’est toujours la même chose, ça se termine toujours en « austérité » et en plan de « rigueur » vis-à-vis des peuples, c’est eux à qui on demande de payer. Ce n’est pas le moment de s’occuper de la dette. Le calcul est mal fait. Le cadre tout entier est un cadre erroné. Il faut cesser de poser les problèmes dans ce cadre là.

RF : -Vous aviez indiqué que la Grèce avait toutes les chances de se trouver en défaut de paiement. Avec ce nouveau fonctionnement européen, c’est une perspective qui semble s’être éloigné.

PJ : – Oui bien sûr mais on peut se demander encore pourquoi les pays feront un profit dans les sommes qu’ils avanceront à la Grèce. Tout ça, c’est toujours dans la même perspective, c’est toujours de gagner de l’argent, c’est toujours de faire du profit. Ce que la réalité impose maintenant, on le voit, elle impose la solidarité. Or cette solidarité n’a été inscrite ni dans le traité de Maastricht ni dans le traité de Lisbonne, ça a été fait dans une perspective purement marchande en laissant les populations de coté.

RF : -Oui mais elle est inscrite maintenant

PJ : – Ce n’est pas inscrit ! Ce n’est pas inscrit : on est obligé de créer une structure hors bilan comme le type de structure hors bilan qui a été la perte de la titrisation immobilière aux Etats-Unis. On est obligé de créer ça parce que cette structure là pourra faire tout ce qui est interdit par le traité de Maastricht et par le traité de Lisbonne. C’est d’une hypocrisie invraisemblable, la solidarité n’est pas inscrite dans les traités. Quand on veut faire de la solidarité, on est obligé de le faire maintenant en catimini, de le faire dans les coulisses.

RF : – C’est déjà mieux que rien ne peut être

PJ : – Ah oui, sûrement !

RF : – Revenons sur l’accident cardiaque du système financier qui s’est produit dans la nuit de jeudi à vendredi à Wall Street où l’indice a chuté très rapidement avant que les autorités ne décident apparemment de débrancher les ordinateurs qui jouent et qui spéculent On ne sait toujours pas ce qui s’est vraiment passé, est ce que vous avez un diagnostic ?

PJ : – Mais je crois qu’il n’y a aucun mystère. En fait il s’est passé un crash et dans ce crash, le système à bien fonctionné en fait puisque ça a rebondi. La perte à la fin de la journée n’était que de 3,2 % donc tout a fonctionné exactement de la manière dont ça devait le faire. Il y a eu évidemment quelques petits accrocs parce qu’on essaie de connecter un système à la main avec un système automatisé mais en fait non, il ne s’est rien passé d’imprévisible. Les marchés sont tombés parce qu’il y avait une inquiétude sur la Grèce, parce que Mr Trichet avait dit qu’il n’allait pas faire de l’assouplissement quantitatif et les marchés sont dégringolés. Ils sont tombés de 500 points et après quand on tombe plus bas il n’y a pas beaucoup d’ordres d’achat bien sûr parce que les marchés fonctionnent essentiellement auprès du prix courant c’est-à-dire du dernier prix. Il n’y a pas beaucoup d’ordres qui sont là à attendre des ordres d’achat à des prix beaucoup plus bas donc il y a eu un crash. Mais ça a rebondi. Est-ce que ça a rebondi artificiellement ou de manière naturelle ça c’est une autre question.

../…

RF : – Qu’est ce que vous pensez qu’il peut se produire maintenant ?

PJ : – Les « marchés » comme on dit, vont être rassurés pendant un certain moment et puis on va s’apercevoir qu’il y a des choses auxquelles on n’avait pas pensé même dans l’urgence de ces jours derniers. Ce qui se passe, ce qu’on constate, c’est qu’on est obligé ces jours-ci et parfois sur un weekend, même sur un dimanche, d’essayer de résoudre toutes les questions qu’on avait laissé en réserve, auxquelles on n’avait pas pensé au moment où on a mis en place la zone euro. Alors évidemment ça fait beaucoup de choses et il se passe comme on a pu le constater il y a deux ans à propos de Lehman Brothers : on pense à tout dans la réunion où on a essayé de sauver Lehman Brothers sauf à la chose qui va se passer et qui va elle conduire à la catastrophe. Alors il y a sûrement des choses auxquelles on n’a pas pensé, cela va réapparaitre dans les jours qui viennent et on devra de nouveau dans l’urgence essayer d’y répondre. Enfin un cadre assez vaste a quand même été mis en place.

RF : – Ca c’est pour les risques systémiques mais il y a aussi les risques conjoncturels. Par exemple ces plans de rigueur qui vont être mis en place, est ce qu’ils ne vont pas empêcher de résoudre cette question de résorption de la dette ?

PJ : – Exactement. On va aggraver les choses, on va relancer une récession au moment où on en a le moins besoin. C’est ce que je disais tout à l’heure : c’est parce qu’on ne comprend pas le problème de la dette publique. Il faut le mettre dans son cadre propre, essayer de comprendre comment cela fonctionne Ce qui empêchera qu’on prenne des décisions à l’encontre de ce qu’on devrait faire.

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65 réflexions sur « France Culture, Journal de 12h30, lundi 10 mai 2010 »

  1. ce que je crois avoir compris, c’est que l’accroissement de la dette doit être corrélé à la croissance, encore faudrait t’il s’entendre sur ce que ce vocable (croissance) recouvre; l’aspect qualitatif me semble devoir primer sur le quantitatif. Merci à Paul Jorion pour ses analyses éclairantes et ses livres très intéressants et agréables à lire.

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