La recherche d’analogies entre la situation actuelle et des épisodes passés de notre histoire est récurrente. Nous avions ainsi étudié l’analogie entre la Crise actuelle et la fin de l’Empire romain ainsi qu’avec la situation prérévolutionnaire de 1789.
Les références à la crise de 1929 et à la montée des fascismes qui débouchera sur la prise du pouvoir d’Adolf Hitler en Allemagne étant de plus en plus fréquentes à l’aune des résultats électoraux récents, nous allons maintenant étudier en détail ces phases.
Si l’on prend la peine d’étudier en détail les principales caractéristiques de la prise du pouvoir par les mouvements fascistes en Europe dans l’entre-deux guerres, que nous limiterons aux deux principaux, le fascisme de Mussolini et le nazisme d’Hitler, il est possible de distinguer une convergence manifeste d’éléments récurrents, qui découlent à la fois de choix stratégiques et d’éléments objectifs.
Les choix stratégiques :
Pour accéder au pouvoir, le fascisme comme le nazisme va faire deux choix stratégiques importants.
L’extrême-droite va ainsi adopter un discours aporétique, assemblant au programme « classique » xénophobe et nationaliste, des thématiques anticapitalistes et antisystèmes révolutionnaires, visant explicitement à concurrencer chez les classes modestes les partis de gauche révolutionnaires.
Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s’enorgueillir.
Imaginons un jeu de 4 personnes qui ne se connaissent pas et qui disposent chacune de 20 jetons. Un projet leur est proposé qui nécessite qu’elles investissent dans un « pot commun » autant de jetons qu’elles voudront. Cet investissement est secret. Une fois les 4 décisions prises par chaque individu, l’ensemble du groupe perçoit un « retour sur investissement » du nombre total de jeton versé dans le pot commun affecté d’un facteur 0,4.
Si par exemple, trois des quatre joueurs choisissent d’investir un jeton chacun, les quatre joueurs recevront 1,2 jetons à l’issue du tour. Les tours sont répétés 10 fois.
Pour gagner il faut donc :
- Soit investir en espérant que le plus grand nombre investisse.
- Soit profiter des investissements des autres sans y participer.
On peut alors distinguer trois typologies de comportements :
- Les coopératifs, qui investissent systématiquement en espérant que le reste du groupe en fasse de même
- Les égoïstes qui refusent d’investir, récoltant le fruit de l’investissement des autres (rééditant le comportement défini en économie comme celui du « passager clandestin »)
- Enfin les « consentants conditionnels » qui en général commencent par investir mais qui cessent s’ils s’aperçoivent que le retour sur investissement est inférieur à la somme investie
22 mai 2013 par
François Leclerc Commentaires fermés
Billet invité. Paru dans « La Tribune » du 17 au 23 mai.
La crise n’est pas seulement financière, elle est devenue globale dans ses manifestations comme dans sa perception. Les banques ne sont pas désignées seules coupables, l’État ne joue plus le rôle qui lui est alloué face à une économie de marché porteuse de dysfonctionnements à répétition, avec toujours la même origine : l’argent, dont l’accumulation prend le pas sur toute autre considération. Le sentiment d’insécurité s’est en conséquence élargi à de nouveaux domaines de la vie, rendant la société anxiogène. Le constat est partagé, l’avenir a cessé d’être porteur de promesses, aux vertus du progrès a succédé la prise de conscience de déséquilibres menaçants de toute nature qui s’accentuent : destruction de l’environnement, disproportion de la sphère financière par rapport à l’économie, distribution inégale de la richesse.
Au besoin de changement n’est apportée aucune réponse satisfaisante. Dans la pratique, l’impuissance des dirigeants domine et leurs discours sont ressentis comme velléitaires. Partout, leurs indices de confiance chutent, tandis que des décisions majeures sont prises par des instances hors de portée et sans mandat électif. La Banque centrale européenne, dont le rôle est déterminant et l’indépendance absolue érigée en principe, est le symbole de cette situation malsaine qui, faut-il le rappeler, résulte de la constatation que l’on ne peut pas faire confiance aux gouvernements !
21 mai 2013 par
Julien Alexandre Commentaires fermés
Billet invité
« Too big to fail » (TBTF), c’est ce que l’on entend en boucle depuis le début de la crise pour parler des établissements financiers « trop gros pour faire défaut » sans que le système financier ne s’effondre dans leur sillage (c’est ce que l’on appelle le risque systémique). Ce concept économique a justifié plus d’une fois des décisions controversées pour venir au secours de ces mastodontes dont la santé vacillante mettait en péril le système dans son ensemble, faisant du contribuable américain le garant en dernier ressort (l’un des exemples les plus emblématiques étant le sauvetage d’AIG). Et mis à part une petite minorité, personne ne semblait vouloir s’attaquer à cette réalité. Il y avait désormais des compagnies qui ne pouvaient pas faire faillite, quel que soit l’état de leurs finances, et c’était comme ça.
En mars dernier, Eric Holder, le procureur général des Etats-Unis reprenait presque à son compte le petit frère du TBTF : les TBTJ, « too big to jail » (littéralement « trop gros pour être emprisonnés », un bon mot dû à Neil Barofsky), pour signifier que certains dirigeants de ces établissements financiers étaient désormais hors d’atteinte pour la justice, de crainte que cela n’ait des conséquences sur l’économie nationale et même mondiale ! Il y avait désormais des individus qui ne pouvaient pas être poursuivis, quels que soient leurs agissements, et c’était aussi comme ça.
Que fait-on lorsque l’on se retrouve en face de deux régimes d’exception, parfaitement opaques dans la détermination des bénéficiaires, créant de facto un aléa moral de nature à remettre en cause tout l’édifice – l’un comme l’autre entérinant de manière discrétionnaire l’irresponsabilité totale d’une partie des protagonistes ? Tout ceci aurait pu en rester là, consacrant une situation juridique totalement inédite. Mais c’était sans compter sur une variable de l’équation dont on ne fait généralement que peu de cas : nous, l’opinion publique.
Billet invité. Dans le billet qui suit, l’auteur écrit : « … puisque Paul Jorion lui-même a renoncé, dans son propre pays, à enseigner dans la langue de Verhaeren ». Ceci appelle le commentaire suivant : je n’ai renoncé à rien ! J’ai enseigné en français trois ans de ma vie, deux ans à l’Université Libre de Bruxelles, qui ne pouvait me rémunérer en raison de difficultés budgétaires conjoncturelles, et un an à Paris VIII, soit la durée du contrat qui m’avait généreusement été accordé. L’offre d’enseigner en anglais qui me fut faite par l’université néerlandophone de Bruxelles (VUB), l’année dernière, clôt vingt-six années de vaines tentatives de ma part de me trouver un autre enseignement (ou même un poste de chercheur) en français. C’est la communauté francophone dans son ensemble qui n’a pas voulu depuis 1986 – et malgré mon acharnement – que j’enseigne dans sa langue. Désolé ! la responsabilité est la sienne, certainement pas la mienne !
Anglais de Shakespeare :
« Unthrifty loveliness, why dost thou spend
Upon thy self thy beauty’s legacy ?
Nature’s bequest gives nothing, but doth lend,
And being frank she lends to those are free :
Then, beauteous niggard, why dost thou abuse
The bounteous largess given thee to give ?
Profitless usurer, why dost thou use
So great a sum of sums, yet canst not live ?
For having traffic with thy self alone,
Thou of thy self thy sweet self dost deceive :
Then how when nature calls thee to be gone,
What acceptable audit canst thou leave ?
Thy unused beauty must be tombed with thee,
Which, used, lives th’ executor to be. »
21 mai 2013 par
Julien Alexandre Commentaires fermés
Billet invité
L’idée de la démocratie athénienne, c’est-à-dire la démocratie directe, est me semble-t-il une idée-limite, qui permet de mesurer à quel point notre démocratie représentative est effectivement la dépossession d’un pouvoir théoriquement dévolu au peuple, et pas seulement du point de vue formel des institutions, mais surtout pour ce qui concerne les problèmes réels auxquels nous sommes confrontés tout à la fois individuellement et en tant que membres de l’humanité.
Partant, la question primordiale n’est pas tant de savoir s’il faut retourner à une forme de démocratie directe que de nous demander en quoi et par quoi le peuple a été dépossédé d’un certain pouvoir. La question de la démocratie n’est pas simplement formelle, elle s’inscrit toujours dans une situation, tout comme toute institution humaine se crée pour répondre à certaines nécessités. Je rappelle qu’à l’origine de l’institution démocratique on trouve la question de la dette des pauvres, laquelle fut alors répudiée. Le pouvoir du peuple c’est une capacité de délibérer et d’agir pour ce qui concerne des problèmes qui affectent les humains d’une certaine époque et habitant un certain espace. Or, qu’est-ce qui affecte aujourd’hui les humains ? Nous le savons tous ici : les inégalités sociales, le péril climatique et écologique, la complexité.
La crise qui se propage de proche en proche depuis 2008 est une crise qui est essentiellement politique et, en tant que telle, elle demande une réponse politique.
De fait, les observateurs avertis peuvent discerner la multiplication des signes d’une dérive fasciste, à la fois au niveau de la base et à celui du sommet de la pyramide sociale. D’une part, les idées fascistes sont de plus en plus courantes dans les milieux défavorisés (qui sont eux-mêmes en croissance rapide) ; d’autre part, elles sont de plus en plus explicites chez les technocrates — mais sous une forme tellement aseptisée qu’on pourrait, il est vrai, croire à leur parfaite innocuité.
Il est donc fort piquant de remarquer que le grand public est parfaitement ignorant de ce retour de l’extrême-droite. Il pressent certes l’imminence de l’effondrement sociétal mais il n’a absolument pas conscience de la nature exacte du danger. La réouverture de camps de concentration ou même la généralisation des conflits régionaux semble passer inaperçue. De même, le sens et la portée de l’existence d’apologies hollywoodiennes (au propre comme au figuré) de la torture demeurent entièrement mystérieux. Cette double tension est paralysante et anxiogène, ce qui fait le jeu de l’oligarchie : quoi de plus manipulable en effet que des individus dans un état de coma moral et politique ?
Un rapport du Sénat américain rédigé sous la direction des sénateurs Carl Levin du côté démocrate et John McCain du côté républicain, et divulgué à Washington hier 20 mai, en vue d’une audition de dirigeants de la firme Apple aujourd’hui 21 mai, met en évidence les techniques d’« optimisation fiscale » utilisées par le géant de l’électronique.
Les montages sont expliqués de manière détaillée dans ce document de 40 pages. On y lit par exemple que l’un des départements de la firme, Apple Operations International, n’a payé aucune taxe dans aucun pays de 2009 à 2012 malgré un revenu net de 30 milliards de dollars ; un autre, Apple Sales International, a versé en 2011, 10 millions de dollars en impôts sur un montant de recettes s’élevant à 22 milliards de dollars, soit un taux d’imposition effectif de 0,045%.
C’est l’Irlande, en sa qualité de « centre financier international » (l’appellation méliorative des havres fiscaux), qui a permis à Apple un tel degré d’« optimisation », allant jusqu’à accorder à la firme des conditions d’imposition privilégiées : abaissant dans certains cas l’imposition des 12% officiels exigés des compagnies non-résidentes à un taux privilégié de 2%, voire même moins. On se souviendra que lorsque l’Irlande fut tirée d’affaire par les autres pays de la zone euro en 2010, une des conditions posées initialement pour son sauvetage était la fin de son statut de havre fiscal. On apprit rapidement, mais sans réelle surprise, que cette pré-condition pour l’aide qui lui était accordée était abandonnée.
Le rapport du Sénat américain souligne que l’« optimisation fiscale » n’est pas illégale : « C’est cela la définition même d’une entourloupe fiscale, a déclaré le sénateur Levin, une pratique qui sur le plan purement technique est légale, mais qui contrevient à l’esprit de la loi ».
En d’autres temps, le fait que l’« optimisation fiscale » n’est pas illégale aurait assuré à Apple une indifférence bienveillante des États à l’égard des techniques auxquelles la compagnie recourt. Les temps ont changé : ce ne sont pas seulement les États-Unis, mais également le Royaume-Uni, l’Australie et l’Union européenne qui poussent ces jours-ci l’« optimisation fiscale » dans ses derniers retranchements. Restons cependant vigilants et attentifs au fait qu’il n’est pas dans la nature même des gouvernements de ces pays d’opérer un tel revirement « hostile au milieu des affaires » (pour employer l’expression consacrée) parce que ce changement d’attitude n’a en réalité qu’une seule origine : l’exaspération croissante que nous manifestons envers l’« optimisation fiscale » de compagnies telle Apple, nous, l’opinion publique.
21 mai 2013 par
Julien Alexandre Commentaires fermés
Billet invité
Toi qui fis la mémoire, est-ce pour qu’on oublie ?…
Non, c’est pour rendre au temps à la fin tous ses jours,
Pour faire confluer, là-bas, en un seul cours,
Le passé, l’avenir, ces deux moitiés de vie
Dont l’une dit jamais et l’autre dit toujours.
(Lamartine, « La vigne et la maison »)
Est-il vraiment possible à ce moment de l’histoire d’être totalement pertinent sur les impasses de la démocratie telle qu’on l’habille sous nos latitudes et sur la nécessité de la force pour « bouger » ?
Je crois que non, et que la tâche (inévitable) sera celle d’une génération. La tâche de lieux d’échanges et de décision mondiaux à inventer. La tâche au jour le jour de groupements locaux atypiques (pour ne pas dire anarchistes) et innovants. Ce qui se raconte sur ce blog depuis 5 ans et sur d’autres, ce qui commence à percoler ou naître un peu partout dans le monde, annonce cette Re-Renaissance. Tout juste pouvons-nous reconnaître les antinomies qui aujourd’hui se révèlent et interpellent les consciences en même temps que les bien-être.
20 mai 2013 par
François Leclerc Commentaires fermés
Billet invité.
Au Portugal, le gouvernement de coalition de centre droit a signé peu après sa constitution, il y a deux ans, un plan de sauvetage avec la troïka (BCE, Union européenne, FMI). Aujourd’hui 83,5% des Portugais seraient favorables à une rupture ou une renégociation de ce plan, car ils constatent que son application n’a fait qu’aggraver la situation économique. Néanmoins, il faudra attendre le prochain rendez-vous électoral de 2015 – sauf coup de théâtre – pour qu’ils soient entendus. Avec comme seule perspective de remettre en selle l’équipe socialiste précédente, qui avait mené les négociations préalables à l’adoption du plan de sauvetage, et qui prône maintenant sa renégociation, sans plus de précisions.
Soumis à une très sévère politique d’austérité qui atteint durement des pans entiers de la population, les Portugais ont vu s’enchaîner en l’espace de deux ans les mesures gouvernementales de rigueur : restrictions budgétaires affectant non seulement les salaires mais également les retraites, diminution des remboursements de soins, augmentation de la TVA… Les dernières en date prévoient le report de l’âge de la retraite à taux plein de 65 à 66 ans, la suppression de 30.000 postes dans la fonction publique, assortie de l’augmentation de 35 à 40 heures du temps de travail.
En septembre de l’année dernière, dans un billet intitulé : Ne pas rater une bonne diversion si l’on en voit une, j’évoquais la querelle qui s’envenimait entre la Chine et le Japon à propos d’îlots inhabités revendiqués par les deux pays.
J’écrivais : « Nous nous disons que nous sommes assez idiots pour rechercher une diversion qui nous fasse oublier notre lâcheté devant l’attitude adoptée par nos dirigeants face au désastre économique et financier qui nous engloutit, en allant faire la guerre ailleurs, avec un quelconque de nos ennemis de toujours. »
L’intervention en ce moment-même du Hezbollah comme fer de lance dans la reprise de la ville syrienne de Qoussair, aux côtés de l’armée loyaliste, met en évidence qu’un mélange encore plus détonnant que celui de la guerre froide de jadis est en train de se mettre en place, où ce ne sont plus simplement l’Ouest et l’Est qui s’affrontent dans un vieil antagonisme ressuscité, mais l’Ouest et l’Est identifiés chacun à l’un des camps de l’ancien schisme islamique.
Un vote au parlement russe a-t-il un jour entériné l’alignement des citoyens russes avec la cause chiite ? Quand avons-nous décidé, de notre côté, qu’il est essentiel que le sunnisme soit déclaré vainqueur ?
République platonicienne et démocratie aristotélo-thomiste
Plaçons-nous immédiatement dans le référentiel aristotélo-thomiste qui structure la comptabilité double actif-passif, nominal-réel, bilan-hors-bilan. Aristote est le philosophe de la matière intelligible ; de la matière que le sujet de l’intelligence peut raconter pour partager une causalité qui soit la raison commune du vivre ensemble pour les citoyens.
Remarquons que la rupture entre la démocratie d’Aristote et la république de Platon est dans l’intelligibilité de la matière. Chez Platon comme dans notre monde actuel, l’intelligence n’est que matière. Le sujet n’a pas de capacité à s’abstraire de la matière pour l’analyser et la transformer en restant lui-même.
Chez Aristote, l’intelligence est métaphysique : elle est capable d’être sur la nature et pas seulement dedans. La démocratie est la délibération de la nature par la surnature ; les citoyens discutent dans l’intersubjectivité sur un objet commun partageable. Le thomisme élève la démocratie matérielle des sujets passifs, à la démocratie active des personnes. L’expérimentation active de la démocratie a été abandonnée avec la chute du communisme idéologique.
Disons que chez Aristote, la délibération des citoyens s’inscrit dans une mécanique de langage. La causalité est un état passif de la réalité. En introduisant la vision judéo-chrétienne de la personne dans l’intelligibilité du réel, la synthèse thomiste rend la métaphysique active. La métaphysique devient transformable par la délibération des personnes, sujets non seulement de la physique mais de la métaphysique. C’est le phénomène de la transsubstantiation du réel par le don des personnes. Lire la suite »
Un groupe de chercheurs curieux constatant la sclérose de créativité des chapelles ultra-pointues monochromes de recherche, et voulant en sortir, avait organisé, aux Arcs, puis à Berder, des rencontres informelles (par cooptation-intérêt mutuel en fait) entre des chercheurs en médecine, en biologie, en mathématique, en physique, en éthologie, en épistémologie, en sociologie, en philosophie… Aucune discipline n’était rejetée en réalité…
Il y avait des exposés informels le matin. On mangeait ensemble, attablés par auto-curiosités mutuelles, et si possible en mélangeant les disciplines… Et on faisait des balades scientifiques dans le beau Golfe du Morbihan l’après-midi.
À Berder, il était explicitement demandé à chaque expert de tenter d’exposer, dans la langue de tout le monde, un travail d’autant plus difficile que leur sujet était plus ardu… Un fil directeur global très large pour la semaine, une sorte de thématique englobante horizontale était donnée deux mois avant (voici quelques exemples de telles thématiques englobantes très fécondes: le temps, le hasard, le bruit, la morphogénèse, les catastrophes, l’information, l’auto-organisation, la diffusion, les fractales, le vieillissement, les « flocks of… » (bancs de poissons, « vols » de certains oiseaux), l’émergence… etc.)
Des choses importantes ont été dites ici. La démocratie fait partie des sujets dont nous pourrons débattre lundi 20 mai entre 20h et 22h sur la page « Les débats ».
Comme on nous dit partout que Keynes est l’homme de l’heure, je me replonge dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936).
Serait-ce alors que ce qu’il faut lire de Keynes se trouve dans certains de ses textes moins connus ? Comme ces Perspectives économiques pour nos petits-enfants datant de 1930, dont j’ai extrait (et traduit) le passage suivant (*) :
Je ne vois donc rien qui nous empêche de revenir un jour à quelques-uns des principes les plus sûrs et les moins douteux de la religion et de la vertu traditionnelles – que l’avarice est un vice, la pratique de l’usure un délit, et l’amour de l’argent détestable, que ce sont ceux qui pensent le moins au lendemain qui progresseront le plus sûrement sur le sentier de la vertu et de la sagesse authentique. Nous chérirons à nouveau la fin plutôt que les moyens et préférerons le bien à ce qui est utile. Nous honorerons ceux qui nous apprendront à cueillir chaque heure et chaque jour comme il convient et dans la vertu, ainsi que ces êtres merveilleux qui savent apprécier les choses à leur juste valeur : « les lys des champs, qui ne peinent ni ne filent » (Mathieu 6 : 28).
Mais prenez garde ! Le temps n’en est pas encore venu. Il nous faudra encore pour un siècle ou davantage, nous prétendre à nous-mêmes ainsi qu’aux autres, que le juste est vil et que le vil est juste ; car le vil est utile alors que le juste ne l’est pas. L’avarice, l’usure et la méfiance demeureront nos dieux pour encore un temps. Car eux seuls sont capables de nous faire émerger du tunnel de la nécessité économique, vers la lumière du jour.
––––––
(*) John Maynard Keynes, Perspectives économiques pour nos petits-enfants (1930), in Essais de persuasion, Gallimard 1931. La traduction de l’anglais est d’Herbert Jacoby – je ne l’ai pas retenue ici.
Devant le succès de la formule, nous nous réunirons une fois de plus le 25 mai à partir de 17h30 au café Le Vicomte, 1 rue du Bourgmestre, au coin de la chaussée de Boondael à Ixelles, à un bloc (« pâté de maisons ») du boulevard général Jacques. Le fameux « spaghetti Vicomte » sera disponible à 19h30 pour ceux qui souhaiteront bénéficier de ce plat délicieux qui a fait la gloire de Bologne (elle fut aussi le siège de la première université européenne, mais bof !)
Si vous voulez bénéficier du spaghetti, signalez-le moi (« Me contacter », ici en haut à droite) avant midi le samedi 25 mai.
18 mai 2013 par
François Leclerc Commentaires fermés
Billet invité.
La sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren a posé la première question à Ben Bernanke et Mary Jo White, respectivement en charge de la Fed et de la Securities and Exchange Commission (SEC), ainsi qu’à l’Attorney général Eric Holder. Des études ont-elles été faites, demande-t-elle dans un courrier qui leur était destiné et a été rendu public, pour mesurer les avantages et inconvénients, en cas de faute établie d’un établissement bancaire, de pénalités financières sans aveu de culpabilité d’un côté et d’actions permettant d’établir celle-ci de l’autre ? En d’autres termes plus directs, qu’elle n’emploie pas, d’action en justice, avec tout ce que cela peut avoir comme conséquences…
Pourquoi, s’interroge par ailleurs notamment le « Guardian », la société Amazon n’a-t-elle payé en 2012 que 2,4 millions de livres d’impôts sur les sociétés au Royaume-Uni alors que le chiffre d’affaires de sa filiale britannique est de 320 millions de livres (à comparer avec les 2,5 millions de livres d’incitations fiscales reçues du gouvernement) ? Le porte-parole du groupe Amazon a répondu que celui-ci avait agi conformément à la loi, mais c’est bien là le problème !
Billet invité. Une discussion relative à ce billet aura lieu ici sur la page Les débats, lundi 20 mai, de 20h à 22h.
Une petite phrase lue sur le blog de Pierre Sarton du Jonchay m’a, en un flash, fait comprendre ce qui me posait problème, c’est tout bête, vous allez comprendre… la phrase dit cela :
Ce diagnostic repose sur le modèle de régulation financière et monétaire inspiré de la philosophie politique d’Aristote et de Thomas d’Aquin interprétée par Keynes en système monétaire d’économie politique.
… et m’a bien fait entrevoir que l’objectif serait donc de revenir à une situation pré-thatchérisme en partant du principe sans doute que ce ne serait qu’une étape, mais qu’il fallait bien commencer par là, par remettre les pendules à l’heure…
Le problème, c’est que les pendules n’ont jamais été à l’heure, même avant les années 70…
Pour illustrer ce que je dis j’aimerais vous faire part d’un souvenir… le souvenir d’une manifestation des ouvriers de Moulinex je crois, demandant à la direction de ne pas supprimer des emplois… je ne me souviens plus la date exacte mais ni la date ni l’entreprise n’ont d’importance dans cette histoire tant le cas est devenu la règle…
Je me souviens que ce jour-là j’ai senti que quelque chose était en train de revenir… l’escroquerie, l’aveuglement, la honte et le chaos d’une société qui redevenait terrifiée par le pouvoir.
Quelques mois avant, des manifestations d’ouvriers demandaient de meilleures conditions de travail, un meilleur statut, une reconnaissance financière et de réels changements de société… et là, en quelques mois, quelques semaines… tout s’était renversé : on demandait quasiment pardon d’exister, on demandait du travail et du pain…
Alors voilà, ce que je crois c’est qu’il ne faut pas demander le retour à une finance moins folle, ça n’est pas juste… parce qu’un monde où la finance serait moins folle ne suffirait pas à être supportable… voilà ce qui me gène dans le discours ambiant… d’un côté, « la compétitivité » des gros c… et de l’autre, « la fin du néo-libéralisme »…
Cette alternative ne peut pas être porteuse d’espoir… Il faut plus… il faut comprendre qu’il faut demander plus, qu’il faut vouloir plus et qu’il faut arrêter de vivre dans une société qui nous fait honte… le changement des règles sur la finance suivront mais ce ne sera plus l’objectif premier… l’objectif sera plus haut… La fin d’une organisation basée sur la pression, les contraintes et les menaces….
Car souvenez-vous ce qu’il y avait avant le néo-libéralisme… des usines monstres et des patrons bien-pensants… et la honte au front pour les autres…
La vidéo : c’est l’image, le flash dont je parle au début…
18 mai 2013 par
Julien Alexandre Commentaires fermés
Billet invité
La réalité comptable en bancor
La compensation monétaire en bancor ne manquera pas de s’imposer d’une manière ou d’une autre. Le problème est que les élites politiques, économiques et financières ont perdu le lien entre le discours par lequel elles revendiquent le pouvoir et la réalité qu’elles prétendent diriger. Les lois et les monnaies ne sont plus que des récits abstraits sans rapport avec la vie des gens. La civilisation tombe dans le vide alors que le prix de la réalité humaine se lie et se travaille dans le principe oublié de la comptabilité double.
Dans la comptabilité double, il y a de l’actif et du passif, des libellés différents d’actifs et de passifs, un total des prix passifs égal au total des prix actifs et enfin une unité monétaire de compte réciproque du passif par l’actif. La comptabilité double est une représentation de toutes les causes d’échange dans une société définie : les causes qualitatives, les causes quantitatives, les causes intérieures à la société et les causes relatives aux sociétés extérieures dont on importe et à qui on exporte.
Le génie métaphysique de la comptabilité double est de réunir dans un même espace de signification les personnes, les sociétés, les choses et les prix. Derrière l’équilibre comptable de l’actif et du passif d’une même société, il y a des décisions personnelles coordonnées dans une politique qui produisent une économie de l’échange : des choses, des prix, des idées et du faire ensemble. La comptabilité double met en relation d’équilibre, la réalité physique sensible des choses avec la réalité métaphysique des personnes qui pensent et échangent dans une même société politique. Lire la suite »
17 mai 2013 par
François Leclerc Commentaires fermés
Billet invité
« Nous devons trouver un équilibre entre la rigueur budgétaire et le soutien à la croissance » a une nouvelle fois préconisé François Hollande sans expliquer comment, tandis qu’Angela Merkel réaffirmait de son côté : « Ce dont nous avons besoin par dessus tout, c’est une compréhension commune en Europe – qui fait malheureusement défaut – de ce qui nous rend fort et d’où la croissance proviendra ». Autant dire que dans ces conditions, les propositions du premier – mise sur pied d’un gouvernement économique et mise en commun de ressources financières – sont a consommation intérieure, faute de réponse convaincante à la question de la seconde. Dans l’impasse, la politique française ne varie pas, qui consiste à adoucir sans y parvenir celle de l’Allemagne. Une réponse polie est attendue, le préalable d’un accord sur « les conditions d’une meilleure compétitivité » réaffirmé (porte-parole)…
François Hollande a préconisé sans plus de précisions de « remettre de la liquidité » dans un marché qui en regorge – mais ne l’utilise pas comme espéré – timide soutien à la politique que défend Mario Draghi, sans parvenir à la faire aboutir au sein du conseil des gouverneurs de la BCE devant le veto dont dispose de facto la Bundesbank. Benoît Coeuré, de la BCE, vient d’évoquer un montage financier en cours d’élaboration qui permettrait à la BCE de favoriser la titrisation de prêts aux entreprises sans en assumer le risque. Combien de souhaits peut-on formuler au génie quand il est déjà sorti de la boîte ?!
L’importance de comprendre l’époque à laquelle nous vivons – et du danger qu’il y a d’avoir des dirigeants (même jeunes) qui croient que nous sommes il y a encore cinquante ans.
Le risque « social » lié au métier, c’est dans Le prix (2010).
Les déterminations matérielles de la vie des gens, nous en parlons Geneviève Delbos et moi dans La transmission des savoirs (1984).
Le grand tremblement de terre de San Francisco, c’est en 1906 et non 1905 comme je le dis.
L’expression qui ne me revient pas, c’est « matérialisme vulgaire ».
16 mai 2013 par
François Leclerc Commentaires fermés
Billet invité.
La pensée économique dominante est une pensée affligeante : elle s’arrête là où la réflexion commence. Son mantra est la recherche de la compétitivité – qui ferait défaut à l’Europe – avec laquelle il serait renoué en baissant le coût du travail. Une histoire de moins-disant auquel se conformer qui n’a pas de vraisemblance : l’idée implicite selon laquelle les salaires des pays émergés montant, ceux des pays avancés atteindraient leur même niveau en baissant est un mauvais conte pour enfant. La proposition que la baisse du coût du travail augmenterait la marge de profit serait plus honnête.
En tout état de cause, l’objectif serait de reconquérir des marchés. Mais lesquels ? en produisant quoi ? en concurrence avec qui ? Autant de questions auxquelles il faudrait également répondre si des moyens financiers étaient sur la table. L’impasse est faite sur rien moins que l’émergence de nouvelles puissances économiques, car l’ultime rempart que l’on pensait inexpugnable est tombé : il n’y a pas d’avantage technologique qui tienne dans le cadre de la globalisation, pas d’avancée garantissant le maintien à terme de la production dans les secteurs de pointe. Le monde a basculé, et ce n’est pas fini.
C’est le printemps. Cela ne vous aura pas échappé. Le regain d’activité génésique dans les principales Bourses se trouve facilement des têtes creuses où s’épancher. Les plus accueillantes d’entre elles infèrent de l’apparente saisonnalité des crises que le système traverse que celui-ci est « résilient », que ses fondamentaux sont sains. C’est le propre de la bêtise de se figurer que son entêtement de rocher découragera la morsure océanique du monde sensible. S’en remettre à la science oraculaire de la Bourse revient à s’orienter à la lueur de balises dérivantes. Mais le rebond boursier n’explique que partiellement le réensemencement du prêt-à-penser libéral. L’annonce d’une augmentation conséquente des rentrées fiscales aux États-Unis parle aux nostalgiques de l’empire américain, qui le voient déjà recouvrer son statut de modèle indépassable, à opposer au modèle chinois bien sûr, qui n’en est pourtant que la version dégradée, ou plus exactement la version purifiée, nettoyée des dernières chiures de la morale (le journaliste Albert Londres n’écrivait-il pas, dans La Chine en folie, à propos du Shanghai des années 1920, Jérusalem du lucre, que « si Lénine [l']a[vait] vu, il [était] excusable » ?). Si en plus le pays qui héberge Wall Street reprend des couleurs, c’est-à-dire reconquiert la marge de manoeuvre budgétaire dont a besoin une politique impériale turgescente, alors tout va bien, nous sommes ramenés à une forme connue de puissance et de prédation, l’alliance du sabre et du billion. On se gardera d’ajouter que si les plus riches contribuables ont contribué davantage, le budget fédéral a été raboté en profondeur (85 milliards de dollars de coupes automatiques), déstabilisant l’action publique, à l’égard des plus démunis entre autres, en sorte que la ponction plus importante sur les nantis apparaît moins comme une mesure d’équité fiscale, qui débloquerait des fonds pour l’amélioration des services collectifs, que comme un contrat léonin passé au nom du peuple avec des vautours qui ne veulent bien de l’État que s’il prospecte pour eux de nouvelles carcasses à dépouiller : nous paierons volontiers un peu plus, concèdent les charognards, mais à condition que le gouvernement lève les dernières entraves à l’accroissement des gains de productivité et affermisse celles qui attachent l’homme au travail. L’activité du salarié, en dehors des heures travaillées, ne doit relever que des fonctions digestives et copulatoires, encore qu’il s’agisse là d’une tolérance, car ces fonctions sont par trop énergivores. Il faudrait voir à faire des économies aussi de ce côté.
15 mai 2013 par
Julien Alexandre Commentaires fermés
Billet invité
(cliquez pour agrandir le schéma).
La représentation ci-dessus illustre de façon schématique la proposition de monnaie de compensation mondiale telle qu’émise par Keynes lors de Bretton Woods, sous le nom du bancor. Le schéma se lit ainsi (ICU étant l’International Clearing Union, la banque centrale qui assure la compensation) :
Le pays B exporte des biens pour une valeur de 100 vers le pays A. La banque A transfère 100 bancors à la banque B.
Une fois le transfert effectué, si :
A est en déficit au-delà du découvert autorisé (l’allocation en bancors), alors il y a paiement d’intérêts à l’ICU et dévaluation de sa monnaie pour exporter davantage ;
B est en excédent sur sa balance des paiements, alors il y a paiement d’intérêts à l’ICU et réévaluation de sa monnaie pour exporter moins et importer davantage.
Si B ne réduit pas son excédent, alors la créance correspondante accumulée sur les débiteurs par l’ICU fait l’objet d’une taxation au profit de la collectivité. Par décision de politique publique, l’ICU prélève une prime d’assurance accrue sur les paiements compensés entre les pays dont les échanges trop déséquilibrés accroissent le risque systémique.
La simplicité du schéma ne permet pas d’expliciter l’emploi du capital international collecté dans la compensation. Le désaccord entre Britanniques et Étatsuniens sur les règles d’allocation du capital systémique accumulable en bancor fut l’une des raisons de l’échec de Keynes. Pour résoudre ce problème objectivement, nous construisons des simulations de chambre de compensation informatisées intégrant les technologies financières de gestion du capital.
La modélisation informatique du bancor impose un choix systémique sur les finalités de la monnaie. Si la monnaie est un simple outil de règlement, le capital de compensation doit être divisé a priori entre les participants au bancor qui en disposent en toute liberté. Si la monnaie est un instrument de négociation des règlements, alors le ré-emploi du capital systémique doit être mutualisé dans une politique d’assurance de la stabilité du crédit.
Dans une structuration aristotélo-thomiste du système par le choix de ses finalités, le schéma fait voir quatre circuits d’information dans lesquels les responsabilités personnelles des acteurs doivent être spécifiées :
1) les échanges commerciaux matériels produisant des balances commerciales ;
2) les échanges monétaires de prix produisant des balances de paiements ;
3) les échanges de monnaie (dérivés de prix) produisant des parités de change en bancor en lieu et place des parités bilatérales actuelles ;
4) les échanges de crédits (dérivés de monnaie) produisant des taux d’intérêt équivalents aux primes de change international actuelles.
Billet invité. Les « billets invités » publiés ici, sans commentaire, ont mon assentiment. Lorsque le billet a mon assentiment mais que mon opinion personnelle est significativement différente sur l’un ou l’autre point, je le signale dans un « chapeau » comme celui-ci. J’introduis aujourd’hui une troisième catégorie, dont les représentants seront probablement peu nombreux, mais qui me semble néanmoins nécessaire : le témoignage instructif d’une manière radicalement différente de la mienne de percevoir la crise au sein de laquelle nous sommes.
Il y a longtemps que les Anciens se sont questionnés sur la fragilité de l’Homme. À vrai dire tout le monde se pose la question. Dès l’enfance, et même à la vieillesse, le monde se la pose. La fragilité est une bonne chose, une chose essentielle, une chose liée indéfectiblement à la race des hommes. Être fragile, c’est connaître l’équilibre. Je veux dire, savoir qu’il y a deux faces, une double face, un côté perdant et un côté gagnant ; je veux dire que la fragilité est une injonction pour l’homme. Je ne veux pas un sur-homme, ni ne veux un être fondé sur le renoncement, mais un homme fragile. Et non pas un sous-homme, encore moins un incapable, une mule ou un inconséquent. Je ne veux qu’un homme fragile. Devant le Portique, j’aurais déclaré un homme de la limite. Non pas un être libre, capable, jouisseur, sachant ; ni un athée, courant, écrasant, inconsistant ; mais seulement un homme conscient de soi-même. Pourvu qu’il y ait limite. La limite c’est aussi la fragilité, c’est savoir qu’au delà du franchissement, l’homme sort, n’est plus. Attention ! il faut dégager le moralisme ici, le dégager au sens populaire de son emploi. Chacun agit comme il le veut, chacun agit comme il le vit. À ses risques et périls. Envers la communauté, il peut même se montrer cynique. Qu’on ne dise pas non plus que la fragilité de l’un entraîne l’autre dans la sienne. Rien n’est ambigu ni compliqué. Fragilité et hommes sont dans la même pièce et l’on peut toujours imaginer dépasser le caractère naturel de sa constitution mais l’ombre ne chancellera jamais.
15 mai 2013 par
Julien Alexandre Commentaires fermés
Billet invité
L’innovation technologique a permis le développement du trading à haute fréquence au sein des grandes places financières mondiales. Il représente aujourd’hui 60 % du trading sur actions aux États-Unis et 40 % en Europe.
Cette nouvelle pratique du trading, associant la sophistication des algorithmes à la vitesse du traitement informatique de données, remet en cause la transparence et l’équité du fonctionnement des marchés financiers.
Elle pose aussi la question de l’adéquation de l’arsenal législatif aux fins de prévenir et sanctionner les éventuelles manipulations de marché que permet cette nouvelle forme de trading.
Peu de travaux juridiques ont étudié la question de manière rigoureuse et systématique. Aussi faut-il saluer l’excellent article de Monsieur Stéphane DANIEL[1] dont sont issues les définitions citées ici.
La raison pour laquelle j’interrompais la discussion à 16h30, c’est qu’une conversation Skype devait avoir lieu à propos d’un projet visant à établir en Italie un enseignement comparable à celui que je donne à Bruxelles sur la « Stewardship of Finance », sur la notion de « la finance au service de la communauté ».
Il n’est jamais bon bien entendu de vendre la peau de l’ours, mais je crois pouvoir dire, la conversation bouclée, que le projet est bien engagé.
Les choses avancent. À pas de souris peut-être, mais les défis ne sont-ils pas considérables ? les adversaires, puissants ? TRÈS puissants ! Aux participants de la discussion tout à l’heure, je n’ai qu’une seule chose à dire : « Haut les cœurs ! »
Sur la page « Les débats » : « Aligner les salaires français sur ceux du Bangladesh » : le scénario du pire, mercredi 15 mai de 15h à 16h30. Ce fut ici. C’EST TERMINÉ !
Parler de « réformes structurelles de compétitivité » c’est accepter le principe d’un moins-disant salarial au plan international : c’est admettre qu’il existe un pays où le niveau du salaire de subsistance est le plus bas, et que ce salaire de subsistance du travailleur le plus misérable de la planète doit jouer le rôle d’un « attracteur » pour l’ensemble des salaires à la surface du globe.
Le salaire moyen au Bangladesh étant aujourd’hui cinq fois plus faible qu’en Chine, j’ai choisi de traduire dans mes conférences l’expression obscure « réformes structurelles de compétitivité » par « aligner les salaires français sur ceux du Bangladesh », une phrase dont la signification est identique mais présente l’avantage d’être comprise aisément par tous mes auditeurs. En utilisant cette expression polémique, je ne pensais cependant pas qu’une actualité tragique en ferait à ce point résonner la pertinence.
Le 24 avril, l’effondrement à Savar, un faubourg de Dacca, du Rana Plaza, un immeuble de huit étages rassemblant un grand nombre d’ateliers de confection aux conditions de travail dickensiennes, a causé la mort de plus de onze cents personnes, des femmes essentiellement.
À la vue d’étiquettes de marques familières mêlées aux corps sans vie au milieu des gravats, l’indignation est à son comble. La presse financière internationale n’est pas en reste : à de telles situations où des ouvrières et des ouvriers sont renvoyés dans des locaux en voie d’effondrement et aux issues de secours bloquées par une « police industrielle », elle connaît la réponse. Son nom, affirme le Financial Times, c’est la syndicalisation, qui permet aux travailleurs de faire valoir leurs droits. Tout occupés à échapper à l’enfer du monde rural pour découvrir la paix relative des ateliers urbains (migration qui en vingt ans a fait baisser la pauvreté de moitié), les Bengladeshis auraient négligé la protection qu’offrent les syndicats. Sans doute, mais peut-être ont-ils en mémoire le syndicaliste Aminul Islam, dont le cadavre portant les marques de sévices fut retrouvé l’année dernière abandonné sur une autoroute.
La révélation spectaculaire des conditions dans lesquelles est produit dans le tiers-monde notre low-cost occidental modifiera-t-elle la philosophie de nos dirigeants ? Il en faudrait certainement plus car nous vivons dans un monde où, si les individus sont encore ancrés dans une logique territoriale, les entreprises ont cessé de l’être depuis plus d’un siècle. Par le biais de l’instrument juridique qu’est le « trust » anglo-saxon, les individus les plus fortunés, grâce à des montages fondés sur l’anonymat qu’autorisent les havres fiscaux, ont le moyen d’accéder à titre personnel au pouvoir dont disposent les transnationales : pouvoir économique mais aussi pouvoir politique en raison du poids que l’argent permet d’exercer sur le mécanisme démocratique. Dans le cadre actuel, la logique du moins-disant salarial est l’un des principes de base de l’économie de marché, à preuve l’indifférence des populations à l’annonce de ces « réformes structurelles de compétitivité ».
L’horreur de Rana Plaza restera-t-elle sans conséquences ? Rien n’est moins sûr cependant, car c’est la philosophie du « moins-disant » sous toutes ses formes qui se retrouve aujourd’hui sur la défensive depuis que l’affaire Cahuzac a mis sur la sellette le moins-disant juridique et fiscal des havres fiscaux, et que l’inviolabilité qui faisait leur force s’est vue compromise dans la résolution de l’affaire de Chypre. Si en effet les sommes déposées sur un compte dans un havre fiscal ont cessé d’y être en sécurité, c’est l’édifice entier qui s’effondre.
Et c’est là que se situe le talon d’Achille du moins-disant salarial : dans le fait que les opinions publiques sont désormais en rébellion ouverte contre la philosophie du moins-disant dans toutes ses manifestations. Ce ne sont pas les dirigeants eux-mêmes qui ont mis le holà mais la réprobation générale les a obligés d’installer des coupe-feu dans l’urgence pour contenir la vague d’indignation. Qu’on pense à la promptitude de la réponse, même si ce n’était pas une transparence voyeuriste que réclamait de la classe politique, l’opinion, mais bien plus banalement, des gages d’honnêteté.
Le moins-disant juridique et fiscal a atteint le seuil de l’intolérable parce qu’il instaure en régime idéal la piraterie que les grosses entreprises – transnationales de fait – exercent sur l’économie mondiale : prédation par elles des entreprises plus petites, confinées quant à elles de par leur taille sur le territoire national et contribuant seules par le versement de l’impôt aux frais de maintien de l’ordre commercial, ordre dont les transnationales bénéficient sinon gratuitement, du moins avec un rabais considérable. Ces transnationales n’en voient pas moins le contribuable voler à leur secours en période de vaches maigres, pour régler non seulement leurs pertes économiques réelles mais également leurs paris spéculatifs perdus, illustration tragique du principe de « privatisation des profits, socialisation des pertes ».
Le moins-disant salarial des « réformes structurelles de compétitivité » relève de la même logique exactement que le moins-disant fiscal : il s’agit là aussi, par la baisse des salaires, de maximiser la part de la richesse créée qui passera en dividendes et en bonus extravagants que les dirigeants des plus grosses entreprises s’octroient à eux-mêmes.
15 mai 2013 par
François Leclerc Commentaires fermés
Billet invité.
Les ministres des finances de la zone euro ne sont pas restés inactifs à l’occasion de leur énième réunion. Ils ont eu un fructueux échange de points de vue à propos de la résolution de la crise bancaire. Pas celle qui est en cours, mais la prochaine pour laquelle ils étudient de nouvelles dispositions… à partir de 2018 puisque c’est l’échéance qu’ils se sont donnés.
Les meilleures idées sont parfois plus difficiles à mettre en œuvre qu’il n’y paraît au premier abord. La mise au point du bail-in des banques se révèle délicate et les positions des uns et des autres demandent encore à être rapprochées (pour tout dire, elles sont opposées). C’est comme à propos de l’évasion fiscale : un élan qui semble irrésistible est donné, des obstacles hier insurmontables paraissent écartés, puis des difficultés surgissent là où l’on pensait les choses résolues, les retards s’accumulent, la magie cesse de fonctionner… Que restera-t-il à l’arrivée des bonnes intentions de départ ? La même histoire que celle de la régulation financière est-elle en train de se répéter ?