L’actualité de la crise : AU THÉÂTRE DIMANCHE PROCHAIN, par François Leclerc

Billet invité

A son tour, la France prend le cap de la zone des tempêtes, alimentant une dramatisation calculée du sommet européenne de dimanche prochain qui ne fera pas pour autant de ses participants des sauveurs.

Les désaccords qui subsistent entre Allemands et Français ne peuvent au mieux aboutir qu’à un compromis a minima de dernière minute, comme déjà annoncé. Le triptyque des mesures annoncées ne sera pas à la hauteur des exigences de la situation : la décote de la dette grecque sera une nouvelle fois insuffisante pour que le pays retrouve sa solvabilité, la recapitalisation des banques restera pleine de mystères et ne rassurera qu’à moitié, le renforcement spectaculaire du FESF reposera sur des pointes d’épingle.

Vu les engagements déjà pris par le FESF et le mécanisme envisagé pour le renforcer, ainsi que les nouveaux qui vont être indispensables de prendre (au Portugal notamment), le montant des pertes sur les obligations souveraines qui vont pouvoir être assurées par celui-ci – puisque c’est le montage financier retenu – ne pourra pas atteindre le montant initialement évoqué de deux mille milliards d’euros, tout au plus la moitié potentiellement sur le papier, ce qui élévera un rempart insuffisant pour empêcher l’Italie de tomber dans le trou et n’étouffera pas le feu.

Qui plus est, rien ne dit que les investisseurs seront rassurés par une garantie qui ne portera que sur une décote maximum de 20%, alors que la dette grecque va subir une décote supérieure, et qu’ils accepteront des taux inférieurs et supportables, ce qui par ailleurs ne réglera pas en soi la question de la solvabilité des Etats. Enfin, le nouveau montage destiné à accroître son effet de levier s’effritera comme un château de sable si la note des Français est dégradée.

De nombreux indices montrent que la situation continue de déraper, et pas seulement dans la zone euro, ce qui permet de tordre le cou aux interprétations restrictives de la crise qui, pour les besoins de leur démonstration, oublient le reste d’un monde tout aussi secoué.

La valse des agences de notation se poursuit à un rythme qui s’accélère. Avec non seulement la France, dont la note AAA est désormais sous surveillance, mais aussi l’Espagne, que Moody’s vient de rétrograder de deux crans, tandis que Standard & Poor’s en a fait autant de 24 banques italiennes. Quand ce ne sont pas les Etats, ce sont les banques qui sont atteintes, tout se dérobe sous les pieds !

Sur le marché obligataire, le spread (l’écart) entre les taux allemands et français pour les titres à 10 ans a dépassé 1%, comme c’était le cas il y a peu pour l’Italie, alors qu’il approche désormais les 4% pour cette dernière. Les CDS assurant contre le défaut de remboursement de la dette française ont augmenté à 193 points de base (soit une prime annuelle de 193.000 euros pour assurer 10 millions d’euros à cinq ans). Sur les 24,8 milliards de dollars de CDS identifiés comme émis par la Depository Trust and Clearing Corporation (DTCC), c’est la dette française qui aurait donné lieu à l’émission du plus grand nombre d’entre eux, passant devant celle de l’Italie.

En Espagne, le taux de créances douteuses des banques – pour l’essentiel du crédit immobilier – continue d’augmenter, selon la Banque d’Espagne et atteint 7,14%, ne prenant vraisemblablement pas en compte le crédit aux promoteurs immobiliers et aux entreprises du BTP.

Olli Rehn, le commissaire européen aux affaires économiques, vient d’admettre que les Portugais ne pourront pas atteindre leurs objectifs de réduction du déficit budgétaire, alors que le gouvernement vient de présenter un projet de budget 2012 comprenant de nouvelles coupes brutales et que, selon les prévisions et données officielles, la récession devrait s’approfondir (-2,8%) et le chômage passer à 13,4%. Le scénario grec est en train de se répéter : mêmes causes, mêmes effets.

Même les mieux dotés ne sont pas épargnés. La structure de défaisance de Hypo Real Estate (HRE) va devoir être recapitalisée en Allemagne, en raison de dépréciations successives qui ont du être épongées par l’apport en capital initial de l’Etat de 3,9 milliards d’euros. Le secteur bancaire allemand est l’un des grands malades de l’Europe, même s’il a été depuis rejoint par ses coonfrères, chacun ayant ses points de faiblesse propres et tentant de les dissimuler à sa façon dans le maquis accommodant des réglementations bancaires nationales.

La relative bonne santé allemande repose sur l’extension du travail à temps partiel, qui n’est pas toujours motivé par un choix familial, et atteignant désormais les hommes aussi bien que les femmes. Selon l’institut DIW, deux millions d’Allemands subiraient cette situation, faute de mieux, sur les dix millions qui travaillent à temps partiel. Qu’en sera-t-il lorsque la baisse de la croissance prévue se poursuivra ?

Au Royaume-Uni, hors zone euro, l’inflation a atteint 5,2%, selon l’Office des statistiques nationales, les prix ayant été particulièrement tirés par l’augmentation du gaz, de l’électricité et des transports, ainsi que par les produits alimentaires. Cela frappe de plein fouet les catégories les plus défavorisées (par le système, pas par la nature), leur pouvoir d’achat pris en tenaille entre l’inflation et la baisse de leurs revenus. Le pays est à l’extrême bord de la récession (+0,1%), si l’on accepte ce chiffre comme crédible, et le chômage continue de progresser. A ce train-là, les années Thatcher seront bientôt considérées comme ayant été une plaisanterie.

Pendant que les dirigeants européens tentent de trouver leurs marques communes, la BCE continue de jouer les urgences hospitalières. La facilité de prêt au jour le jour a atteint 2,39 milliards d’euros lundi, les dépôts de liquidité sur 24 heures, 172 milliards d’euros, le prêt de 500 millions de dollars sur une semaine à une banque non identifiée a été une nouvelle fois renouvelé, tandis que d’autres opérations de prêt à une demi-douzaine de banques étaient engagés. A part cela, le système bancaire se porte bien, si l’on en croit ses porte-paroles.

La crise sociale se développe et ses manifestations ne sont pas réservées aux pays de la zone des tempêtes, soumis à un régime des plus stricts. Insidieusement, la précarité et la pauvreté se fraient leur chemin partout, tandis que la concentration extrême de la richesse s’accentue, révélée par de multiples études. La formule est consacrée mais n’en reste pas moins valable : une profonde inquiétude et indignation monte, qui se traduit aujourd’hui en Grèce par la paralysie du pays, qui gagne de plus en plus de secteurs d’activité.

Une étude annuelle du Crédit Suisse confirme que la richesse mondiale, exprimée en dollars, a progressé de 67% depuis l’an 2000 et devrait continuer de le faire à raison de 50% d’ici à 2016. Très inégalement répartie entre les pays, les émergents se taillant la part du lion, et au sein de chaque pays une part infime de la population, car les moyennes cachent des disparités et une concentration de la richesse qui s’accroissent.

La tentation de puiser dans cette manne va être de plus en plus grande, expliquant les mesures dont ceux qui la possèdent s’entourent de plus en plus afin de se protéger. Dans des paradis fiscaux, derrière les enceintes de résidences protégées, dans le dédale de la fiscalité, dans un monde qui leur est à tout point de vue réservé et sur lequel des services de sécurité veillent. Les pauvres gens !

P.S. : François Hollande évoque la possibilité d’une “victoire des agences de notation”, si les dirigeants européens n’étaient pas “à la hauteur de la situation” et que les marchés étaient en conséquence “tout puissants”, tout en évoquant “des mesures appropriées” qu’il n’identifie pas. On serait curieux de les connaître.

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