L’actualité de la crise : L’EXPÉDITIVE THÉORIE DU GARROT, par François Leclerc

Billet invité

Permanente, la grande perdition est également éclatée et ne s’exprime pas de manière similaire aux États-Unis, en Europe ou au Japon. Elle se manifeste aussi bien dans le secteur privé que public et affecte les établissements financiers comme les États. Mais l’Europe conserve pour l’instant le privilège d’être le lieu d’excellence de son observation, un peu comme ces failles de l’écorce terrestre apparentes à la surface du globe.

Signe on ne peut plus éloquent qu’il y est attendu de nouveaux rebondissements, les débats se poursuivent à propos de deux mécanismes pare-feux. L’un concerne le MES, successeur de l’actuel FESF ainsi que le cumul éventuel de leurs moyens financiers respectifs; l’autre porte sur le renforcement de ceux du FMI par ses États membres, afin qu’il soit en mesure d’intervenir pour sauver la région. Le tout avec l’espoir qu’il en résultera un effet dissuasif, rendant au bout du compte inutile l’activation de ces dispositifs.

“Aide-toi, le ciel t’aidera !” est le leitmotiv des tractations qui n’en finissent pas, chacun attendant que l’autre fasse le premier l’effort, donnant l’impression d’assister à une course de lenteur et faisant craindre que l’ensemble ne soit bouclé qu’après la bataille. Récapitulons : chaque pays est prioritairement censé accomplir l’exploit de réduire son déficit budgétaire en dépit d’une récession que ses mesures accroissent ; ce qui lui ouvre alors droit à bénéficier d’un plan de sauvetage, dont le financement des dispositifs n’est pas bouclé. Les pays non-européens qui pourraient y pourvoir appliquent le même raisonnement, exigeant des Européens qu’ils montrent d’abord la couleur de leur argent. Dernières déclarations en date sur ce thème, celle des Américains et des Britanniques, qui tentent de faire évoluer les Allemands…

Dès lundi, un nouveau sommet européen va être l’occasion d’un affichage politique autour de l’adoption du pacte budgétaire, ce remède miracle destiné à faire mourir guéri. Pour que la “règle d’or” soit gravée dans le marbre et intangible, il est fait appel à rien de moins qu’aux Constitutions des États membres ainsi qu’à la Cour de justice européenne… L’une des dernières brillantes inventions en date étant de prétendre mettre sous tutelle le pays européen peut-être le plus encore historiquement marqué par le nationalisme, c’est à dire la Grèce !

Au chapitre de la relance, dont tout le monde parle mais que personne n’est proche de voir, un nouvel épisode se prépare à être écrit. Mais ses auteurs sont Britanniques et Américains ! Leurs banques centrales respectives – la Bank of England et la Fed – sont toutes proches de relancer leurs programmes non conventionnels d’achats de titres et d’assouplissement quantitatif. “Le doigt est sur la gâchette”, est-il observé. Au dire de la réflexion fulgurante de leurs dirigeants, les Européens ne peuvent pour leur part compter que sur l’amélioration de leur compétitivité provenant des effets de l’abaissement du coût du travail.

A leur manière plus douce, les banques européennes sont également à la tâche. Non pas pour développer leur offre de crédit et contribuer au rebond espéré de l’économie, mais pour renforcer leurs fonds propres en attendant le prochain choc, elles aussi. Selon la BCE, le crédit a en effet continué de ralentir dans la zone euro à la fin 2011, car c’est la manière la plus facile pour elles d’améliorer leur ratio engagements/capitaux propres, ce qui ne va pas contribuer à la la relance.

Elles se délestent également d’actifs comme elles le peuvent, tel BNP Paribas qui vient de mettre en vente 11 milliards d’euros de prêts à des entreprises du secteur de l’énergie ; en dernier choix, elles augmentent leurs fonds propres en bradant la valeur de leur action, ainsi que l’a fait Unicredit qui a accordé aux investisseurs une décote de 43%.

La peine leur est autant que possible adoucie. Parmi les conditions mises par le FMI à sa participation au second plan de sauvetage de la Grèce figure ainsi l’obligation que les banques grecques seront recapitalisées par le gouvernement en utilisant des actions participatives, c’est à dire sans droit de vote. Michel Barnier, le commissaire européen, a annoncé sursoir à l’adoption d’une mesure qui obligerait les créanciers senior d’une banque à accepter une décote de leurs titres en cas de malheur, afin de les inciter à souscrire aux émissions des banques destinées à les renforcer.

Renouant avec les grandes heures de la droite espagnole, le gouvernement de Mariano Rajoy serre le garrot, tout comme les britannique, portugais, grec et irlandais. David Cameron sent lui aussi son moment venu. Chantre de toujours du libéralisme et qualifiant à Davos de “folie” le projet de taxe sur les transactions financières, le premier ministre conservateur britannique a appelé l’Union européenne à faire preuve “d’audace”. L’audace de demander aux autres des sacrifices, veut-il dire.

Il estime montrer l’exemple, car “en prenant des décisions audacieuses pour en finir avec sa dette, la Grande-Bretagne a démontré qu’il était possible de regagner de la crédibilité auprès des marchés”. “Je ne prétends pas que ce soit facile – a-t-il remarqué – ce sont des étapes radicales, des mesures difficiles pour chaque pays”. Sous assistance financière de sa banque centrale – méthode dont il préconise l’adoption pour la zone euro, tout comme le gouvernement américain – son pays s’enfonce néanmoins dans la crise économique et sociale. Le prix qu’il faut payer pour que le drapeau de la City flotte au vent aux couleurs de l’Union Jack.

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette crise que de contempler un système financier prétendant à tous les privilèges, quitte à continuer de saper les bases sur lesquelles il repose en dernière instance.

Alors que Nicolas Sarkozy affirmait aux Français que « la crise financière s’apaise », que « l’Europe n’est plus au bord du gouffre » et que « les éléments d’une stabilité financière du monde et de l’Europe sont posés », Tim Geithner, secrétaire américain au Trésor, déclarait aux Américains : « Il va falloir encore beaucoup de temps pour réparer pleinement les dégâts causés par la crise, en particulier en termes d’emploi ». Poursuivant son analyse de l’économie américaine, il a relevé que « la rentabilité des entreprises est très très élevée, les bénéfices sont supérieurs à avant la crise », pour en conclure que « la santé fondamentale des entreprises américaines est bien meilleure que personne ne l’aurait pensé au sommet de la crise… » De ces deux visions du monde que les hommes politiques se font désormais un devoir de nous faire partager, laquelle est la plus vraisemblable ?

Si ce devait être la seconde, cela signifierait que prospérité des grosses affaires et chômage élevé ne sont pas incompatibles, et que c’est ainsi que désormais le monde va !

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204 réflexions sur « L’actualité de la crise : L’EXPÉDITIVE THÉORIE DU GARROT, par François Leclerc »

  1. Mardi 31 janvier 2012 :

    Les banques comptent emprunter en masse auprès de la BCE.

    Les banques européennes comptent emprunter auprès de la Banque centrale européenne (BCE) fin février deux à trois fois plus qu’elles ne l’avaient fait en décembre, lorsque l’institut d’émission leur avait accordé 489 milliards d’euros, rapporte le Financial Times mardi.

    « Les banques ne seront pas aussi timides lors du deuxième round (le 29 février, ndlr). Nous aurions dû faire plus la première fois », a déclaré au quotidien financier le patron d’une banque de la zone euro sous couvert d’anonymat.

    Trois patrons de groupes bancaires – eux aussi sous couvert de l’anonymat – ont également indiqué au journal qu’ils comptaient emprunter de deux à trois fois plus cette fois-ci, soit au total 1.000 milliards à 1.500 milliards d’euros.

    http://www.romandie.com/news/n/_Les_banques_comptent_emprunter_en_masse_aupres_de_la_BCE_310120120801.asp

    Les banques privées européennes empruntent à 1 %.

    Ensuite, avec cet argent, les banques privées prêtent aux Etats européens périphériques en leur imposant des taux d’intérêt bien supérieurs.

    Enfin, la BCE rachètent aux banques privées les obligations des Etats européens périphériques.

    Tout cet argent circule en circuit fermé.

    Tout cet argent ne redescend pas dans l’économie réelle.

    En Europe, l’économie réelle continue à s’effondrer.

    Nos dirigeants politiques avaient le choix : sauver les banques privées européennes, ou alors sauver l’économie réelle.

    Nos dirigeants politiques ont choisi.

    1. Tout cet argent ne redescend pas dans l’économie réelle.

      C’est ce qui se passe lorsqu’on recherche souvent à s’accrocher aux choses,

      A force faudrait pas plus laisser circuler l’eau dans les rivières et les villages, comme avec le vent dans les arbres et les nuages. C’est ce qui se passe lorsqu’ils ne veulent plus devenir moins pingres et possédants sur toute la terre. Pourtant une vague n’est plus du tout une vague lorsqu’on préfère sans cesse la stopper, l’immobiliser, l’étiquetter, ne plus même mieux rechercher à la voir autrement, un jour peut-être je lancerai un plus grand caillou dans la flotte, à vrai dire faudrait pas plus faire de vagues dans notre temps.

      Dans un tel monde il faudrait toujours faire entendre aux enfants en bas age, le même leitmotiv, en réalité pas une seule publicité commerciale dans ce monde qui en recherche à faire entendre les mêmes choses grandement illusoires. Tant mieux tout l’argent de l’histoire n’a jamais vraiment fait le bonheur des êtres.

      Voulez-vous encore voir à quel point ce comportement est relativement courant ? C’est ainsi paraît-il que l’on fait toujours le bonheur premier des êtres à l’image, mais oui je ne suis pas quand même le seul à m’en rendre compte, quelle grande réalité filtrée tout de même, en réalité plus ils possèdent et moins les choses circulent en vérité.

      En conséquence et pour le premier culte des idôles, ils sont constamment entourés de dévots, de pantins qui s’évertuent constamment entre-eux de mettre cela en chiffres, ça trient toujours les informations pour vous.

       » Hé le pauvre, comme nous sommes toujours bien contents et en bonne santé de te lire sur le blog, oui mais qu’en sera-t-il demain dans les premières statistiques mondiales ?  »

      Oui rien n’est plus clairvoyant mon Dieu qu’une plus grande bétise humaine et commerciale sur toute la terre.

  2. Si au moins on avait le temps….

    On apprenait jeudi 26 janvier que l’Espagne comptait désormais plus de 5 millions de chômeurs, soit près de 24% de sa population active. Le pays sombre dans la crise, et le nombre de chômeurs y augmente de 100 000 tous les mois. La Banque Centrale d’Espagne prévoit une contraction du PIB de -1,5% pour 2012, et en réalité celle-ci pourrait atteindre les -3%. Prise dans la spirale déflationniste, ce pays s’enfonce de plus en plus et entraîne avec lui le Portugal où l’on annonce une récession de -3,2% mais qui devrait être en réalité bien plus forte du fait de la crise espagnole. Dans ces conditions, on comprend que la détente des taux d’intérêts, induite par l’injection de 489 milliards de liquidités par la BCE, ne durera pas. Il sera bientôt évident que le déficit budgétaire réel de l’Espagne pour 2011 a atteint plus de 16% du PIB, 8 % avoués et environ 8% dissimulés sous la forme d’arriérés de paiement de la puissance publique. Calculée en pourcentage du PIB, la dette explose et a atteint 90% en réalité à la fin de 2011. Elle devrait franchir le cap symbolique des 100% d’ici à la fin de 2012. Dans ces conditions, les appels de Madame Merkel pour disposer d’un peu plus de temps sont à la fois pathétiques et risibles.

    http://fr.rian.ru/tribune/20120131/193193854.html

    1. De la compétitivité,

      Pas besoin d’avoir fait dix ans d’études supérieures pour comprendre que la baisse des salaires est une arme pour l’exportation et que cette baisse des salaires est néfaste pour la consommation intérieure, que les marchandises soient produites au même endroit qu’elles sont consommées ou non.
      C’est donc folie pour une nation que de baisser l’ensemble des revenus d’un peuple, à l’exception des 1 %, qui sont transnationaux, sauf à avoir déjà une place reconnue d’exportateur net et sachant que les places ne sont plus à prendre dans le moment où la mondialisation s’achève.
      Ce qui manque, décidément, c’est la simple logique.

    2. Pour le capitaliste, le salarié représente un coût (non une richesse), et ce coût sera toujours trop élevé. Le capitalisme n’est pas un système humaniste, mais un système d’exploitation.
      Et je ne parle pas là de système d’exploitation d’un ordinateur. Mais de l’exploitation de la force de travail de certains, par d’autres qui n’ont qu’un objectif: en tirer le maximum de profit.

      1. La contradiction interne du capitalisme.

        La contradiction est que le capitalisme, qui veut payer le travail le moins cher possible, et même, avec les robots, supprimer le salariat, a un besoin vital de consommateurs auxquels il peut vendre les marchandises qu’ils ont produit, ou que d’autres, ou que des machines, ont produit.
        Le phénomène d’exploitation est indissociable du phénomène de création de valeur.

      2. Macaréna : tu te trompes. Ou plutôt, tu ignores.
        Le système d’exploitation majoritaire sur terre pour les PC, mais pas du tout pour les serveurs, exploite AUSSI les fabricants de matériels. Tous.
        Car ils doivent être redevables que cet exploiteur « accepte » que leurs pilotes soient compatibles.
        Vois Linux avec ses difficultés à être compatible avec les matériels nouveaux… La mise à jour leur donne le « droit ».
        Et, profitons-en, les logiciels, soit la couche au-dessus, idem…
        Te dire comme le « système d’exploitation » prend toute sa « valeur » de prise en otage.

  3. Bonjour à toutes et tous,

    Hors sujet, mais dans la mouvance des couleuvres qu’ils tentent de nous faire avaler, je vous laisse ici le lien vers une article de numerama concernant l’ACTA… Sans en dire plus au risque de faire tourner le vin, je vous laisse vous faire votre propre opinion.

    Bonne journée.

  4. Bonjour,

    L’analyse très pertinente (comme toujours) de François Leclerc confirme donc que le système bancaire international et ses vassaux, les Etats, ne sont là que pour continuer à engraisser ceux qui ont déjà de l’argent (une faible minorité) au détriment des autres (la majorité) qui sont toujours ceux qui doivent faire des sacrifices.
    Cela paraît être une constatation banale, mas elle est hélas vraie. Et il en sera toujours de même tant que l’argent sera le maître, nouveau dieu que le monde adore à genoux depuis deux cents ans, mais qui, contrairement aux aliments que l’homme produit par son ingéniosité et son travail, ne se mange pas.

  5. question sans rapport avec l’article mais qui me soucie

    si la grèce voire le portugal ultérieurement ne sont pas déclarés en défaut par l’International Swaps and Derivatives Association malgré les 50% ou plus réductions de la dette , tout le marché des dérivés devrait s’effondrer car pourquoi s’assurer ou quel montant s’assurer contre les défauts. Quels sont les dégâts possibles et qui sera touché?

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