L’actualité de la crise : l’Irlande étranglée à petit feu, par François Leclerc

Billet invité

L’IRLANDE ÉTRANGLÉE A PETIT FEU

On s’y perd un peu dans les chiffrages et les acrobaties financières – qui ont changé plusieurs fois par jour – mais les développements de la situation irlandaise appellent une importante constatation. L’Etat, va devenir l’actionnaire majoritaire de quasiment toutes les principales banques du pays, à la faveur d’aides financières massives. Il va en effet encore “remettre au pot” (selon l’expression haïe des actionnaires).

Somme toute, l’Etat remplit son devoir d’actionnaire, alors que les actionnaires privés ne l’ont pas fait ! Alors que, sous couvert d’une garantie accordée aux déposants, les créanciers obligataires de l’Anglo Irish Bank (AIB) ont la promesse d’être remboursés. A l’exception notable des détenteurs des obligations subordonnées – finalement atteints après bien des atermoiements et fausses informations contradictoires dont cette chronique a involontairement rendu compte – dont les titres de dette vont être transformés en actions d’AIB. [Un risque propre à ces obligations, qui est rétribué par un meilleur rendement et permet de les comptabiliser dans les fonds propres des banques].

Voilà qui justifie la position de ceux qui réclament la nationalisation du système bancaire. L’Etat – au moins, lui – se révèle un véritable actionnaire, pour le meilleur et pour le pire…

L’histoire ne va pas s’arrêter là, en dépit des réaffirmations à jet continu que l’Irlande va s’en tirer toute seule, comme une grande. Le gouvernement irlandais va également devoir remettre au pot de la banque mutualiste Irish Nationwide, déjà nationalisée. Et devenir l’actionnaire majoritaire du groupe Allied Irish Banks, par le même moyen. N’en jetez plus !

Justifiant la décision prise il y a deux ans de sauver AIB à tout prix, alors que l’opposition le lui reproche avec véhémence, Brian Lenihan, ministre des finances irlandais, a déclaré qu’aucun pays au monde n’aurait pu supporter la faillite d’une banque dont la taille du bilan était plus importante que celle budget de l’Etat. Comment pourrait-il dire autre chose aujourd’hui ?

Dans une interview au Financial Times, il a donc fait valoir que le risque était que l’Irlande connaisse la même situation que le Japon, dont il qualifie le secteur bancaire de « zombie » (depuis une décennie dit-il, avec deux le compte aurait été exact).

Une nouvelle fois, les commentaires sont à l’apaisement de façade dans les cercles dirigeants européens, au prétexte que l’Irlande n’aura à se rendre sur le marché obligataire que début 2011. Elle a annulé des émissions prévues dans l’immédiat et jongle donc avec sa trésorerie. Il faut dire que son taux a 10 ans atteignait presque 6,8% hier soir mercredi, pour se détendre un peu ce matin, à 6,6%. Les nouvelles avaient été anticipées par les marchés, expliquent dans ces cas-là les analystes.

Les spéculations vont bon train sur la situation qui pourrait prévaloir dans 3 à 4 mois, quand il faudra alors se rendre sur le marché. Ce qui est présenté comme «une opération vérité va-t-elle calmer le courroux des marchés et se traduire par une détente des taux ? Si l’on regarde du côté des taux grecs, qui plafonnent à des niveaux encore plus élevés, malgré le plan de sauvetage financier, rien n’est moins sûr.

Mais cela sera toujours quatre mois de gagnés, car ils en sont tous là. Dans l’immédiat, les valeurs financières accusaient le coup à la Bourse de Paris, les banques françaises détenant des obligations souveraines irlandaises, sans que l’on connaisse leur exposition.

L’argument majeur justifiant que tout va bien se passer est que la dette irlandaise sera supportable, son remboursement étant prévisionnellement étalé sur une décennie. Il repose cependant sur des calculs ne prenant pas en compte les nouvelles charges qui vont inévitablement peser sur le budget de l’Etat. A commencer par les dépréciations qui ne vont pas manquer d’intervenir sur les actifs de la NAMA, la bad bank irlandaise, à moins qu’un voile pudique ne l’enveloppe avec l’assentiment de tous, afin de repousser là aussi les problèmes.

La BCE affecte comme d’habitude la sérénité, préférant ne pas brûler dans l’immédiat trop de cartouches pour soutenir les taux des obligations grecques, afin de se réserver pour demain, quand des émissions devront être réalisées. Elle n’en tient pas moins à bout de bras les banques en leur accordant des liquidités à trois mois qui leur permettent de tenir et qu’elles font rouler. Mais elle annonce par ailleurs la couleur, par l’intermédiaire de l’un de ses dirigeants, Lorenzo Bini Smaghi, qui a déclaré  : « L’Irlande sait ce qu’elle doit faire, en premier lieu un ambitieux plan de redressement fiscal, avec des mesures concrètes, afin d’atteindre les objectifs qu’elle s’est donnée ». Il a même précisé, sans être trop franchement comminatoire, noblesse oblige : « Ils doivent le faire vite ! ». Olli Rehn, Commissaire aux affaires économiques et monétaires, a tenu exactement le même discours. Cela fait du bien d’entendre les Européens parler enfin d’une même voix…

“Nous devions mettre fin à ce problème et c’est ce que nous avons fait aujourd’hui”, a affirmé ce jeudi matin Brian Lenihan, le ministre des finances. Encore une parole hâtive dont il faut espérer pour lui qu’elle sera vite oubliée.

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113 réflexions sur « L’actualité de la crise : l’Irlande étranglée à petit feu, par François Leclerc »

  1. Dissy, concernant le fait que l’Irlande s’enfonce je ne peux que le constater mais au final elle ne fait que preceder bon nombre d’autres pays. Je vis en Irlande et comme vous pouvez vous en douter, je ne suis pas presse de decouvrir le prochain budget (sic)

    Je tenais simplement a souligner que l’on ne peut plus dire que les Irlandais sont mous face aux recents developpements. Ils viennent de se prendre un “reality check” et croyez-moi ils sont “disgusted”, “sick” … whatever
    Le probleme c’est qu’il n’y a pas d’alternative car en Irlande comme ailleurs ils (les politiques quels qu’ils soient) ne savent pas penser hors du “textbook”. Le peuple est maintenant pris en otage dans la politique du bailout.
    Il nous faut donc maitenant attendre que cette politique fasse la preuve de sa totale inaptitude a ne serait-ce que ralentir la crise qui nous etreint. Toute la suite reste a ecrire et elle risque de ne pas plaire au capital

    1. Appel à historien ad hoc :
      D’après le peu que j’en sais, l’Eire fut – lors du Haut Moyen-Age européen – une civilisation des plus avancée …depuis les druides – système juridique trés élaboré -, en passant par l’installation du catholicisme, qui, au début, résistait à la main mise de Rome, avec des lois trés ouvertes aux femmes, qui avaient des droits identiques aux hommes , pas de peine de mort, et donc en avance considérable sur les autres …

      Il y a des hauts et des bas dans les civilisations, mais un jour , ce qui n’a pu être totalement abattu, resurgit …

      Sont aussi “teigneux” que les Bretons, ces gens là !

  2. A l’image du Portugal dont l’Industrie n’est plus competitive du tout, de l’Irlande qui avait mis ses oeufs dans le meme panier, de l’Espagne (idem pour l’immobilier), de la Grece, la France va devoir mettre en place une cure d’austerite, l’Europe va s’effondrer. Rester dans la zone Euro sera dangereux, des pays comme l’Allemagne reviendront surement au mark et ainsi limiter la casse…. declin assure de l’Europe. Les USA ce n’est pas gagne non plus, le monde souffrira avec l’effondrement des marches mais moins dans les pays emergeants sauf la partie pauvre de la population qui deviendra plus pauvre encore en raison de l’inflation….. une question de temps, le compte a rebours a deja commence…….

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