L’actualité de la crise : LA PART DU FEU, par François Leclerc

Billet invité

Une toute simple énumération des faits remplacera la plus accablante des analyses pour illustrer l’irrésistible déraillage qui est en train d’intervenir.

Au Bundestag, la révolte a éclaté au grand jour, un premier député de la CDU rejoignant les douze députés du FDP ayant déjà prévenu qu’ils voteraient contre le futur fonds de stabilité financière européen (MES). Deux à trois dizaines d’autres pourraient sauter le pas, selon les pointages, obligeant la chancelière à négocier avec son opposition pour faire adopter – mais après amendement – son propre plan. Le temps de la crispation est passé, celui du refus est arrivé.

En Finlande, la formation d’une coalition gouvernementale avec le parti des “Vrais Finlandais” (Perussuomalaiset) – en tout cas vrais vainqueurs des dernières élections – va reposer sur un difficile compromis, celui-ci ayant fait sa campagne sur le refus d’accroître la participation de la Finlande au fonds de stabilité financière, pouvant ainsi tout bloquer. Un grain de sable qui ne fait que rajouter une touche au grand repli sur l’égoïsme national alimenté par les populistes d’extrême droite, absurde refuge et dangereuse diversion.

Au Portugal, la Troïka des représentants de l’Union européenne, du FMI et de la BCE, s’efforce de trouver d’ici la mi-mai un terrain d’entente avec les deux principaux partis politiques – PS et PSD – sur lequel reposerait un plan d’austérité “ambitieux”, c’est à dire s’annonçant très sévère dans le contexte politique européen actuel. Supposant également un accord entre les négociateurs sur le taux et la durée du prêt. Le tout devant être impérativement mené à son terme, alors que la crise grecque mûrit à toute vitesse, afin d’éviter un défaut portugais qui emballerait la machine. Les Portugais ne sont pas les seuls à avoir le couteau sous la gorge.

Ce qui conduit au passage à une étonnante constatation : plus les plans de sauvetage déjà en place – en Irlande et en Grèce – s’avèrent irréalistes et ne pas fonctionner, plus leurs artisans s’acharnent à rendre les suivants encore moins praticables en les durcissant encore ! Un aveuglement à mettre sur le compte de l’absence de plan de rechange et d’une incapacité, paraissant consubstantielle, à tout simplement en concevoir un.

Ainsi, le gouvernement grec s’engage dans une lourde épreuve de plus, avec la préparation en guise de va-tout d’un énorme plan de privatisation de 50 milliards d’euros, tandis qu’une nouvelle grève générale est annoncée pour le 11 mai prochain et que les réformes structurelles progressent moins vite que prévu (une manière indirecte de reconnaître qu’elles ne génèrent pas la croissance inscrite sur la feuille de route.)

Les Espagnols en sont pour leur part à invoquer un accident de parcours – qui, c’est juré, ne se renouvellera pas – pour justifier la forte hausse des taux obligataires que les marchés leur ont imposée à l’occasion d’émissions à 12 et 18 mois  : « Un pic de quelques points supplémentaires au moment d’une émission, sur l’ensemble de nos émissions, est sans grande importance » a plaidé Elena Salgado, la ministre de l’économie. Nier pour tenir, jusqu’au moment où tout cède !

L’un des gouverneurs de la BCE, Yves Mersch, en est venu à considérer comme étant un déni de démocratie les spéculations sur une restructuration de la dette grecque, car « Il existe dans les pays concernés des décisions parlementaires visant à respecter les programmes de réforme. Ne pas reconnaître à ces démocraties la volonté de remplir leurs obligations est un préjugé injuste. » Le même, tout aussi inspiré pour conjurer le mauvais sort qui pourrait atteindre l’Espagne, a fait valoir que celle-ci a un endettement public « beaucoup plus bas que la Grèce, l’Irlande, le Portugal et même l’Allemagne » ; le monde entier – sauf lui semble-t-il – au courant que le problème des Espagnols (entre autres) est en tout premier lieu leur gigantesque dette privée…

« Ils » auront beau dire et affirmer le contraire sur tous les tons, une restructuration de la dette publique est proche, à commencer par celle de la Grèce. La presse allemande ne s’y trompe pas, qui bruisse tous les jours de rumeurs à propos de discrètes évaluations qui seraient en cours au sein du gouvernement allemand, quand ce n’est pas de déclarations hétérodoxes et inopportunes.

En réalité, le monde financier s’apprête à absorber le choc de cette restructuration, dont les modalités vont être calculées afin qu’elle soit la plus supportable possible. En première ligne, les banques grecques devront être restructurées dans l’urgence. De leur côté, les banques allemandes affectent déjà publiquement de pouvoir supporter ce choc, exposées à hauteur de 16 milliards d’euros. Cela ne serait pas « la fin du monde » a lancé le président de la fédération des banques publiques (Landesbanken), car si celles-ci sont vérolées, c’est d’abord par des produits dérivés américains. Du haut de sa toute puissance, la Deutsche Bank ne pipe mot.

Les banques françaises, par la voix de Christine Lagarde (qui a faute de mieux essayé un « Il n’est pas question de parler de restructuration ! »), tentent encore d’échapper à l’inévitable qui va les frapper, exposées pour 8 milliards d’euros. Pour sa part, la BCE – dont l’exposition grecque est d’environ 200 milliards d’euros – est en mesure d’absorber ses propres pertes, quitte à envisager pour plus tard une recapitalisation aux frais de ses États membres.

La principale inconnue est, comme d’habitude, l’effet domino induit. Selon un double mécanisme : une réaction en chaîne dans le système bancaire – puisqu’elles se tiennent toutes par la barbichette – et une forte incitation à faire de même pour d’autres pays. Comment cela pourra-t-il en effet leur être refusé, vu le précédent qui s’annonce ? Voilà qui ne va pas simplifier les discussions en cours avec les Irlandais et les Portugais.

Les marchés, quant à eux, semblent penser que plus l’on tardera, plus le résultat sera incertain et difficile à maîtriser. Dans l’espoir que la forme la plus brutale d’une restructuration – une décote sur le principal – pourra être évitée en s’y prenant à temps, et qu’il ne faudra consentir qu’une baisse de taux et un rééchelonnement des remboursements. Le gouvernement grec aurait en effet déjà discrètement demandé qu’une extension de la maturité de sa dette soit accordée, selon un membre du FMI non identifié et cité dans la presse grecque. Ce serait faire la part du feu.

Il a été déjà été lancé « moteur ! » sur le plateau de tournage, on attend désormais qu’il soit crié « action ! », à moins que les comédiens ne démarrent tous seuls.

A tout hasard, une majorité de députés européens du comité économique vient de demander à la Commission qu’elle étudie le lancement détaillé d’un programme d’euro-obligations, des députés démocrates-chrétiens ayant voté en faveur de cette résolution, y compris le leader du leur groupe parlementaire allemand. Car l’affaire du MES semble bien mal partie, découvrant un front déjà laissé fort démuni de moyens d’ici 2013.

Contraint et forcé, à nouveau dans l’improvisation, il va falloir faire contre mauvaise fortune bon coeur. Sans savoir où cela va conduire un système bancaire toujours fragile dans son ensemble, tout en espérant contenir ses pertes financières.

Mario Draghi, le président du Conseil de stabilité financière (CSF), prétendait décrire la semaine dernière ce système comme présentant seulement « des poches de faiblesse » à « résorber rapidement », reconnaissant que « risques souverains et bancaires sont étroitement entremêlés dans certains pays ». Cette vision se voulant rassurante et positive va subir l’épreuve du feu. Les stress tests des banques européennes, écartant de leur champ d’analyse le risque de défaut sur la dette souveraine, sont en attendant déjà dépassés avant même d’être terminés.

Cherchant à justifier le repli que tente la BCE sur des positions préparées à l’avance – la retraite, en terme militaire – son chef économiste, Jürgen Stark, a déclaré : « on ne doit pas attendre des autorités monétaires qu’elles résolvent des problèmes situés bien au-delà de leurs attributions officielles ». Chiche !

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102 réflexions sur « L’actualité de la crise : LA PART DU FEU, par François Leclerc »

  1. Merci pour cet article factuel.

    Il aurait été judicieux d’expliquer brièverment ce que l’on entend par «restructurer la dette», afin de l mettre car ce n’est peut être pas évident pour le néophyte même si la mention de «pertes» estimées pour telle ou telle banque devrait lui mettre la puce à l’oreille.

  2. Faut pas payer“…..de Dario FO….pour ceux qui ont eu la chance de la voir récemment……!!
    Le problème de la cascade inévitable dès le premier défaut de paiement ne sera pas pour les “riches” ( ils ont /-ou transféré du cash ailleurs , /-ou acheté de l’immobilier type ultra°luxe ou type cage°à°lapins , /-ou acheté de l’or en temps opportun )…..non plus pour les “pauvres” (leur seule provisoire revanche) qui n’avaient pas grand chose à perdre…..mais bien pour les “normaux” , les plus nombreux ,qui ont enchaîné diplôme,boulot , dodo ,et qui ont géré leur vie “en bon père de famille” ,déposant une épargne de précaution en Ass°Vie ou en livrets d’épargne banals rémunérés en moyenne au taux d’inflation + 1 ou 2 points de pourcentage……………prenant part , sans le savoir vu la NON-séparation “mafiamment” organisée des banques en “banques d’éparne & d’investissement dans l’économie réelle” vs “banques d’affaires” , à l’alimentation réelle du système financier prédateur qui va les engloutir ou , à tout le moins les appauvrir significativement.
    Solution(s?) pour ces braves………..Suggestions réalistes bienvenues…..

      1. Ils sont morts mais ils ne le savent pas
        Cela me rappelle un film américain, le sixième sens je crois.

        Mais qui sommes nous pour voir les morts ?

        De toute manière les morts ne peuvent pas entendre nos voix.

      2. Cette intervention de Frédéric Lordon date de juin 2010, çà date .. et depuis, ce sorcier de la formule léchée a disparu de la circulation, comme une abdication à la lutte dont il s’était porté pourtant comme un leader !

      3. En effet, “Bible”.

        Mais une fois que l’on a dit CA :
        http://www.dailymotion.com/video/xfa8ah_economistes-atterres-frederic-lordo_news

        Que veux-tu que l’on dise de PLUS..?????????????????????

        Tiens, pour ta “gouverne”, saches que ce livre qui porte le même nom que ton pseudo a tellement été retravaillé pour rester assez général style horoscope que l’on se demande à qui profite le (crime) troisième testament.

        Le manipulatoire des Logues a aussi ses limites. Tout comme toi.

  3. Les plans de sauvetage ne fonctionnent pas ? Ca dépend de quel objectif vous parlez. S’il s’agissait d’éviter à tout prix de restructurer les dettes souveraines, alors ce sera peut-être effectivement un échec.
    Mais c’est n’est qu’un objectif parmi d’autres. Un autre objectif important (administrer une cure de rigueur aux finances publiques, plus de transparence, et imposer des réformes structurelles économiques difficiles) est pour le moment un succès relatif en Grèce.

    S’il y avait eu restructuration d’emblée au lieu d’un plan de sauvetage, comme vous semblez suggérer :
    – il y aurait eu une panique généralisée immédiate dans les marchés de la dette qui aurait également entrainé l’Espagne et l’Italie (plus loin que ce ne fut le cas) ; or pour le moment les marchés différencient encore les titres espagnols et italiens des trois déjà tombés (pour preuve, l’euro suit la même trajectoire que les taux sur obligations espagnoles à 10 ans depuis plusieurs mois, et les spreads de taux sur bunds ont à peine changé).
    – cela n’aurait pas changé l’incapacité politique des pays européens à imposer des mesures d’austérité pour mettre leur dette sur une trajectoire soutenable
    – la restructuration aurait été désordonnée puisque ni les banques privées, ni les banques centrales, ni les gouvernements n’auraient eu le temps de se préparer à cette éventualité

    Maintenant au boulot !

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