FUKUSHIMA : L’ANNIVERSAIRE IMPOSSIBLE, par François Leclerc

Billet invité

Le 11 mars 2011, suite à un séisme, le tsunami détruisait le mur de protection de la centrale de Fukushima et, par un enchaînement de circonstances, déclenchait la quatrième grande catastrophe nucléaire d’une industrie depuis mise en question.

2ème PARTIE

Les langues commencent à se délier et les documents à sortir. Un document officiel prouve que le gouvernement était le 11 mars même informé du risque de fusion du combustible, dont il a nié l’existence avec Tepco pendant deux mois, jusqu’à la mi-mai. C’est à partir des données contenus dans ce rapport que le rayon d’évacuation autour de la centrale a été élargi le lendemain de 10 à 20 km, selon un autre compte-rendu de réunion à Tokyo. Yukio Edano, alors porte-parole du gouvernement et depuis ministre de l’économie et du commerce de l’industrie a tenté de faire amende honorable : « J’accepte humblement d’être critiqué parce que je ne pouvais pas vous dire qu’il y avait un risque de fusion ». Ce n’est qu’un début…

Autour de la centrale, les zones évacuées sont principalement contaminées par le césium 137. Le gouvernement a pour objectif de symboliquement permettre le retour d’une partie des 210.000 Japonais déplacés, qui ont dû tout quitter dans la précipitation ; il est prévu de décontaminer sur une grande échelle les territoires qui sont le moins atteints, afin de les assainir. La zone interdite va dans l’immédiat être redéfinie d’ici à la fin du mois, le rayon de 20 km ne correspondant pas aux mesures de contamination effectuées et aux évacuations réalisées.

Mais les conditions rudimentaires dans lesquelles ce chantier colossal va débuter, de premières expérimentations étant déjà en cours, sont sources d’inquiétude, les entreprises sélectionnées (les mêmes que celles qui ont construit les centrales nucléaires japonaises) n’ayant aucune expérience ou savoir-faire dans ce domaine, la cartographie de la contamination étant par ailleurs sommaire – celle-ci est très irrégulièrement répartie – et incomplète pour les zones forestières.

Dans le meilleur des cas, leur intervention va bouleverser l’écosystème, tous les arbres devant être coupés et la végétation arrachée, la terre enlevée sur une profondeur de plusieurs centimètres et une surface de quelque 2.400 km2 ; dans le pire des cas, elle va aboutir à la création de vastes zones de stockage provisoires où vont être enfouies de formidables masses de terre et de végétaux contaminés après avoir été déplacées, estimées entre 30 et 100 millions de mètres cubes. Il faudra leur trouver ensuite des lieux de stockage moins précaires. Sans compter le danger provenant du ruissellement des eaux contaminées après utilisation de karchers pour nettoyer les rues et les milliers de maisons et bâtiments des villages et bourgs, qui rejoignent fatalement les égouts, les nappes phréatiques, les zones encore relativement préservées, ainsi que la mer. Enfin, au gré de ces ruissellements comme du vent, la pollution se déplace, rendant plus aléatoire la décontamination au final, car il faudrait revenir sur ce qui a été fait. Le fera-t-on ? Combien d’années seront nécessaires pour quel résultat au final, et pour quel coût ? Une enveloppe budgétaire de 10 milliards d’euros a été annoncée.

Il n’est pas certain que toutes les conséquences de cette décision politique aient été bien pesées et que la vie puisse, au terme de ces opérations et selon l’expression, reprendre ses droits, comme les autorités vont tenter de le démontrer. La normalisation est une gageure, à Fukushima comme à Tchernobyl, où elle n’a même pas été simulée.

Condamnés à vivre dans des conditions précaires pendant des dizaines d’années, beaucoup des réfugiés de Fukushima ne retourneront jamais sur leurs terres en raison de leur âge. D’autres pas davantage, car ils habitaient dans des zones trop contaminées qui resteront interdites. Souvent agriculteurs, ils ont perdu non seulement leur maison mais leur outil de travail, la terre dans un pays où elle n’est pas abondante. Leur avenir va être mesuré à l’aune des dédommagements chichement comptés qu’ils vont pouvoir obtenir de Tepco, qui multiplie les embûches administratives dans l’espoir de les décourager de persévérer.

Au plan sanitaire, l’inventaire des doses d’éléments radioactifs auxquelles la population a été exposée n’a pas encore été fait ; il ne le sera jamais véritablement, étant donné la nature et l’imprécision des mesures effectuées au début de la catastrophe, lorsque la centrale a dégagé dans l’atmosphère une importante pollution. Elle s’est ensuite déposée sur les bâtiments et les sols, au gré des vents et des pluies, et aussi suivant la nature des radio-éléments et leur poids. Pour ensuite pénétrer dans la chaîne alimentaire, donnant lieu à de retentissantes découvertes avant que des mesures sanitaires ne soient prises.

Les premières études épidémiologiques mises en place par les autorités ne pourront donner de résultats qu’ultérieurement, afin de déterminer la nature et la prévalence des pathologies qui pourraient résulter de l’exposition des habitants de la région de la centrale. Un suivi médical est prévu pour les trente années à venir : deux millions de personnes vont pour commencer être interrogées, les 210.000 personnes évacuées soumises à des bilans médicaux réguliers, et les enfants des 20.000 femmes enceintes lors du démarrage de la catastrophe vont faire l’objet d’un suivi particulier. 360.000 enfants vivant dans la préfecture de Fukushima bénéficieront d’une échographie de la thyroïde tous les deux ans jusqu’à leurs 20 ans, tous les cinq ans ensuite.

L’ampleur de ce dispositif est révélateur des conséquences médicales potentielles – maladies génétiques et cancers – qui sont redoutées et a pour objectif de les traiter au mieux et au plus vite, si elles apparaissent. En réalité, il existe peu d’études sur les cas d’exposition radioactive faible mais cumulée, celles existant portant sur les conséquences d’expositions plus importantes, la science avance donc en terrain peu connu.

Au plan financier, Tepco est maintenu hors de l’eau par l’État, tandis que les coûts que la compagnie doit supporter enflent. À ceux qui résultent des opérations entreprises à la centrale vont s’ajouter ceux de son démantèlement. Tepco va également devoir dédommager, même a minima, les centaines de milliers de personnes affectées par la catastrophe, l’État prenant à sa charge les frais de décontamination des vastes territoires environnants la centrale. Enfin, 42 actionnaires de Tepco poursuivent 27 dirigeants de l’entreprise et réclament 55 milliards d’euros de dédommagements, en raison des pertes qu’ils ont subies et au motif de la négligence dont il a été fait preuve en matière de sécurité. Quel va être le coût du kWh nucléaire japonais, lorsque le trait de l’addition aura été tiré ?

Avec une capitalisation boursière effondrée et divisée par dix, et une trésorerie à sec, Tepco mène une bataille farouche afin de préserver son indépendance vis-à-vis de l’État, qui a effectué deux avances financières pour 15 milliards de dollars. Seize des 17 réacteurs de son parc nucléaire sont arrêtés, ne produisant plus de recettes, tandis que l’opérateur doit importer à grands frais du pétrole et du gaz pour alimenter ses centrales thermiques, sans pouvoir augmenter comme il le voudrait ses tarifs. Les pertes s’accumulent en dépit d’une baisse des salaires de 20 % et de manoeuvres dilatoires destinées à retarder le versement des dédommagements à un million et demi de Japonais. Ceux-ci interviennent pour 44 milliards d’euros dans une facture globale actuellement estimée à 54 milliards, qui devra certainement être revue. Dans l’espoir de retrouver son équilibre financier, Tepco s’efforce d’emprunter sur le marché tout en évitant de céder des actifs, donnant de l’entreprise une image aussi sinistrée que sa centrale.

Cette dernière, ainsi que les territoires contaminés qui l’entourent, vont être comme une gigantesque cicatrice, l’empreinte démesurée de ce qu’il peut vite advenir – et qui a été contenu de justesse cette fois-ci – quand les installations électronucléaires connaissent des défaillances pour des raisons contre lesquelles rien n’a été prévu.

Le risque zéro ne pouvant pas exister, comment justifier la poursuite de cette très dangereuse aventure, au vu de ses conséquences quand elle tourne mal ? Que vaut l’affirmation selon laquelle l’énergie électronucléaire serait d’un coût avantageux, quand on ne sait pas sérieusement estimer celui du démantèlement de ses installations, ainsi que celui du stockage de très longue durée de ses déchets, pour ne pas parler de celui de ses catastrophes ? Quelle est l’équation financière finale pour les centrales de nouvelle génération, pour lesquelles de nouvelles précautions sont mises en oeuvre – mettant en évidence qu’elles ne l’étaient pas auparavant – avec comme conséquence un inévitable renchérissement des coûts qui implique de prolonger la durée d’exploitation d’un parc de réacteurs vieillissant et vulnérable ?

Tout cela fait beaucoup pour sauvegarder quelques intérêts, même s’ils se prévalent abusivement de l’intérêt général.

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85 réflexions sur « FUKUSHIMA : L’ANNIVERSAIRE IMPOSSIBLE, par François Leclerc »

  1. Vu le prix de l’essence qui ne risque pas de baisser et le risque grandissant de rupture d’approvisionnement, je serais plutôt pour une extinction progressive des centrales nucléaires, sans construction de nouvelles (sauf si entamée à disons au moins 30%), selon un plan en 3 volets :
    1. augmentation de la sécurité des centrales existantes et fermeture rapide des plus anciennes,
    2. effort de développement rapide des sources d’énergies alternatives, de préférence essentiellement renouvelables et permettant une autonomie au niveau européen,
    3. pas d’incidence pour les militaires et le secteur médical / recherche, quitte à leur construire des réacteurs non-industriels, et une « dissémination nucléaire » progressive et contrôlée concernant les pays qui veulent intégrer le club du nucléaire, qu’il soit civil ou militaire.

    La sécurité des installations pourrait être grandement améliorée si elles pouvaient être examinées par des citoyens concernés, et pas que gérées par des ingénieurs. Les militants anti-nucléaires seraient parfaits pour examiner en profondeur la sécurité des installations et proposer des modifications.
    La « nécessité » du secret n’est pas valable a double titre :
    – il n’y aura plus de nouvelles centrales, dont pas de secrets industriels à cacher,
    – si le risque d’attentat n’est pas nul il reste infime devant un accident industriel, l’arbre ne doit pas cacher la forêt.
    Le monde de l’électro-nucléaire est petit, les secrets industriels doivent percer rapidement de toutes façons. Le secret sert surtout à préserver les histoires des militaires, et les trafics de l’exploitant pour minimiser les dépenses.

    Placé devant l’alternative « laisser entrer des citoyens, les laisser regarder et étudier ce qu’ils veulent, critiquer et faire des propositions constructives » ou « pas assez transparent, invérifiable = trop dangereux, on ferme! », leur choix sera vite fait je pense. Ils ont eux-mêmes à y gagner à long terme s’ils peuvent démontrer, ce qui n’est actuellement pas le cas, que tous les aspects ont été étudiés par des gens de l’extérieur.

    Il existe actuellement assez de plutonium pour laisser les militaires faire autant de bombes que possible pour plusieurs siècles, ce n’est pas un problème. Par contre l’approvisionnement en uranium naturel pourrait poser problème, il y en a peu en europe, ce qui obligerait à utiliser du mox, + dangereux.

    L’effondrement programmé des USA comme puissance mondiale va permettre à certains de se lâcher, ça pourrait poser des problème du point de vue nucléaire.
    Le Pakistan, l’Inde et Israel ont leurs bombes, il ne serait pas maladroit de laisser d’autres puissances régionales comme la Turquie ou l’Egypte y accéder avec notre assistance en échange d’un nucléaire civil sous haute surveillance du point de vue sécurité, et pas les laisser aller au moins cher et moins sécurisé comme ça se fait. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Autant se donner la possibilité d’intervenir que de les laisser faire n’importe quoi en douce.

    1. Le nucléaire a besoin du secret pour prospérer.

      Si le citoyen pénêtre le « château », il risque de prendre conscience que le roi est nu :

      – le nucléaire ne donne, finalement, pas du tout l’énergie annoncée (énergie primaire/énergie secondaire)
      – le nucléaire est beaucoup plus dangereux qu’il n’y paraît (risque potentiel inhumain)
      – le nucléaire, de l’électricité pour quelques générations, des déchets innommables pour toutes les suivantes
      – le nucléaire est beaucoup beaucoup plus coûteux qu’annoncé (coûts cachés et reportés)
      – le nucléaire capte investissements et énergies (au détriment des renouvelables du futur)
      – le nucléaire déséquilibre les besoins énergétiques (en France, énergie = électricité)
      – le nucléaire fait fallacieusement croire à l’électricité bon marché, ce qui prépare mal au futur « énergie de toute façon et heureusement chère »

      Mais la raison essentielle du nucléaire : le besoin de puissance, par la centralisation de l’énergie, qui plus est prométhéenne (cf. le vocable « Superphénix et la mythique surgénération), qu’une caste (Polytechnique etc.) s’arroge sur ceux qui, de toute façon, ne peuvent pas comprendre (le peuple).

      Delphin

      (Une caste : pas tout à fait tout Polytechnique…)

  2. ZERO

    « Si nous fixions une date pour la relance de réacteurs, cela signifierait que nous tirons par avance des conclusions positives sur la sécurité et dans ce cas nous ne pouvons pas obtenir la compréhension du peuple » (ministère japonais de l’énergie)

    ZERO

    Le nombre de réacteurs nucléaire qui seront en service au début de l’été 2012

    S’il n’en reste qu’un ….

    ZERO

    Qui a dit que l’arrêt du nucléaire devrait être nécessairement étalé dans le temps ?
    Qui veut faire un emprunt pour financer le démantèlement des centrales ?

    ZERO

  3. L’aspect économique de Fukushima a souvent été oublier dans les débats des responsabillités (uniquement par l’aspect des dirigeants) bien que ce soit une question réellement globale des sociétés ayant acquis l’activité nucléaire.

    Pour faire vite, les dirigeants n’ont pas investi (de l’argent) dans une protection contre des désastres naturelles qui pouvaient mettre en danger l’environnement (en général : humains, économiques, écologiques, climatiques, ect…), avec des protections suffisantes.

    Hors lorsqu’on connaît les multiples crises d’ordre économique, on ne se focalise uniquement que sur l’aspect du début d’investissement. Jamais il n’est question du pendant, c’est à dire qu’un problème d’argent sur des activités d’ordre chimiques, nucléaires ou bioligiques ne sont tout simplement pas mise en avant.

    Pourtant un exemple existe, les Etats-Unis suite à l’effondrement de l’ Union Soviétique ont entamé des accords et de lourds investissements concernant le maintien et la mise à niveau des activités russes. C’est à dire qu’un investissement étranger a dû s’impliquer dans un processus de stabilisation d’activités dont les répercussions parfois se calculent en millions d’années.

    Il y a eu de nombreux débats, de nombreuses inspections pour vérifier les capacités de protections face à des événements d’ordre naturels (climats, montagnes, cours d’eau, ect…), avec des rapports et de calculs de niveaux de sécurité.

    Pourtant aucune information même minime ne nous informent en cas de crises économiques (d’ordre diverses) concernant les activités, chimiques, nucléaires ou encore biologiques.

    1. « Pourtant aucune information même minime ne nous informent en cas de crises économiques (d’ordre diverses) concernant les activités, chimiques, nucléaires ou encore biologiques. »

      C’est pas bon pour le marché.
      S’interroger, réfléchir… La hantise du marché et de ses courroies.

      Delphin

  4. Appel des Femmes pour l’Arrêt Immédiat du Recours à l’Energie Atomique

    Certaines d’entre nous sont connues. D’autres moins. D’autres pas du tout. Certaines sont des militantes de longue date. D’autres ne militeront jamais. Certaines sont des amies proches. D’autres affichent de profonds désaccords entre elles sur quantité de terrains.

    Mais, toutes, nous partageons désormais la conviction de la nécessité vitale d’un arrêt immédiat du recours à l’énergie nucléaire. Qu’il s’agisse de production d’électricité ou d’armement.

    Nos arguments sont multiples. Nos réseaux sont divers. Comme sont aussi divers nos modes d’action possibles et nos initiatives. Et nous en inventerons d’autres chemin faisant.

    Pour l’heure, près d’un an après le début du drame de Fukushima, il nous paraît urgent de commencer à nous compter. Et de cesser de nous en laisser conter.

    Ni cotisation, ni structure bureaucratique : nous formerons une sororité de fait.

    […] chacune d’entre nous s’engage simplement à être, à sa propre manière, une Femme pour l’arrêt immédiat du recours à l’énergie atomique et, seule ou avec d’autres, à intervenir en ce sens où elle le pourra, comme elle le pourra, chaque fois qu’elle le pourra.
    ___________________
    texte complet et signatures sur :
    http://www.fairea.fr/

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