Deux graphiques intéressants sur la situation aux États-Unis que je découvre ce matin dans The Liscio Report par Philippa Dunne & Doug Henwood, qui m’est communiqué par l’analyste John Mauldin (« Outside The Box », Volume 6, No 14, le 15 mars 2010).
Le premier graphique montre à gauche l’évolution du niveau de l’emploi et à droite celle du taux de chômage en Amérique.
L’information n’est pas identique pour des raisons que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ici : que le calcul du taux de chômage américain ne tient pas compte des chômeurs « découragés », ceux qui ont cessé d’être à proprement parler des « chercheurs d’emploi ». L’évolution actuelle « recent » est comparée à celle de reprises historiques, « weak », c’est-à-dire molles (1991–1992 et 2001–2002) et « strong » ou fortes (1975–1976 et 1982–1983).
On note que la « reprise » actuelle se situe en-dessous du niveau des reprises historiques molles du passé pour ce qui touche à l’emploi et à peu près au même niveau que celles-ci pour ce qui touche au taux de chômage. Pour que l’emploi aux États-Unis coïncide avec la reprise molle du graphique, 600 000 emplois supplémentaires devraient être créés. Ce que la tendance actuelle révèle bien entendu, c’est l’absence totale jusqu’ici d’une réelle reprise au niveau de l’emploi.
Autre graphique intéressant dans le même rapport : celui consacré aux dépenses des ménages, divisés en « riches » et en « pas riches » (la barre se situant au niveau des 90 000 dollars de revenus annuels).
Alors que les dépenses quotidiennes des « pas riches » sont stables à leur niveau le plus bas, atteint au printemps 2009, les dépenses des « riches » continuent elles de baisser et sont aujourd’hui à leur niveau le plus bas. Pour les deux groupes, les dépenses actuelles sont à peine supérieures à la moitié de ce qu’elles étaient avant le début de la crise. Phénomène intéressant que notent les auteurs du rapport, ce sont les dépenses « ostentatoires » des riches qui sont les plus affectées, révélateur sans doute des tensions sociales qui affectent désormais le pays, ce que les auteurs du rapport appellent le « stigma » désormais attaché aux dépenses ostentatoires.
Autre observation intéressante du rapport, ce sont les aspirationally affluent, ceux qui « aspirent à devenir riche », qui ont le plus réduit leurs dépenses et c’est la vente des produits « tape-à-l‘œil » qui est la plus affectée à l’heure actuelle. La chose n’est pas étonnante puisque les aspirants-riches obtiennent leur « richesse » sous forme de crédits et que les banques commerciales ne sont pas disposées dans le climat actuel à en accorder à ceux dont la richesse se limite à leur aspiration.
Observation finale, qui en dit long sur la qualité de la « reprise » actuelle aux États-Unis : « Les meilleurs chiffres viennent des États où existe un important secteur de banques d’affaires ».
Le gros rapport publié la semaine dernière sur la fin de Lehman Brothers a créé la surprise. Les choses qu’on y découvre ont un parfum de déjà vu. Et ce qu’on a déjà vu a un nom dont la plupart se souviennent, c’est Enron, la compagnie « modèle », septième entreprise aux Etats-Unis en son temps, spécialisée dans le négoce de l’énergie qui, en 2001, s’effondra en quelques semaines.
Quand Enron est tombée, les écrans de fumée se sont dissipés et on a découvert qu’au-delà des jeux de miroirs, il n’y avait pas grand-chose. Le rapport de 2 000 pages, mandaté par ceux qui ont perdu des plumes dans la faillite de Lehman Brothers, révèle que, pour ce qui touche aux tripatouillages de sa comptabilité, la quatrième firme de Wall Street n’avait rien à envier à Enron. Quand la fin du trimestre financier approchait, on déguisait un « repo », une mise en pension de titres, en une vente, et on améliorait de cette façon le bilan de 50 milliards de dollars environ. Une fois les chiffres publiés, on rapatriait la dette et on rendait les sous. Ça arrangeait tout le monde : les investisseurs étaient contents, la notation de crédit était dopée, et quand cela a commencé à sentir le roussi, la direction de Lehman a pu dire sur un ton d’autorité, que la firme avait pris des mesures draconiennes pour réduire son endettement. Elle ne l’avait pas fait, et n’avait aucune intention de le faire. Entre le début de ses ennuis et sa faillite, Lehman est même arrivé à multiplier son exposition au risque, par trois.
Et ces manipulations étaient légales. Enfin presque. Lorsque de nouvelles règles de comptabilité furent mises en place aux Etats-Unis en 2000, une équipe chez Lehman s’est mise au travail pour trouver comment les contourner – ce n’est pas exactement ce qu’on appelle : « respecter l’esprit de la Loi ». Comme la combine trouvée était trop grosse pour l’Amérique, on s’adressa à un cabinet d’avocats à Londres, prêt à jurer qu’une fausse mise en pension était parfaitement légale en Angleterre, on trouva aussi – comme dans le cas d’Arthur Andersen avec Enron – une grande firme d’audit prête à détourner la tête le temps qu’il faudrait à la fin de chaque trimestre.
Certains commentateurs s’empressent de dire que l’opération « Repo 105 », parce que c’étaient les 105 % de collatéral qui permettaient de faire passer la mise en pension pour une vente, était une invention originale de Lehman Brothers. Mais qui mettrait la main au feu que rien de tel n’existait dans les comptes de Bear Stearns, qui avait précédé Lehman dans sa chute de très peu ? Et je ne parle encore là que des morts ! Combien d’autres Enron parmi ceux qui sont toujours en vie ?
Pourquoi le font-ils ? Vous savez très bien ce qu’ils diraient : « Parce que les autres le font, et que ce serait un tel handicap pour moi si je ne le faisais pas : je ne m’en sortirais jamais ! » Ce genre d’arguments, on l’a beaucoup entendu ces deux dernières années : « Si on l’interdit ici : d’autres le feront ailleurs », sous-entendu : « D’autres… et moi y compris ! ». N’empêche, même si c’est vrai, on aimerait bien entendre de temps à autres, la phrase qui présente ce genre d’arguments, précédée par : « Je sais que c’est malhonnête mais… » Mais ce « Je sais que c’est malhonnête… », on ne l’entend en réalité jamais. Et c’est pourquoi le meilleur terme pour ce qui vient d’être découvert à propos de Lehman Brothers, c’est : la « fraude ordinaire ».
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.
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Merci pour vos donations en février : objectif 2.000 € largement atteint !
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Vous n’êtes pas très disciplinés et quand l’enthousiasme vous prend, vous ignorez superbement l’objectif 2.000 €. Merci en tout cas : cela me permet de ne pas m’inquiéter des 200 € que coûte dorénavant mensuellement la maintenance et un serveur de secours, ce qui offre au blog davantage de robustesse et une bien meilleure continuité : un service beaucoup plus professionnel.
Quand je vous signale que je vais passer à la radio ou à la télévision, vous me prodiguez vos conseils, que je lis alors attentivement. Dans le feu de l’action, je n’y pense évidemment plus du tout et je réponds selon mon tempérament. Ce que cela donne, je n’en sais fichtre rien au moment-même bien entendu et il faut que je m’écoute ou que je me regarde ensuite pour constater ce que cela donne.
En février, il y a eu deux échanges assez tendus sur un plateau de télévision, le premier le 4 février avec le ministre du Budget, Éric Woerth, à Ce soir (ou jamais !) et le second, le 19 février, à @rrêt sur images, avec Henri Sterdyniak.
Quand je me visionne, si je n’ai pas dit de bourde monumentale, je suis satisfait du résultat. Je lis alors vos appréciations et je suis toujours épaté de voir l’éventail des opinions : que certains me louent chaleureusement pour ce dont d’autres me blâment amèrement. Quoi qu’il en soit, les échanges un peu polémiques débouchent à chaque fois sur la même conséquence : un bond dans la fréquentation du blog.
Autre émission télévisée le mois dernier : « The Debate », sur France 24, où j’ai souligné le parallèle entre la séquence 1) Bear Stearns, 2) Lehman Brothers, 3) Merrill Lynch et celle qui se prépare : 1) Grèce, 2) Portugal, 3) Espagne.
Autres activités en février : le 2, une conférence au Conseil de Développement du Pays de Lorient. Le 8, ma tribune libre mensuelle dans Le Monde : La dette est-elle un boulet ou un prétexte ?. Le débat qui a eu lieu le 17 entre Jean-Hervé Lorenzi, le président du Cercle des économistes, et moi-même sur le thème : « À quoi servent les économistes ? », attend toujours sa publication dans Libération. Le 18 février, un entretien dans L’Express : Banques: « Il faut des mesures chirurgicales ». Et bien sûr, tous les lundi à 10h46, mon billet sur BFM Radio.
Publication d’un article : « On applique des rustines pour préserver l’ancien monde », dans Ce que la crise a changé. 60 personnalités imaginent le monde de demain, sous la direction d’Érik Izraelewicz, Paris : Arnaud Franel : pages 32-34.
J’ajoute que « Le blog de Paul Jorion » était toujours en février No 1 des blogs économie sur Wikio.
Merci enfin à ceux d’entre vous qui ont traduit des billets en février, ainsi qu’au modérateur bénévole qui nous a rejoints et qui a introduit un authentique professionnalisme dans la tâche ardue et ingrate de la modération.
23h13. Les résultats ne sont encore que provisoires mais la victoire des abstentionnistes avec 53 % du scrutin s’annonce d’ores et déjà écrasante !
Ne représentant respectivement que 14,10 % et 12,55 % de l’électorat, le PS et l’UMP arrivent loin derrière.
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.
La réunion de l’Ecofin de lundi et mardi prochains à Bruxelles va illustrer parfaitement l’art et la manière des gouvernements de gérer cette crise. Deux jours pleins vont être consacrés par les ministres des finances de la zone euro à des débats sur la crise de la dette et de l’euro en Europe, dont nous savons dès maintenant que nous en connaîtrons fort peu. C’est une routine installée : les représentants de gouvernements issus d’élections démocratiques choisissent le plus strict huit clos quand il s’agit de discuter des affaires d’importance !
Depuis New York, Christine Lagarde vient de nous en avertir, questionnée à propos du plan de sauvetage financier de la Grèce : « Je ne m’attends certainement pas à ce qu’une décision soit prise, ni aucun bouton pressé ou même sélectionné pour être pressé ultérieurement, parce que c’est tout à fait prématuré » (elle faisait référence à l’idée que le plan était prêt et qu’il suffisait d’appuyer sur le bouton pour l’actionner lorsque nécessaire). Toutes les rédactions sont en alerte, les fils des agences et les colonnes de la presse spécialisées sont remplies de rumeurs à propos de ce fameux plan, mais il va probablement falloir à nouveau se contenter de belles paroles.
Ce qui ne va pas manquer d’alimenter les suspicions sur la persistance de désaccords, ou pis, sur une connivence forgée autour d’une forte conviction partagée : « ces affaires n’ont pas à être rendues publiques, car pour les régler nous utilisons avec nos amis de la finance des moyens qui n’ont pas besoin d’être connus ». Cela n’étant pas sans rappeler le coup d’avant, les conditions dans lesquelles la dernière émission obligataire grecque a été accueillie par les marchés.
La discussion d’hier dans « N’est-il pas temps, alors, de s’engager ? » a attiré mon attention sur une différence importante voire même fondamentale, entre certains d’entre vous et moi-même, alors que nous disons les mêmes choses et semblons pourtant viser les mêmes buts.
Pour moi, le but est clairement défini, disons pour faire vite : « un monde meilleur », et ceux qui s’opposent à ce monde meilleur que j’entrevois, constituent une masse indéterminée qu’il s’agit essentiellement de rallier à mes idées. Pour certains d’entre vous, l’ennemi est clairement défini, alors que le but est moins circonscrit, en gros : « me débarrasser de mon ennemi ».
La différence est cruciale parce que ce qui m’apparaîtra dans ma cause « centrée sur le but », comme une victoire apparaîtra aux yeux de celui « centré sur l’ennemi », comme ma défaite. Ce qui m’apparaît comme le fait d’avoir pu convaincre mon « ennemi d’un jour » après une longue lutte (il ne s’agit bien sûr que d’une première bataille et non de la guerre), apparaît à mon ami « ennemi-centré » comme le fait que je me sois rallié au camp de l’ennemi. Comme il me l’a été dit hier dans un mail anonyme : le fait que Mme Merkel, Mrs Sarkozy, Papandréou, Barroso, réclament désormais une interdiction partielle des paris sur les fluctuations de prix, fait de moi un « vendu ».
Quel est le raisonnement qui conduit là ? Le fait que vous ayiez convaincu l’ennemi fait que vous et lui disiez désormais la même chose, et c’est vous qui parlez donc désormais comme l’ennemi. Si ma mesure avait été bonne, jamais Mme Merkel, Mrs Sarkozy, Papaandréou, Barroso, jamais de tels « ennemis jurés », ne l’auraient adoptée. Or ils l’ont fait, et le faisant, ce n’est pas moi qui les ai fait rejoindre mon camp, c’est eux qui m’ont fait rejoindre le leur. Ou plutôt, ont révélé « qui j’étais vraiment ». La qualité d’ennemi est ici, je l’ai dit, intangible : elle est déterminée une fois pour toutes et rien ne la fera changer ; il ne s’agit pas, dans cette perspective, de convaincre, mais uniquement d’en découdre.
Ceci éclaire il me semble, non seulement la discussion d’hier mais aussi celle qui eut lieu précédemment à propos de la « création monétaire par les banques commerciales » : trier parmi les torts de l’ennemi est une perte de temps puisque son statut d’« ennemi » ne sera jamais mis en cause. Cela explique aussi pourquoi nous procédions, de notre côté, en proposant une démonstration toujours plus fouillée, toujours plus complète, alors que nos opposants s’efforçaient eux d’allonger la liste de ceux qui sont de leur avis. Cet argument « par le nombre » me déconcertait : « Quel importance, le nombre ! », me disais-je, mais le nombre n’est pas indifférent s’il s’agit de se compter, de compter « ceux qui sont comme nous » et « les autres ».
Qu’est-ce qu’il me reste à faire ? Je ne changerai pas de méthode bien entendu : il s’agira pour moi toujours de convaincre. Convaincre cette fois, ceux qui n’en sont pas convaincus, que ce n’est pas l’identité de l’ennemi qui compte mais la nature de l’objectif. Les guerres fondées sur l’ennemi se perdent ou, dans le meilleur des cas, leur issue se détermine au hasard, celles fondées sur le but sont plus certaines d’être gagnées. Et rappelez-vous : la nuit du 4 août, ce sont des aristocrates qui se réunirent pour abolir les privilèges. Merci au duc d’Aiguillon, au vicomte de Noailles, au vicomte de Beauharnais, au duc du Châtelet et aux autres, de vous être laissés convaincre : nous vous sommes toujours redevables.
Oublié ? Non : pas sur le Blog de Paul Jorion en tout cas. Il y a des chanteurs ou des chanteuses qu’on entend pour la première fois et on se dit : « Ah, ça c’est autre chose, c’est important ». J’ai ressenti ça en entendant « Mon p’tit copain perdu » de Nicole Louvier, dont j’ai parlé il y a quelques temps ou aussi – c’était une froide nuit d’octobre sur « Two-O-Eight » (*) – quand j’ai entendu pour la première fois le son très neuf de « Love Me Do », et j’ai eu ce même sentiment quand j’ai entendu « Ma môme », qu’il m’arrive toujours de fredonner depuis.
Les femmes qui « travaillent en usine à Créteil », on ne les voit pas beaucoup au cinéma, on n’en parle pas beaucoup dans les chansons, merci Jean Ferrat d’avoir pensé à elles.
Note bene : Une proportion significative d’hommes de mon âge ont été amoureux d’Anna Karina (ici dans « Vivre sa vie » de Jean-Luc Godard).
== = = = =
Il est des questions, des affirmations que vous n’aimez guère et que vous préférez éluder. Du moins que vous avez préféré éluder pendant un temps. Aujourd’hui, aujourd’hui seulement j’ai ma réponse. Il y a un impact, il y aurait un impact. C’est du moins ce que dit l’homme de la rue, un journal Les Échos à la main, l’autre main s’agrippant tant bien que mal à une quelconque rambarde du métro, magnifique héros du quotidien paré de tous les marques du réel, et qui pourtant, Mr. Jorion, ne semble être guère plus qu’un relais de narration dans ce qui n’est qu’une fiction, un apologue. Relais de narration, notons le, qui prend en charge et légitime au mieux votre opinion : « oui, mes idées ont impact, quand bien même je ne ferais pas de politique, regardez l’homme de la rue : il parle comme moi ! » Monsieur Jorion, soyons sérieux. Vous ne pouvez à la fois nous dire une telle chose et nous dire ensuite à propos des CDS, je cite de mémoire : « il y a des rencontres, des conversations très importantes qui ont un rapport avec la une du journal ». Auriez-vous donc l’oreille des dieux (oups ! de nos dirigeants !) ? C’est en tout cas ce que vous suggérez. Et cela pourrait bien aussi expliquer pourquoi vos réponses sur l’engagement ont été si évasives…
Personnellement je prends acte : votre foi dans la démocratie est quelque peu défaillante. Vous semblez prendre parti du fait qu’il vaut mieux parler au Prince qu’au peuple. Comment vous en vouloir (c’est ce que j’avais fait il y a presque deux ans), le reflux de la démocratie dont nous parlions est bel et bien un fait.
Olivier, je ne suis pas chef de parti. Je n’ai jamais été actif à l’intérieur d’un parti et je n’ai pas l’intention d’un créer un. Vous avez dû le remarquer, je ne dis jamais « Faites ceci ». Je sème devant vous : ce sont mes billets et mes vidéos, et quand on me demande de venir ici ou là, je réponds oui ou non. J’ai parfois carrément posé la question ici : « Faut-il aller à tel genre d’émission ? » J’ai posé la question à mon propre sujet parce qu’elle a été soulevée à juste titre par Lordon, après que Bourdieu l’ait initialement posée, et que c’est une bonne question dont la réponse est loin d’être évidente.
Une fois que j’ai accepté en mars 2009 le principe de me rendre à l’invitation des membres socialistes du Parlement Européen pour faire des recommandations, et une deuxième fois en novembre 2009, devant la commission d’enquête sur la crise du même Parlement Européen, il serait absurde que je me désintéresse ensuite du sort de mes propositions. Vous avez l’air de dire que tous les résultats en politique s’obtiennent par des grèves ou des défilés, ce n’est pas mon avis. Je ne suis pas contre les grèves ou les manifestations et on m’y a vu au fil des années plus qu’à mon tour, lorsque j’estime que c’est le meilleur moyen d’arriver à une fin. Mais pour obtenir l’interdiction des positions nues sur les CDS, ce n’est pas le meilleur moyen (ça aurait l’air malin sur un calicot).
J’offre ici un forum, je fais des propositions et je participe à la discussion. À partir de là nous sommes tous égaux et nous faisons chacun comme nous l’entendons. Les uns proposent ici de lancer un mouvement, d’autres des pétitions. Je n’ai jamais découragé personne, comme le prouve le fait que vous puissiez lire ces propositions dans les commentaires mais pas plus que quiconque, je ne suis obligé de m’y rallier. J’ai la chance que ce que je dis et écris commence à retenir l’attention et si quelqu’un ayant un meilleur accès que moi aux leviers de la décision me demande si on peut en parler, je n’aurai pas la stupidité de lui dire : « Non, je préfère signer une pétition à ce sujet ».
Je ne suis pas partisan de la politique du pire : ce que je dis souhaiter, je veux vraiment que cela se réalise et j’utilise au mieux les opportunités qui me sont offertes. La seule directive que je vous donnerai jamais, c’est précisément celle-là : « Faites comme moi : saisissez toutes les occasions qui vous sont offertes ! » Et si vous pensez que mon aide vous serait précieuse, faites-le moi simplement savoir.
Jean Quatremer a écrit un article sur son blog ‘Coulisses de Bruxelles, UE’ mardi dernier sur le fait que la France pourrait perdre sa note , la plus élevée, de ‘AAA’ :
« Reste qu’on ne peut qu’être fasciné par le tranquille aplomb avec lequel Fitch tance les États, elle qui avec ses consœurs a joué un rôle important dans le déclenchement de la crise et donc dans l’accroissement du déséquilibre des comptes publics, puisqu’elles ont été incapables d’analyser correctement les risques que représentaient les subprimes… »
Ce que souligne M. Quatremer est d’importance. Des ‘agences’, de ‘notation’, peuvent sans préjudice aucun, définir ce qu’il est ‘juste’ ou non de faire en termes de finances des états, et non des moindres, puisqu’il s’agit de l’Espagne, du Royaume-Uni et de la France, poids lourds européens s’il en est, tous notés à maxima, à savoir ‘AAA’. Qu’une dégradation de la note puisse être prononcée ou seulement même que la perspective de la note attribuée par une de ces agences soit réévaluée et ces 3 états commenceront à se approcher du pilori qu’on ne manquera pas de leur dresser sur l’autel des marchés, avec comme corollaire un inévitable accroissement du déséquilibre des comptes publics par la simple augmentation du ‘loyer de l’argent’ emprunté sur ces mêmes marchés … La Grèce, pour l’avoir ‘oublié’, est passée directement du pilori à la potence, où le nœud coulant se resserre actuellement autour de son cou.
A une époque passée et que l’on pensait révolue, on aurait de suite qualifié ce pouvoir de « régalien », tant, comme la justice du Roi, ce pouvoir est un pouvoir qui n’est pas partagé. De fait, il ne l’est qu’entre 3 agences de notation mondiale : Fitch Ratings, Standard & Poor’s et Moody’s. Mais qu’est-ce qu’une agence de notation ? Ou plutôt, qui ou quoi se cache derrière ces agences ?
De façon liminaire, il importe de préciser que le terme de « faillite » n’a plus court dans le langage juridique et judiciaire actuel ; cette notion a été remplacée par la périphrase « procédures collectives », dont le régime juridique a évolué, ces dernières décennies, dans le sens d’une diversification et d’une complexification. Néanmoins, le terme de « faillite », qui reste très prégnant dans l’inconscient collectif des gens, demeure couramment utilisé tant par le commun des mortels que par certains praticiens du droit : c’est la raison pour laquelle j’emploierai ici ce terme juridique désuet de « faillite ».
Quelques rappels des fondamentaux juridiques : la notion de « faillite » s’applique à des personnes de droit privé (entreprises ou, plus récemment, particuliers par le biais de la notion de surendettement). Le régime juridique des « faillites » ne peut être appliqué, par des tribunaux, que parce qu’un Etat, personne morale de droit public dotée de la souveraineté, existe ; il est, dans nos contrées, doté d’une organisation tripartite : Exécutif, législatif et judiciaire. Le pouvoir législatif est censé voter les lois, dont ledit régime de « faillite », qui seront ensuite appliquées par le pouvoir judiciaire (autorité judiciaire faudrait-il dire puisque l’on est toujours, au moins formellement, sous le Régime politique de la Vème République).
Dans ce contexte, il est pour le moins incongru, de parler, d’évoquer ou même de concevoir une soi-disant « faillite » des Etats. En effet, qui déciderait, et avec quelle légitimité, d’un régime dit de « faillite » qui devrait s’appliquer à l’Etat alors que sans l’existence de ce dit Etat aucun régime juridique ni aucune loi, du moins avec le sens que ces termes ont actuellement, ne saurait exister ni être mis en œuvre et sanctionné.
Il en résulte que, pour qu’une notion de « faillite » puisse s’appliquer à l’Etat, il faudrait qu’existe une organisation politique supérieure à l’Etat, laquelle remplirait le rôle de souveraineté politique jusque là dévolu à l’Etat Nation.
A quoi attribue-t-on aujourd’hui l’émergence et le développement des bulles financières ?
Jusqu’à très récemment, la théorie orthodoxe économique considérait que les bulles n’existaient pas. Et des études, même assez récentes – avant le début de la crise – continuaient à essayer de le prouver. L’idée, c’est qu’il n’était pas possible de distinguer un prix spéculatif d’un prix fondamental (c’est à dire, fondé sur l’addition des différents éléments constituant le prix). Seuls certains Keynésiens avaient développé d’autres théories, en particulier la théorie des bulles de l’économiste américain Hyman Minsky dans les années 80. Quand la crise a éclaté, il est devenu impossible de dire que les bulles n’existaient pas, puisque la bulle était en train de se dégonfler devant tout le monde… Les théories de Hyman Minsky ont alors été remises au goût du jour. Chez lui, toute économie est soit dans un processus de création de bulle ou d’éclatement de bulle, en raison même de certains défauts du système capitaliste.
Croyez-vous que la nature humaine est à l’origine de la crise, comme l’a estimé l’ancien président de la Réserve fédérale Alan Greenspan ?
C’est une autre erreur de la science économique, liée à un a priori appelé individualisme méthodologique, de penser que rien ne se passe au niveau économique dont on ne puisse rendre compte simplement en additionnant les comportements individuels. Or, dans cette crise, les acteurs individuels, en suivant simplement leur propre intérêt, n’avaient pas la possibilité d’agir à un niveau global. J’ai travaillé dans une de ces entreprises au centre de la tourmente, qui a fini par disparaître, Countrywide. Lorsque les dirigeants – que je n’essaie pas d’exonérer car ils ont eu une attitude égocentrique et égoïste – se sont aperçus que l’entreprise périclitait, ils ont progressivement retiré leurs investissements. Ils n’ont pas essayé d’agir au niveau global. Ceci dit, ils n’en avaient pas la possibilité. Il fallait une concertation à un niveau plus élevé. C’est au niveau du gouvernement, et du Congrès ou du Sénat, et non au niveau individuel des dirigeants, qu’on aurait pu agir. Or, l’illusion d’Alan Greenspan et des économistes a été de croire que l’individu aurait pu faire quelque chose, le niveau global n’existant pas pour eux.
Goldman Sachs est soupçonné d’avoir aidé la Grèce à maquiller ses comptes. Quel est, selon vous, le rôle joué par les grandes banques mondiales dans la dérive de certains états ?
Goldman Sachs a effectivement proposé un arrangement à la Grèce ; les prospectus à valeur légale de ces opérations sont accessibles sur internet. Mais la responsabilité de la banque n’est pas là. En fait, l’industrie financière a, par une action de lobby, permis que ce type d’opérations soit autorisé par la Communauté européenne. Ainsi, il peut uniquement être reproché à Goldman Sachs d’avoir mis de l’argent dans le groupe de pression pour influencer les politiques. Il s’agit d’une entreprise financière, elle ne s’occupe pas de moralité. Elle n’est pas non plus dans la philanthropie. Elle décide au jour le jour des opérations rentables : aider la Grèce en 2002 est rentable, et parier sur la chute de la Grèce en 2010 l’est également. La finance ne fait pas de sentiment, mais du profit pour ses dirigeants, ses actionnaires et pour ses traders qui touchent des commissions. Cependant, en période de crise, ce que j’appelle l’extraterritorialité morale de la finance devient beaucoup plus visible car elle fait la une des journaux. Dans les périodes d’euphorie, l’absence de moralité apparaît en page 19 et l’on n’en parle pas.
Sur quoi la proposition allemande de création d’un prêteur en dernier ressort européen type FMI va-t-elle pouvoir déboucher ? La soudaineté de cette annonce comme le flou qui l’entoure laissent depuis dimanche dernier place à de prudentes spéculations, qui mettent principalement en avant les obstacles que pourraient rencontrer sa concrétisation. Avant toute chose, le temps qui sera nécessaire à une indispensable révision préalable des traités européens.
Les gouvernements vont, en attendant, rester tout autant dépourvus face à la crise endémique de la dette qui va se poursuivre, et à fortiori à ses dérapages qui risquent fort de se reproduire. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la zone euro, ce qui revient au même du point de vue systémique.
A terme, les chances de parvenir ou non à la création d’un Fonds monétaire européen sont à l’heure actuelle impossibles à évaluer, le plus probable étant que l’initiative Allemande va susciter de nombreuses autres suggestions et variantes. De nombreux projets sont en effet déjà dans les cartons, qui vont alimenter un débat désormais largement ouvert aux politiques après avoir été limités aux cercles des think tanks.
Au sortir d’un entretien avec Jean-Claude Junker, Angela Merkel vient d’affirmer plus vigoureusement son soutien à l’idée d’un FME, surenchérissant sur la nécessité de sanctions pour les pays récalcitrants et endossant totalement l’obligation d’une révision du traité européen afin d’y parvenir. Pour sa part, Christine Lagarde vient de prendre ses distances avec le projet, en déclarant que « la proposition du fonds monétaire européen est une piste intéressante que nous devons explorer avec un certain nombre d’autres ». Comme si le gouvernement français était plus à l’aise avec les discrètes interventions financières du type de celle qui vient d’être utilisée pour la Grèce qu’avec une refonte institutionnelle de l’Europe, porteuse en contrepartie de contraintes auxquelles il voudrait échapper.
José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne s’en est tenu à une laconique analyse, selon laquelle la création d’un FME est « une proposition à très long terme qui nécessitera sans doute un changement du traité », se réfugiant pour préciser sa position derrière l’affirmation que « Nous sommes pour tout ce qui va en faveur d’une augmentation de la gouvernance économique ». Axel Weber, l’un des membres du conseil des gouverneurs de la BCE, présenté comme son futur président, estimant enfin que l’idée était « contre-productive ».
Étrangement, on se retrouve, mais dans un contexte bien différent, dans la même situation que lors de la création de l’euro. A tout projet de mutualisation de la dette permettant de sauver la cohésion monétaire et économique de l’Europe correspond le même raidissement allemand sur de farouches positions doctrinaires, expression d’un identique et répété refus de se laisser entraîner sur une pente considérée comme glissante. A l’époque cela s’est conclu par le statut de la BCE que nous connaissons.
Sous les effets de la crise grecque, les événements se sont précipités depuis ce week-end au sein de la zone euro. Les Espagnols, qui assurent la présidence tournante de l’Union européenne, avaient bien tenté il y a plusieurs semaines de lancer le débat à propos d’un gouvernement économique, mais il avait tourné court. Nous y revoilà.
Il vient de rebondir sous une autre forme, à l’initiative de Wolfgang Schäuble, le ministre des finances Allemand, qui a proposé dans la presse allemande la création d’un FMI européen. Celui-ci n’a pas tardé a être appelé Fonds Monétaire Européen (FME), ce qui est aller un peu vite en besogne. « Pour la stabilité de la zone euro, nous avons besoin d’une institution qui dispose des expériences du FMI et de pouvoirs d’intervention analogues », a toutefois déclaré sans ambages le ministre.
A peine avait-il lancé l’idée qu’elle a été immédiatement soutenue dans les colonnes du Financial Times Deutschland par Olli Rehn, le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, ainsi que par Angela Merkel, puis enfin par une source gouvernementale française prudemment réfugiée dans l’anonymat, ces deux dernières manifestant toutefois une certaine retenue (le temps de voir comment tout cela va rebondir). Car il peut être remarqué que cette soudaine proposition soulève plus de questions qu’il n’a été pour l’instant été apporté de réponses, et qu’un long chemin devra être parcouru pour que soit opérationnel un tel instrument d’entraide financière au sein de la zone euro. Laissant entière la question de savoir comment répondre à d’éventuelles prochaines crises, annoncées comme possibles, en Espagne notamment.
Un élément majeur a toutefois été immédiatement mis en avant, sans que cela soit véritablement une surprise vu la paternité des Allemands sur ce projet. Il a été tout de suite été question des strictes « conditionnalités » (pour reprendre un terme du FMI) qui seraient préalablement mises à toute opération de prêt du futur FME, ainsi que de l’éventail des sévères sanctions qui pourraient être prises contre ceux qui sortiraient du droit chemin de la rigueur budgétaire (suppression de subventions européennes et retrait pendant au moins un an des droits de vote aux réunions ministérielles de l’Union européenne). Mais, pour le reste, tout est à inventer.
J’écris toujours avec de la musique en fond sonore. Vous le savez déjà, mes goûts sont éclectiques mais j’ai mes humeurs et il m’arrive de repasser toute la journée la même chose. Aujourd’hui, du matin au soir, c’était Carmen, un enregistrement datant de 1964, enregistré à la Salle Wagram à Paris, sous la direction de Georges Prêtre, avec Maria Callas dans le rôle de Carmen. Alors si, comme moi, vous en avez parfois marre des CDS, de la BCE et du FMI, consacrez quatre minutes et vingt-et-une seconde de votre vie à écouter et peut-être surtout, à regarder ceci. Si c’est pas du bonheur, alors je ne sais pas ce que c’est.
La représentation de l’appareil économico-financier qui nous était proposée il y a cinq ans seulement était celle d’un système ayant atteint sa maturité : stable en raison d’une prédisposition généralisée à l’autorégulation et ayant découvert le moyen d’éparpiller le risque avec une telle efficacité qu’il soit de facto neutralisé.
L’autorégulation n’existait pas. Le risque bien qu’atomisé se concentrait néanmoins parce que les joueurs les plus avisés se constituaient d’énormes portefeuilles de produits financiers dont la prime de risque était conjoncturellement surévaluée ; quand eut lieu le retour de balancier, les Bear Stearns, Lehman Brothers, AIG, Fannie Mae et Freddie Mac, implosèrent.
L’informatisation avait favorisé une complexification de la finance sur la base du crédit qui lui interdisait désormais de fonctionner autrement qu’en régime de bulle : l’euphorie cachait alors l’absence d’autorégulation et, le risque étant provisoirement minime, sa concentration demeurait invisible.
L’actualité souligne au contraire le caractère dysfonctionnel de l’appareil économico-financier en l’absence d’une dynamique de bulle. Ainsi, dans la spéculation contre l’euro, la puissance de nuisance des divers éléments rassemblés se renforce par leur combinaison délétère.
Dans les années 2001-2002, l’Europe ferme les yeux sur des prêts déguisés en swaps de change consentis par Wall Street à des états européens pour leur permettre de respecter les termes du pacte de stabilité et de croissance de la zone euro. Or, la complexité croissante des produits financiers interdit désormais aux agences de notation d’évaluer correctement le risque qu’ils présentent. Lorsque la crise des subprimes éclate en 2007, les notateurs sont rapidement décrédibilisés. Les velléités de réformer ces agences subissent le sort de toutes les réglementations envisagées à l’époque (à l’exception de celles sans conséquences) : elles sombrent rapidement dans l’oubli. Pendant ce temps, les notateurs substituent à la rigueur scientifique introuvable, l’inflexibilité.
La rétrogradation des swaps de change trafiqués de la Grèce qui intervient alors, ne les situe plus qu’un seul cran au-dessus du niveau où sera activé un appel de marge que la nation est incapable d’honorer. La spéculation sur le défaut désormais probable de la Grèce se met en branle. En prenant des positions nues de Credit-Default Swaps (CDS), les spéculateurs s’« assurent » contre un risque qu’ils ne courent pas mais accroissent du coup la probabilité qu’il se concrétise. La hausse du prix des CDS, considérée dans le cadre de la théorie économique dominante du « marché efficient » comme une mesure objective du risque couru, génère une hausse proportionnelle du coupon exigé lors de l’émission de dette nouvelle par la Grèce, la pénalisant encore davantage. Une spirale mortifère s’enclenche que rien ne pourra stopper. D’autres États de la zone euro s’alignent du coup comme autant de dominos : chaque fois que l’un fait défaut, l’ensemble de ceux qui sont encore indemnes sera fragilisé et la spéculation se portera de manière instantanée sur le plus exposé après lui.
Lors de la chute des banques, les États se sont portés à leur secours. Le tour des États est maintenant venu. Le FMI restera seul pour tenter de sauver ceux-ci. Il a annoncé le 26 février, par la bouche de son président, Dominique Strauss-Kahn, qu’il était prêt à assumer ce rôle. On compte sur lui : le FMI est bien le dernier rempart.
2008 aura été l’année des banques, 2010 semble bien parti pour devenir l’année des nations. On ne s’en étonnerait pas : quand le système bancaire s’est effondré à l’automne 2008, les États sont intervenus et ont pris en charge l’ensemble des pertes subies. Un an et demi plus tard, ce sont eux qui se trouvent acculés. Ils se tournent maintenant vers leurs citoyens et leur disent : « Vous avez vécu au-dessus de vos moyens ! Le moment est venu de vous serrer la ceinture ! » Les Grecs dans la rue la semaine dernière n’avaient pas l’air très convaincus. Les Islandais ont été encore plus catégoriques dans leur vote de samedi dernier : « Ce n’est pas nous : ce sont les clients de nos banques qui trouvaient normale une rémunération de leurs placements de 50 % supérieure à ce qu’on trouvait ailleurs. Ils croyaient au Père Noël. Ils n’auraient pas dû ! »
Avec du désordre dans la rue, les choses sont mal engagées. Les agences de notation en particulier, détestent ça. Comme toujours, les responsabilités sont multiples. Les économistes ont leur part, et elle plus lourde qu’on ne l’affirme ordinairement. Ce sont bien eux après tout qui ont dit : « Le crédit et l’argent, c’est la même chose ! » Et cette erreur-là, elle est irréparable. Le principal coupable est mort depuis longtemps : il s’appelle Henry Thornton (1760 – 1815), et son nom serait tombé dans l’oubli si Joseph Schumpeter n’en avait pas fait le héros révolutionnaire qui avait découvert « l’équivalence du crédit et de l’argent ». Et pourquoi pas, puisqu’on y était, que l’argent lui-même était en réalité une dette !
Que s’est-il alors passé ? On s’en est donné à cœur joie : de longues chaînes de créances se sont créées où chacun considérait comme sa richesse, non seulement l’argent qu’il avait mais aussi celui qu’il avait prêté. Or celui-là, il l’ignorait encore mais le découvrirait à partir de 2007 : il ne le reverrait plus nécessairement. On s’émerveillait aussi du fait qu’un pari gagné grâce à de l’argent emprunté permettait des gains mirifiques : le fameux « effet de levier ». On savait bien qu’il existait un risque mais ce risque, avec la titrisation, on l’empaquetait et on le revendait, et on le revendait à un prix qui, dans l’euphorie générale, apparaissait comme une excellente affaire. Si bien qu’au lieu de s’éparpiller, il se concentrait en réalité dans le portefeuille des banques les plus prospères. Or, certains risques – comme les maisons construites en zone inondable ou dans les couloirs d’avalanche – ne devraient simplement pas être pris. La grande folie du crédit dans la « nouvelle économie », n’était en réalité pas assurable.
On connaît la suite : les pertes faramineuses s’accumulèrent. Les États réglèrent l’ardoise et rouvrirent les casinos. Avec les mêmes tauliers.
Un grand homme politique s’est quand même indigné et a dit : « Confrontés à l’effondrement du crédit, ils n’ont proposé que le prêt de plus d’argent ». Les politiques avaient-ils compris ? Hélas non puisque celui qui parle, c’était Franklin Roosevelt, dans son discours inaugural en 1933. Quand j’étais gosse on voyait le long des routes : « Les parents boivent, les enfants trinquent ». Aujourd’hui ce serait plutôt : « La finance boit, les nations trinquent ».
Le 23 février dernier, je publiais un article dans Les Echos sur les Fonds Vautours. Le titre attribué à cet article : « Les Etats à la merci des Fonds Vautours », ne reflète pas ce que je pense de ces opérateurs financiers : il donne le sentiment que j’en condamne l’action, ce qui est faux. Certains de ces fonds peuvent avoir des pratiques condamnables, mais ceci est vrai de tout investisseur.
Pour analyser, avec sang-froid et objectivité, l’action de ces fonds, il convient tout d’abord de se défaire d’une idée reçue selon laquelle un Etat, parce qu’il est pauvre et, de surcroît défaillant, est forcément vertueux. Un Etat qui ne rembourse pas ses créanciers est avant tout un Etat qui ne respecte pas ses engagements. Est-il vertueux de ne pas tenir parole ?
Nous prendrons deux exemples démontrant qu’on ne peut se limiter à développer une opinion caricaturale de ces fonds. Le premier exemple concerne le fonds Elliott qui, en 1996, avait acheté, pour 11,4 millions USD, une partie de la dette du Pérou, d’une valeur faciale de 20,7 millions USD, et qui a refusé de participer à la restructuration de la dette de ce pays, contrairement à la majorité des obligataires. En 2000, le juge du District Sud de Manhattan condamnait le Pérou à lui payer la somme de plus de 55 millions USD. Mais avant d’en aboutir à saisir le juge, Elliot a multiplié, en vain, les propositions de règlement à l’amiable. Le second concerne le fonds Donegal qui acheta à la Roumanie, une partie de la dette de la Zambie pour 3 millions USD (que la Roumanie avait souscrite pour plus de 30 millions USD) et en réclama 50 millions devant les juges. Evidemment présenté ainsi, le citoyen ne peut que réprouver l’existence de tels fonds. Ce serait cependant oublier que le gouvernement de la Zambie a multiplié les bras d’honneur, d’abord à la Roumanie, puis au fonds Donegal qui ont vainement tenté un règlement amiable de cette dette. Je ne peux que renvoyer les esprits curieux (et courageux) à la décision de justice de 140 pages rendue le 15 février 2007 ([2007] EWHC 197 – Mr. Justice Andrew Smith).
Si l’on devait résumer l’utilité des Fonds Vautours, l’on dirait qu’ils sont les éboueurs des marchés financiers, comme les rapaces, dont ils portent le nom, sont les éboueurs de la nature.
Fous, les émetteurs de Credit-Default-Swaps (CDS) ? Pas tant que cela. Il suffit de savoir s’y prendre.
Commençons par comprendre ce qu’est un CDS. C’est une assurance, ciblée et négociable, d’un type particulier ayant trait à des actifs financiers, de préférence négociables eux aussi. Deux parties contractantes conviennent des modalités. Celles-ci comprennent la détermination de l’actif financier à assurer, la définition du risque spécifique qui sera assuré et la manière dont l’assuré sera rétribué. Pris tel quel, le CDS ressemble à une assurance traditionnelle. Car tout comme cette dernière, l’assuré devra s’acquitter périodiquement d’une prime. L’assuré ne pourra toutefois exercer son CDS que si un événement particulier survient, événement défini dans le contrat et qu’on nomme dans le jargon credit event. A cette aune, le CDS ressemble à une option put (droit de vente à un prix prédéterminé – le put bénéficie d’une baisse du prix).
La grande distinction par rapport à l’assurance traditionnelle réside dans le fait que n’importe qui peut émettre un CDS – du moins s’il a accès aux marchés financiers – et que l’assuré ne doit pas posséder l’actif financier qu’il souhaite assurer. Parmi les événements retenus, on trouve la rétrogradation de la notation de l’actif financier assuré, le défaut de paiement ou encore la chute de la valeur de cet actif au-dessous d’un seuil déterminé. Les contractants déterminent le type de « risque » qui sera couvert.
Partons d’un exemple concret et actuel : un emprunt d’état grec. Admettons qu’on veuille s’assurer contre une chute de son cours : si le cours chute de plus de 10% en dessous de son prix d’émission, nous convenons avec l’émetteur du CDS qu’il nous rembourse intégralement l’obligation. De notre côté, nous nous engageons à lui fournir le titre en question (c’est l’aspect « swap » [échange] du contrat).
C’est devenu une banalité que de pointer la crise de la science économique. La cause en est bien sûr la récente crise financière dont l’éclatement a à ce point surpris les experts que cela met en cause toute une profession. Et l’on n’oubliera pas de sitôt la formule du chairman de la Fed affirmant en 2007 que les marchés étaient désormais assez purs pour s’autoréguler.
On partira donc de l’échec de ce courant de pensée comme d’un fait acquis. Mais que faire de ce constat ? Faut-il chercher aujourd’hui une autre théorie pour l’économie, une autre construction de la science économique ? C’est un réflexe que l’on a déjà eu lors de périodes analogues : on a souvent cherché dans les apories de l’homo oeconomicus ou celles de l’équilibre économique le secret de ces erreurs récurrentes. Keynes, après tout est issu de tels débats.
Mais disons-le d’entrée, il s’agit là d’une impasse. Car lorsqu’on cherche à construire une autre science économique, on part forcément d’un présupposé implicite qui se trouve être le même que celui des auteurs que l’on critique : on suppose qu’une science économique est quand même possible. Autrement dit, car telle en est la définition, on pose par hypothèse qu’il est possible de construire une connaissance objective et surtout autonome de l’univers économique : autonome signifiant que l’on s’abstrait du champ de la philosophie politique et morale (rigoureusement parlant : l’on proscrit tout jugement moral ou normatif). Keynes disait souvent « en ce qui me concerne je suis un amoraliste ».
Or c’est justement ce dernier point – cette indépendance proclamée du savoir économique – qui doit être aujourd’hui remise en question. Elle le sera d’ailleurs de façon inexorable puisque la crise actuelle touche au rapport intime qu’entretient la monnaie et l’univers marchand qu’elle est censée servir : et comme on le verra ce rapport est politique avant que d’être économique. La question soulevée par la crise n’est donc pas de contester telle ou telle hypothèse, de rejouer en quelque sorte la guerre des keynésiens et des monétaristes, mais elle est celle de la légitimité de cette science économique : id est sa finalité et les principes de sa méthodologie et au-delà les modes de connaissance économiques qu’elle nous a cachés.