L’actualité de la crise : UNE DROITE QUI S’ASSUME EN ESPAGNE, par François Leclerc

Billet invité

Fátima Báñez, la ministre de l’emploi et de la sécurité sociale du gouvernement Mariano Rajoy, s’est appuyé sur les derniers chiffres du chômage espagnol (au taux avoisinant 23% en fin d’année), pour justifier sa prochaine réforme du travail. Avec comme intention déclarée de « redonner confiance aux travailleurs et aux chefs d’entreprise, pour qu’ils puissent surmonter la crise ensemble et que le licenciement soit la dernière option ».

Javier Diaz-Gimenez, économiste à l’IESE Business School de Madrid, a présenté plus crument les objectifs de cet assouplissement de la législation du travail : « la première mesure à prendre est de réduire les coûts du travail, qui sont excessifs, en limitant les indemnités de licenciement, et la deuxième est de se débarrasser des contrats temporaires pour établir un seul contrat à durée indéterminée » (plus facile à interrompre).

Parallèlement, le nouveau gouvernement tente de faire face à l’endettement des régions pour le réduire et à l’état sinistré du secteur bancaire pour y remédier. A l’intention des premières, étranglées financièrement, une ligne de crédit de 10 milliards d’euros a été ouverte; en contrepartie, le gouvernement entend contrôler les budgets régionaux : toute aide sera conditionnée à l’adoption et la validation par Madrid d’un plan de réduction du déficit, impliquant la poursuite des réductions budgétaires qui affectent déjà les secteurs de la santé et de l’éducation. Madrid procède vis à vis des régions comme il est tenté de le faire au sein de la zone euro.

Les banques sont pour leur part placées devant l’obligation de constituer rapidement un matelas de provisions et de réserves de 50 milliards d’euros, en raison de la détention de quelques 176 milliards d’euros d’actifs estimés douteux (crédits dont le remboursement est menacé, immeubles et terrains saisis après défaut), sur un total de 320 milliards de crédits immobiliers inscrits à leurs bilans.

La réforme de Luis de Guindos, le ministre de l’économie, prévoit d’augmenter les provisions pour perte jusqu’à 80% de la valeur des terrains, 65% pour les activités de promotion en cours et 35% pour les logements non vendus. Les établissements qui ne parviendront pas à financer ces dépréciations – alors que l’EBA, le régulateur bancaire européen, réclame parallèlement l’augmentation de leurs fonds propres – pourront bénéficier de l’aide du FROB (Fondo de Reestructuración Ordenada Bancaria), dont le capital sera augmenté de 9 à 15 milliards d’euros par l’État pour si besoin acheter des obligations convertibles émises par ceux-ci.

L’objectif recherché est que les banques puissent ensuite vendre ces actifs à bas prix, une fois les pertes constatées. Un an est accordé afin de réaliser ce processus, pouvant devenir deux ans pour les établissements engagés dans des fusions (ce qui risque d’être en règle générale le cas). Officiellement, afin de vendre le stock de logements à bas prix aux particuliers, et dans la pratique de réaliser de juteuses bonnes affaires financières pour les acheteurs des actifs dont les banques vont se délester. Celles-ci doivent déjà mettre en place les circuits et les instruments financiers avec pour but d’en être parmi les bénéficiaires…

Deuxième volet du plan, les banques sont incitées à poursuivre et accélérer le processus de concentration dans le secteur. Les grandes banques vont pouvoir faire leur marché en s’appuyant sur des montages financiers accommodants, les petits établissements laissés à la dérive et vulnérables. Plus question, comme elles s’y opposaient, de créer une bad bank à laquelle tout le monde aurait eu accès. Oubliée, la problématique des too big to fail.

Cette tentative d’assainissement va donc être l’occasion de bonnes affaires ; elle intervient après une longue période pendant laquelle la situation sinistrée des banques espagnoles avait été niée. Devant la contraction du crédit qui en résultait, à laquelle le gouvernement voudrait à terme remédier, il tente de soulager le secteur par un plan dont la transparence ne va pas être la première des qualités, en passe d’établir les règles floues d’un grand jeu de construction. Celui-ci est présenté comme allant contribuer à rendre le secteur « plus sain et mieux dimensionné », afin de mieux supporter la poursuite de l’éclatement de la bulle immobilière. Mais les provisions annoncées ne vaudront pas nécessairement solde de tout compte, et la relance de l’économie par le crédit, présentée comme l’aboutissement du plan, va se résumer à la contemplation bien pensante d’une image pieuse. C’est toujours une consolation.

Comme en Grèce et au Portugal, la grande inconnue est la capacité de la société espagnole à encaisser les mesures d’austérité qui s’accumulent et n’ont pas de fin. Les cris muets des indignés de la Puerta del Sol n’ont malgré les apparences pas fini de résonner.

Partager :

76 réflexions sur « L’actualité de la crise : UNE DROITE QUI S’ASSUME EN ESPAGNE, par François Leclerc »

  1. Le crédit bancaire aux promoteurs représente en Espagne 325 Mds€, parmi lesquels les mêmes banquiers reconnaissent que 179 Mds€ (soit plus de 50%) seraient de « recouvrement douteux ».

    Difficile de croire que 50 Mds€ de write-off soient suffisants pour rendre le secteur sain, si tant est qu’il puisse le redevenir. Lorsque le gouvernement dit vouloir imposer une paume de 80% aux fonciers aux mains des banques, et lorsque l’on sait que lesdits fonciers représentent la majorité des actifs saisis aux promoteurs en valeur (j’avais noté il y a quelques années le chiffre de 225 Mds€), on comprend encore moins quelle est la stratégie de Mr. de Guindos. On connaissait son passé comme banquier d’affaires, on connaissait moins sa facilité à manier l’euphémisme.

    En réalité, on vient à se demander si les fameux 50 Mds€ de paume, à propos desquels il répète dans tous les médias qu’ils rendront plus acessibles les logements -en oubliant de dire que si le prix des logements baisse de nouveau, la sensation de pauvreté des particuliers propriétaires ira en s’amplifiant- , ne seraient pas qu’une étape vers un write-off beaucoup plus important. Peut-être atteignant fameux chiffre de 179 Mds€ exhibé par les banquiers.

    La pratique gouvernementale consistant à obliger les banques à augmenter leurs provisions a engendré une stratégie de fuite en avant de la part de ces dernières, en particulier de part la pratique des swaps : sous le gouvernement Zapatero, les banques étaient tenues de passer des provisions sur une partie importante de tout actif dans leur bilan depuis 3 ans qui ne rapportait pas de cash et qui n’était ni construits ni en construction (des actifs « zombie » en quelque sorte). Les banques se sont donc empressées de construire sur les terrains qu’elles avaient saisi des promoteurs ruinés (ou en sérieuses difficultés) en signant des contrats de partenariat avec d’autres promoteurs.

    Le « swap » a la forme suivante : je suis banquier et je crée une société ad-hoc avec un promoteur. J’apporte le terrain (à la valeur comptable qui figure dans mon bilan bien sûr, je ne fais apparaître aucune perte) et le promoteur réalise la construction, que je finance à 100%. Le promoteur, déjà échaudé et peu enclin à trébucher deux fois sur la même pierre, n’apporte aucune sorte de garantie (pas de fonds propres, pas de nantissement d’actifs). Au bout du compte, les logements arrivent sur le marché et sont vendues à un prix comprenant valeur du terrain + coût de construction + marge du promoteur. Les prix de vente étant irréalistes, la marge du promoteur va disparaître, la valeur de la construction a déjà été déboursée et donc toute la moins-value affectera de valeur du terrain, lorsque l’actif sera retourné tout naturellement dans le bilan de la banque, la société ad-hoc ayant fait faillite.

    Double avantage pour la banque : on gagne 2 ans (délai minimum de la construction de logements) et on ne passe pas de provisions. Selon les dispositions prévues par Mr. de Guindos, on passerait dans ce cas à devoir passer (dans 2 ans) non plus 80% mais 35% de provisions. Nul doute que les banquiers sauront trouver le subterfuge pour éviter de faire apparaître dans leurs comptes – ou tout du moins retarder l’échéance- les moins values colossales qui entraìneraient la faillite du système financier espagnol, et probablement quelques banques allemandes qui ont financé leurs homologues de la Péninsule.

Les commentaires sont fermés.