MARX ET LA BAISSE TENDANCIELLE DU TAUX DE PROFIT

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La baisse tendancielle du taux de profit est selon Marx la raison pour laquelle le capitalisme est condamné à terme. La brutalité de la crise née en 2007 a conduit un certain nombre d’économistes marxistes à se repencher sur cette question, et en particulier, Michel Husson, qui a mis en évidence deux éléments très importants pour la comprendre : d’une part, aucune baisse du taux de profit n’a été observée durant la période qui va du début des années 1980 à 2007, mais bien au contraire une hausse, en tout cas dans un ensemble de pays constitué des États-Unis, de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni ; il existe d’autre part une erreur conceptuelle dans la manière dont ce que Husson appelle la « vulgate marxiste » pose le problème de la baisse tendancielle du taux de profit : le même facteur, le gain de productivité, se trouve à la fois en numérateur et en dénominateur dans l’équation utilisée, annulant l’effet de cette variable dans le calcul (Husson 2010a : 8).

D’autres économistes marxistes ont émis des doutes sur les calculs de Husson, mais sans jamais entamer, me semble-t-il, la validité générale de ses conclusions. Il met en effet en évidence l’augmentation considérable de la part des dividendes au cours des années récentes, et il confirme par les chiffres qu’il rassemble la stagnation, voire la régression de la part des salaires dans le partage du surplus – phénomène connu par ailleurs (voir en particulier un autre de ses textes : Husson 2010b). Il écrit par exemple, à propos de la rentabilité des grands groupes français sur la période 1992 – 2007 :

« … l’augmentation de la rentabilité est due pour l’essentiel à un recul considérable de la part des salaires dans la valeur ajoutée : elle baisse de 11,6 points sur la période retenue [de 66,4 % à 54,8 %]… [une] augmentation des dividendes versés qui passent de 2 % à 6,2 % de la valeur ajoutée. Même en retirant du profit les intérêts (en baisse) et les impôts (en hausse), la part du résultat brut, autrement dit des profits après impôts et intérêts (mais avant amortissements), augmente de 9,5 points » (Husson 2010a : 4-5).

Comme le souligne Husson, la hausse du taux de profit est évidente, même si l’on se contente de la faire apparaître indirectement comme résidu, à partir simplement de la baisse de la part des salaires et de la hausse de la part des dividendes.

La discussion entre Husson et ses critiques fait apparaître un autre élément dans l’appréciation de l’évolution du taux de profit : la révérence excessive de certains économistes pour le texte de Marx, révérence qui s’assimile au dogmatisme et qui fige malheureusement le débat dans certains cercles marxistes. La question qui se pose est en effet celle-ci : est-il possible que le capitalisme soit à l’agonie, alors même qu’on n’observerait pas en ce moment de baisse tendancielle du taux de profit ? Et la réponse de certains économistes marxistes à cette question est non. Pour eux, l’hypothèse posée par Marx que la mort du capitalisme viendra de la baisse tendancielle du taux de profit étant vraie (sans qu’elle ait jamais pu être vérifiée empiriquement jusqu’ici bien sûr), la hausse du taux de profit constatée actuellement exclut que nous puissions assister en ce moment à cette mort. Une telle position est tout simplement dogmatique : elle érige en dogme une hypothèse de Marx et se ferme à l’observation.

Marx avait apparemment raison en prédisant la mort inéluctable du capitalisme, sa mémoire en tant qu’économiste serait-elle ternie si le capitalisme devait mourir pour une autre raison que celle qu’il avait déterminée il y a cent cinquante ans ?

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Husson, Michel, « Le débat sur le taux de profit », Inprecor n°562-563, juin-juillet 2010a

Husson, Michel, « Le partage de la valeur ajoutée en Europe », La Revue de l’Ires n°64, 2010b

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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142 réflexions sur « MARX ET LA BAISSE TENDANCIELLE DU TAUX DE PROFIT »

  1. la discussion sur Marx par Paul est tout à fait d’actualité elle sera passionnante surtout si on fait référence à des auteurs comme Husson, et j’espère Bensaïd et Lucien Sève…

  2. Amusant! On devrait savoir ici que le taux de profit est calculé sur une fraude comptable. Légalisée par ailleurs depuis Reagan, Thatcher et Bale I, II et III.
    En effet la dette des entreprises qui sert à l’investissement n’est pas comptée en tant qu’actif.
    Il y a une forte difference entre rentabilité économique et rentabilité financiére.
    La rentabilité financiére se concentre sur le seul capital apporté par les actionnaires.
    De manière comptable, la dette remplace l’actionnariat, qui profite des benefices en valeur absolue sans bourse déliée. Ce qui permet à l’acteur majoritaire de rester au controle sans ouvrir le capital à d’autres investisseurs…Et de se remplir les poches, frauduleusement car ces benefices devraient servir prioritairement à éponger la dette le plus rapidement possible. Ce qui n’est pas le cas. Fraude, car ces bénefices devaient appartenir à l’entreprise, à sa trésorereie et nullement aux actionnaires. D’ou la Crise.
    En fait la rentabilité affichée est bidon. Cette stratégie permet de contourner par la dette, ce qu’avait prévu Marx, la baisse de rentabilité tendancielle du capitalisme.
    La crise aujourd’hui en est meme la démonstration parfaite…
    Désolé Mr Husson et Jorion…

  3. Crapaud Rouge écrit:

    Pour vraiment le tuer, il faut que le profit cesse d’être une nécessité, donc que les entrepreneurs puissent faire des pertes autant qu’ils peuvent faire de profits, donc que l’argent cesse d’être un enjeu, donc qu’il coule aussi abondamment que l’eau de pluie.

    Si on voit que le profit est que un levier comptable qui nous a enfermé dans une logiciel bureaucratisé. Peut être, peut être il y a des entreprenuers capable de réfichir et de pose de questions.

    Mais je doit reconnaitre cette drogue est façon parler pire que l’alcohol, drugs, sex, etc. etc.

    Mais je pens ce n’est pas impossible, quand les entrepreneurs vont voir la bureaucratie c’est une boomerang qui ont façon parler lancé eux même, je suis certain ce n’ai plus une sujet taboe, comme aujourd’hui!!!

  4. Puisque l’on m’a provoqué… je réponds !

    Parmi les excellentes réponses qui ont été faites, l’une a mentionné le double moment du processus capitaliste : d’une part le temps de sa création dans la production et d’autre part le temps de sa réalisation dans la circulation (sinon comment le capitaliste ferait-il pour récupérer ses billes, plus quelques autres ?)

    Alors soyons dialectiques jusqu’au bout : pourquoi le taux de profit a-t-il augmenté depuis quelques décennies ? Cela a été dit mais je retiens particulièrement l’augmentation de l’exploitation (dans la production) car contrairement à ce qu’affirme Gribouille (de la politique éponyme) le SMIC a été décroché en 1983 du taux de croissance pour être accroché à l’inflation (merci Delors) ce qui fait perdre quelques pourcents à la part des salaires dans la valeur ajoutée, et les dividendes ont été multipliés par trois… comment rien n’aurait-il changé dans le rapport des deux ???

    Et la contradiction radicale du capitalisme apparaît entre la création et la réalisation de la plus-value car si le taux de profit a augmenté, du même coup la capacité d’achat par les salariés a diminué (c’est bien ce qu’on a dit pour les salariés US qui ont compensé la perte de revenus par le crédit jusqu’à la catastrophe… au lieu de se battre pour augmenter les salaires ils ont acheté des actions de ceux qui les grugeaient… Exactement ce que Marx a toujours dit : étudiez, comprenez comment le capitalisme fonctionne et peut-être vous pourrez vous en émanciper).

    Aïe ! Alors la réalisation de la plus-value ne se fait plus aussi bien : contraction des marchés, retour sur investissements en berne, suppression des investissements, spéculation folle pour tenter de gagner de l’argent avec de l’argent sans passer par la case production (capital fictif = dix fois le PIB mondial annuel, où va-t-il pouvoir s’investir pour gagner 15 à 25 % ? Les matières premières et l’alimentation, c’est un bon plan. Mortel évidemment. Mais pas pour les mêmes dans un premier temps, car quand il n’y aura plus d’agriculteurs, ils boufferont leurs dollars ?).

    Pas bon pour les prolétaires et les capitalistes…

    Marx n’a jamais dit que le capitalisme mourrait de lui-même, mais que travaillé par cette contradiction, les prolétaires, s’ils savaient saisir leur chance, pourraient le tuer, enfin, le dépasser, parce que le capitalisme fait partie de l’histoire de l’humanité et qu’on ne peut pas le tuer sans faire disparaître l’humanité. Voilà qui est un peu plus dialectique.

    Il faut donc que les salariés (les prolétaires pas ceux qui sont déjà un peu inclus dans la classe bourgeoise grâce à leurs stock-options) prennent conscience du piège qui est en train de les broyer : Islande, Hongrie, Roumanie, Irlande, Portugal…en attendant les suivants, pour les pays européens.

    Car les capitalistes pour augmenter encore le taux de profit et/ou l’empêcher de suivre sa pente naturelle vont déclencher toutes les guerres nécessaires. Dans cet ordre nous avons Irak I, Yougoslavie, Irak II, Afghanistan, en attendant Pakistan ou Iran, au choix.)

    Si nous, les prolétaires de tous les pays, ne nous unissons pas !

  5. Beaucoup d’interventions de ce blog, fruit d’un marxisme non pas dogma, mais critique,
    rappellent l’apport inestimable de Daniel Bensaid, dont pas mal de textes se trouvent sur le net,
    y compris la préface de son dernier ouvrage, “Marx et les crises”,
    où Bensaid consacre plusieurs pages à une discussion critique de la fameuse “loi”.

    Ici : http://www.contretemps.eu/sites/default/files/pr%c3%a9face%20marx.pdf
    Extraits:
    Derrière l’apparence économique de la loi de
    « la baisse tendancielle » se manifeste en réalité
    l’ensemble des barrières sociales sur lesquelles vient
    buter l’accumulation du capital. Cette étrange loi,
    dont Marx expose dès le chapitre suivant « les
    contradictions internes », a nourri bien des controverses.

    Elle semble, de fait, ne pouvoir s’imposer
    qu’à travers ses propres négations : l’augmentation
    du taux d’exploitation qui vise à redresser le profit ;
    la prédation impérialiste qui permet d’abaisser la
    composition organique du capital par l’exploitation
    d’une force de travail à bon marché et par la baisse
    du coût des matières premières ; l’accélération de la
    rotation du capital grâce à la publicité, au crédit, à
    la gestion des stocks pour compenser la baisse du
    taux de profit par l’augmentation de sa masse ; l’intervention
    publique de l’État par le biais des dépenses
    publiques, des aides fiscales, et notamment des
    dépenses d’armement.

    Loi fort bizarre donc, cette loi qui se contredit et se contrarie elle-même :
    La dépréciation périodique du capital, qui est un
    moyen immanent au mode de production capitaliste
    d’arrêter la baisse du taux de profit et d’accélérer
    l’accumulation du capital par la formation de capital
    neuf, perturbe les conditions données dans lesquelles
    s’accomplissent le processus de circulation et de
    reproduction du capital et, par suite, s’accompagne
    de brusques interruptions et de crises du processus
    de production…

    Ce n’est pas une loi mécanique ou physique,
    mais une « loi sociale » (si tant est que le terme de
    loi soit encore approprié). Son application dépend
    de multiples variables, de luttes sociales à l’issue
    incertaine, de rapports de forces sociaux et politiques
    instables. Elle ne cesse donc de se contrarier elle même
    en suscitant des contre-tendances :
    – l’augmentation du taux d’exploitation tend à
    redresser le taux de profit, soit par l’allongement
    du temps de travail, soit par l’augmentation de sa
    productivité, soit par la compression des salaires
    au-dessous du taux d’inflation, soit encore par l’amputation
    du salaire indirect (la protection sociale) ;
    – les mécanismes de domination impérialiste
    contribuent à faire baisser la composition organique
    du capital par l’appel à du travail bon marché
    et par la réduction du coût de production d’une
    partie du capital constant ;
    – l’accélération de la rotation du capital compense
    la baisse du taux de profit par l’augmentation
    de sa masse ;
    – l’intervention économique de l’État soutient
    l’économie par le biais des dépenses publiques, des
    dépenses d’armement, des aides fiscales, et par « la
    socialisation des pertes » ;
    – l’intensification du travail – augmentation de la
    plus-value relative.
    – l’allongement de sa durée – augmentation de la
    plus-value absolue.
    – la réduction du capital variable par la baisse
    des salaires directs ou indirects.
    – la réduction du capital constant par la baisse
    du coût des matières premières, la production à flux
    tendus, le stock 0…

    Marx ne parle jamais d’une « crise finale ».
    Il démontre seulement comment « la production
    capitaliste tend sans cesse à dépasser ses barrières
    immanentes ». Contrairement à ce qu’ont pu
    prétendre, dans les années 1930, Evgeni Varga et
    les théoriciens de la crise d’effondrement final du
    capitalisme (Zusammenbruchtheorie) au sein de la
    Troisième Internationale, ces crises sont inévitables,
    mais pas insurmontables. La question est de
    savoir à quel prix, et sur le dos de qui, elles peuvent
    être résolues. La réponse n’appartient pas à la critique
    de l’économie politique, mais à la lutte des
    classes et à ses acteurs politiques et sociaux.

  6. Suivant cet excellent blog depuis maintenant quelques années, je profite de ce sujet pour y re-intervenir. Je m’étais manifesté l’an dernier mais avais été stoppé net … par des problèmes oculaires exigeant que j’arrête un peu avec les écrans, puis par les diverses occupations que l’on peut avoir.
    Bref, si je ne saurai rivaliser avec lui pour expliquer un indice boursier et le prendrai au contraire volontiers comme référence, je trouve par contre souvent que Paul Jorion concernant Marx est un peu “léger”, car tributaire de lectures et de commentaires là où il faudrait lire et relire la source elle-même et à fond, de façon réellement non dogmatique c’est-à-dire pas en cherchant à pièger ce qui serait dogmatique chez Marx (cela, c’est encore une lecture dogmatique), mais en cherchant à restituer ce qu’il a réellement voulu dire dans son contexte (quitte ensuite, mais ensuite seulement, à en démontrer le caractère dogmatique ou non).
    Il est très exagéré de dire que pour Marx la baisse tendancielle du taux de profit est la raison majeure pour laquelle le capitalisme serait condamné. D’une façon générale, il est difficile de dire quelles sont chez lui les “contradictions insolubles” du capital -NB : du capital, le mot capitalisme … n’existe pas chez Marx ! -, tant sa critique forme un ensemble compact de contradictions terribles, inséparables de la dynamique du capital.
    Ainsi : on pourrait sans doute dire que la plus terrible contradiction du capital chez Marx est sa nature de chose auto-motrice, de valeur en procés ne pouvant pas s’arrêter de croître, c’est-à-dire cela même qui en apparence ne comporte justement pas de contradiction, puisque du moment que les êtres humains et le milieu naturel veulent bien se laisser dévorer, sa croissance est par elle-même sans limite aucune. Cette contradiction absolue qui se présente comme non-contradiction, c’est cela même qu’Aristote craignait dans la chrématistique. La critique de Marx s’inscrit pleinement dans cette veine.
    Pour en revenir au chapitre du Capital sur la baisse tendancielle du taux de profit (livre III section 3, un brouillon de recherche pour Marx qui n’en envisageait pas la publication sous cette forme), il faut en rappeler le contexte : cette histoire de baisse tendancielle était un lieu commun des économistes dits classiques.
    Avant Adam Smith on parlait de la tendance à la baisse des taux d’intérêts dans les pays riches.
    Adam Smith tient la tendance à la baisse du taux de profit pour une chose évidente et acquise, l’envisage bien comme baisse du taux de profit plutôt que seulement des taux d’intérêt, et l’explique sous le mode de l’évidence (pour lui) par l’abondance des capitaux et leur concurrence (Robert Brenner, un auteur marxiste étatsunien, qui par ailleurs fournit des données empiriques à l’appui d’une baisse réelle des taux de profit moyens aux Etats-Unis dans la seconde partie du XX° siècle, a réactualisé cette interprétation “smithienne” tout en tenant pour dogmatique le “marxisme” dominant à ce sujet).
    Chez Ricardo, bien qu’il ait eu un gros doute à la fin de sa vie (cf. son débat avec Sismondi sur les effets du machinisme suite à la crise de 1815-1816), la baisse du taux de profit, tenue là aussi pour un fait acquis, est expliquée par ce que nous appelerions l’écologie -la “loi” des rendements agricoles décroissants- combinée aux rapports sociaux (les profits seraient à l’arrivée piégés entre les salaires et les rentes foncières).
    Quand Marx appelle cette “loi” “la plus importante de l’économie politique moderne”, ce n’est pas une affirmation qu’il fait sur le capitalisme, c’est une critique qu’il adresse à l’économie politique!
    S’il aborde ce sujet, c’est, initialement, en raison de la place que cette “loi” -parmi d’autres qu’il a réfutées : loi d’airain des salaires, loi des rendements décroissants, loi des débouchés de Say … – tient dans l’économie politique. Et il se lance dans une démonstration dont la majeure partie, si on veut bien la lire sans conviction pré-établie, fait justement ressortir la non évidence de cette “loi”, qu’il affuble de l’adjectif “tendancielle” : il identifie des contre-tendances et il observe que le fait empirique réellement remarquable est que le taux de profit soit ne baisse pas, soit baisse bien peu comparé à ce qui devrait être le cas si seule la cause première de la loi prévalait.
    De sorte que là où l’on a par la suite voulu voir un texte montrant l’effondrement inéluctable du capitalisme pour cause de taux de profit décroissant, on a en réalité une critique serrée de l’économie politique classique qui, elle, prenait cette baisse pour une “loi” !
    Beau contresens dont les textes de Marx, comme Aristote, comme Machiavel … sont coutumiers, et pas plus qu’eux ne peuvent solidement en être tenus pour responsables. Cette lecture de Marx reprise ici par Paul Jorion (“La baisse tendancielle du taux de profit est selon Marx la raison pour laquelle le capitalisme est condamné à terme”) est d’ailleurs tardive : le marxisme “classique” du mouvement social-démocrate et révolutionnaire européen, celui d’avant Staline et Hitler, avec des protagonistes comme Kautsky, Lénine ou Rosa Luxemburg, n’est pratiquement pas préoccupé par la dite “baisse tendancielle”, et il est particulièrement frappant que Rosa Luxemburg pour qui il était politiquement et moralement essentiel de démontrer l’inéluctabilité de l’effondrement du capitalisme n’y a pas du tout recours.
    De plus, comme le fait remarquer Moshe Postone (Temps, Travail et Domination Sociale, éd. Mille et une nuits, 2009) le livre III du Capital dont fait partie cette section est une critique des formes superficielles, des apparences nécessaires (salaires, profits, intérêts, dividendes, rentes, revenus et classes sociales) et non des fondements du capital, ce qui du point de vue de Marx inscrit la “baisse tendancielle” dans la catégorie des formes nécessaires mais non essentielles, des manifestations de surface si l’on veut.
    Cela dit, l’une des raisons ayant par la suite facilité l’institution de cette simple tendance nécessaire en un dogme inéluctable, est que c’est précisément depuis les années 1860 au plus tard que l’économie officielle a cessé de la tenir pour un fait acquis, tenant au contraire pour la normalité une croissance équilibrée et éternelle du capital. Du coup le texte de Marx, écrit en 1865 et édité en 1894, est, ce qu’il ne pouvait évidemment pas savoir, le dernier grand texte économique à traiter de la dite “loi’, et pour longtemps (réserve faites de quelques similitudes chez Keynes mais qui ne relèvent pas du tout du même contexte intellectuel ni des mêmes perspectives historico-politiques).
    C’est surtout le stalinisme qui a affirmé qu’il y avait là une loi inéluctable. Elle avait l’avantage de faire de l’effondrement du capitalisme et de l’avènement du socialisme un processus mécanique avec lequel l’auto-organisation, l’auto-émancipation, de l’humanité, n’avaient au fond strictement rien à voir : une “loi scientifiquement démontrée” de façon mécaniste avec des arguments ayant l’apparence de l’irréfutalité technique (si C monte, PL/C+V doit baisser).
    Mais l’anti-dogmatisme est souvent lui aussi un dogmatisme. A cet égard, la position de Michel Husson qui ne prétend pas seulement réfuter le dogme (chose facile et faite depuis longtemps) mais aussi jeter aux orties l’idée marxienne d’une tendance tout de même nécessaire et significative, me semble très pauvre et très peu approfondie.
    Expliquer que “la loi de la baisse tendancielle” est réfutée parce que les profits ont augmenté entre 1979 et 2008 (la grande période néolibérale dont Paul Volcker, tel l’abbé Siéyès envers la révolution, fut le portier ! ) est, je m’excuse, affligeant, car c’est confondre profit et taux de profit et c’est réfuter les contradictions du capital par le constat de l’enrichessement des capitalistes que nul ne songerait à nier. Dire que la “vulgate marxiste” serait réfutée … parce que les dividendes ont augmenté (résumé synthétique lapidaire mais fidèle de l’argumentation de M.Husson par Paul Jorion) est un enfantillage qui se situe au même niveau que la dite vulgate voire en dessous.
    C’est ensuite mettre entre parenthèses trois autres phénomènes : 1°) l’hypertrophie de la finance comme substitut, temporaire et localisé, aux profits issus de la production et du commerce “réels”, dans cette période 1979-2008, 2°) la réalité contemporaine d’une accumulation par prédation-destruction et 3°) l’importance renouvelée de la rente foncière. Intérêt, pillage et rente font partie du profit au sens de Marx, mais la baisse du taux de profit ne les concerne pas directement. Leur hypertrophie momentannée, mais décisive, structurelle, dans la période néolibérale de la fin du XX° siècle, a-t’elle été un paliatif destructif à la baisse du taux de profit issu de la production de marchandise (industrie, agriculture, mines, énergie, transports), baisse résultant de l’augmentation des investissements en capital constant (matériel, machines, technologies, infrastructures) ? La question mérite au moins d’être prise très sérieusement en considération, et mérite mieux que d’être évacuée par un “mais vous voyez bien que les dividendes ont augmenté” qui est à côté du sujet. En tout cas si la réponse est oui, alors la “baisse tendancielle” serait un facteur fondamental de notre époque à travers la dimension destructrice des traits financiers, prédateurs et rentiers pris par le capitalisme précisément à cause d’elle !
    Enfin il ne faut pas passer à côté de ce qui fait la profondeur de la critique marxienne de l’économie politique à propos du taux de profit : qu’il existe une tendance à sa baisse découle du fonctionnement de la valeur, le rapport social finalement exclusif et dévorant, sous la forme de capital, car pour s’auto-valoriser toujours plus elle rend la proportion concrète du capital constant par rapport au travail humain toujours plus élevée à l’avantage du premier -là il ne s’agit pas de valeur marchande ni de monnaie, mais de “biens”, les moyens de production, en regard des êtres humains.
    Cet élément très général constitue précisément ce qui fait que Marx parle tout de même bien d’une “loi”, et il est bien, lui, observable empiriquement (en fait il décrit le monde dans lequel nous vivons …). Or, si la source de la valeur et du capital, c’est le travail humain abstrait créateur de valeur, alors pour le rendre toujours plus efficace (efficace pour produire du capital), le capital le rend toujours proportionnellement moins important dans les processus concrets du travail productif global et de la vie. Progrés potentiel immense d’un côté, contradiction effective terrible voire meurtrière de l’autre, qui signe le caractère historiquement daté du capital, qui sous la forme de la valeur repose toujours sur l’exploitation du travail alors qu’il créé les conditions matérielles du dépassement de cette situation tout en l’interdisant. Il rend le travail pour partie superflu tout en reposant sur son exploitation, avec des effets absurdes et meurtriers. C’est cela qu’il y a dans l’analyse marxienne de la “baisse tendancielle”. Voila sa profondeur. Elle ne signifie pas effondrement ni nécessaire, ni automatique.
    La principale contre-tendance, celle qui est réellement décisive car elle est une contradiction interne de la “loi”, est que l’accroissement de la productivité du travail, permis par l’augmentation de la quantité concrète de capital constant, produit aussi une dévalorisation de celui-ci, atténuant donc considérablement et pouvant en théorie, pour Marx lui-même, annuler et inverser la tendance à la baisse, qui n’en existe pas moins comme signe et symptôme de la finitude du capital que ses faisant fonction les capitalistes et leurs économistes veulent croire capable d’auto accroissement infini.
    L’autre grande contre-tendance, celle à la hausse du taux d’exploitation, c’est-à-dire l’incontestable recul des salaires dans la valeur ajoutée dont parlent Michel Husson et bien d’autres, n’a pas ce caractère de contradiction fondamentale pour la loi elle-même, car la hausse de l’exploitation absolue (temps et intensité du travail voire baisse des salaires) a des limites extérieures, et la hausse de l’exploitation relative (investissements productifs) fait par contre augmenter le capital constant.
    Ceci est contenu, de façon plus ou moins intuitive parfois, dans le texte touffu de Marx, et le fait qu’il poursuive par des considérations, inachevées elles aussi, sur les crises, peut faire penser qu’il aurait peut-être accepté une interprétation non pas linéaire, mais cyclique, de la manifestation empirique réelle de la “loi tendancielle”.
    Etant donné que la “loi” chez Marx se situe sur le plan de la valeur d’usage, des moyens de production concrets par rapport aux forces humaines de travail vivantes, et que la contre-tendance qu’est la dévalorisation du capital constant se situe sur le plan de la valeur prenant forme de valeur d’échange, que par conséquent la loi dans la mesure où elle est incontestable n’est pas exprimable en termes monétaires, alors que la contre-tendance l’est, il s’ensuit que
    -évidemment le dogmatisme qui pose que malgré sa dévalorisation relative la hausse de C doit forcément être plus forte que celle de PL/C+V est inconsistant,
    -mais le dogmatisme à l’envers qui voudrait prouver le contraire est lui aussi inconsistant : voila une remarque qui s’applique à la théorie hussonienne des variables communes au numérateur et au dénominateur.
    Comme le dogmatisme qu’elle prétend réfuter, elle implique une incompréhension des différents niveaux d’analyse de la marchandise et de la production chez Marx, de la différence entre la loi (hausse de la proportion des moyens de production par rapport au travail humain concret) et la contre-tendance (dévalorisation du capital constant). Ce n’est pas un hasard ni l’effet de mathématiques insuffisantes si Marx n’a pas tenté d’exprimer mathématiquement, quantitativement, la “loi de la baisse tendancielle” et s’en est tenu à des remarques qualitatives qui, comme telles, sont pénétrantes.
    Il est temps de conclure.
    Une certitude structurelle : le monde va très mal à cause du capitalisme.
    Une certitude conjoncturelle : le capitalisme lui-même va mal, mais s’il se rattrape … au détriment du monde, il peut aller mieux.
    Que les causes de l’état du monde et du mal être du capital n’aient rien à voir avec le taux de profit est une affirmation pour le moins imprudente.
    Le constat de la hausse des dividendes ne prouve rien du tout ici, ou alors autant croire tout de suite que la crise est finie puisque certains stocks-options ont crevé le plafond depuis la faillite de Leman Brothers : tel est justement le genre de croyances dans lesquelles les analyses de P.Jorion et F.Leclerc nous évitent de tomber, alors ne tombez pas dedans par la fenêtre après les avoir évacuées par la porte !
    PS : ce texte que j’ai démarré en voulant faire un mail de 10 lignes (si, si ! ) a pris les proportions d’un article, je m’en excuse et précise que vous pouvez bien sûr en disposer comme vous voulez sur votre blog.
    PPS : merci pour Neil Young et quelques autres !

    1. Merci pour ces remarques très détaillées. Première chose, vous m’avez donné envie de lire à tête reposée ces cinquante pages du « Livre III du Capital » consacrées à la « Loi tendancielle » qui, pour ceux qui l’ignoreraient, sont des notes éparses rassemblées en volume par Engels. Les réflexions de Marx dans ces notes sont évidemment toujours intéressantes, mais comme vous le soulignez, n’aboutissent en général pas et il n’est jamais très clair ce que Marx en aurait fait dans un texte construit en vue d’une publication. Nous sommes donc d’accord a priori sur deux choses : le texte de Marx sur la « Loi tendancielle » se prête particulièrement peu à être érigé en dogme et, le texte de Marx est bien plus intéressant que ce que certains de ses lecteurs y ont lu (ce qui est d’ailleurs un principe général qui vaut aussi pour la plupart des auteurs qui méritent d’être lus). Ceci dit, je doute que Husson ne soit pas d’accord avec ce que je viens d’écrire et c’est pour cela qu’il parle de « vulgate de Marx ». La question est alors : « Faut-il s’intéresser à cette vulgate de Marx ou l’ignorer ? » ; votre commentaire suggérerait plutôt que non, ce qui est une attitude possible. Husson lui se situe par rapport à d’autres auteurs « marxistes » et considère que oui, ce qui est aussi son droit le plus strict. La prochaine démarche pour moi consiste à lire et comprendre ce que Marx dit dans ces cinquante pages, ce que je vais faire ; vous m’en avez déjà offert une grille de lecture très éclairante et je vous en remercie.

      PS : je transmets à Neil Young, c’est lui qu’il faut remercier 😉

    2. Présumey Vincent, merci de ces précisions.

      J’ai déjà eu l’occasion sur ce blog de signaler que la lecture correcte de Marx était un préalable à une discussion sérieuse de ses démonstrations… J’ai même dit que j’étais fatigué de répéter… Donc de risquer d’être pris pour un rabâcheur et de fatiguer les lecteurs !

      Mais, votre commentaire me redonne le courage de dire que Marx dans le Capital traite de la société dont le mode de production est capitaliste et non d’une économie politique qui serait vraie en tous temps et tous lieux, comme l’économie politique classique le voulait. L’économie politique est une science des situations économiques singulières : celles qui se produisent à tel moment, en tel lieu, après telle histoire, face à tels événements naturels ou sociaux… Rien à voir avec des généralités générales qui ne veulent rien dire (c’est-à-dire de fausses abstractions).

      Les contresens sur la lecture de Marx commencent dès la première phrase où quasi tous les économistes imaginent que Marx pensait que la richesse d’une société capitaliste résidait dans une “collection de marchandises”. Alors qu’il lui faut 3000 pages pour montrer qu’il n’en est rien, cette richesse est le capital. Mais on sait bien que faire croire qu’on est riche parce qu’on a beaucoup de biens est un bon moyen de pousser à la consommation tout en cachant que les vrais riches ont eux le capital…

      Ces contresens sont innombrables et souvent, donc, très intéressés. Vous en démontez encore un.
      Il y a plus à gagner dans cette compréhension profonde de Marx qui nous fait sortir de la vulgate marxiste et de cette imposture qu’est l’interprétation stalinienne.

      Pour ceux qui souhaiteraient en savoir un peu plus sur le Capital et la pensée marxienne, et qu’y a-t-il de plus urgent aujourd’hui dans l’ordre de la connaissance, achetez le livre de Lucien Sève : “Penser avec Marx aujourd’hui” qui donne quelques clés pour ne pas tomber dans les pièges idéologiques tendus par la pensée dominante néolibérale.

      PS pour l’administrateur du site : ce serait bien d’avoir une recherche qui permette de retrouver les commentaires antérieurs sans être obligé de passer par Google…

  7. Méthodologie : comment se calculent les taus de profits “globaux”? utilise-t-on des variables macro-économiques fournies par les organismes statistiques de chaque pays (ex : l’INSEE pour la France), ou bien va-t-on rechercher un échantillon d’entreprises qu’on espère représentatives?

    Je suis troublé car ce sont souvent les chiffres des grandes entreprises qui sont cités à l’appui des arguments. Il est vrai que ceux-ci s’obtiennent facilement. Qu’en est-il des TPE, PME/PMI, etc… qui auraient fermé en France (parfois sous-traitants des grands groupes) pendant que d’autres PME se développent, par exemple en Chine, sur la même activité. Comment calcule -t-on le taux de profit qui en résulte, et surtout dans la durée?

    Sait-on calculer des marges d’erreur sur ces chiffres, qui apparemment divergent d’un source à l’autre.

  8. C’est toujours pareil dans ce blog, le temps de se retourner et on est déjà le 36ème commentateur.

    Du coup, beaucoup de choses ont déjà été dites, je ne peux que les saluer.

    Un point n’est pas abordé suffisamment me semble-t-il. C’est celui de la mondialisation.

    Il est tout à fait clair que la loi de la baisse tendancielle exposée par Marx n’est pas une loi automatique puisque c’est justement une loi tendancielle. Donc, en toute logique, il peut exister transitoirement des situations durant lesquelles diverses causes s’opposent à cette tendance générale pour faire remonter le taux de profit. Cela a été mentionné par plusieurs commentateurs, je n’y revient pas davantage, une des principales causes possibles est la hausse du taux d’exploitation de la classe ouvrière, dont la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée est un marqueur probable .

    Il s’agit là d’une possibilité théorique et valable en tout temps. Ce qui me semble intéressant, au delà de cette explication théorique est de comprendre précisément comment depuis 20 ans les choses se sont déroulées, car à ce moment, la théorie devient un guide pour l’action.

    Je pars des hypothèses suivantes :
    1) derrière la financiarisation de l’économe, les bulles et tout ce qui peut être artificiel (schéma de ponzi-madoff, …) dans la finance, il y a eu néanmoins une réelle phase de reconstitution des taux de profits de 1980 à 2000 voire 2005.
    2) cette phase s’est matérialisée par un recul assez profond du mouvement ouvrier, par une dégradation du rapport de forces entre travail et capital, et en particulier par une dégradation des conditions de vie des salariés dans les pays “capitalistes avancés”, Europe, USA, Japon en particulier.

    La question est “pourquoi” ?

    Pourquoi, alors que de 1945 à 1975 environ, le rapport de force travail capital s’est constamment amélioré et avec lui les conditions sociales des classes populaires, (et, sauf erreur de ma part, le taux de profit avait baissé simultanément) pourquoi cette tendance s’est-elle soudainement inversée ?

    Peut-on réellement attribuer cela à Reagan et Thatcher ? Considérer que cela est uniquement le fait de capitalistes qui de gentils seraient devenus méchants ? Il me semble que cela ne serait pas sérieux. Je ne pense pas que ce soit la différence de personnalité entre Reagan et ses prédecesseurs (Nixon, Eisenhower, ou même le play-boy Kennedy), ou ses successeurs (Carter, Clinton, Obama) qui suffise à expliquer cela.

    Il me semble qu’une telle rupture historique doit nécessairement avoir des bases dans la réalité économique du rapport de force entre les classes, et je pense que cette base réside précisément dans la mondialisation. La mondialisation a représenté, entre autres, l’entrée de plus d’un milliard de nouveaux travailleurs, par continents entiers dans le coeur du système de production capitaliste, l’industrie.

    En 1980, la population active mondiale s’élevait à 1 milliard 887 millions de personnes (stats banque mondiale – oit), en 1990, elle était passée à 2 milliards 342 millions. En 2006, la barre des 3 milliards était passée. En 25 ans, une augmentation de plus de 50 %.

    Si on regarde par pays, 4 exemples : les USA, la Chine, l’Inde, la Russie, la France.

    entre 1980 et 2006,
    la population active des USA passe de 112 à 155 millions (croissance 38 %)
    la population active de la Chine passe de 503 à 766 millions (explosion 52 %)
    la population active de l’Inde passe de 253 à 432 millions (explosion 70 %)
    la population active de la Russie passe de 77 à 75 millions (décroissance)
    la population active de la France passe de 24 à 28 millions (croissance 16%)

    Non seulement la population mondiale a fortement cru mais son centre de gravité s’est déplacé (l’Inde et la Chine representent près de la moitié de l’augmentation totale) et loin d’être cantonné à la production de matières premières, les pays dits émergeants ont obtenu par le biais de la mondialisation le transfert des pans les plus importants de l’industrie lourde et légère mondiale, industrie qui a accompli à cette occasion un changement d’échelle considérable et bénéficié de différentiels de salaires et de rapports monétaires très favorables liés précisément à la jeunesse de la structure socio démographique de ces pays, et au fait que, passant d’une économie rurale à une économie industrielle, le taux de profit initial y était très bas et que le potentiel de croissance des profts très élevé.

    La loi tendancielle de baisse du taux de profit exposée par Marx vaut dans un système économique fermé. En intégrant des pays jusque là peu présent sur le marché mondial, et disposant d’une structure économique moins capitaliste, la classe capitaliste a pu reconstituer son taux de profit qui avait trop baissé dans le régime de développement précédent issu de la 2nde guerre mondiale .

    Ce qui est une bonne et une mauvaise nouvelle à la fois, c’est que c’est probablement terminé.
    D’abord, seule l’Afrique dispose d’un réservoir démographique similaire mais elle arrive après. En proportion, elle ne permettra pas une augmentation de même ordre. Ensuite, l’Afrique n’est pas encore prête en termes d’infrastructures et sa situation politique l’empèche d’émerger.
    Enfin et surtout, le système technique du capitalisme a atteint désormais les limites physiques de la planète et il n’existe plus les ressources qui permettent un élargissement du système.

    Il faudra alors soit que le capitalisme développe un nouveau régime d’accumulation (mais honêtement, je ne vous pas quelle pourrait en être la base) soit mettre fin au capitalisme, et vu comment nos dirigeants s’y accrochent, cela ne sera pas une partie de plaisir.

    1. “…je pense que cette base réside précisément dans la mondialisation”

      Personnellement, je crois que ce sont les stock options. J’ai eu l’occasion de l’expliquer à plusieurs reprises, en particuler dans L’argent mode d’emploi>/i> : Les stock options et la fin de l’équilibre capitaliste (2009 : 320-329).

    2. @Paul et Franck

      Je ne pense pas qu´il y ait une et une seule cause à ces dérives constatées.

      Vous avez raison tous les 2. La mondialisation et libéralisation des marchés permet aux capitaux de reconstituer leur profits en allant exploiter des travailleurs plus faibles.
      Les stock-options en faisant des alliés les entrepreneurs et les capitalistes lève un possible contre pouvoir des entrepreneurs envers les capitalistes. Mais si on poursuit dans cette voie, on peut peut-être remonter un peu plus haut dans l´histoire et aller jusqu´à avancer que la révolution bourgeoise avec la défense de la propriété privée dans sa définition et son acceptation actuelle a fait objectivement des bourgeois (c´est à dire, dans nos sociétés, à peu prêt tout le monde) des petits (ou grands) capitalistes en puissance ou en espoir.

      Pour ma part, il me semble que le point de fixation essentiel se situe dans la définition que nous donnons à la propriété privée et que nous allons devoir nous pencher sérieusement sur cette question cette fois si nous voulons aller au bout des réflexions pour la définition d´un après le capitalisme.

      Qu´en pensez-vous ?

    3. Merci à tous les trois .

      Cro Magnon trouve vos trois propos plus clairs que la baisse tendancielle du taux de profit .

      Il commence à fouetter un peu pour la définition de son cheptel .

      Mais sa femme se charge de lui faire comprendre que c’est pour leur bien commun et l’avenir des enfants .

      Cromagnon et le paysan de l’Indus n’étaient donc pas capitalistes selon la définition de base ( “système” économique ). Mais son instinct reptilien “d’appropriation /accumulation /Gaged’avenirgarantiiagréable” était et reste un carburant potentiel pour le capitalisme et tous les totalitarismes .

      Contrairement à Moi qui ironise sur une éventuelle facilité proverbiale , je persiste à affirmer que , à défaut d’être en conscience de nos tares ( et qualités) , on ne peut facilement et durablement changer le monde .

      Ce qu’on appelle se civiliser en quelque sorte .

      PS par association d’idée :

      1 – je crois me souvenir d’une anecdote où l’on raconte que dans une société de singes avec un mâle dominant balèze censé être le chef de bande , ce dernier était tellement agressif , possessif , maltraitant et blessant grièvement ses jeunes concurrents et ses propres enfants , que la majorité des femelles icelui soumises se sont révoltées un jour et lui ont foutu en groupe une méchante correction . Puis elles sont allées séduire un mâle assez bien de sa personne , plus soucieux du bien être et de la paix du groupe ( et surtout du respect des enfants ). La femme n’est pas forcément l’avenir de l’homme mais elle a plus souvent le souci de l’avenir de leurs enfants .

      2- le peit jeu de ping pong en suite du fil d’Argeles 39 ci dessus , m’avait fait relever en souriant que l’acte de décès du capitalisme semblait plus assuré que son acte de naissance .

      Le capitalisme sera mort quand Cro magnon n’en aura plus besoin ; ça approche . C’est Cro magnonne qui me l’a dit .

      Juste avant de partir folâtrer avec le nouveau bellâtre revêtu d’une superbe peau de bête dans la caverne d’à côté .

    4. Cause du basculement ?

      Guerre du Vietnam ; effondrement du dollar ; décrochage de l’or ; augmentation du pétrole (OPEP compense la perte de valeur du dollar) ; les multinationales trouvent de nouveaux salariés pas chers à exploiter ; les néolibéraux prennent le pouvoir partout et soutiennent les multinationales ; il faut casser les résistances des classes ouvrières des pays développés (développés grâce aux solidarités collectives et aux diverses nationalisations), les corseter dans des dettes nationales (décret Pompidou, 3 janvier 1973) et dans une Union européenne qui ne défend que la rente (inflation = 0), d’autant plus facile à faire que la casse de l’industrie permet de licencier des dizaines de milliers de militants syndicaux, ce qui freine la syndicalisation (évidemment, cf. l’écart entre le nombre de syndiqués et celui des manifestants en France…) ; pour parfaire le système le néocapitalisme a besoin d’une part de continuer à faire croire en l’ascenseur social (travaillez plus pour devenir riche, comme si un travailleur acharné était jamais devenu capitaliste par son travail…) et d’autre part se constituer une garde rapprochée de mercenaires prêts à tout (les stock-options vont être l’instrument pour transformer des cadres, susceptibles de soutenir la classe ouvrière dans ses efforts d’émancipation, en fidèles serviteurs du capital qui vont au comble de l’absurdité se licencier eux-mêmes pour faire augmenter leurs dividendes !) ; cerise sur le gâteau, faire emprunter pour consommer l’argent qu’on ne donne pas en salaires ; bulle spéculative monstrueuse qui explose “lentement” à nos frais et qui va ramener au niveau de vie du milieu du XXe siècle des pays entiers pour éponger une “dette” de dix fois le PIB mondial. Sauf si…

      Voilà comment je vois l’essentiel du scénario, mais il y a beaucoup d’autres aspects que je n’ai pas cités, je crois qu’ils s’y rattachent sans le contredire.

    5. C’est Cro magnonne qui me l’a dit .

      Juste avant de partir folâtrer avec le nouveau bellâtre revêtu d’une superbe peau de bête dans la caverne d’à côté .

      Voilà ce qui arrive quand cromagnon choisit une cromignonne ! …
      Heu………

  9. « Le pouvoir de consommation des travailleurs est limité en partie par les lois du salaire, en partie par le fait qu’ils ne sont employés qu’aussi longtemps que leur emploi est profitable pour la classe capitaliste. La raison ultime de toutes les crises réelles, c’est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses, face à la tendance de l’économie capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que le pouvoir de consommation absolue de la société. »

    Marx, Le capital.

  10. Moi dit:25 novembre 2010 à 21:41

    “Aujourd’hui, si GM faisait cela, ses ouvriers achèteraient des télés chinoises ou des voitures japonaises et il n’y aurait aucun retour direct.”

    Bien entendu il n’est plus question qu’une seule entreprise, si grande fut-elle, se mette à augmenter les salaires et les avantages sociaux… Il n’est même plus question qu’un état fasse ce genre de politique, c’est pourquoi ce devraient être l’ensembles des pays où règne encore en maître des économies capitalistes de marché qui se concertent pour entreprendre des politiques semblables à celle de GM en 1965; je dis bien dans leur intérêt de capitalistes, il est évident que je ne crois pas un moment que ça serait par une quelconque compassion pour le bien social, mais elles ne le feront certainement pas.

    Il y a donc un risque grave que des manifestations violentes comme celles récentes au Portugal et comme celle des étudiants Londoniens, ou pires
    locaux…de socialisation des pertes, ainsi que d’externalisation des dégats environnnementaux…

    Mais il ne semble pas qu’on ait encore trouvé de lunettes pour corriger la myopie des hommes et femmes politiques, d’ailleurs à ce point de vue pour tous les pays industrialisés du monde quels qu’en soient les régimes…

    Notons, pour revenir au sujet de l’analyse marxiste, que Marx pensait que les patrons baisseraient les salaires jusqu’au strict minimum nécessaire au maintien de la force de travail dont ils ont besoin pour faire fonctionner leurs entreprises.

    Or les entreprises ont de moins en moins besoin de force de travail car elles ont le choix entre d’un côté délocaliser leur poduction dans d’autres pays à bas coût salarial (salaires et charges sociales) se développent devant des politiques iniques de privatisation des profits et de l’autre côté le choix de remplacer la force de travail par des machines de plus en plus automatisées.

    Dans ce dernier cas on a même vu des relocalisations se faire sans la moindre création d’emplois
    On risque par ailleurs de voir une reprise de la croissance sans création d’emplois, le problème se posera alors de savoir qui consommera les biens produits. Certainement pas les machines automatisées… Et les consommations de luxe des privilégiée seront loin d’absorber les excédents de production ainsi réalisés…
    Paul

  11. IMPORTANCE DU VI° CHAPITRE INEDIT DU CAPITAL ET L’OEUVRE ECONOMIQUE DE MARX :
    Le capital en tant que valeur en proces et la contradiction fondamentale valorisation dévalorisation :
    http://revueinvariance.pagesperso-orange.fr/consequences.html
    http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-inedit/index.htm

    Travail productif et improductif et pourquoi le capitalisme se débarrasse des couches moyennes en période de crise et liquide l’Etat providence :
    http://revueinvariance.pagesperso-orange.fr/travail.html

  12. Désolé pour les fautes de frappe et de copié collé dans mon message précédent… Je ne sais pas comment corriger une fois que le mezssage est parti… Je croyais bien avoir relu mon messages pourtant…

    Paul

  13. Votre présupposé erroné selon lequel Marx pensait que le capitalisme était condamné du fait de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit vous entraîne dans une démonstration en porte-à-faux qui répond d’ailleurs au raisonnement bancal de Husson et de tous ces lecteurs de Marx qui obéissent à votre principe général, et lisent le texte sans comprendre qu’il est bien plus intéressant que ce qu’ils y ont lu. Tout d’abord la baisse tendancielle du taux de profit ne signifie nullement que les profits ne puissent augmenter dans leur masse comme le souligne Marx dans le chapitre XIII du Livre III ; dans le chapitre XIV, il explique également comment la baisse du taux de profit est une tendance qui peut-être contrecarrée. Il n’a nulle part émis l’hypothèse que la mort du capitalisme viendrait de la baisse tendancielle du taux de profit ! Ce qu’il a par contre affirmé en écrits et en actes c’est que seul le prolétariat organisé pouvait mettre fin au système de la propriété privée des moyens de production et de l’exploitation de l’homme par l’homme.

  14. Il me semble aussi, évidemment, que cette baisse tendancielle du taux de profit, à rapprocher de la baisse de l’efficacité marginale du capital de Keynes, nécessite plusieurs remarques à la lumière des mécanismes financiers que nous observons depuis quelques années.
    En effet, ces mécanismes dictent une autre réalité.
    Tout d’abord, il faut apprendre à distinguer – mais cela demande une certaine subtilité qui échappe en général aux marxistes – entre “profit productif” et “profit financier”.
    Il est clair et compréhensible que les actionnaires, qui, en collusion avec les nouveaux managers (davantage associés aux profits capitalistiques et rémunérés comme tels), veuillent maximiser les profits financiers.
    Or, cette maximisation se fait clairement au détriment du renouvellement adéquat de l’appareil productif. En clair, ce qui assure le rendement élevé des équipements, c’est en partie leur non renouvellement dans les pays industrialisés tels les USA, la France et la Grand- Bretagne notamment. C’est un peu moins le cas en Allemagne, mais cela existe aussi, bien sûr dans ce pays.
    Les nouveaux équipements sont installés davantage dans les pays émergents où les salaires sont très bas.
    Au fond, les dirigeants des grandes entreprises, comme je l’ai lu sur ce blog déjà, sont de plus en plus inclus dans la classe des rentiers, et leur rémunération en actions et en stock options y a évidemment beaucoup contribué. Leur stratégie est donc nécessairement la maximisation des profits à court terme, quittes à casser l’équipement pour délocaliser ensuite.
    Il s’agit là, évidemment, d’un mécanisme qui a totalement échappé à Marx, et l’analyse qu’en font les marxistes d’aujourd’hui est, comme d’habitude, tout à fait insuffisante et conduit à des positions “antimarché” comme d’habitude.
    Si ces “idiots utiles” du grand capital pouvaient apprendre à raisonner juste, ils iraient un peu plus loin.
    En effet, si le capital financier ne pouvait plus se retirer pour fonctionner essentiellement dans des circuits spéculatifs mais s’il devait rester investi et engagé dans la seule production de biens et services, nous aurions bien cette baisse tendancielle du taux du profit.
    Or, dans le domaine de la spéculation financières, cette baisse n’existe pas, c’est pourquoi l’argent va là.
    Selon mon analyse, il s’agit donc bien de modifier l’émission de la monnaie en émettant un SMT, afin de maintenir la monnaie présente dans l’économie dite “réelle”.
    En faisant cela, c’est vrai que le capitalisme serait enfin réellement amené à disparaître pour laisser place à une économie de marché sans capitalisme. Mais je crains que ces considérations subtiles dépassent la religion marxiste.

    1. C’était juste pour souligner que la lecture que vous faites de la baisse tendancielle du taux de profit correspondait à la façon dont je l’interprète.Et je vous remercie ainsi pour votre commentaire et votre explication.Je n’ai pas de position à expliciter plus longuement.

  15. Aliénation et crise financière

    Débarrassé de la réthorique idéologique qui l’avait fortement imprégnée pendant des décennies, un concept que l’on avait un peu oublié ressurgit à la faveur de la profonde crise que nous traversons : ce concept, c’est celui de l’aliénation de l’homme.
    Un concept central de l’anthropologie marxiste selon lequel l’aliénation ne serait pas le fruit de la « chute de l’Homme» telle que la décrit la Genèse, mais le fruit du rapport entre l’homme et son produit, entre l’homme et son travail.

    L’homme serait ainsi destiné à être inéluctablement dépossédé du fruit de son travail.
    Jusque là, rien de très nouveau. Mais là où les choses deviennent intéressantes, c’est lorsque l’on constate que cette aliénation de l’homme est le résultat douloureux de la séparation entre son Etre réel et ses produits.

    Une séparation douloureuse que l’on conçoit aisément quand elle s’applique à un salarié du Nevada qui vend sur le marché sa force de travail et constate que le produit de celui-ci – par exemple sa maison à laquelle est lié un emprunt immobilier à taux flottant – ne lui appartient plus et prend une existence indépendante de lui-même dès lors que la difficulté à le rembourser le conduit inexorablement à le refinancer jusqu’à l’issue fatale.

    Happé dans la spirale de l’aliénation, notre travailleur du Nevada devient la proie de « fétiches irréels » qui modifient sa conscience. Et pour poursuivre avec la terminologie appropriée, sa conscience n’étant plus la conscience de sa vie réelle, il se nourrit alors des illusions d’un monde meilleur où la fantasmagorie d’un Quantitative Easing est censée recréer l’univers immortel d’une idéologie fondée sur le capitalisme à crédit.
    Et la conscience du financier New-Yorkais chargé d’assembler des CDO, qu’en est-il ?
    Ne nous y trompons pas. Le processus de la logique dialectique n’étant que le prolongement et la reproduction des actes naturels humains, la réponse est en définitive assez simple.

    L’aliénation de sa conscience est à la mesure des propres « fétiches » qu’il s’est lui-même créé et dans lesquels il s’aliène : rachat de prêts hypothécaires et souscription de CDS, assemblage d’autres prêts du même type sous forme d’obligations, agrégation de celles-ci dans des CDO revendus à des investisseurs. Une mécanique diabolique au terme de laquelle des bonus bien mérités lui font également perdre la conscience de sa vie réelle. Il se nourrit alors des illusions et des idéologies qu’il s’est forgées, paradoxalement les mêmes que celles de notre salarié du Nevada : « illusions d’un monde meilleur où la fantasmagorie d’un Quantitative Easing est censée recréer l’univers immortel d’une idéologie qui puise ses racines dans « la finance structurée » et les ventes à découvert …

    Et pourtant, selon la même logique dialectique, tout cet univers serait faux, mais son rôle serait essentiel dans le processus historique. Toute l’histoire humaine ne serait-elle pas l’histoire de l’aliénation de l’homme dans ses productions ?

    Gilles BOUCHARD
    CEO Sequoia Network

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