Le Vif/L’Express, “Ce n’est pas dans sa nature !”, 17 – 23 mai 2012

Ce n’est pas dans sa nature !

Comme j’avais affirmé que l’histoire du scorpion qui se suicide en se piquant lui-même de son dard était une légende, quelqu’un m’a renvoyé à une petite vidéo où l’on voit un scorpion prisonnier d’un bocal entrer en frénésie, se piquer et tomber raide mort. L’histoire est donc vraie.

Une autre histoire qui circule sur les scorpions n’est elle certainement pas vraie, puisqu’elle suppose que ces animaux parlent. Vous la connaissez peut-être. Je la raconte quand même : un scorpion demande à une grenouille si elle peut l’aider à traverser la mare en le portant sur son dos. La grenouille lui répond qu’elle n’en fera rien, qu’elle ne le connaît que trop bien : il la piquera et elle en mourra. L’arthropode s’indigne : « Pourquoi ferai-je cela ? Je me noierais ! » La grenouille se laisse convaincre. Arrivés au milieu de l’eau, le scorpion la pique de son dard. Le malheureux batracien a juste le temps de s’indigner : « Mais ? … », à quoi le scorpion qui coule lui aussi, répond : « Je sais ! mais c’est dans ma nature : je n’y peux rien ! »

Ce qui m’a fait penser à ces anecdotes de science naturelle, c’est bien sûr l’attitude de certains lobbys financiers depuis le début de la crise en 2007. La grenouille, dans la seconde histoire doit être remplacée par une vache à lait, représentant le contribuable.

Le 15 septembre 2008, la banque d’affaires américaine Lehman Brothers fait faillite. Quelques jours plus tard, les « money markets », le marché des prêts interbancaires à court terme, s’effondrent. On ne sait pas combien exactement les banques centrales mondiales durent débourser conjointement pour stopper l’hémorragie mais le chiffre avoisine les mille milliards de dollars.

Le nouveau mot d’ordre fut bien sûr : « Plus jamais ! » On inventa un surnom pour désigner les établissements financiers susceptibles d’entraîner dans leur perte celle du système financier tout entier : « Too Big to Fail », trop grosses pour faire défaut. On les appela aussi de manière plus solennelle : « institutions financières importantes d’un point de vue systémique ».

On avait eu très peur mais la solution allait de soi : il fallait démanteler ces établissements susceptibles d’entraîner le système économique et financier dans leur chute.

Qu’a-t-on fait depuis ? Rien !

On a bien tenté initialement d’empêcher qu’une telle tragédie ne se reproduise mais tous les efforts ont été vains : un nombre infini de bâtons ont été mis dans les roues du Dodd-Frank Act, le projet américain de réglementation financière, long de 2.300 pages, puis l’on a entrepris de détruire avec méthode tout ce que le texte contenait.

Dans un article paru ce mois-ci dans la revue américaine Rolling Stone, le journaliste Matt Taibbi a dressé l’inventaire navrant de la déconstruction : accumulation des exceptions affaiblissant les mesures envisagées, suppression des budgets de fonctionnement des organes de régulation, collusion de régulateurs individuels avec les adversaires de la loi, actions en justice intentées par les milieux financiers contre tous les aspects du projet, recours divers visant à retarder indéfiniment sa mise en application, vote de nouvelles lois visant à vider de toute substance le peu qui subsiste, retraits des contributions aux campagnes électorales des parlementaires et sénateurs impliqués dans le projet, etc.

Taibbi termine son article sur une note désabusée : « Voilà le problème qui sous-tend toute tentative de mettre Wall Street au pas : notre système politico-économique est devenu trop intriqué et incontrôlable pour que la logique démocratique puisse encore jouer ».

Pourquoi la finance torpille-t-elle des mesures visant à empêcher l’écroulement du système financier tout entier ? Parce que la survie de celui-ci sur le long terme ne fait pas partie de son horizon, qui est le plus souvent uniquement celui du bénéfice immédiat. Comme le dit le scorpion : « Me préoccuper du cadre n’est pas dans ma nature ! », et du coup, le suicide accidentel n’est pas à écarter.

Y a-t-il une solution ? Oui, bien sûr, et elle crève les yeux, implicite au fait que le Dodd-Frank Act fait 2.300 pages : c’est sa taille-même qui en a fait un château de cartes.

Par exemple, quand Taibbi observe qu’« Un marché non-régulé des produits financiers dérivés permet […] à Wall Street de placer des taxes invisibles sur tout ce qui existe dans le monde », il ne se trompe pas. Pour empêcher cela, il suffit de restaurer les quelques articles de loi qui interdisaient autrefois la spéculation (abrogés en Belgique en 1867 et en France, en 1885). Ou, mieux encore : créer un article unique dans une Constitution pour l’économie affirmant sans détours : « La spéculation est interdite ».

Mille pages au moins du Dodd-Frank Act remplacées par une seule phrase de quatre mots, et sans finasseries possibles dues à des ambiguïtés ! Qui dit mieux ?

 

Matt Taibbi, How Wall Street Killed Financial Reform, Mai 2012

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96 réflexions sur « Le Vif/L’Express, “Ce n’est pas dans sa nature !”, 17 – 23 mai 2012 »

  1. jducac

    Même en se plaçant du point de vue de la religion, pour former le caractère, éviter les tentations, il faut d’abord savoir sur quoi porte la tentation. L’interdit précède donc logiquement l’effort d’édification morale. Or manifestement la plus grande tentation n’est pas celle qui consiste à s’endetter, mais celle de l’enrichissement. A telle enceigne qu’aujourd’hui certains s’enrichissent beaucoup en faisant commerce de la dette des autres. La dette peut être une tentation pour certaines mais la dette n’est jamais qu’un sous-produit de la rente instituée en principe moteur par le système. L’argent ne vas pas là où il devrait aller dit Jorion.

    A chaque fois que dans l’histoire le niveau de concentration des richesses menaçait l’édifice social l’on a d’abord prescrit de nouvelles lois, en interdisant notamment l’usure. L’exhortation au comportement vertueux par l’édification morale des individus n’avait de sens et d’efficacité que dans la mesure où un cadre était défini là où auparavant on prêchait dans le désert.

    Ce qui permet l’endettement ce n’est pas l’esprit faible, c’est d’abord l’institution de la rente, les lois qui l’encadrent et lui donnent toute liberté.

    1. @ Pierre-Yves D. 18 mai 2012 à 23:30

      Or manifestement la plus grande tentation n’est pas celle qui consiste à s’endetter, mais celle de l’enrichissement.

      Je m’inscris en faux. Surtout avec les générations de l’après guerre, la plus grande tentation est de jouir de la vie au temps présent, en se souciant fort peu du futur et des contraintes qui sont susceptibles de s’imposer. Tout être humain adulte qui se respecte, devrait avoir à cœur de les prendre en compte, afin d’y faire face à son propre niveau d’abord et aussi, au niveau de sa communauté, en incitant ses semblables à prendre les dispositions qui s’imposent collectivement.

      Non, ce serait trop contraignant, cela empêcherait de jouir au maximum des possibilités du présent. Mieux vaut occulter les conséquences d’une telle attitude sur les conditions de vie de demain, pour mieux jouir du temps aujourd’hui. Peu importe ce que vivront nos enfants et petits enfants. Vous savez bien que nous avons bon cœur, nous ne faisons qu’en parler. Ne nous préoccupons-nous pas du social ? Nous le faisons même à crédit, sans aucune gêne.

      Carpe diem ! Carpe diem ! dit Fod qui n’aspire qu’à faire durer le temps présent, sachant bien que ça n’est pas possible sans apporter de notables changements dans nos modes de vie, en commençant par nous serrer la ceinture.

      La tentation de s’enrichir, à l’opposé de la tentation de consommer la vie au présent, cela consiste à mener une vie moins débridée, moins irresponsable aujourd’hui, à seule fin de pouvoir en offrir une meilleure à ceux qui nous suivent et qui devront vivre sur ce que nous leur laisserons en héritage. Cela conduit à freiner la consommation d’aujourd’hui pour utiliser les économies réalisées à préparer le futur.

      Devrait-on laisser à nos suivants une terre brûlée, un désert, sans possibilité d’y vivre ou au contraire laisser des investissements suffisants pour qu’ils puissent y poursuivre l’œuvre de perpétuation de notre espèce et de celles qui y sont associées ?

      Je ne le pense pas. J’espère que sur les 7 milliards d’humains que nous sommes, il y en aura une portion suffisante qui fera preuve d’un assez grand sens des responsabilités et des qualités humaines nécessaires pour relever le défi. La sélection va s’opérer bientôt.

      L’argent ne va pas là où il devrait aller dit Jorion.

      Je suis bien d’accord avec cette déclaration. Seulement il me semble qu’il veuille toujours le diriger vers les consommateurs plus que vers les investissements. Je trouve que c’est suicidaire pour l’humanité.

  2. 31° Foire Eco-Bio d’Alsace, Jean Ziegler, André Cicolella, Nicolas Lambert, ……
    La première journée de la foire éco-bio d’Alsace dont le thème était “la ville en éco-transition”, a démarré sur les chapeaux de roue par une conférence de Jean Ziegler et s’est terminée en fanfare par le spectacle de Nicolas Lambert sans oublier les interventions remarquables de André Cicolella, Serge Latouche et d’un membre de la CRIIAD.
    J’ai déserté l’espace marchand au profit des conférences,devant renoncer à celle de Serge Latouche sur la décroissance, on ne peut être au four et au moulin.

    L’intervention de Jean Ziegler, au coeur du réacteur mondial, a été écouté religieusement par un auditoire ému et révolté malgré les pointes d’humour propres à cet homme d’exception qui a approché les grands de ce monde dans ses missions onusiennes.

    Jean Ziegler, dans le cadre de la situation scandaleuse de la faim dans le monde a dénoncé avec véhémence la spéculation sur les matières premières et les aliments de base, la volatilité des prix, les “agro-carburants”, les politiques du FMI et de la BM, les CDS, le néo-libéralisme, les trusts transcontinentaux et certaines multi-nationales, l’agriculture intensive, l’accaparement des terres, les lobbies européens.
    Il termine cependant sur une note optimiste en faisant appel à notre conscience collective, bon courage.

    Bref compte-rendu de cette journée.
    http://www.lalsace.fr/haut-rhin/2012/05/18/un-creuset-d-experiences-et-d-idees-pour-faire-evoluer-la-societe
    “Cette foire se revendique de l’écologie sociale et veut impulser la réflexion sur la marche du monde, sur les pistes pour sortir de la crise, tout à la fois écologique, énergétique, économique et financière.
    Alors, Jean Ziegler, avec sa conférence « Destruction massive, géopolitique de la faim», ne peut que trouver là une place de choix. Il a fait salle comble jeudi, expliquant les causes de ce massacre massif : dumping social par les subsides européens à l’exportation sur les marchés d’Afrique de produits européens, « vol des terres par les fonds de pension et de grandes sociétés transcontinentales comme Bolloré », dette des pays pauvres, spéculation boursière sur les céréales, cultures végétales pour produire des agrocarburants”…………………….

    Je n’ai pas manqué d’acheter son dernier bouquin et de me le faire dédicacer “Destruction massive – Géopolitique de la faim”.
    J’ai ainsi pu approcher ce grand-homme à l’humanité forte et au contact facile, osant même lui suggérer une rencontre avec Paul Jorion et Frédéric Lordon, en oubliant Suzan George et tant d’autres hommes engagés sur l’essentiel.
    A retenir aussi : André Cicolella
    “Bisphénol A et perturbateurs endocriniens : pourquoi la santé est-elle liée à la santé de l’environnement ?”
    Plutôt que de guérir il vaut mieux prévenir, les ravages des perturbateurs endocriniens et autres poisons qui creusent le trou de la sécu.
    A ce rythme la population va décroître, la durée de vie s’allonger mais en bonne santé, bonjour les dégâts.

    Le clou : le spectacle, “Avenir radieux, une fission française”, un one man show d’un acteur engagé, Nicolas Lambert, qui nous expose l’histoire du nucléaire en France et ses interférences géopolitiques, décapant à plus d’un titre. La vérité nue, remarquable.
    Le second volet d’une trilogie du spectacle l’a-démocratie dont le premier est “Elf – la pompe Afrique” et le 3° sera “l’armement et ….”
    Je vous conseille vivement d’assister à un de ces spectacles si la compagnie passe à votre proximité.

    Le site de la compagnie “Un pas de côté”
    http://www.unpasdecote.org/UnPasdeCote/Accueil.html

    Le site de la foire pour y découvrir les conférences, associations, films, DVD, livres, un véritable petit référentiel à conserver à toutes fin sutiles.
    http://www.foireecobioalsace.fr/index.html

    1. Spéculation et faim dans le monde – suite.
      Le journal l’Alsace dans son édition du lundi 21 mai publie une interview de Jean Ziegler (réservé aux seuls abonnés).
      -La faim, “crime contre l’humanité”-
      On pourrait nourrir 12 milliards de personnes et pourtant on meurt de faim dans le monde.
      “Cette situation s’explique par le système capitaliste qui régit le monde : la spéculation sur les produits de base (riz, blé et maïs) dans les bourses agricoles fait grimper leurs prix, jusqu’à 61% pour le maïs. Au final les spéculateurs font des profits astronomiques et les plus démunis ne peuvent plus se procurer ces produits, devenus trop onéreux”.

      Jean Ziegler dénonce ensuite les firmes multinationales qui privent les paysans de terres arables et les grands groupes alimentaires qui incitent les cultivateurs à céder leurs terres, certains gouvernements sont impliqués également par opposition à d’autres qui ont voté des lois contre la spéculation agricole et les expropriations.
      Conseil, comment lutter contre ces phénomènes : à travers nos parlements à l’image de la France avec ses élections législatives.

      Une autre interview parmi les nombreuses accessibles sur la toile :
      Bastamag le 19 décembre 2012 – Jean Ziegler : « Les spéculateurs devraient être jugés pour crime contre l’humanité »
      http://www.bastamag.net/article1995.html
      “Les ressources de la planète peuvent nourrir 12 milliards d’humains, mais la spéculation et la mainmise des multinationales sur les matières premières créent une pénurie. Conséquence : chaque être humain qui meurt de faim est assassiné, affirme Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Il dénonce cette « destruction massive » par les marchés financiers. Des mécanismes construits par l’homme, et que l’homme peut renverser. Entretien.”

  3. @ Pablo75

    ” Comme disait Cioran: « Le spermatozoïde est le bandit à l’état pur. » ” …

    Et l’ovule sa prison dorée.
    ( La liberté est une mutante ).

    ( oui, je sais, je suis terriblement en retard sur les commentaires et je parle tout seul…)

    Bien le bonjour quand même !

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