HAYEK ET MARX (II), par Nadj Popi

Billet invité.

Nous avons donc vu dans la première partie de « Hayek et Marx » que Hayek s’inspire fortement de Marx dans la théorie de la crise : si Marx reconnaît que l’origine de la crise provient de l’accumulation du capital, Hayek considère en revanche que c’est la non-reproduction du capital qui est à l’origine de la crise.

Si Hegel a constitué le fondement de l’analyse du capitalisme engagée par Marx, Alfred Schütz (1899 – 1959) constitue indéniablement la pierre angulaire de la théorie du capitalisme défendue par Hayek.

A cet égard, Schütz nous propose une véritable théorie sociologique « hégélienne ».

Il est nécessaire de repenser la théorie hayékienne de la crise en des termes nouveaux puisqu’il s’agit de souligner l’importance de Marx, manifesté par Hayek lui même dans Prix et Production (1931).

Ainsi, la monnaie apparaît davantage comme l’expression d’un rapport de force favorable à une classe : la monnaie additionnelle de la Banque centrale modifie les prix relatifs c’est-à-dire le rapport capital/travail en faveur du travail, provoquant ainsi la crise par reproduction du travail c’est à dire par non-reproduction du capital.

A court terme, l’injection de monnaie force les capitalistes à augmenter leur capital, ce qui oblige de fait les salariés à renoncer à toute consommation : c’est le phénomène d’épargne forcée qui revêt le caractère d’un conflit de classe puisque le surcroît de monnaie profite d’abord aux capitalistes et non aux salariés (c’est expressément ce que Marx écrit dans Le Capital dans sa partie consacrée à la théorie de l’abstinence où il conçoit la théorie de l’épargne forcée en rapport étroit avec le rapport antagonique capitaliste versus salarié).

A moyen terme les revenus dégagés par la production sont distribués aux salariés, provoquant subséquemment la crise : l’origine de la crise provient ainsi de la reproduction du travail (et donc de la non-reproduction du capital).

A la suite de cet exposé de la conception hayékienne de la crise on serait fondé à exiger la formulation ou la définition de la théorie hayékienne du capital .

Hayek donne une définition marxienne du capital, le capital comme type de relation de classe, refusant ainsi une vision du capital en terme de substance homogène.

La démonstration de cette assertion s’appuie sur Schütz (celui-ci rejoignant Hegel).

Hayek définit sa théorie du capital comme « la théorie pure du capital », comme Hans Kelsen (1881 – 1973), avant lui, avait élaboré sa « théorie pure du droit ».

Le capital comme le droit sont ainsi des idéaux types « à la Schütz », c’est-à-dire des rapports de force exprimant un type de relation sociale : c’est la définition que Hegel pourrait donner à la dialectique.

Hegel expose ainsi sa théorie de l’esprit objectif en citant l’État et le Droit, ce qui fait dire à Marx que sa critique doit viser ces « mystifications » de la réalité en tant qu’elles constituent des idéologies glorifiant l’état des choses existantes.

Notons par ailleurs que l’esprit objectif de Hegel correspond parfaitement à l’ordre spontané d’Hayek (Hegel ayant été nourri par Smith notamment et sa théorie de la main invisible).

Lorsque nous nous livrons à l’étude de l’histoire du droit nous apercevons que le véritable droit positif s’appelait « droit naturel » au sens de droit « de objecto » (objectif), il en est de même pour « le prix naturel » qui est le prix tel qui nous apparaît dans la réalité.

On comprend donc pourquoi Marx commence sa critique de la théorie classique de la valeur par dénoncer la théorie du prix naturel car elle n’est qu’une mystification de la réalité ou une idéologie.

L’esprit objectif de Hegel est donc « la réalité » ou « la matérialité » par excellence dans sa dimension statique c’est-à-dire idéologique.

Cette réalité est soutenue par « la dialectique » ou la réalité de l’illusion qui est l’illusion qui lui confère son statut de réalité : nous savons que ces abstractions que sont les concepts sont des illusions mais nous sommes forcés d’y croire.

Ce que l’on appelle « le matérialisme dialectique » renvoie donc à la fois à la force motrice ou à la dialectique de la réalité telle qu’elle se présente à nous (idéologie ou mystification de la réalité quotidienne) mais aussi à la force motrice ou à la dialectique de la transformation de la réalité matérielle (utopie).

Le capital ne devient chez Marx un rapport de classe que par l’injection de monnaie, il convient donc de redéfinir une conception marxienne de la monnaie qui dépasse « la monnaie marchandise ».

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4 réflexions sur « HAYEK ET MARX (II), par Nadj Popi »

  1. Le marché confronte normalement les offres et demandes. Au lieu d’être conflictuel , nous avons un marché consensuel (prix relatif) avec un prix nominal conflictuel. Les prix relatif doivent être le reflet d’une confrontation (rareté) transformée en consensus (le prix). Ce n’est plus le cas !
    Le prix nominal consensuel a malheureusement disparu et le prix relatif conflictuel est devenu inexistant. La fonction des prix relatif et nominal s’est inversée….

  2. A moyen terme les revenus dégagés par la production sont distribués aux salariés, provoquant subséquemment la crise : l’origine de la crise provient ainsi de la reproduction du travail (et donc de la non-reproduction du capital)

    Hayek a pêché chez Marx ce qui l’arrangeait sans en retenir la conclusion : la sur accumulation du capital conduit à une crise de surproduction. Sur quoi se base t-il pour affirmer que les revenus dégagés par la production sont distribués aux salariés ? C’est précisément le noeud de l’exploitation et de la lutte des classes…

  3. Il y a une interprétation de la valeur chez Marx et les Libéraux trop matérialistes. C’est sur le concept qu’ils se rejoignent. Par contre, les différences se forment sur la façon de créer de la valeur : sur les moyens à employer. Y a-il un ordre naturel ou pas ? Et surtout sur les conséquences de l’interprétation….
    Je pense que la valeur est déconnectée de sa réalité par le biais de l’interprétation du prix nominal et du prix relatif. Le nominal n’est plus une représentation du relatif et cela n’a pas été envisagé ni par l’un, ni par l’autre. Les monétaristes se sont servis d’Hayek. Aujourd’hui, si les nominaux ne sont plus corrélés avec les relatifs, c’est parce que les accords de Jamaique ont conduit les monétaristes à créer des instruments de réconciliation avec les thèses Keynésiennes (intermédiation financière et effet de levier). Les changes flottants furent l’arbre qui cache la forêt. En effet, la flexibilité du système a transformé un outil de régulation en outil d’appropriation de la richesse (teneurs de marché). C’est pour cela que j’insiste sur la supercherie qui consiste à détacher les prix nominaux des prix relatifs (accords de Jamaique). L’indexation sur des valeurs réelles empêchait les abus des politiques monétaires. Nous n’aurons pas le choix de rétablir cette relation puisque la rareté accentuera les tensions. Les prix relatifs sont naturels. La notion de valeur n’est plus correctement corrélée. La valeur d’échange a un rendement supérieur à celui de la valeur d’usage, aujourd’hui. Ce déséquilibre va malheureusement se manifester violemment dans le sens inverse lorsque que le seuil limite sera atteint (les teneurs de marché ne pourront pas indéfiniment maîtriser les prix des matières premières). Il faut repenser la notion de prix et de valeur sinon la guerre des monnaies se transformera en conflit de blocs ou en mondialisation a deux vitesses (dualité : riches-pauvres). La classe moyenne vit ses derniers moments au détriment de la lutte des classes qui se profile à l’horizon ! Le capital et les échanges vont être confrontés à la réalité de notre environnement. La spécialisation provoquée et l’obsolescence programmée sont de nature à favoriser notre dépendance au système. Les lendemains qui déchantent sont devant nous….

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