PRODUIRE TROP, POUR PRODUIRE ASSEZ ?, par Jean-Claude Balbot et Goulven Le Bahers, « paysans durables »

Billet invité.

À l’automne 2008 il nous fut donné de participer aux réunions préparatoire à la Loi de Modernisation Agricole dans une commission « Alimentation ». C’est avec beaucoup d’effroi et de colère mais sans surprise, que nous entendîmes les chiens de garde de l’agri-bizness écarter avec véhémence toutes les propositions d’amélioration des conditions de l’alimentation des Français (diminution du sel, du sucre, des pesticides…). Représentant l’ordre établi de la production et distribution des fruits et légumes, des vins, des produits lactés, des viandes de toutes provenances, des céréales, ils se tiennent devant leur niche. Chacun, persuadé que sa profession est le cœur de l’économie française, est prêt à aboyer et à mordre le premier qui remettra en cause ce statu quo établi depuis 1962. Un représentant de la recherche, directeur d’une quelconque division de l’Inra, complétait le spectacle, réclamant des sous pour démontrer que ce qu’il entendait était vrai. D’ailleurs, en aurait-il douté que l’argent lui aurait échappé !

Du cœur de cette musique « bavaroise » émerge une revendication bien plus « jésuite ». Le représentant du syndicalisme majoritaire, auteur quelques années auparavant d’un livre sur la faim dans le monde, demandait, avec l’appui de tous les aboyeurs, que : « Madame la présidente, l’aide alimentaire soit inscrite dans le code rural ; car pour produire assez il faut produire trop et il faut que nous soyons assurés d’écouler ce trop ».

Nous ne savons si des comptes rendus de telles réunions sont rédigés avec soin mais s’ils existent, dans quelques décennies des historiens se pencheront avec délectation sur de tels documents.

Quelle façon de vivre ensemble que celle où certains s’arrogent tout à la fois le droit de nous mal nourrir et le devoir de corriger ce désordre !

Ce triste épisode nous a rendu attentifs à la question de l’aide alimentaire et depuis, les occasions de nous instruire n’ont pas manqué. La dernière en date : saisie par l’Allemagne, la Cour de justice de la Communauté européenne a rendu en avril dernier un arrêt spécifiant que l’aide alimentaire dépendant de la PAC doit se limiter à l’écoulement des stocks. Les achats de produits alimentaires sur les marchés sont interdits car non conformes à la base légale d’un programme agricole. Alors tout les représentants de la profession de s’indigner : « Nous n’allons pas laisser une partie de nos concitoyens mourir de faim ! »

Il apparait de plus en plus en crûment qu’existe un système économique de production et de partage de la nourriture tel qu’une partie non négligeable des hommes et des femmes n’accède à la nourriture que par la grâce des autres ; et que ce système est conçu dès l’origine comme cela, que ce n’est pas dégât collatéral que cette endémique pauvreté : elle est consubstantielle au mode de production puisque « pour produire assez il faut produire trop ». Les pauvres sont nécessaires.

À la demande d’un centre social d’un quartier populaire – mais y-a-t-il des centres sociaux dans les quartiers bourgeois ?- le Civam du Finistère est amené cet été à répondre à cette question : pouvez-vous nous fournir des légumes frais à 17h le vendredi en bas sur la dalle et moins cher qu’à Lidl ? La réponse fut aussi très claire : nous ne pouvons pas vendre en dessous de nos coûts de revient, fût-ce à des pauvres. Dans la discussion qui s’ensuivit vint très vite sur la table l’idée qu’il fallait s’adresser à la mairie pour obtenir une subvention.

Ainsi donc l’alimentation de qualité, de proximité, bio, durable, fermière ou autre n’est pas non plus accessible à tous sans sollicitation de financements extérieurs aux circuits agricoles.

Dans un tout autre espace, il nous a été donné de voir dans divers ports et aéroports du monde, des sacs de riz et de maïs, frappés du sigle US Aid. Suffisamment souvent pour penser que nous dépassions là l’assistance dans l’urgence à des populations momentanément démunies. L’aide alimentaire états-unienne, de toute évidence, dépasse aussi cette notion d’urgence.

Nous nous sommes interrogés sur ce qu’était quantitativement, qualitativement, historiquement, politiquement cette aide alimentaire qui semble prégnante et inhérente à l’organisation contemporaine de la production alimentaire.

Nous nous posons quelques questions que nous voulons vous soumettre.

Comment déconstruire le sophisme libéral « pour produire assez, il faut produire trop » ? Comment s’est établi le lien entre surproduction et aide alimentaire ? Qu’en est-il du lien entre surproduction et aggravation de la pauvreté ? Peut-on continuer à parler de suffisance ou de sécurité alimentaire de pays où un pourcentage important de la population dépend d’aides alimentaires ?

Est-il possible de concevoir des outils de production et de distribution qui échapperaient à cette logique d’assistance structurelle aux pauvres ? Quelles sont les conditions à réunir pour que tous, nous ayons accès à une alimentation de qualité et suffisante ? Si ces conditions sont inaccessibles ou que le coût pour y accéder est insupportable, si nous devons nous résigner à ce qu’une politique alimentaire soit aussi une politique d’aide alimentaire, comment l’organiser ? Quels sont les objectifs à lui fixer ?

Sachant qu’aux E-U l’aide alimentaire est « une véritable politique alimentaire visant tout à la fois à réduire la sous-consommation alimentaire intérieure et à développer une alimentation de qualité » ; pouvons-nous, « paysans durables », être des alliés objectifs d’une telle politique ? Si nous répondons oui à cette question, quels moyens nous donnons nous pour peser dans l’établissement de cette politique ? Avons-nous, par exemple, des propositions à faire concernant la future PAC en ce domaine ?

 

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92 réflexions sur « PRODUIRE TROP, POUR PRODUIRE ASSEZ ?, par Jean-Claude Balbot et Goulven Le Bahers, « paysans durables » »

  1. Très bon billet.

    L’économie consiste, sauf erreur de ma part, à plancher sur « comment subvenir aux besoins (infinis?) des individus avec des ressouces limitées ».
    La problématique soulevée par ce billet montre qu’il n’est pas impossible que l’on marche parfois sur la tête.

    A lire les commentaires, je note que ça pique pour certain.

  2. Comment déconstruire le sophisme libéral « pour produire assez, il faut produire trop »

    Ce n’est malheureusement pas aussi simple.
    Chacun ici a compris que l’idéal, pour chaque pays est d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. C’est évidemment sur le plan environnemental, sanitaire, économique, le mode de fonctionnement le plus rationnel.
    Mais si vous parcourez le monde et notamment l’Afrique, vous comprendrez que pour atteindre cette autosuffisance alimentaire, les investissements à réaliser sont considérables: éducation, formation, planification (y compris démographique) remembrement foncier, machinisme, sanitaire, réformes de structure: eau, assainissement, routes, ports, coopératives agricoles, silos de stockage…) … L’autosuffisance alimentaire, pour beaucoup de pays, c’est une aspiration mais une simple vue de l’esprit.
    L’autosuffisance, elle est planétaire ou elle n’est pas, sinon il y a non assistance à personnes en danger. Les riches doivent payer pour les pauvres. Certes, concomitamment à l’assistance directe, l’aide doit être fournie in situ en matière d’investissement et d’infrastructure.
    Enfin et par ailleurs, si vous étiez réellement agriculteurs, vous sauriez que pour « produire assez, il faut produire plus » car on intègre toujours le facteur « aléas » (climatique, sanitaire…) en agronomie.

    1. Pour faire suite, nous pourrions complexifier le sujet en tentant d’analyser le concept « d’autosuffisance alimentaire » selon le modèle de société projeté: US en autosatisfaisant les obèses, Européen, en visant la longévité maximale et optimisant la santé, Africain avec objectif d’accroître de 5% an la durée moyenne de vie… (au risque de sombrer dans le délire Guéant ) ou alors, tous pareils !

    2. @ Polaire : 100% d’accord

      Aucune révolution n’est possible dans un pays qui n’atteint pas l’autosuffisance alimentaire…Tôt ou tard, les Egyptiens et les Tunisiens vont s’en rendre compte…

  3. En ce moment PISANI sur FR culture; A ne pas rater, une assez bonne clairvoyance (retour a une certaine ruralité) et un « méa -culpa » qui montre l’ honneteté du gus .Il se plante juste sur un utopique « gouvernement mondial des terres ».

    1. à zevengeur,

      Un libéral vous dira que les soins du cancer sont donc un marché en croissance.
      Claude Allègre et un vigneron vous diront que l’action de l’agriculture industrielle falsifiée n’est pas prouvée, d’autant plus quand l’exigence de vérité a disparu de la société.
      Ceux qui acceptent tout vous diront « c’est ainsi, et que faire ? »
      D’autres encore diront « c’est le progrès et le prix à payer qui va avec ».

      1. En effet, un lobby nous empoisonne et un autre nous soigne, ça fait marcher le bizness c’est l’essentiel.

        Et finalement, puisque officiellement le cancer n’a pas de cause (sauf les 20% dus au tabac), nous sommes probablement dans une logique non aristotélicienne.
        (Remarquez qu’avec des spécimens comme Allègre, on entre de plein pied dans le domaine de la crétinerie et de l’incompétence la plus totale, normal on est proche du pouvoir politique !)

      2. « Claude Allègre et un vigneron vous diront que l’action de l’agriculture industrielle falsifiée n’est pas prouvée, d’autant plus quand l’exigence de vérité a disparu de la société. »

        « En effet, un lobby nous empoisonne et un autre nous soigne, ça fait marcher le bizness c’est l’essentiel. »

        Dire que ce n’est pas prouvé ne veut pas dire que ce n’est pas vrai, et encore moins dire que ce n’est pas prouvable. En tout cas ca a l’avantage de ne pas fertiliser encore plus le grand champ aux folles idées reçues, ou toute étude montrant un effet est posée sur un piédestal tandis que toute étude niant un effet est déconsidérée comme étant une œuvre des lobbys, pile je gagne et face tu perds.

      3. Si tant est que l’on prouve l’influence massive de l’agriculture industrielle et de la malbouffe sur l’augmentation des cas de cancer, faudra encore prouver qu’elle a provoqué plus de morts précoces et de mal que ceux de la malnutrition et des intoxications alimentaires totalement « naturelles » qu’elle aura permis d’éviter à quelques milliards de terriens depuis un siècle, braves petits français surnourris.

      4. @ Vigneron

        Croyez vous vraiment que l’on ai pas d’autre choix que pour avoir le ventre plein, il faille crever d’un cancer ?

        Le BIO peut être également de la High Tech, si l’on collecte tous les savoir faire de la planète dans ce domaine et qu’on établisse un catalogue de bonnes pratiques, on serait capable de nourrir tout le monde sans dégâts collatéraux.

        Après il faut aussi se poser certaines questions sur notre régime, par exemple sachant qu’il faut 8 kg de céréales pour « fabriquer » 1 kg de viande, il vaudrait peut être mieux manger les céréales aussi riches en protéines et moins toxiques, sans même parler de la super junk food donnée aux animaux (retour des farines animales, OGM, etc…) .

  4. Plus besoin de nourrir les animaux avec des farines animales pour ensuite manger les animaux, mangeons de suite de la farine animale.

    « Pour ce premier hamburger, M. Post a utilisé des cellules des muscles du squelette de bovins cultivés dans du sérum fœtal de veau. « Les tissus produits ont exactement la même structure que les originaux », a assuré ce scientifique, qui assure que la viande produite en laboratoire pourra être contrôlée pour présenter certaines qualités : contenir par exemple des niveaux élevés d’acides gras polyinsaturés (omega 3) bons pour la santé ».

  5. A mon humble avis, il vaut mieux produire trop que trop peu !

    En produisant trop, les prix restent abordables au plus grand nombre et l’excédent est au moins disponible pour nourrir les indigents

    Inversémment, dans une économie de rareté, les prix explosent et de toute façon il n’ y en a pas pour tout le monde.

    Et si on évoque l’impact écologique de la surproduction agricole, cela provient avant tout de l’explosion démographique…car même avec une population réduite (en supposant que cette possibilité existe encore quelque part) , la surproduction agricole reste nécessaire et l’impact égologique est alors contenu. Le problème écologique actuel n’est donc pas agricole mais démographique.

    La nourriture n’est pas un produit comme les autres, c’est pourquoi sans hésiter je vote pour la surproduction agricole ! L’économie agricole ne peut se permettre d’être d’éconnectée de la réalité c’ est pourquoi on peut se féliciter qu’elle s’étudie séparément de l’économie tout court !

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