QUAND M. OBAMA SE REND À TOULON

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Non, M. Obama ne lit pas le blog de Paul Jorion (enfin, je ne pense pas !). Alors comment se fait-il que le discours qu’il a prononcé avant-hier à Osawatomie dans le Kansas, pourrait tout aussi bien avoir été écrit par moi-même ?

Une hypothèse envisageable est celle de la pure coïncidence. Une autre, est que M. Obama a – pour une fois – décrit les choses telles qu’elles sont, et c’est là l’hypothèse qui me semble la plus plausible. Voici un bref échantillon de son discours :

Bien longtemps même avant que la récession ne débute, travailler dur ne faisait plus aucune différence pour la plupart des gens. Un nombre de plus en plus restreint des personnes qui contribuaient au succès de notre économie bénéficiaient véritablement de ses avancées. Ceux qui vivent au sommet s’enrichissaient plus que jamais, du fait de leurs rémunérations et de leurs investissements. Mais la grande masse des autres s’escrimaient avec des coûts en hausse constante et des feuilles de paie pour qui ce n’était pas le cas – et un nombre toujours croissant de familles s’endettaient toujours davantage, pour ne pas sombrer. […] Le château de cartes s’effondra en 2008. […]

L’histoire est maintenant connue de tous : des crédits hypothécaires accordés à des ménages qui ne pouvaient pas se les permettre, et qui bien souvent n’en comprenaient pas les termes. Des banques et des investisseurs à qui on a permis de reconditionner les risques qui en découlaient et de les revendre. Des paris colossaux – et des bonus colossaux – faits et accordés avec l’argent de quelqu’un d’autre. Des régulateurs dont on supposait qu’ils nous alerteraient quant aux dangers causés par tout cela, mais qui regardèrent ailleurs ou n’avaient même pas le pouvoir de regarder. […]

Les aciéries qui avaient besoin autrefois de 1.000 ouvriers font aujourd’hui le même travail avec seulement 100, et les licenciements sont du coup trop souvent permanents. Et de tels changements n’épargnent pas les cadres. Si vous étiez guichetier d’une banque, réceptionniste ou agent touristique, la plupart d’entre vous ont été remplacés par un distributeur de billet ou par l’Internet. […]

Examinez les statistiques : au cours des dernières décennies, le revenu moyen du 1% au sommet a augmenté de 250% […] Le dirigeant d’entreprise typique qui touchait autrefois 30 fois ce que gagnaient ses employés, gagne aujourd’hui 110 fois plus. Et pendant ce temps-là, les revenus de la grande masse des Américains ont baissé de 6%. […]

Quand les ménages de la classe moyenne ne peuvent plus s’offrir les biens et les services que les entreprises proposent, c’est l’économie dans son ensemble qui coule […] Les pays qui connaissent moins de disparités ont des économies plus solides et connaissent une croissance plus forte et plus robuste sur le long terme.

Les inégalités opèrent des distorsions sur la démocratie. Elles amplifient la voix du petit nombre qui peuvent recruter des lobbyistes excessivement bien payés et se permettre des dons au montant illimité aux campagnes des politiques. Le risque est grand que notre démocratie ne soit mise à l’encan et raflée par le plus offrant.

« Voilà le Barack Obama que beaucoup d’entre nous imaginaient avoir élu en 2008 », écrit avec un certain enthousiasme, Robert Reich, ancien Secrétaire à l’emploi de Bill Clinton.

Quand je dis que M. Obama « se rend à Toulon », c’est bien sûr une image. Ce que je veux dire, c’est qu’il « dit les choses comme elles sont ». Mais j’entends affirmer encore autre chose : qu’il ne suffit pas de « dire les choses comme elles sont », qu’il faut encore, si l’on dispose du pouvoir, ce qui est logique si on est chef d’État par exemple, et si l’on comprend que ce qui « rend confiance aux marchés », c’est qu’on leur rembourse l’argent qu’on leur doit, et que si on ne peut pas, il vaut mieux le leur dire le plus rapidement possible, plutôt que de leur faire miroiter indéfiniment qu’il sera peut-être possible de piquer les sous qui manquent dans la poche du contribuable alors que celui-ci est fauché, et je referme ici la parenthèse : il ne suffit pas de « dire les choses comme elles sont », il faut encore agir en conséquence, et poser les actes qui découlent logiquement de la brillante analyse qu’on en a faite. Sans quoi l’on sera taxé un jour ou l’autre de schizophrène : que si celui qui pense et celui qui agit se partagent bien le même corps, ils ne sont apparemment pas pour autant la même personne. Et que nous pourrions, de notre côté, nous contenter à l’avenir d’écouter leurs beaux discours d’une oreille seulement distraite. En attendant que ça se passe.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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77 réflexions sur « QUAND M. OBAMA SE REND À TOULON »

  1. A tous ceux qui se sont donné la peine de répondre à ma question un grand merci.

    Vous voudrez bien observer que lorsque l’on indague pour connaître les noms des personnes
    physiques qui décident des mouvements des « marchés » l’on découvre, souvent avec peine, car ces
    personnes se cachent derrière maintes sociétés, fondations, trust et autres, que l’on retrouve les mêmes en différents endroits…
    Ils se cachent, se multiplient, profitent des effets de levier organisés par ces structures en matriochka…

    La plupart de ces gens ne sont sous couvert d’honorabilité que des bandits internationaux, qui portent sciemment et de concert, en bande organisée, atteinte au crédit des Etats…
    C’est un crime. Il est plus nuisible à la cohérence sociale que bien des crimes de sang, dont les
    effets pour déplorables qu’ils soient, sont plus limités que ceux des crimes des délinquants économiques multi-récidivistes.

  2. Mr Jorion, vous dites « Mais j’entends affirmer encore autre chose : qu’il ne suffit pas de « dire les choses comme elles sont », qu’il faut encore, si l’on dispose du pouvoir, ce qui est logique si on est chef d’État par exemple ».

    Je pense que le fond du problème est bien là et je pense que vous devez intégrer dans votre réflexion les quelques points suivant :

    1- les lobbies sont une entité floue et indéfinie que l’on peut définir comme étant une communauté d’intérêts économiques. Ce sont eux la nouvelle oligarchie qui nous gouverne dont parle OWS (les 1%). Au passage, c’est bien pourquoi les PC chinois se sent tellement à l’aise dans le libéralisme non régulé, non concurrentiel et finalement oligarchique. Une oligarchie de Parti-Etat ou une oligarchie Corporate fonctionnent de la même manière et ont en gros les mêmes intérêts. Cette comparaison avec le PCC permet d’entrevoir le problème de fond : la démocratie occidentale a été polluée par les lobbies, par cette oligarchie, et est maintenant en grand danger.

    2- les lobbies ont l’argent et le temps pour eux (les présidents, les administrations passent, les lobbies restent). Ils financent aux US les campagnes électorales et les partis. Évidemment il n’y a rien de gratuit et personne ne pense qu’il n’y a pas de retour d’ascenseur (plus ou moins conscient et consentis) de la part des politiques.

    3- Au delà de cette influence directe, et comme toute oligarchie financièrement puissante, ils ont un mode d’influence indirect via la propagande et je pèse le mot que j’utilise ici : répéter un mensonge suffisamment de fois pour finalement le transformer en réalité historique, déformer les faits, réécrire l’histoire etc etc c’est faire de la « propagande ».
    Cette propagande est diffusée :
    a- en direct, grâce à la proximité, voire promiscuité, des lobbyistes de Washington qui vivent en symbiose des cercles politiques
    b- ou indirectement via les médias qu’ils contrôlent. Ainsi, ils diffusent et font patiemment infuser leur pensée (la propagande c’est comme le thé, ça infuse) dans la tête des citoyens lambda.

    4- Résultat, l’américain moyen pense à l’envers et les USA font actuellement face à une crise idéologique dramatique (à mon sens on touche ici à l’origine même de la crise économique et financière) : « les impôts c’est mal, c’est du communisme / socialism », « le privé c’est bien, le public c’est mal, c’est du socialism », le gouvernement est toujours suspect alors que le privé est paré de toutes les bonnes intentions (voir le débat ubuesque sur la réforme du Health Care)… Et tout cela en oubliant soigneusement que toute économie repose sur ses infrastructures (ponts, routes, aéroports…), or les ponts par exemple, tombent littéralement en ruine aux US. Et pour cause.
    En oubliant que sans les impôts, il n’y aurait tout bêtement pas d’Internet qui est à l’origine l’application d’un programme militaire et donc financé par les impôts des américains!
    Mais non, il faut « libérer les forces du privé et réduire la poids du public »… Pathétique.

    Le fond du problème est que depuis 30 ans et les années Reagan, les lobbies financiers ont obtenus tout ce qu’ils voulaient en matière de dérégulation, administration après administration => Clinton a été celui qui a fini de mettre à bas du Glass Steagal Act.

    Vous me direz, « la solution est donc de re réguler ». Oui sauf que les lobbies sont aujourd’hui trop puissants et leurs idées trop bien acceptées par les « Very Serious People » et le bon peuple, on le vois bien. Donc quelle est la solution?
    Elle est simple à énoncer, mais infiniment complexe à faire accepter au peuple américain (je me concentre ici sur les US car c’est fondamentalement et originellement là que le problème se situe) : réduire l’influence des lobbies => en réformant la loi de financement des campagnes électorales et en rendant les financements essentiellement publics et dans l’idéal plafonnés.

    Facile me direz vous. Non, car faire cela serait évidemment considéré par une énorme majorité d’américains comme du « socialism ».
    « Comment? vous voulez financer VOS campagnes avec NOTRE argent? » Je vois déjà les gros titres…
    Sauf que c’est l’inverse qui est du « socialism » (du « corporate socialism » pour être précis, disons du « totalitarisme privé » pour éviter les connotations politiques de classe), mais comme je l’ai déjà dit, ils pensent à l’envers.

    1. Haut niçois, je vois que tu inclines lourdement vers l’angloy. Aurais-tu préféré un bulldog anglais, genre Winston ou Maggie en lieu et place de notre lassante Lassie obamesque ? Rassure toi. Si Gingrich continue sur sa lancée, t’auras les aboiements et les morsures qui vont avec. Mais ni les mêmes aboiements, ni les morsures où l’on voudrait…

  3. si l’on dispose du pouvoir, ce qui est logique si on est chef d’État par exemple

    Il serait vraiment utile de savoir de quel pouvoir le chef d’État en question dispose, ou si on veut de savoir de quels pouvoirs il dispose et de quels pouvoirs il ne dispose pas.

    J’ai déjà cité à d’autres occasions le cas de Louis XVI qui n’avait ni le pouvoir de lever suffisamment d’impôts ni le pouvoir de faire ce qu’il croyait n’être que des réformes et qui nécessitait en réalité un bouleversement beaucoup profond de la société et le cas de Gorbatchev et ses prédécesseurs qui ont perdu progressivement la plupart des pouvoirs dont ils étaient encore sensés disposer jusqu’au jour où Eltsine, après le coup d’état manqué de l’armée, s’est mis à parler de l’EX-URSS. Dans ces deux cas les pouvoirs en question n’ont pas manqué de jeter une lumière assez crue sur ce qui n’allait pas.

    On peut rêver d’un Obama qui expliquerait mieux qu’il ne l’a fait pourquoi il est inutile de voter pour lui la prochaine fois mais je trouve que c’est déjà un début honorable d’indiquer non seulement ce qui ne va pas mais de donner aussi quelques-unes des raisons pour lesquelles il ne peut pas y remédier…

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