Pauvres « jeunes pousses » (green shoots), la dérision leur pendait au nez, et ça n’a pas manqué : Mr. Roubini les évoque aujourd’hui comme « mauvaises herbes jaunissantes susceptibles de se transformer en fumier brun ». Pourtant, je les avais encore entendues prises au sérieux pas plus tard que la semaine dernière à Paris.
Bon, elles appartenaient depuis leur apparition au vocabulaire de la méthode Coué mais nombreux avaient été ceux qui en parlaient avec solennité, en Grande-Bretagne comme aux États–Unis, Mr. Bernanke en premier.
Elles n’étaient pas seules bien entendu, il y avait aussi « l’après crise ». Je suis intervenu la semaine dernière à un colloque intitulé « Après la crise… » et j’ai été interviewé ce matin-même par un quotidien sur le thème du « monde de l’après crise ». Vous faire parler des jeunes pousses où de l’après crise, ça rappelle un peu la question vicieuse que se posent les enfants : « Tu n’as pas oublié de mentir ? ». C’est un piège : à moins de répondre, comme je n’ai pas hésiter à le faire dans les deux cas, que la question est absolument prématurée - au risque de passer pour un empêcheur de danser en rond - on est bien obligé de dire quelque chose du genre : « L’après crise, ben… euh… tout ira beaucoup mieux ». Ouf de soulagement : oui, c’est exactement cela qu’on voulait vous entendre dire !
Il faut dire que les éléments se conjuguent à faire jaunir les pousses : pour le chômage américain, on tournait une fois de plus en juin autour du demi-million d’emplois perdus, et l’immobilier résidentiel – toujours au cœur de la crise, je vous le rappelle, ça ne va vraiment pas non plus. Allez, dans le désordre : les ventes d’appartements à New York ont baissé de plus de 50 % en un an ; les demandes de crédits immobiliers résidentiels ont plongé de 19 % en une semaine en raison de la remontée des taux ; les saisies de logements d’emprunteurs « prime » sont en hausse de 22 % en un trimestre et le chiffre total des saisies pourrait d’ailleurs atteindre cette année 2,5 millions – un record absolu ; les crédits « modifiés » pour sauver des emprunteurs au bord de la saisie connaissent un taux de rechute au bout d’un an de 63 %, ce qui n’est pas très étonnant quand on apprend que la « modification » du crédit consistait dans 70 % des cas à rajouter les paiements en retard et les pénalités au principal encore dû, et je n’ai encore rien dit de l’immobilier commercial…
« Jeunes pousses » et « après crise » ont donc du plomb dans l’aile mais il en reste encore : « lueur d’espoir », « bout du tunnel », la liste est longue !
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.
Vincent Lemerre À SUIVRE , le dimanche 5 juillet de 12h00 à 12h20
Paul Jorion
Caroline Broué et Olivier Pastré L’ECONOMIE EN QUESTIONS , le lundi 20 juillet de 11h à 12h
Paul Jorion
Stéphanie Bonvicini et Jacques Attali. LE SENS DES CHOSES , le dimanche 2 août de 19h à 20h
Le rôle des banques dans la crise : Patrick Combes et Paul Jorion
Que fait-on pour en sortir quand on est tombé dans un vide juridique ?
J’ai déjà fait allusion au fait que – bien qu’ayant un numéro de Sécurité Sociale française (j’ai habité la France pendant treize ans avant de me rendre aux États–Unis) – je n’arrive pas à obtenir de couverture sociale depuis que je suis revenu le 30 avril. La raison, c’est que je tombe dans un vide juridique.
Quand vous êtes en France, on s’attend à ce que vous puissiez produire pour l’année précédente soit une déclaration d’impôt française, soit une déclaration du pays dont vous êtes le ressortissant. Les autres situations ne sont pas prévues. Moi, citoyen belge, m’installant en France et ayant payé mes impôts pendant douze ans aux États–Unis, je tombe dans un vide juridique.
Le paradoxe, c’est que si j’avais pris la nationalité américaine quand j’étais là, ma situation serait régularisée au bout de trois mois de résidence en France, soit dans 29 jours exactement. Dans mon cas, citoyen de l’Union Européenne, il faudrait attendre cinq ans.
Bien sûr, je paierai des impôts en France pour 2009, et ma situation s’arrangera au 1er janvier. Si j’avais vingt ans et était plein aux as, je me contenterais donc d’attendre calmement. Comme ce n’est pas le cas, je pousse aujourd’hui le cri consacré : « Y a-t-il un juriste dans la salle ? »
Pour juillet :
Somme (brute) reçue à ce jour (2 juillet) : 434 €
Vous avez été très généreux en juin, merci beaucoup, cela tombe à point nommé : le déménagement et l’installation en France ayant été bien entendu beaucoup plus coûteux que prévu (sauf le loyer : 864,50 €).
J’espère, comme vous, que tous ces entretiens, ces invitations à parler « au titre d’expert », ces projets de publications, ces évocations flatteuses d’« hommes remarquables », déboucheront un jour sur un emploi et me donneront le loisir de ne plus devoir vous solliciter. Ce ne sera malheureusement pas encore pour ce mois-ci : j’ai appris il y a quelques jours que ma plus récente candidature à un poste d’enseignant n’a pas été retenue. Tant pis !
La fréquentation en juin aura été la meilleure jusqu’ici. Nous continuons de parler de tout ce dont les autres ne parlent pas et puisque ça marche, on continue !
Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Les discours sur la crise se chevauchent et deviennent à force contradictoires entre eux, la confusion s’installe en conséquence (dans les esprits, car pour le reste, c’est déjà fait).
D’un côté, les appels à se préparer à lever haut l’étendard de la lutte contre l’inflation se multiplient, les banques centrales interrogées sur les mesures qu’elles envisagent de prendre. Prenant pour argent comptant un autre discours, à propos des « jeunes pousses », ou bien éblouis par une embellie boursière qui s’est pourtant résumée à envol de poules (n’allant pas bien loin). De l’autre, des indices chiffrés de déflation sont enregistrés en Europe, qui demandent à être confirmés le mois prochain, même si l’OCDE les accrédite en baissant encore ses prévisions de croissance pour 2009 et prédit un très faible +0,5%, alors que nous ne sommes qu’à mi-parcours. Induisant l’idée, pour tout observateur parvenant à garder malgré tout son flegme dans cette cacophonie, que c’est donc la stagflation qui nous menace (stagnation + inflation), rien de moins.
En réalité, si les experts se raccrochent à l’idée que cela va être long et difficile, sans s’attarder à préciser pour qui, une inquiétante question est sous-jacente dans tous les esprits, à propos d’une échéance ressentie comme très déterminante. Non pas afin de savoir si une vague scélérate va de nouveau - et quand - déferler et submerger le système financier, car cela serait reconnaître de facto que le temps du bricolage est révolu, et l’on préfère faire l’impasse sur cette hypothèse, bien que les récentes nouvelles en provenance du marché immobilier américain ne soient pas rassurantes de ce point de vue. Mais à propos du délai dans lequel la reprise, tant espérée et annoncée, va effectivement intervenir. Sans trop se poser une troisième question, toute aussi désespérante, d’où proviendra-t-elle ? Se contentant à ce propos d’une réponse implicite, la force de l’habitude aidant, en louchant vers les Etats-Unis. Car on ne parle plus de la Chine, emberlificotée dans ses propres problèmes, que l’on ne comprend pas.
Chose promise, chose due. Après une baisse en mai : beaucoup de longs weekends et, il faut bien le dire, une certaine désaffection due au succès des efforts de propagande affirmant que la crise était derrière nous. François Leclerc a mis les choses au point le 10 juin avec son Le paysage de l’après-crise, comme si nous y étions déjà, le deuxième billet le plus lu en accès direct (6.464) après France Info, Parlons Net, le 5 juin 2009 (7.061) qui fut en soi un petit phénomène et qui a amené au blog un nombre considérable de lecteurs en provenance du Figaro (3.776), totalement absents jusque-là.
Je note encore que ce ne sont pas les billets suscitant le plus grand nombre de commentaires qui sont nécessairement les plus lus. Les articles sur la monnaie, en particulier, qui suscitent beaucoup d’enthousiasme ici, n’arrivent que très loin sur la liste des plus lus.
Quoi encore ? Toulouse dépasse Marseille comme ville numéro 2 (loin derrière Paris, toutefois : 4.757 contre 31.145 ; les Parisiens représentent donc à eux seuls plus du cinquième de l’audience). L’Allemagne fait une percée en Europe et aux USA, New York dépasse désormais la Californie.
A la faveur de quelle étrange évolution le business peut-il devenir vert, après avoir tant détruit, et bénéficier soudain du label « green business » ? Ce n’est pas compliqué : en constatant que, après avoir suffisamment détérioré l’environnement, il devenait impératif d’y remédier, en confiant au fautif la charge de réparer les dégâts commis. Mais à ses conditions, naturellement, c’est-à-dire moyennant rémunération. En rétribuant le pollueur, en application d’un principe étonnant, bien entendu adopté au nom de l’efficacité (une fois encore et en attendant le résultat).
Plus généralement considéré, l’environnement, jusque-là bien public (sous ses versions gratuite ou parfois payante), acquiert de plus en plus une valeur marchande considérable. Il peut donc faire l’objet d’une appropriation, devenir plus systématiquement objet de propriété. La rareté produisant la valeur, il faut alors le stocker (ou le rendre inaccessible au nom de sa protection, ce qui revient au même), la spéculation peut alors s’engager. On a déjà vu le film.
Dans le cas du marché du crédit carbone, la perfection est cette fois-ci atteinte. Le système financier, qui a un peu tâtonné ces dernières décennies dans différents domaines, dont l’immobilier, non sans dégâts et une grosse frayeur, pas encore totalement résorbée, pense avoir désormais trouvé son Graal.
Le principe de ce nouveau marché procède de la distribution gouvernementale de tickets de rationnement, dont la particularité est d’être côtés en bourse. Imaginons un instant, si ce même principe avait été adopté pour les tickets de rationnement alimentaire pendant la seconde guerre mondiale, comment la configuration du marché noir en aurait été radicalement changée. Eh bien, il s’agit aujourd’hui de la même chose, mais à une toute autre échelle. Le marché du crédit carbone promet d’être un gigantesque marché noir mondial, en beaucoup plus moderne, adapté aux exigences des marchés financiers.
La beauté de ce nouveau marché, c’est qu’il est extensible à l’envi, puisque susceptible d’englober progressivement toute l’activité humaine, émettrice par définition de CO2. Ce qui signifie qu’il ne va pas, à terme, uniquement concerner la sphère des activités de production et de services privées, mais aussi les publiques, les activités collectives mais aussi les individuelles. Une entreprise mais également un hôpital ou une école pourront recevoir ces tickets de rationnement, dont la valeur sera comme on va le voir manipulée. De même pour de nombreux aspects de notre vie quotidienne (les déplacements, le logement, etc…). Après la spéculation sur les cours du pétrole, des matières premières et des produits alimentaires, un pas décisif est franchi dans la « financiarisation » de l’activité humaine. L’autre face de la « protection » du génome humain par des brevets. Tout cela, dans le cas de l’émission de CO2, parce qu’il a été délibérément choisi de tourner le dos à un système réglementaire, au nom d’une douteuse modernité, à l’écoute des dangereuses Sirènes de la mythologie grecque remises au goût du jour du capitalisme financier.
Qui dit marché, dit innovation financière, créativité, produits nouveaux et à fort rendement. Le marché du crédit carbone va ainsi naître sous ces auspices consacrés, un peu encalminés pour le moment mais qui n’attendent que d’être réactivés. Comme les enfants aujourd’hui sont « Internet natives » en naissant. Le plus grand marché du monde vient d’ouvrir ses portes, cirque et casino à la fois, tout en promesse faite aux produits dérivés de la terre promise.
Une nouvelle pompe aspirante vient d’être mise en marche, celle de l’endettement des ménages ne pouvant plus offrir les volumes et les rendements auxquels elle avait habitué. De nouveaux transferts financiers vont pouvoir être opérés au détriment de l’activité économique et de ses acteurs essentiels, les femmes et les hommes qui constituent la force de travail, tout du moins quand ils peuvent appartenir à ce qui semble devenir un privilège, aussi relatif qu’il soit. On parlait déjà de destruction de l’environnement, puis de destruction de la valeur. Destruction est aussi le terme que l’on utilise à propos de l’emploi. A inscrire au programme du « green business ».
PARADOXE DES JUMEAUX ET ACCELERATION DES REFERENTIELS
A ceux qui ont été intéressé par le texte décrivant la possibilité d’une dilatation physique du temps associée à une contraction physique des longueurs, je propose ce texte qui devrait (peut être) permettre d’en expliquer la cause. Ce texte publié le 19/06/2009 sous le nom Revoir la relativité restreinte qui, bien que défaillant sur la forme qui sera reprise plus tard après avoir reçu le maximum de critiques de votre part, est suffisant pour comprendre le fond du problème.
J’ai réarrangé différents passages pris dans différentes contributions, afin d’en extraire le fils conducteur et vous fournir une vision qui sera plus claire je l’espère de la suite à donner à ce texte pour vérifier la pertinence du modèle de contraction physique des longueurs des référentiels associés à un objet quelconque lorsque celui-ci est accéléré pour passer de l’arrêt à la vitesse V.
On se penche sur le paradoxe des jumeaux de Langevin.
Pendant tout le voyage à vitesse constante, le sédentaire voit le voyageur vieillir moins vite que lui, et le voyageur voit le sédentaire vieillir moins vite que lui. Lorsqu’ils se retrouvent sur terre, on observe que celui qui a voyagé est plus jeune que celui qui est resté sur terre. Si le voyage a duré 50 ans et que le facteur de dilatation et de 10, lorsque le voyageur revient sur terre, il s’aperçoit qu’il s’est passé 500 ans sur terre et que son frère est mort.
En conclut-il que la mort de son jumeau est purement observationnelle, ou qu’il est physiquement mort ?
J’avoue que je ne savais pas trop à quoi m’attendre en recevant cette invitation. Mon oncle Anatole ma proposait de passer le week-end chez lui à Lokaville, la capitale du Lokistan, et me demandait si j’accepterais pour l’occasion de l’aider dans son déménagement. Le Lokistan avait défrayé la chronique quelques années auparavant en abolissant la propriété privé. Depuis nous n’en avions plus trop entendu parler. Autant vous dire que je m’attendais à arriver en terre communiste, à voir des files d’attentes devant les magasins et de vieilles voitures partout dans les rues. Il faut bien avouer que je fus très surpris en arrivant – tout paraissait à peu près normal.
La première chose que j’observais, en regardant les rues qui donnaient sur la gare, c’était qu’il y avait assez peu de voitures. Certaines étaient sans doute plus vieilles que chez nous, mais relativement bien entretenues et je vis tout de même passer une ou deux belles voitures de sport. Il y avait surtout énormément plus de vélos, de vélos électriques, de scooters et aussi de petites voitures individuelles d’un modèle que je n’avais jamais vu auparavant.
Mon oncle Anatole m’a rejoint. Nous avons fait quelques pas dans la rue :
« Laquelle on prend ? Celle-là a l’air pas mal… »
Il y avait de petits boitiers sur chaque voiture avec une petite lumière, rouge sur la voiture qu’il désignait. « Ah non elle est occupée… » Il en montra une autre sur laquelle la lumière était verte : « Bon celle-là a l’air pas mal. » Il regarda un petit écran sur le boitier. « Pas trop chère… Et puis il y a de la place pour ton sac. Allez, on la prend. »
LE CREDIT CARBONE, RELAIS DE CROISSANCE DE « L’INDUSTRIE FINANCIERE »
L’hypothèse, sérieuse mais ne pouvant par définition être établie, subsiste toujours : cela va craquer à nouveau de quelque part, soudainement, en dépit du sentiment largement répandu que « le pire est passé ». Les précautions de langage et les réserves employées par les grandes institutions internationales sont là pour nous le rappeler discrètement si on l’oubliait à notre tour. Car il y a beaucoup de méthode Coué - et si peu d’analyse charpentée - derrière ce que nous entendons dire, surtout quand cela est proclamé avec force et conviction. Vous rappelez-vous ces « jeunes pousses » impatientes sortaient de terre en veux-tu en voilà et dont on attend toujours la croissance ? Vous souvenez-vous de cette reprise annoncée en Chine, dont la situation inquiète en réalité les analystes attentifs, car on y observe une bulle financière gigantesque, constituée en peu de temps au nom de la relance et du crédit à tout va, mais qui a surtout abouti à une spéculation tous azimuts ?
Certes, les autorités sont parvenues une fois à contenir l’effondrement du système financier – une véritable chute libre, ont depuis reconnu certains - et cela permet d’accréditer l’idée qu’elles y parviendraient peut-être une seconde fois, si nécessaire. Mais la vérité, tenace, reste que la « shadow banking», la finance de l’ombre, est susceptible de réserver de nouvelles surprises. Et que les indices et autres repères dont disposent les économistes, et dont ils se prévalent encore souvent, non sans une certaine forfanterie et comme s’ils n’avaient rien appris, sont inopérants pour transpercer l’opacité de ce monde-là.
Rien cependant n’interdit de regarder de plus près, au cas où, les scénarii possibles de sortie de crise. Et de tenter de comprendre sur quelles bases la crise suivante se prépare.
Dans Schumpeter et la « création monétaire » par les banques commerciales, j’annonçais que j’allais également commenter la démonstration par Joseph A. Schumpeter d’une proposition que je formule de la manière sous laquelle elle circule en général : « ce ne sont pas les dépôts qui créent les crédits mais les crédits qui créent les dépôts ». La démonstration de Schumpeter se trouve dans le premier volume de son Histoire de l’analyse économique, publiée en 1954 et traduite en français chez Gallimard en 1983. Elle est à mon sens totalement incohérente et ne prouve pas ce qu’elle entend prouver. Je vais cependant tenter de lui faire justice autant que faire se peut en la reproduisant dans son entièreté et en prenant pour cadre celui qui, me semble-t-il, serait adopté par son auteur s’il était encore parmi nous.
Bien que ramassée en quelques phrases seulement, la démonstration est complexe et nécessite pour qu’on la comprenne d’en décomposer soigneusement les diverses étapes. À une exception près (que je signale), j’ai fait confiance à la traduction française.
Schumpeter commence par dire (il enchaîne sur la discussion évoquée dans mon billet précédent) que :
« … il n’y a aucun autre cas [que celui de la reconnaissance de dette ou « instrument de crédit »] où le droit sur une chose puisse, en de certaines limites, bien entendu, faire le même office que la chose elle-même : on ne peut chevaucher le droit à un cheval, mais on peut payer avec le droit que l’on a sur l’argent » (Schumpeter, I : 445).
Ceci signifie qu’une reconnaissance de dette a un prix et qu’il est possible de l’échanger pour le montant qu’indique son prix, comme s’il s’agissait de monnaie légale, comme s’il s’agissait d’argent (je dis « argent » pour éviter les ambiguïtés de l’anglais qui n’a qu’un seul terme « money » pour argent = pièces et billets de banque et monnaie = « moyens de paiement »).
Le « bon chiffre » d’une perte de « seulement » 345.000 emplois en mai aux USA doit être pris avec un grain de sel : 217.000 créations d’emploi ont été postulées à partir d’une « correction statistique » fondée sur des données historiques. Mauldin observe : ces 217.000 emplois nouveaux n’existent probablement pas.
On attache une grande importance au fait que le taux d’épargne des ménages américains a rebondi jusqu’à atteindre 6,9 % (voir graphique). Comme parallèlement le pouvoir d’achat s’est accru moins vite que les dépenses, Mauldin y voit un artefact du plan de relance, « Attendons encore un mois avant de juger », dit-il.
=========================================== A Tale of Two Depressions par Barry Eichengreen et Kevin H. O’Rourke
Deux comparaisons entre 1929 et la situation actuelle. Toutes deux ont le même message : au pire, la crise présente est pire que la Grande Crise, au mieux, elle a la même ampleur.
J’y parle de la signification du récent remboursement par dix banques des fonds qui leur avaient été avancés dans le cadre du TARP (Troubled Asset Relief Program), le programme destiné à tirer d’affaire le secteur bancaire américain.
Ce n’est peut-être pas la bonne nouvelle que certains y lisent.
Quelle est la signification du récent remboursement par dix banques des fonds qui leur avaient été avancés dans le cadre du TARP (Troubled Asset Relief Program), le programme destiné à tirer d’affaire le secteur bancaire américain ?
À les en croire, leur santé s’étant rétablie, il s’agit pour elles d’éliminer au plus tôt le stigma de la semi-nationalisation à quoi s’assimilaient les aides s’étalant entre 5 et 25 milliards de dollars dont elles ont chacune bénéficié. Le souci de lever le plafonnement des bonus qui accompagnait ces aides n’est sans doute pas étranger à leur décision : les remboursements n’ont touché jusqu’ici que les avances qui avaient été soumises à de telles conditions.
Pourquoi une telle précipitation ? La bourse a repris quelques couleurs – même s’il faut toujours s’interroger sur la raison qui peut l’expliquer en l’absence de bonnes nouvelles sur le plan économique. Les nuages continuent en effet de s’amonceler : dans le secteur de l’immobilier résidentiel américain, les retards de paiement actuels promettent dans les années à venir des pertes de cinq à six fois plus importantes que celles essuyées lors de l’écroulement du secteur subprime et un volume de pertes comparable est en préparation pour les cartes de crédit et l’immobilier commercial. Cela, les banques qui remboursent aujourd’hui les avances ne peuvent l’ignorer. La précipitation présente aurait-elle alors un rapport avec l’orage qui menace ? L’expérience récente permet de le supposer.
Souvenons-nous en effet des derniers mois des établissements indépendants du crédit, les Countrywide et autres IndyMac et ce à quoi nous avions assisté entre le moment où leur fin apparut inéluctable et leur engloutissement.
Des rumeurs circulèrent à la mi-2006 quant à un rachat possible de Countrywide par Bank of America. Il n’était pas encore question de rachat en catastrophe comme ce serait le cas en janvier 2008 mais simplement de l’intérêt manifesté par une banque importante pour le numéro 1 du crédit immobilier, alors apparemment en bonne santé. Or des courriels récemment publiés par la SEC (Securities and Exchange Commission), le superviseur du marché boursier américain, révèlent l’inquiétude des dirigeants de Countrywide à la même époque. Pour les cadres de la firme – dont je faisais partie, il ne faisait aucun doute que les rumeurs émanaient de la direction et avaient pour but de doper le prix de l’action. L’exercice de stock options et la vente systématique d’actions par les dirigeants débuta peu après. Angelo Mozilo, le PD-G, parvint ainsi à se désengager entièrement avant la chute, pour un bénéfice total dépassant 700 millions de dollars.
La remontée de la cote des banques américaines est déjà entamée, et gageons que la bonne nouvelle de leur indépendance retrouvée dopera encore davantage leur cours – les investisseurs ignoreront certainement le fait que le rachat par elles des warrants consentis à l’État en échange de l’aide obtenue par le truchement du TARP plombera bientôt leurs recettes.
Si le parallèle avec Countrywide a un sens, il s’agit alors simplement pour les dix banques ayant aujourd’hui remboursé l’argent du TARP de consciencieusement nettoyer la caisse avant de mettre définitivement la clé sous la porte. Lorsque les trillions à nouveau perdus seront examinés, les quelques milliards détournés in extremis par leurs dirigeants, passeront, c’est à parier, relativement inaperçus.
On me demandait il y a quelques jours à la radio ce qui devait absolument changer si l’on voulait que l’espèce survive et j’ai répondu : « Elle doit apprendre à maîtriser son agressivité naturelle ». Des grands hommes nous parlent de la compassion depuis plus de deux mille ans : le Bouddha, Socrate, Jésus-Christ et nous ne leur avons encore prêté aucune attention. Si nous voulons éviter l’extinction, il faut maintenant que les choses évoluent rapidement.
Dans notre série « les chants de la compassion », une chanson de Georges Brassens. Elle n’est pas parmi ses plus connues et un commentateur de l’internet parle à son propos d’un « rythme un peu ennuyeux », lequel n’est bien entendu pas là accidentellement : l’indigence de la mélodie souligne en contrepoint la pauvreté de la noce elle-même.
La chanson s’intitule « Marche nuptiale » alors que sa cadence évoque irrésistiblement celle d’une marche funèbre. Tout est là en effet pour dénoter la misère ambiante : les mariés sur un char à bœufs mû par les invités, la date de la noce repoussée sans doute maintes fois puisque les enfants du couple y assistent, enfin les éléments eux-mêmes, le vent et la pluie, se liguant pour rappeler qu’une tragédie est toujours aussi un désastre tout court.
Un nouveau ballet diplomatique vient de s’engager, dans la double perspective du G8 de juillet en Italie et du G20 de fin septembre à Pittsburgh (USA). Pour commencer, Tim Geithner, secrétaire d’Etat au Trésor, va entamer en juillet une tournée européenne et au Moyen-Orient. Angela Merkel, la chancelière allemande, est quant à elle déjà en visite à Washington. Mais il n’est plus question cette fois-ci, comme lors de la préparation du précédent G20 de Londres, de préparer un grand geste magistral destiné à montrer que l’on tient la situation bien en main. L’objectif est d’essayer de coordonner des actions nationales lancées dans le désordre, au fur et à mesure des improvisations des uns et des autres. Reflétant des approches de la crise, des situations économiques et financières et des intérêts différents. Et d’essayer de retomber sur ses pieds par rapport aux décisions prises en commun à Londres, afin de démontrer qu’elles sont bien appliquées, ce qui va demander une certaine adresse. Il va falloir s’atteler à donner une cohérence à tout ce fouillis de mesures passées et à venir, puisque de toute façon « les marchés » y pourvoiront d’eux-mêmes si l’initiative n’en est pas prise par les gouvernements, qui défendent chacun leur bout de gras et ne veulent pas laisser totalement le champ libre aux financiers. Car ceux-ci témoignent sans attendre d’un appétit sans limites, ne voulant pas que la régulation fasse obstacle à sa satisfaction.
Comme s’il s’agissait bizarrement d’une compétition ou d’un jeu-concours, le FMI, la Banque Mondiale, l’OCDE et le FMI, viennent ou vont prochainement actualiser leurs prévisions sur l’évolution de la crise, donnant ainsi le socle sur lequel les discours vont être bâtis, non sans quelques discordances.
La Banque mondiale prévoit désormais pour 2009 une croissance de 1,2% dans les pays en développement. Hors Chine et Inde, le PIB devrait y régresser de 1,6%. Mondialement, le PIB devrait reculer de 2,9%. En 2010, la croissance mondiale devrait être de 2,0%, celle des pays en développement de 4,4% (+2,5% hors Chine et Inde). Le tout en très légère amélioration par rapport aux prévisions précédentes. La Banque prévoit également un recul de 9,7% du volume du commerce mondial en 2009, avant qu’une reprise de 3,8% n’intervienne l’année prochaine. Face à cette situation, elle estime nécessaire « une attention toute particulière (pour) les risques de crise de balance de paiements et de restructuration de la dette dans bon nombre de pays », afin « d’éviter une autre crise de l’endettement comme celles vécues dans les années 1970 et 1980 ». Elle considère également que, « pour prévenir une deuxième vague d’instabilité, les politiques doivent être rapidement axées sur une réforme du secteur financier et sur l’aide accordée aux pays les plus pauvres ».
Distinguons deux systèmes monétaires, un primaire et un secondaire :
Le système monétaire primaire serait le suivant :
La monnaie (ou argent) correspond à une production de richesse réelle (« économie physique ») ce qui veut dire que durant la période de temps « T » il est produit une quantité de richesse réelle « QRR » (sueur, soleil + profit dégager par l’opération) ; à cette quantité « QRR » correspond une quantité de monnaie « QM » qui est donc une représentation numéraire des richesses réelles.
Dans ce système primaire (une forme de troc avec monnaie) le capitalisme est viable car il permet, grâce à l’épargne, des opérations de prêts (que je distingue ici des crédits) c’est-à-dire qu’il est possible que le montant d’une épargne soit disponible pour de l’investissement.
Ce système de prêts impose par contre une indisponibilité des capitaux aux épargnants-préteurs jusqu’au terme du prêt (dans la limite du cas où la somme « bloquée » est disponible grâce à d’autres épargnes … un relais du prêt)
Dans ce système :
* à la charge des banques, de la finance de collecter l’épargne, de permettre des déplacements rapides des capitaux disponibles et d’orienter ces capitaux vers les investissements répondant au mieux au ratio potentialité/risque car le volume de prêts disponibles est faible (salaires moins consommation moins épargne « à vue »)
* les phénomènes inflationniste (ou déflationniste) des masses monétaire sont relativement simples à appréhender car ils correspondent à une évolution non proportionnelle des quantités QRR et QM
* Ces phénomènes conduisent le cas échéant à soulever la question de la répartition de la masse QM (risque de paupérisation pour les uns et de concentration des richesses pour les autres)
Peut-être vous souvenez-vous des paroles fort peu diplomatiques d’Edith Cresson, en sa période Premier Ministre, pour décrire la vie des Japonais comme modèle qu’on n’aurait certainement pas souhaité à l’époque, pour la France et les Français. Approximativement citée : « ne pas vivre comme des Japonais dans des cages à lapins… » et l’allusion aux « fourmis jaunes ».
Après avoir atterri, et ceci quel que soit l’aéroport de l’archipel, vous aurez pris le train pour vous rendre vers un centre ville. Et là, depuis votre fenêtre, vous aurez l’idée de ce dont elle parlait.
De nombreux Japonais avaient été heurtés par la remarque. Puis, après la première colère passée, et s’être retournés, beaucoup s’étaient dit : « Oui ! Mais elle a peut-être raison … »
4 mètres de façade collée ou presque à celle du voisin, trois étages mais avec le garage intégré au rez-de-chaussée, 40 mètre-carrés au sol, ce qui donne moins de 70 mètre-carrés « habitables », normes françaises, charpentes en bois de Sugi prédécoupées en usine, pans de « mur » une pièce, plastique imitation au goût du client, brique, pierre, bois, fantastique, la vie qu’on n’imaginerait pas même lors de la conquête martienne…
Et combien ça coûte ?
Terrain plus maison neuve, en se rapprochant vers le centre des villes historiques où est censée se trouver l’activité : 20 000 000 à 40 000 000 yens, ou pourquoi pas 50 000 000. Enlevez approximativement deux zéros pour lire ceci en Euros, soit 200 000 à 500 000. Salaire de base de plus en plus répandu, à 50-60 heures par semaine : 200 000 yens nets par mois (divisez de la même manière par 100 : 2 000 euros). Un fonctionnaire bien payé : presque le double, avec 2 primes supplémentaires par an (équivalent entre 1 et 3 mois de salaire).
Bilan : 15 à 40 ans à rembourser la moitié de votre salaire pour le logement. D’ailleurs, les banques japonaises accordent depuis longtemps des prêts au-delà de 40 ans, puisque certains sont acceptés à cheval sur deux générations.
Sous le prétexte des dégradations dues aux tremblements de terre, la valeur des murs de la maison vaut zéro après qu’ils ont plus de 30 ans, ce qui fait que ceux-ci sont de plus en plus un bien jetable et excepté, certains temples, et autres historiqueries protégées au titre de patrimoine national, on fait peu de cas de magnifiques maisons traditionnelles si les calculs de rentabilité indiquent qu’on pourrait planter un immeuble ou étaler un parking à la place.
Les ouvriers du bâtiment sont presque tous japonais et payés dans la moyenne du pays. Le coût de l’acquisition dépend pour une part de ces salaires à payer et du prix à prendre sur la terre rare pour le reste.
Moralité, d’où vient ce montant à débourser pour avoir le droit de vivre dans d’aussi admirables conditions, qui inciteraient un Australien à se pendre immédiatement si on le plaçait sur sa terre dans les mêmes condition ? : la nécessité, et le fait-même que l’on puisse rembourser le crédit.
Comme ailleurs, ce n’est pas la valeur des murs qui fait leur prix, c’est ce que l’on peut tirer de la vie d’un travailleur, qui n’a guère d’autre choix.
Je voudrais revenir au cadre des quatre « postures » de sortie de crise qu’avait définies Jean Maxence Granier dans sa « Sémiotique de la crise », son article qui avait été reproduit ici au moment de sa parution en février dernier. Je vous rappelle la manière dont j’avais résumé sa grille :
[Granier] distingue quatre conceptions - qu’il appelle « postures » - de sortie d’une crise appelées A, B, C et D, s’étageant du bénin A où le système autorégulé oscille de manière cyclique, au catastrophique D, où il est irréparable, en passant par B où le système survit, bien que difficilement, pour retrouver sa forme originelle, et C où le système survit mais uniquement parce qu’il subit une authentique métamorphose et se retrouve à l’arrivée très différent de son point de départ.
Aujourd’hui, quatre mois plus tard, le monde entier s’interroge : sera-ce C ou D ? Aura-t-on affaire dans les années qui viennent à un capitalisme métamorphosé ou à un système financier et économique tout à fait original ?
En fait, quand je dis le monde entier, c’est sans les États–Unis. Car l’on s’est accroché en Amérique à la posture A : « il ne s’agissait avec la crise que d’une oscillation dans une évolution classique au sein du capitalisme, dont la dynamique est cyclique par nature ». Bien sûr, vu les sommes engagées (25,6 mille milliards de dollars d’ici la fin 2011, selon les chiffres les plus récents), on ne peut parler au mieux que de posture B : « le système survit, bien que difficilement, pour retrouver sa forme originelle ».
Pourquoi cet acharnement thérapeutique en faveur de la posture A aux États–Unis ? Deux explications possibles, qui en fait se complètent. La première, bénigne : la science économique ne connaît que les alternances cycliques et est dans le noir absolu lorsqu’il s’agit de ruptures plus profondes. Autre explication, maligne celle-ci, proposée par Simon Johnson, ancien économiste en chef du Fonds Monétaire International : l’ « oligarchie », ceux qui ont bénéficié de la finance à l’ancienne et qui sont déterminés à en reprendre.
La posture B est-elle tenable ? Je suis personnellement comme le monde entier sans les États–Unis : je ne le pense pas. Certains changements irréversibles sont déjà intervenus, trop de pans du système ancien se sont déjà écroulés, l’immobilier résidentiel américain, à l’origine de la crise, entre dans la phase II de sa décomposition (Alt-A et Pay Option ARMs), le crédit immobilier commercial a entamé lui sa longue descente, etc. Pire : à un colloque où j’étais hier, quand on parle du « Green tech », l’industrie du développement durable, c’est déjà au sein de l’expression « Green tech bubble ». Et comment pourrait-il en être autrement si le cadre ancien a effectivement été reconstruit à l’identique ?
Mais, admettons un instant, pour la beauté de l’hypothèse, que la posture B soit viable. Quand on lit hier que les bonus chez Goldman Sachs en 2009 seront les meilleurs que la firme ait connus, parce que la concurrence sur la place de Wall Street s’est réduite comme peau de chagrin, parce que dans un contexte économique en détresse, la spéculation sur les devises flambe, et parce que le commerce de la manne fédérale d’un montant prévu de 25,6 « trillions » de dollars rapporte de grasses commissions (eh ! l’Amérique reste l’Amérique !), je ne suis sans doute pas seul à me demander : « Même s’il était possible de ressusciter la finance à l’ancienne, serait-ce bien souhaitable ? »
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.