L’actualité de la crise : LA CRISE DE TROP, par François Leclerc

Billet invité

Les événements sont en train de prendre en Europe une drôle de tournure, confirmant que l’Irlande est la crise de trop. L’accalmie enregistrée lundi matin sur les marchés n’est plus qu’un vague souvenir. Annoncé à toute vitesse, le sauvetage irlandais n’a été adopté que dans son principe, et sa concrétisation est depuis devenue hypothétique. Plus on entend affirmer que la situation serait maîtrisée, moins elle se révèle l’être.

Loin d’être circonscrite à un seul pays, la crise est en train de s’inviter non seulement au Portugal et en Espagne, les deux futures victimes toutes désignées, mais menace directement par ses répercussions la Grande-Bretagne – pourtant hors zone euro – ainsi que le système bancaire européen, à commencer par celui des Allemands.

Ce ne sont pas seulement les taux obligataires des pays de la zone des tempêtes qui se retendent – après ne s’être que faiblement détendus – c’est l’euro qui connaît un nouvel accès de faiblesse prononcé vis-à-vis de toutes les grandes devises. Ce sont aussi les valeurs financières (celles des banques) qui sans exception trinquent depuis deux jours sur toutes les places boursières européennes, entraînant avec elles les indices dans leur chute.

Se prévalant à tort d’avoir cette fois-ci en main les outils permettant de réagir et de contrôler la situation, les autorités européennes n’ont pas compris que les marchés réclament dorénavant une solution globale à la crise de la dette européenne. Or, elles n’ont pas de réponse crédible à leur apporter et se réfugient derrière un fonds de stabilité qui ne fait pas le poids.

Trois stades de cette crise sont aujourd’hui observables simultanément, dans des pays différents, chacun posant problème.

À Athènes, la troïka vient de rendre son verdict – son rapport devant encore être adopté – réclamant d’importantes nouvelles mesures d’austérité qui vont accentuer brutalement le chômage, mais accordant dans son principe le versement de la 3éme tranche du prêt. Tout en laissant poindre la possibilité d’en étaler le remboursement ou d’accorder un prêt additionnel.

C’est une première reconnaissance officielle que le dispositif financier de soutien adopté n’est pas tenable, supposant possible un retour sur les marchés à son échéance, en 2013, après avoir dégagé les moyens de rembourser le prêt tout en réduisant comme exigé le déficit et la dette. Sans doute les Grecs ont-ils bénéficié de la relative mansuétude de leurs censeurs en raison de la simultanéité de cet examen de passage avec la crise irlandaise, ce qui montre que les autorités européennes ont conscience qu’ils marchent sur des œufs. L’Union européenne et le FMI sont dans la situation classique des banquiers qui doivent soutenir leurs débiteurs pour s’être déjà engagés auprès d’eux.

Le prochain examen de passage de la troïka est en février. Au rythme auquel de nouvelles mesures sont à chaque fois exigées, le passage dans l’économie informelle de Grecs toujours plus nombreux, qui y chercheront le moyen de survivre, est inévitable. Aboutissant à réduire les recettes fiscales du gouvernement au lieu de les augmenter…

En Irlande, où nous n’en sommes qu’au stade précédent – celui de l’obtention de l’aide – la situation politique a dérapé, rendant problématique l’adoption du nouveau budget 2011, dans le cadre du plan d’austérité de 4 ans qui devrait être rendu public d’ici à la fin de la semaine. Comment Brian Cowen, le premier ministre, pourrait-il tenir et ne dissoudre le parlement pour convoquer des élections qu’à partir de la mi-janvier, une fois le budget adopté ? Alors que de cette adoption dépend celle du plan de sauvetage de l’Union européenne et du FMI, à propos duquel de nombreux points importants faisant désaccord restent par ailleurs encore à régler.

L’incertitude est forte et va durer, alimentée par cette nouvelle dimension de la crise. Contribuant à la contamination d’autres pays européens. Sans que l’on puisse entrevoir cette fois-ci une quelconque pause ou accalmie.

Une troisième partie va se jouer demain mercredi à Lisbonne, où est organisée une manifestation qui, selon la presse portugaise, devrait rappeler par son ampleur celles qui suivirent le 25 avril 1974, date de la chute de la dictature salazariste et de la fin des guerres coloniales à l’initiative du MFA (Mouvement des Forces Armées). Les Portugais, les Grecs, les Irlandais et les Espagnols n’ont pas totalement oublié les temps durs de la misère, leur mémoire collective se trouvant ravivée par la dureté de ceux qui s’annoncent. Comme s’ils étaient rattrapés par un passé auquel ils croyaient avoir échappé.

Les invocations des uns et des autres étant de peu de poids pour conjurer le sort, et les autorités et gouvernements européens étant une fois de plus pris à contre-pied, quelle pourrait-être la nouvelle stratégie à envisager ?

Si un mérite doit être reconnu à Jean-Claude Trichet, c’est bien celui de la constance, y compris – et surtout – dans l’erreur. Lundi dernier, il a saisi l’occasion de la présentation devant le Parlement européen du rapport annuel 2009 de la BCE pour intervenir sur « la révision du cadre de la gouvernance ». Selon lui, 2011 devrait être l’occasion « d’une discussion approfondie sur la gestion financière et peut-être le début d’une modification du Traité » ; puis il a repris ses thèses favorites sur la résorption des déficits publics et l’arsenal de sanctions à prévoir pour ceux qui ne s’y résoudraient pas.

Devant la 6ème conférence des banques centrales, organisée par la BCE à Francfort, Dominique Strauss-Kahn a tenu un tout autre langage, appelant l’Union européenne à adopter une « stratégie de croissance commune » afin de « rompre les chaînes de sa faible croissance ». Précisant le même jour à l’occasion d’une conférence prononcée devant l’European Banking Congress : « Une vision européenne commune manque en matière de politique budgétaire, d’équilibres internes et du marché du travail ». Il a proposé de « créer une autorité budgétaire centralisée avec une indépendance politique comparable à celle de la Banque centrale européenne. Cette autorité établirait pour chaque pays sa politique budgétaire et allouerait des ressources à partir d’un budget central… ». Avant de reconnaître qu’une réalisation aussi ambitieuse n’était pas à portée immédiate, pour finalement préconiser un renforcement du rôle et du budget de la Commission, au détriment du Conseil européen.

Les Allemands persévèrent de leur côté, poussant leur projet de mécanisme de crise. La chancelière Angela Merkel l’a réaffirmé comme étant « une question de principe, [afin d’imposer] aux acteurs de marché d’assumer leurs risques ». Considérant « qu’il est important que nous en définissions assez rapidement les conditions futures, et que le marché ne soit pas soumis à des incertitudes ». Des dispositions qui auraient pour effet – mais elle ne le dit pas – de rendre le crédit plus onéreux pour les États et de les inciter à la vertu budgétaire. Les objectifs sont partagés avec Jean-Claude Trichet, mais les moyens ne sont pas les mêmes et demandent plus de temps.

Ces visions ont ceci en commun qu’elles sont des plans sur la comète et n’apportent aucune solution à une crise qui n’attend pas. En déclarant aujourd’hui à Stockholm « Le filet de sécurité est évidemment suffisamment grand pour l’Irlande », le président de l’Union européenne, Herman Van Rompuy a du prendre en compte les interrogations qui se multiplient à propos de la capacité qu’aura le fonds de stabilité de faire face à de nouvelles crises nationales, en particulier en Espagne. « Je ne veux pas spéculer sur les chiffres exacts, mais dans tous les cas, il n’y a pas de problème pour le mécanisme de stabilité européen, il n’y a aucun problème », a-t-il insisté pour convaincre.

Un autre son de cloche était entendu en Allemagne, où devant le Bundestag, le ministre des finances Wolgang Schäuble déclarait « C’est l’avenir de notre monnaie unique qui est en jeu [en Irlande] », l’Allemagne devant selon lui prendre ses responsabilités, faute de quoi « les conséquences économiques et sociales pour notre pays seraient incalculables ». Ce n’est pas un autre langage que tenait George Osborne, le chancelier britannique de l’échiquier, en annonçant devant le parlement britannique que le prêt de 8 milliards de livres à l’Irlande qu’il défendait correspondait à « l’intérêt national », bien qu’obligé de reconnaître qu’il en « espérait le remboursement ».

Appelant à la vigilance, Miguel Ángel Fernández Ordóñez, le gouverneur de la Banque d’Espagne, soulignait devant le Sénat espagnol que les effets de la crise irlandaise « se sont étendus » aux pays périphériques de la zone euro et qu’ils « se sont fait sentir » sur la dette espagnole. Avec la même fermeté dans la voix que José Sócrates, le premier ministre portugais, Elena Salgado, la ministre espagnole de l’économie, écartait « absolument » tout effet possible de contagion.

Chaque fois qu’il est prononcé, ce discours sonne pour les marchés comme le signal qu’ils attendent. L’Espagne, selon une expression qui fait florès dans la presse, est « la dernière digue » qui protège l’euro. Les analyses ne manquent pas, à disposition des marchés, qui détaillent l’énormité de sa bulle immobilière – et sa dette privée afférente – ainsi que la faiblesse de son réseau de caisses d’épargne, même restructuré.

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203 réflexions sur « L’actualité de la crise : LA CRISE DE TROP, par François Leclerc »

  1. Les marchés financiers.

    Les marchés financier : attaquer la France sur les taux, je n’y crois pas un instant !

    En effet, Les Anglo-Saxons ont vus ce que donne la force de frappe du peuple français pour ce qui concerne la  » Réformette » des retraites.Et ce qui risque d’ arriver si le marché du travail dans l’ensemble se rebelle suite à une réforme inacceptable!

    Le gâteau européen risquerait de se gâter…
    Couperaient-ils le gâteau sur laquelle ils se goinfrent !

    Les pays périphérique leurs suffiront.

    @+

    1. J’ose espérer que vous plaisantez lorsque vous parlez de la force de frappe des français !!

      Maxi 3 millions de manifestants sur une population de 60 millions d’habitants cela fait …5% !!
      Quant aux grévistes , ils représentent moins de 1% du salariat.

      La force de frappe des français, ce fut lorsqu’ils décidèrent de partir en vacances …rouspétant de ne pas avoir de carburant et laissant quelques groupuscules de grévistes irréductibles tenter d’arracher quelque chose.

      Pas de quoi impressionner.

    2. Mon statut ne me laisse pas beaucoup de choix…

      Mais, même; si je n’ai pas participé à aucune manif, nous étions de tt cœur avec les gens qui manifestaient.

      Vous savez les sans grades et autres..

      Je suis ulcéré par les financiers qui se permettes de nous dirent après leurs incompétence avérer  » Pas assez dé-régulé »

      Amicalement

    3. Pensez vous que l’€ survivrais si la France sortait de l’€.. 🙂

      Alors je m’arrête a la périphérie et le bénefs faits sur le dos des européens suffirons!

      Sinon je ne donne pas chère (Chaire)de leurs peaux!

      @+

  2. http://www.youtube.com/watch?v=ZBPu6ezZcLI

    Un brin d’humour (potache) et de poésie, d’Obaldia. La fin n’est pas sans rapport avec l’air du temps ! Entreprise de lutte contre l’oubli, cette scène fait partie, je me demande bien pourquoi par moment, de mon anthologie personnelle :).

    La pièce explore très peu les rapports sociaux, elle questionne l’avènement de la Machine, et cherche à brouiller les frontières vivant / mécanique. Remplacer l’inhumain de l’homme par la création géniale, ex nihilo, est le but de l’artifex….

  3. Les nouveaux rois du pétrole… à Paris ?!
    Des milliards de barils sous Paris…
    Qui aurait pu imaginer que nous avions de quoi remplir 2,54 millions de piscines olympiques de pétrole ou encore faire le plein de 6,58 millions d’Airbus A340 — dans le bassin parisien ?

    … sous la Tour Eiffel !

  4. Les détails du plan d’ultra rigueur Irish…une vraie destruction en règle de la sécu et une forte pression fiscale sur les ménages (les pigeons)..corporate tax finalement scandaleusement maintenue à 12.5 pct, le dumping fiscal peut continuer…merci l’UE…aucune mesure sur le capital.

    Et le 1er ministre (sans rire) ose annoncer une croissance soutenue de 2.75 pct dés 2011!! La blague du siècle!!

    http://www.irishtimes.com/focus/2010/fouryearplan/index.pdf

    http://www.irishtimes.com/newspaper/breaking/2010/1124/breaking47.html

    En résumé c’est le mauvais élève qui gagne, nous les cochons qui payons et de plus on les encourage à continuer de plus belle, aucune morale….nullement une surprise à l’image du reste.

  5. LA CRISE DE TROP</blockquote

    Il choisit souvent de bon titres le monsieur si je peux me permettre de lui en suggérer d'autres,

    LA HAUSSE DE TROP

    UN GRAND NOMBRE DE FERS

    UNE AUTRE ILLUSION DE PLUS

    LE BANQUIER EST LA DERRIERE TOI

    LA PRATIQUE DE L'USURE SE PORTE BIEN

    LE PREMIER VOL DU MONDE EN CHUTE LIBRE

    L'USURE CULTIVE UN POIDS EN PLUS, MAIS NE LE SENT PAS

    LE MONDE D'EN BAS SENT DEJA LE SOUFRE MAIS MOI JE JOUE AU GOLF

    C'EST BIEN DU PIPO BANCAIRE QUE L'ON PREFERE VOUS JOUER

    AIMER ET SAVOIR FAIRE ACCEPTER LA FILOUERIE

    UN REQUIEM POUR MR. JEMENFOU

    POURVU QUE CA TIENNE

    LE DICTAT DE PLUS

  6. Bank run, mode d’emploi.
    Pour des raisons évidentes, les agences bancaires ne détiennent plus que le cash dont elles ont absolument besoin pour, selon leur taille et la fréquence de passage négociées aves les transporteurs, un jour ou, au maximum, une semaine.
    Ensuite, leurs conditions générales précisent aux clients quel est le montant maximum que ceux-ci sont en droit de demander sans « préavis ». C’est très peu. De l’ordre de 5000 euros.

    Ce qui veut dire que ceux qui pensent débarquer le 7 décembre (et d’ailleurs : pourquoi le 7 décembre ?) dans leur agence et resortir avec leurs économies ont des soucis à se faire.

    Ils doivent donc prendre contact avec leur agence et donner le préavis indispensable. Et ceci, pour être sûr, au moins une semaine à l’avance.

    A ce stade, je pense que l’épisode restera assez anecdotique mais je suis curieux de voir quel média, belge ou français, aura le culot de l’évoquer.

  7. Quelques réactions sur l’Irlande : source irishtimes.ie

    Bond yields are falling slightly. We’re now at 8.86%, compared to a high of 8.914% at 3.43pm. That’s still up 0.471% today though.

    Citigroup says the Government’s growth forecast is « probably too optimistic » given the planned cuts, high private debts and the weakened state of Irish banks. It says we will probably won’t meet fiscal targets by 2014

    In 2014 we will be paying annual interest of €8.4 billion on state debt. €2.5 billion in 2009

    Fintan: ]
    I’m on the Dole, made redundant from the construction industry. How will cutting my jobseeker benefit incentivise me to take up non-existant jobs in either construction or any other sector. It’s a complete joke!

  8. Il est préférable de ne pas voyager avec un homme mort . (Henri Michaux)

    N’est-ce pas ce que le monde fait depuis 2008 ?

  9. Vous aurez noté cette déclaration du gouverneur de la Banque Centrale Patrick Honohan dhier :«La première étape sera de réaliser des stress tests détaillés sur les institutions financières pour s’assurer que leur situation capitalistique est suffisamment robuste». Remise dans la perspective des « stress tests » réalisés en Europe l’été dernier, cette déclaration du gouverneur de la Banque Centrale Patrick Honohan a de quoi surprendre. Outre le fait qu’aucune des institutions financières Irlandaises ne figurait en effet dans les sept banques recalées à ces tests de résistance, ces propos viennent surtout confirmer que les-dits « stress tests » ne portaient en fait que sur les portefeuilles de trésorerie des banques, laissant de côté leurs portefeuilles d’investissement qui abritent l’essentiel de leurs actifs financiers toxiques devenus non liquides.
    Bis repetita non placent ? Apparemment non. Ce qui est répété deux fois peut encore séduire si l’on se réfère aux nombreuses institutions financières détentrices de ces actifs invendables qui ont déjà fait faillite ou ont été absorbées en 2008, justifiant des plans de sauvetage utilisant des fonds publics, tant en Europe qu’aux Etats-Unis et accentuant davantage encore un transfert de risques du secteur bancaire vers le secteur public.

  10. Wolfgang Münchau plaide lui aussi pour la restructuration immédiate, sofort, dans le Financial Times Deutschland:
    Restrukturierung als Lösung

  11. Bonjour,

    il faudrait enquéter sur les achats de machine et matiéres premiéres servant à l’impression des billets de banques et à la fabrication de piéces de monnaies.

    Ce serait trés instructifs pour se faire une idée sur notre avenir à moyen terme.

    Ces matériaux seraient peut être même déjà sous la main de certains états précautionneux et possédant alors leur réserve stratégique ?

    Cordialement

  12. finalement quoi de plus normal, l’angleterre est le centre d’une alliance plus ou moins tacite en europe et les pays de l’ue les plus touchés par la crise sont ceux qui ont des liens antérieurs à l’ue (désirés ou non) forts avec la grande-bretagne. d’ailleurs je suis surpris que l’on entende si peu parler de la hollande.

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