Fukushima : LES JAPONAIS EN RÉSISTANCE, par François Leclerc

Billet invité.

Arborant un air entendu qui ne souffre pas la contradiction, il n’est pas rare de rencontrer des connaisseurs qui d’un trait définitif expédient un peuple dont ils ont fait le tour : les uns sont ceci, les autres sont cela… C’est ainsi et pour toujours. Pour les Japonais, c’est du même tabac : ils sont voués à accepter passivement leur sort, en vertu de leur nature profonde.

Cela prend pourtant dans l’immédiat un autre chemin. La remise en marche du parc nucléaire japonais – seule une centrale est encore active jusqu’au 5 mai prochain sur les 54 qui le constituent – ne passe pas comme une lettre à la poste.

Le gouvernement Noda, dont l’existence ne tient qu’à un fil dans un contexte politique fait de jeux peu maitrisés, tente un ballon d’essai en cherchant à réactiver les réacteurs n°3 et 4 de la centrale d’Ohi, à l’arrêt pour maintenance, au prétexte d’une pénurie d’électricité allant affecter le pays cet été. Après avoir édicté de nouveaux critères de sécurité, puis organisé des tests de résistance tenant principalement de l’opération de communication.

Ces nouvelles normes comme l’approche de cette pénurie sont vivement contestés par Greenpeace. Mais ce qui est nouveau – un phénomène reflétant à chaque fois qu’il se produit un changement d’état d’esprit parmi leurs lecteurs – le ton des grands titres de la presse japonaise a changé. L’Asahi Shimbun, qui a plus de huit millions d’abonnés et diffuse à près de 12 millions d’exemplaires, regrette « l’inconsistance » du premier ministre, Yoshihiko Noda, qui avait initialement promis la déclunéarisation du Japon, pour y revenir ensuite en annonçant qu’elle serait engagée « autant que possible, sur le moyen et le long terme ». Le grand journal remarque que « il n’est pas certain que le projet [de relance] soit accepté par les populations qui ont soulevé des objections. »

Pour le Mainichi Shimbun, qui publie deux éditions le matin et le soir et totalise plus de six millions de lecteurs, « il est difficile de comprendre pourquoi le gouvernement a hâte de redémarrer les réacteurs ». Enfin, selon l’agence de presse Jiji press qui l’a commandé, un sondage indique que 58,8% des Japonais refusent la remise en service des réacteurs tandis que 16,2% sont favorables à leur redémarrage.

Dans la perspective des prochaines consultations électorales locales, les gouverneurs élus ne se précipitent pas pour donner leur autorisation à la relance des centrales présentes sur leur territoire. Un autre signe indéniable de l’évolution de l’opinion.

Les spéculations à ce propos sont difficiles, car il faudrait être sur place pour pouvoir répondre à deux questions complémentaires : s’accoutume-t-on si facilement que cela à vivre dans une atmosphère contaminée, même faiblement, sans être sûr des conséquences sur sa santé et celle de ses enfants ? une fois le doute installé vis à vis de la vérité officielle, celui-ci peut-il se résorber ? Le danger d’un nouveau rebondissement de la catastrophe étant soigneusement dissimulé, ce sont ses incidences actuelles sur la vie quotidienne des Japonais de la région et sur l’état d’esprit de tous qui forment désormais la toile de fond, imprimant sa marque à la suite des événements. Les Japonais sont invités à faire comme si de rien n’était, mais en multipliant les biais pour parvenir à relancer les centrales à l’arrêt, le gouvernement reconnaît implicitement que la résistance passive est forte.

Les déconvenues se poursuivent entretemps à la centrale de Fukushima-Daiichi, avec des pannes à répétition des installations permettant de stabiliser ce qui peut l’être et est mis en avant. Mais les séries de secousses sismiques qui se poursuivent continuent d’éprouver des installations déjà très fragilisées. L’alerte a été à nouveau sonnée à propos de la piscine du réacteur n°4, qui contient 135 tonnes de combustible nucléaire et a été renforcée, mais dont l’effondrement éventuel aurait des conséquences incalculables, impliquant l’évacuation du site qui serait laissé à son sort. Une structure de 35 tonnes est tombée dans la piscine du réacteur n°3, qui va faire obstacle au déchargement du combustible, dont du MOX qui comprend 7% de plutonium hautement radioactif, dont l’isotope 239Pu, dont la demi-vie est de 24.000 ans.

Ne signalons enfin que pour mémoire le pire : ces trois coriums résultant de la fonte du combustible nucléaire et de ses gaines, dont la localisation et l’état restent un mystère. Un silence qui ne devrait être accepté par aucune autorité de surveillance et de sûreté nucléaire dans le monde entier, mais auquel elles concourent toutes.

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26 réflexions sur « Fukushima : LES JAPONAIS EN RÉSISTANCE, par François Leclerc »

  1. Les nouvelles ne sont malheureusement pas réjouissantes, et merci de nous en informer car du coté des grands médias c’est plus la « désinformation » par l’absence…
    Cependant une question me taraude et peut être trouverais-je une réponse sur ce site :

    Comment fait le Japon en sachant qu’ un seul et unique réacteur est toujours en fonction pour alimenter le pays en électricité, sachant qu’il en est gros consommateur ?

    Si il n’y a pas d’autres centrales thermiques ou hydro-électriques, ce serait bien la preuve qu’avec une volonté affirmée de réduction de la consommation, l’on pourrait se passer du nucléaire..

    Merci pour vos réponses à mes interrogations.

    1. D’un côté le Japon importe du gaz et du pétrole pour alimenter ses centrales thermiques qui ont été remises en activité, de l’autre des économies d’énergie ont été réalisées.

      1. Ces économies réalisées mériteraient un développement car j’ai lu des chiffres impressionnants qui prouvent une fois de plus que la première étape est la sobriété énergétique…

  2. Quel est le pourcentage du nucléaire dans la production électrique japonaise? Y a-t-il achat d’énergie à des pays voisins depuis l’arrêt des centrales?

      1. Ces importations de carburant ont elles déséquilibré la balance commerciale du pays ?
        A t’on déjà une estimation de l’augmentation de l’émission de CO2 ?

      2. Fin 2011, le Japon a enregistré un déficit commercial pour un faisceau de raisons. En premier lieu en raison de la désorganisation de sa production à la suite du tsunami et de la contraction de la demande internationale due à la crise économique, en second de la hausse de ses importations de gaz et de pétrole (+ 37%) à cause de l’arrêt des centrales nucléaires.

        Il y a donc une raison économique à la relance du nucléaire japonais : diminuer les importations afin de ne pas renouveler un tel déficit. Mais celui-ci résulte aussi de la hausse du yen qui pénalise les exportations, en raison des troubles monétaires créés par l’afflux de dollars.

        En réalité, le Japon est entré dans une nouvelle période, au sein de laquelle il va commencer à éprouver des difficultés à financer sa dette publique (supérieure à 230% du PIB), ne parvenant pas à trouver de relais de croissance en interne en raison de la déflation et devant même envisager, pour réduire le déficit public, d’augmenter la TVA, ce qui n’est évidemment pas favorable au développement de la consommation.

        Pas d’information sur le bilan carbone.

      3. Avant le séisme, le nucléaire contribuait plutôt pour 1/3 (29% en 2009) de l’électricité au Japon.
        Même avec l’augmentation de la part du pétrole et du gaz, se priver aussi vite d’une si grosse part montre que l’on peut sortir « vite » du nucléaire (pour autant qu’on veuille/doive sans donner la peine), essentiellement en faisant des économies sur la consommation.
        Il n’en reste pas moins que, sans aucun réacteur nucléaire opérationnel, la région du Kansai estime manquer encore de l’ordre de 25% de l’électricité nécessaire pendant les pics de chaleur de cet été et Tepco d’environ 7~10%…encore bien des restrictions en perspective, ce qui explique les débats « cornéliens » actuels sur les redémarrage de centrales (surtout dans le Kansai).
        En plus, des incertitudes sur la solidité de la structure de la piscine du réacteur N°4, et des morceaux de grue de 35 tonnes dans la.piscine du réacteur N°3, le réacteur N°2 est lui aussi en train de se dégrader rapidement, avec l’avant dernier thermomètre présent en fond de cuve qui vient de lâcher (http://www.japantimes.co.jp/text/nn20120416a1.html?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+japantimes+%28The+Japan+Times%3A+All+Stories%29) et la radioactivité mesurée à des niveaux impressionnants de 73 Sieverts/h (http://www.japantimes.co.jp/text/nn20120328b4.html?utm_source=feedburner).

  3. « s’accoutume-t-on si facilement que cela à vivre dans une atmosphère contaminée, même faiblement, sans être sûr des conséquences sur sa santé et celle de ses enfants ? »

    Nier la réalité, réflexe classiquement compréhensible lorsque la changer est devenu impossible…
    Réflexe aidé par les décideurs, dont le crédo est toujoursde pourchasser le pessimisme, si nuisible aux affaires.

     » ces trois coriums résultant de la fonte du combustible nucléaire et de ses gaines, dont la localisation et l’état restent un mystère. »

    Ce qui implique qu’ils ont échappé à leurs maîtres. Ce qui pose un inextricable problème à long terme. Three Mile Island (fusion partielle, explosion localisée d’hydrogène), Tchernobyl (explosion nucléaire + hydrogène avec un nuage qui fait 2 fois le tour de la terre), Fukushima (explosion nucléaire probable du réacteur 3, explosions d’hydrogène des réacteurs 1 et 2 + 3 coriums échappés). Le nucléaire s’y entend pour varier les plaisirs. Jamais là où on l’attend…

    Le choc terrible que va provoquer cette malheureuse situation humainement inédite crée les conditions pour un changement radical de perception de ce qui est nécessaire à une vie heureuse.

    Si un mode de vie sobre, c’est-à-dire responsable s’y profile, le Japon possède tous les atouts physiques et techniques pour des énergies renouvelables geothermiques, éoliennes, solaires, l’efficacité énergétique, la cogénération et la surisolation bien comprise.

    Il pourrait alors ouvrir la voie aux nécessités comportementales et énergétiquement respectueuses auxquels les désastre climatiques, biologiques et technologiques vont nous contraindre.

    Delphin

    (Il n’y a pas que le nucléaire dans la vie : Une explosion de méthanier à Fos sur mer = une petite bombe atomique, les radiations en moins. Mais pourquoi un méthanier exploserait-il ?)

  4. les centrales nucléaires nippones fournissent assez peu d’energie au final et les usines ont pu basculer sur d’autres réseaux alimentés par des centrales thermiques classiques .et les particuliers se serrent la ceinture stoiquement donc si le gouvernement japonais veut relancer les centrales cela signifie surement que le pétrole va augmenter d’ici peu à cause d’une petite guerre en iran , cela signifie aussi que les militaires ont convaincu l’etat de maintenir un arsenal nucléaire contre un hypothétique missile nord coréen .

  5.  » Les sanctuaires de l’abîme  » , chronique du désastre de Fukushima , Nadine et Thierry Ribault , éditions de l’encyclpédie des nuisances , vient de paraître . Excellent travail .
    Une citation de Keisuke Narita ,organisateur de défilés anti-nucléaires: « …mais on ne peut effacer les radiations en défilant dans les rues. Contre la société nucléaire , il faut une approche de type « guérilla » , par petits groupes , en même temps que des actions comme celle de Wataru Itawa (qui intervient dans la vidéo de la LCP citée plus haut , c’est moi qui rajoute bien sûr) . L’action directe viendra à son heure , mais je ne sais ni quand ni sous quelle forme . »

  6. Et pendant ce temps…

    Le Japon fournit 60 milliards supplémentaires au FMI pour sauver l’Europe, alors que des humains croupissent depuis plus d’un an dans des hangars « provisoires »

    L’EXPRESS

  7. Le Japon veut relancer tous ses réacteurs nucléaires alors que Fukushima n’est toujours pas régler à ce jour, et ceci sans consulter la population japonaise.

    C’est scandaleux c’est quoi ses choix. Le problème de Fukushima n’est même pas régler, il y a encore des problèmes d’ordre nucléaire donc de danger pour la population nippone et pour les populations mondiales (le vent, sauf en France selon certains experts).

    C’est à la population nippone de choisir, c’est elle qui a été confronté à la menace nucléaire sur son propre sol. C’est incroyable de vouloir faire de l’argent à ce point-là et de chercher des prétextes pour redémarrer des centrales alors que les problèmes de la centrale concernée n’ont toujours pas été résolu.

    C’est scandaleux (je le répète au cas où) de voir ce type de décision alors que les problèmes nucléaires de Fukushima demeurent encore non maîtrisé de nos jours.

  8. France – Lybie – nucléaire (au cas où vous auriez des doutes…)

    https://pastel.diplomatie.gouv.fr/editorial/actual/ael2/print_pp.asp?liste=20070726.html

    6 – LIBYE
    (Quelles sont les échéances et les modalités (développement au préalable d’une infrastructure de sûreté nucléaire en Libye ?) du protocole (MOU) signé hier avec la Libye sur la fourniture d’un réacteur à désalinisation de l’eau de mer ?)

    Le document signé entre la France et la Libye dans le domaine nucléaire civil est un « mémorandum d’entente » qui fixe un cadre général à notre coopération. Comme l’a souligné le président de la République lui-même, ce texte est destiné à donner un objectif précis à la coopération franco-libyenne : l’installation en Libye d’un réacteur nucléaire destiné à la production d’eau potable par le dessalement d’eau de mer. Un accord en bonne et due forme devra suivre à un stade ultérieur.

    Ce mémorandum n’est pas un accord de circonstance. Les discussions portant sur cette coopération entre nos deux pays, entamées après que la Libye a renoncé à ses programmes d’armes de destruction massive en décembre 2003, durent déjà depuis plusieurs années. Le Commissariat à l’Energie atomique (CEA) avait déjà signé un accord de coopération avec son homologue libyen en mars 2006. Cette coopération franco-libyenne dans le domaine du nucléaire civil est la preuve que les pays qui respectent pleinement leurs engagements internationaux de non-prolifération peuvent retirer tous les bénéfices des usages pacifiques de l’énergie nucléaire.

    La France entretient un dialogue de ce type avec plusieurs autres pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Cette source d’énergie fait en effet aujourd’hui l’objet d’un regain d’intérêt dans ces pays, comme dans le reste du monde. Vous le savez, la France est favorable au développement de l’usage de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques dans le respect des engagements de non-prolifération.

    Plus de références dans cet article du Monde

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