CHEDD, Les chemins de la transition, « La transition… », Rennes, le 3 juillet 2012, par Sylvie Gendreau

Billet invité.

Le ton est calme, presque rassurant. Son argumentaire est clair, documenté. Paul Jorion est assis au centre de la scène. Les auditeurs du Collège des hautes études du développement durable de Bretagne l’ont invité à prononcer la conférence d’ouverture de leur colloque annuel sur le thème de La transition.

Ce mardi 3 juillet 2012, le chercheur, ex-trader, a fait une démonstration importante qui illustre à quel point l’heure est grave. Il nous reste moins d’une petite trentaine d’années pour inventer un autre système que le système capitaliste. Il compare la situation que nous vivons à un phénomène en physique, le soliton, une vague qui remonte le courant et qui ne veut pas faiblir, la propagation d’un tsunami qui n’épargnera personne.

Prenons le temps d’écouter attentivement ses explications, car avant d’inventer un nouveau système, il faut bien comprendre ce qui n’a pas fonctionné dans celui-ci pour qu’une lame de fond soit désormais inarrêtable. Cette vague – plus violente que toutes les autres – fait de nous de petits pions qui seront déracinés, à vive allure, de cette Terre qui fonce vers la catastrophe annoncée d’un dérapage humain, écologique et économique. Cela n’est pas la prédiction de quelques intellectuels apeurés ou de diseuses de bonne aventure, ce pronostic est issu de sérieuses analyses mathématiques, et il est partagé par plusieurs groupes de chercheurs différents. Ce qui est le plus étonnant, c’est qu’ils arrivent non seulement à la même conclusion, mais aussi à la même date. Selon un groupe de physiciens utilisant les fractales, notre système va s’effondrer en 2045. La main invisible de l’économiste écossais, Adam Smith, voulant que la conséquence globale soit saine du fait que chacun protège son intérêt propre ne tient plus. Il faut rapidement remettre la réflexion au cœur de nos actions, et rompre au plus vite avec nos vieilles habitudes si on tient un tant soit peu à la vie.

La première moitié du XIXe siècle a vu fleurir les idées qui remettaient en cause le système. Les Encyclopédistes, Rousseau, Voltaire et autres penseurs ont nourri les réflexions des socialistes utopiques, des associationnistes, des collectivistes, des communistes, des anarchistes…  réflexions sur lesquelles des révolutions se sont fondées, qui n’en n’ont pas moins, pour la plupart, échoué.

Il faut donc prendre garde de ne pas commettre les mêmes erreurs. Selon Paul Jorion, trois éléments seraient la cause de la situation présente : le comportement colonisateur et opportuniste de notre espèce animale, la complexité de la société dans laquelle nous vivons et la conjoncture économique mondiale.

Pendant la révolution industrielle, l’homme a fait des pas de géant en n’ayant aucun respect pour les ressources naturelles qui l’entouraient. Les avancées en agriculture et en médecine ont contribué à éradiquer la famine et à prolonger notre vie. Notre espèce s’est démultipliée. Nous sommes plus nombreux, parfois trop, pour ce que la Terre est capable de supporter.

Avec l’établissement du  système de propriété privée, notre espèce colonisatrice a pratiqué la politique de la terre brûlée et établi un rapport de forces, destructrice des ressources, faisant de nous des dominateurs. Puis notre arme de destruction massive est devenue l’argent. Comme Adam Smith l’a écrit, rappelle Paul Jorion, l’argent permet deux commandements. Le premier, celui de donner des ordres, et le deuxième, celui de passer des commandes. Avec l’argent, dans ce système de libre marché, l’homme devient tout puissant.

Cela fait plus de 50 ans que nos réflexions n’influent plus sur le cours des choses. Le système a autodétruit son système immunitaire. Le plus bel exemple de cela est la crise de subprimes. L’organisation des paris sur l’effondrement des systèmes financiers orchestrée par Goldman Sachs en 2008 a clairement démontré qu’il n’y a plus d’autorégulation du système.

Finalement, ce sont les auteurs de science-fiction qui ont vu venir la catastrophe comme c’est souvent le cas. La machine que l’homme a inventée, l’ordinateur, a pris le contrôle sur son inventeur et a détruit le système.

Paul Jorion est bien placé pour en parler, il a fait partie de ceux qui concevaient les premiers logiciels financiers. Les concepteurs se sont vite aperçus que les utilisateurs n’avaient pas besoin de comprendre ce qu’ils faisaient, ils n’avaient qu’à savoir qu’en cliquant sur la bande rose, une activité était générée automatiquement, la machine a vite pris le pas sur l’homme. Quel être humain normalement constitué peut suivre 4000 changements à la seconde ?

Ce qu’on appelle le High Frequency Trading est déjà en voie d’extinction. L’escalade guerrière entre les robots a détruit le système parce qu’ils ne connaissaient pas la peur.

Selon Paul Jorion, pour une espèce opportuniste comme la nôtre qu’il compare à des lemmings, il n’y plus que deux solutions : Soit on change de système. Soit on trouve un autre environnement. Moins de trente ans pour s’expatrier sur une autre planète, est-ce bien réaliste ?, nous demande le chercheur.

Après avoir écouté sa démonstration, on comprend mieux l’origine de ce dérapage. Au début du système, lorsqu’un prêteur avançait de l’argent il était récompensé par des intérêts. Le principe fut inventé au temps du métayage, les propriétaires terriens prêtaient leur terre et le métayer partageait un pourcentage de sa récolte. Le prêt servait à créer une richesse supplémentaire et le système se régulait naturellement. Lorsqu’il n’y avait pas de récoltes, il n’y avait rien à partager. Ce qui n’a plus été le cas avec les prêts à la consommation.

Dans les années 1990, selon Helmut Creutz, la part des intérêts atteignait 40 % du prix des marchandises et l’escalade n’a fait que se poursuivre. Pour qu’un pacte de stabilité financière fonctionne,  Les États ne peuvent pas dépasser en intérêts versés sur leur dette le taux de croissance du pays, mais avec les systèmes en place, cela est tout simplement impossible. La stratégie de comprimer les dépenses et d’encourager la croissance ne fait qu’accélérer le processus de détérioration des ressources de la biosphère. L’infection est à l’intérieur même du système.

Paul Jorion conclut en affirmant que la destruction de la planète est inscrite dans le système capitaliste lui-même. Plus d’endettement exige plus de croissance, qui débouche sur plus de détérioration. Si nous ne changeons pas de système, notre espèce court à sa perte.

Ce fut une chance d’échanger avec cet observateur averti du monde pendant une journée entière.

L’idée d’inviter Paul Jorion était celle d’Étienne Pierron, docteur en Économie, conseiller du président du Conseil Général 35,  M. Jean-Louis Tourenne. Tous les auditeurs se joignent à moi pour le remercier. Les explications sont claires et sensées, si cela ne nous pousse pas agir… c’est que nous sommes vraiment sourds, aveugles et suicidaires. Vous pouvez suivre les analyses de Paul Jorion sur son blog (+ lien).

L’heure du changement est venue. Rejoignez le cercle des Cahiers de l’imaginaire constitué d’intellectuels, d’artistes, d’acteurs et de citoyens engagés dans le rêver-penser-construire un autre monde… Notre nouveau média sur l’art et la création souhaite être le témoin et le porteur des récits de cette nouvelle histoire à écrire. Dépêchons-nous… comme l’affirme Paul Jorion, le temps nous est compté. Moins de trente ans… c’est vraiment très court.

 

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93 réflexions sur « CHEDD, Les chemins de la transition, « La transition… », Rennes, le 3 juillet 2012, par Sylvie Gendreau »

  1. @Paul Jorion

    La stratégie de comprimer les dépenses et d’encourager la croissance ne fait qu’accélérer le processus de détérioration des ressources de la biosphère. L’infection est à l’intérieur même du système.

    et

    Paul Jorion conclut en affirmant que la destruction de la planète est inscrite dans le système capitaliste lui-même. Plus d’endettement exige plus de croissance, qui débouche sur plus de détérioration. Si nous ne changeons pas de système, notre espèce court à sa perte.

    Après « Le capitalisme à l’agonie » une suggestion de titre : « La croissance mortifère »?
    Qu’un auteur de votre niveau pose la question de la nécessité de ralentir fortement la croissance pour sauver notre espèce serait un signal fort, même si tout d’un coup, comme par hasard, les invitations télé/radio seraient moins fréquentes…
    Parce que la croissance, Messieurs-Dames, c’est encore plus sacré que le capitalisme et le pastaga à Marseille! 😉

  2. Bonjour .
    Je viens de recevoir 10 M3 de BRF broyé bien frais ……c’est gratos , a prendre sur place ( le principe etant d’en laisser la moitié) ….me contacter par le site OLEOCENE (Sud Gironde sur 113 apres Labrede) .

    1. Au minimum 200 camions ou 10 000 m3, en feuillu blanc exclusivement, tu me trouves ça pour mes vignes Kercoz ? Merci d’avance…

      1. T’ain , t’as 100 ha de picrate ?……La dose c’est 0,5 à 1 cm sur de la bonne terre .Avec 3 rangs de sarments broyés tu couvres 1 rang ….meme l’ Inra le préconise .

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